L étude des assonances
L'étude des assonances apparaît a priori plus susceptible de nous fournir l'élément de datation que nous cherchons. Comme l'évolution des sons toniques s'est faite pour chacun d'eux de façon indépendante, surtout comme cette évolution a parfois été fort longue, et s'est faite par étapes successives, il semble que l'étude de ces sons dans le Voyage en Orient, contrôlée par la nécessité de l'assonance, doive nous renseigner sur son âge. Enfin, étant donné que les textes, auxquels on le compare, sont de dates sensiblement différentes, on peut concevoir, que cette étude des assonances puisse nous révéler un état de la langue lui-même assez différencié pour nous permettre de dater par rapport à eux notre poème.
Des recherches entreprises à ce point de vue par Koschwitz, trois faits ressortent, qui très nettement, caraaérisent la langue du Voyage en Orient. C'est d'abord que son auteur distinguait absolument les sons i et ii, qu'au contraire les sons an et en, d'origines pourtant très différentes, se confondaient pour son oreille, enfin que la diphtongue ai était encore nettement distincte du son f avec lequel elle s'est, à un moment donné, absolument confondue. Dans quelle mesure ces faits peuvent-ils servir à dater notre poème et, en particulier, justifier la date que Koschwitz assigne à sa composition ?
Des trois le plus évident est assurément la distinction des sons é et ii. Elle est aussi certaine pour le texte original du poème, que la confusion contraire l'est pour le manuscrit unique qui nous l'a conservé. D'un bout à l'autre du Voyage on peut, à l'aide de corrections aisées, rétablir partout la distinction primitive des sons, et retrouver des tirades en -é ou en -ii, où l'assonance est absolument pure. Si l'on peut différer d'avis avec Koschwitz sur le détail de certaines corrections et préférer d'autres conjectures aux siennes, on sera d'accord avec lui sur la légitimité de ses efforts pour distinguer partout
LA LANGUE DU POiME ET SON AGE VÉRITABLE 5I
les deux sons '. Une seule fois Fauteur semble les avoir confondus, et il nous faut admettre à l'assonance un mot en -ii dans une tirade qui tout entière assone en -é. Cette exception unique ne peut rien contre le fait général constaté partout ailleurs. C'est sans doute une licence, comme il y en a tant dans nos anciens poèmes, qu'explique le besoin de Tassonance ou de la rime, et qui s'excuse d'autant mieux, qu'elle est en fait aussi peu choquante que possible '. Malheureusement, de ce fait très certain il est impossible de rien tirer touchant l'âge du poème. La distinction des deux sons s'est en effet très longtemps maintenue dans les dialectes du continent. Il n'y a que l'anglo-normand qui les confonde et, pour ainsi dire, d^s l'origine. De ce que le Voyage ne fait assoner é et ié qu'avec eux-mêmes, on doit conclure, non pas que ce trait linguistique lui assigne^elle ou telle date, mais uniquement que son auteur n'était pas un anglo-normand.
C'est ce que confirme encore la confusion constatée dans notre poème des sons an et en. L'anglo-normand les a toujours distingués, et cela suffit à nous confirmer dans l'idée, que le Voyage a été primitivement écrit dans un dialecte du continent. De la distinction primitive des deux sons il ne conserve en effet qu'une trace, c'est la présence d'une tirade (XLVI) qui n'assone qu'en -en. Partout ailleurs les deux sons sont confondus. Toutes les tirades en -ant présentent, dans des proportions diverses, des mots en -eni '. Bien plus.
1. Cf. T'Introduction à la 4» édition du poème, p. xxii-xxiv.
2. Cest au vers 63 que nous trouvons Berenger, dont la forme véritable devrait être Berengier, à l'assonance, dans une tirade tout entière en -é. Pour ne pas rompre Tassonance, Koschwitz conserve dans le texte du poème, la leçon du manuscrit anglo-normand Berenger, mais ce n'est là qu'un expédient. Il faut bien admettre que la vraie forme était Berengier, Ce qui rend, il est vrai, la licence moins choquante, c'est que dans ce mot i^ est précédé d'une palatale, laquelle devait au moins en partie absorber le son yod. On sait, en effet, que pour les formes d'inBnitif en -ter, les premières qui ont été ramenées à -er sont celles, qui devant cette terminaison -ter présentaient une palatale : cerchier, cbargùr, etc.
5. VI : 8 mots en -en sur 22 ; XVI : 3 sur 40 ; XIX : 10 sur 31 ; XXV : 2 sur
dans toutes, à Texception de la tirade XIX,-^/assone non seulement avec -ant, mais encore avec -ai -f- Nasale '.
