I . Cf. supra, pp. 300, sq
toute sa portée à renseignement de son récit. C'est pour toutes les circonstances de la vie, qu'il entend recommander l'humilité, la modération, et qu'il veut que l'on garde la conscience et la maîtrise de soi-même.
C'est donc, tout d'abord, un précepte très général de conduite, que donne à son auditoire l'auteur du Voyage m Orient. Il est en harmonie avec l'esprit de la morale chrétienne, convient à tous les âges comme à toutes les conditions. On pourrait donc ne pas chercher d'autres raisons au dessein moral du poète. On peut toutefois se demander, pourquoi voulant faire servir son récit à l'instruction de ses auditeurs, c'est précisément cette leçon, qu'il a choisie pour leur être proposée. Pourquoi à ce public, attiré par la vénération des reliques, mais aussi parles réjouissances qui accompagnaient VEndit, et qui sans doute s'était réuni pour écouter une de ces belles chansons de geste, qu'il ne se lassait pas d'entendre, pourquoi le poète at-il eu l'idée de prêcher particulièrement l'humilité, la modération et la mesure? Ne serait-ce pas pour des raisons très précises, qui donneraient un sens tout spécial au dessein moral du poète ?
Il est, en eifet, curieux de constater, que, si l'orgueil, la vanité et l'exaltation exagérée de la personnalité sont des défauts de tous les âges et de toutes les conditions, ceux, en qui le poète nous les montre et en étudie les effets, ne sont pas des personnages quelconques ni pris au hasard. C'est Charlemagne et ce sont ses pairs, c'est-à-dire quelques-uns des héros les plus populaires de l'épopée, et qui ont, pendant des siècles incarné l'idéal de la société chevaleresque. Ils sont les héros épiques par excellence et les types les plus représentatifs de notre ancienne chevalerie. C'est, sans doute, cette raison, au moins autant que le désir de présenter à son public ses héros favoris, qui a déterminé le poète à les mettre en scène. C'est surtout pour cela, qu'il leur a attribué un travers ou un défaut, dont on s'expliquerait mal l'importance qu'il leur accorde, s'ils n'étaient caractéristiques de l'idéal de vie chevaleresque que nous retrace l'épopée.
Cette tendance, que blâme le poète, à l'exaltation de la personnalité est, peut-être, en effet, le trait dominant du caractère de nos héros épiques. Quelle que soit l'inspiration de nos vieilles chansons,
quelque lien (Ju 'établisse entre leurs personnages l'idée nationale ou religieuse qui les meut \ ils restent toujours des héros très individuels, obéissant surtout à un idéal, qui leur est propre, et qui est essentiellement le développement le plus large, le plus complet de leur personnalité. De même que les innombrables batailles ' racontées par notre poésie héroïque consistent surtout en une série de combats. singuliers et mettent en évidence la bravoure individuelle des héros, de même toute la vie du chevalier est*dirigée uniquement par la considération de ce qui peut maintenir et accroître indéfiniment sa valeur propre, sa supériorité matérielle et morale.
Ils ont si peu le sentiment de leur subordination à un intérêt général, de la nécessité de se sacrifier pour concourir à un dessein comrmun, qu'ils ne se considèrent jamais comme tenus d'obéir, ni de refouler leurs idées ou leurs impulsions personnelles. Roland n'hésite pas à enfi"eindre les ordres de Charlemagne et, malgré sa défense, à aller prendre la ville de Noples *, dès qu'il y voit une nouvelle occasion de « valoir » et d'accroître sa renommée. Il n'hésite pas non plus à faire périr une armée, en reftisant de sonner du cor et d'appeler à l'aide, et cela uniquement par point d'honneur. C'est en cela qu'il est « pruz » ^
Tel est l'idéal, qui se dégage non seulement de l'épopée, mais encore de la poésie lyrique du moyen âge, les deux genres essentiels de notre littérature chevaleresque et courtoise. A ce point de vue, la Francedu Nord ne se différencie pas de celle du Midi. Ici comme là, ce sont les mêmes formules, les mêmes principes, qui dirigent la vie des nobles barons. Ce que nous avons pu dire de la vie des seigneurs du Midi et du tableau, que nous en oflrent les poésies des troubadours *, convient également à celle des chevaliers fi-ançais.
1. Encore faut-il remarquer que l'importance donnée à ces idées est peut-être un fait très postérieur et tout littéraire, dû aux remanieurs et aux tendances cycliques qui s'imposèrent à eux. Nous ne connaissons guère que cette épopée transformée, et nous ignorons à peu près tout de notre épopée primitive.