Mais, au contraire de la distinction des sons é et ié, la confusion de an et de en peut, outre son origine dialectale, nous révéler en partie l'âge de notre poème. Elle n'est pas en effet le fait primitif et ce qui au contraire caractérise les plus anciens monuments de notre langue, c'est la distinction constante des deux sons. Dans V Alexis par exemple, les sons ant et ent sont encore à ce point distincts, qu'ils ne peuvent assoner ensemble, et il en est de même pour les assonances féminines correspondantes. La confusion ne s'est produite que dans l'intervalle qui sépare VAlexisde la Chanson de Roland, Dans celle-ci, en effet, il n'y a déjà plus de tirades pures soit en -ant^ soit 5h -ent. La distinction primitive ne se marque plus, que par une tendance à grouper à l'intérieur d'une même tirade les mots en -ant et les mots en -ent, La proportion, il est vrai, varie de tirade à tirade pour ce mélange des formes. De plus, la confusion paraît s'être moins étendue aux désinences féminines correspondantes : ce n'est que rarement que le Roland, semble faire assoner des mots en -aw..e et des mots en -fn...^ *.
1. Cf. XVI : 286, main ; 294, griiain ; 295, main, XXV : 472, plain. Enfin, dans la tirade VI, au vers 93, il faut, avec le manuscrit, maintenir à l'assonance le mot plain. Cest pour rétablir en partie la pureté de Tassonance en -a»/, que Koschwitz corrigeait la leçon du manuscrit
Tant chevaucbet li rets qu'il vînt en un plain
et lisait :
Tant cbei*alcbet li ras qu*il vint en un plain grant
mais, le vers 472 attestant la possibilité pour plain de figurer dans une tirade en -ant^ il faut, avec M. Fcerster maintenir, ici aussi, plain à Tassonance et lire :
Tant chevalchet li reis que il vint en un plain.
L'hiatus de qtu devant une voyelle ne doit pas nous choquer. On en trouvera dans le poème de nombreux exemples. Cf. notamment v. 132, 374, 782 : que il; 372 : que issi ; 597 : que en ; 666 : que estrt.
2. On a même cru pouvoir le nier. (Cf. Rambeau, Ueher die ah echl naclnveisba- J ren Assonan^^en des Oxforder Textes der Cfxinsonde Roland, p. 49). Mais les raisons données ne sont pas décisives. Cf. Koschwitz, 4c édition du Voyage en Orient^
p. XIX.
En. tout cas, le fait certain, c'est que, dès ce moment, les sons an et en sont confondus, ce qui est une nouvelle preuve de la jeunesse du Roland par rapport à V Alexis, C'est aussi là-dessus que Ton s'est appuyé pour essayer de dater le Voyage en Orient. On avait d'abord cru pouvoir établir que le mélange des deux sons y était moins complet que dans le Roland. L'absence de tirades en an...e et en...e laissait supposer que, au moins pour les terminaisons féminines, la distinction subsistait. Quant aux terminaisons masculines, Koschwitz niait aussi la confusion des deux sons, et constituait en tirades distitictes les groupes de mots en -ant et de mots en -ent qu'il trouvait à l'intérieur d'une même tirade. Ce travail fait, il ne restait plus que quelques vers isolés qui semblaient attester un commencement de confusion. Encore pouvait-on les considérer comme altérés et Koscbwitz en concluait que le poème primitif distinguait nettement les deux sons, ce qui le portait à croire qu'il pouvait être antérieur au Roland lui-même.
Depuis, les remaniements et les corrections arbitraires, auxquels il avait dû recourir, pour rétablir dans le texte une distinction de sons que celui-ci avait toujours ignorée, l'ont amené à renoncer à cette conclusion. Ce qu'il a fini par admettre, c'est que l'auteur du Voyage^ comme celui du Roland, confondait les deux sons an et en. En outre, la tendance très nette à grouper dans une même tirade les mots en -an et les mots en -en lui a semblé contemporaine du même fait déjà constaté dans le Roland \ et l'a amené à penser que tous deux appartiendraient à la même période de transition : la confusion des sons y est déjà un fait accompli, mais l'on garde quelque sentiment de la distinction primitive. Le Voyage serait contemporain du Roland, si même la présence d'une tirade pure en -en (XLIV) ne tendait à nous le faire considérer comme un peu antérieur *.
1 . En effet dans la tirade VI en -en, les assonances en -an se présentent rarement à l'état isolé.. Il n'y a que le mot blans au v. 85. Au contraire, elles forment deux groupes très nets : v. 79-82 et v. 89-97. De même dans la tirade XVI en -an, '\\ n'y a qu'un vers isolé (v. 266) assonanten -en, et un groupe de 2 vers : v. 296-297. Tirade XIX : 2 vers isolés (v. 341 et 345) et deux groupes (v. 348-349 et v. 354- 359). Tirade XXV: aucun vers isolé et un groupe de 2 vers (v. 483-484).