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lent dans rame de leurs auditeurs un sentiment de fierté, d'admiration ou encore des pensées héroïques, c'est, en quelque sone, i l'insu des trouvères qui les ont composées. Cest la l^ende mise en œuvre, qui contient en elle-même le germe de tous ces sentiments. Elle n'est, en effet, qu'une forme de la sensibilité des générations antérieures et le poète, en la développant, ne £ût que rendre au peuple ce que celui-ci a mis de lui-même dans cette l^ende. La Chanson de Roland ne veut pas donner une leçon de patriotisme ; elle n'a pas été écrite pour exciter les Français à b défense de la foi. Mais, comme la légende de Roncevaux s'est formée sous l'empire de ces deux sentiments, national et religieux, le poème qui la raconte éveille tout naturellement ces sentiments dans l'âme de ses auditeurs.

Cest tout autre chose, que s'est proposé l'auteur du Voyage en Orient. Plus que le caraaère de la légende, l'esprit dans lequel elle est traitée, et la destination morale de son œuvre la séparent absolument de nos poèmes épiques. Ce poème écrit pour le peuple, où l'on reconnaît le désir de flatter son goût pour Jes récits l^endaires et d'utiliser le prestige, qu'exercent sur son esprit les héros épiques, a pu lui donner et nous donner l'illusion, qu'on avait affaire à une chanson de geste, et cependant, il n'en est cenainement pas une.

Ce qui doit encore nous confirmer dans notre façon d'entendre le poème, ce sont toutes ses particularités, qui, à la date où fut écrit le Voyage en Orient, seraient tout à fait surprenantes, s'il s'agissait d'une chanson de geste. De même que l'absence absolue de l'esprit épique ne peut. pas passer pour la caractéristique d'une phase de l'évolution de notre poésie héroïque, et nous prouve, que le poème est étranger à ce genre, de même il est naturel de considérer les traits, par lesquels il diffère des chansons de geste, comme une nouvelle preuve de sa nature particulière.

Il se distingue, en effet, des poèmes épiques non seulement par l'esprit, mais encore par sa forme extérieure. Tout d'abord, il est beaucoup plus court, de dimensions plus restreintes que toutes nos chansons de geste, sans excepter le Roland lui-même. En ce qui concerne ce dernier, on considère d'ordinaire ses proportions modérées comme la marque de son âge et le témoin de son ancienneté. A mesure que l'on s'éloigne de la période épique proprement dite, les poèmes se sont allongés, parfois même au delà de toute mesure. Il est clair, que ce n'est pas l'âge du Voyage en Orient, plus récent que le Roland, qui peut nous rendre compte du.fait qu'il est infiniment plus court. Il est plus naturel de penser, que les dimensions du récit ont été déterminées par son objet propre et aussi par les conditions, dans lesquelles il devait être lu.

La plupart de nos chansons de geste exigeaient un fort long temps pour être chantées en entier. On ne se figure pas un jongleur récitant, d'un seul trait, la Chanson de Roland elle-même. Il y avait au moins des « entr'actes ». Pour certains de cts poèmes, il faut admet-

tre, qu'après en avoir récité un ou plusieurs épisodes, le jongleur renvoyait au lendemain et aux jours suivants la suite des aventures de son héros, et le récit n'en souffrait nullement. D'une récitation à l'autre, les auditeurs gardaient le souvenir au moins des événements principaux. En outre, si l'on cherchait à suivre le sujet général, une grande partie de l'intérêt allait à chacun des épisodes et aux détails, par lesquels le poète s'efforçait de varier et de renouveler son récit. Il n'y avait aucun inconvénient à morceler la récitation d'une chanson de geste.

Au contraire, pour qu'un auditoire pût sentir et retenir la leçon morale, que voulait lui présenter le Voyage en Orienty il fallait avant tout, qu'il en saisit l'ensemble, que le poème lui fût raconté comme un tout, et en une fois. Par là même, se trouvaient limitées la durée de la récitation et les dimensions du poème ; 'en ce sens, les proportions du Voyage en Orient peuvent passer pour un indice de sa destination et de son objet.

Une autre particularité également intéressante est l'emploi constant, qui y est fait, du vers de douze syllabes. L'absence du décasyllabe, le mètre épique par excellence jusqu'à la fin du xn*' siècle, semble bien confirmer, que nous n'avons pas affaire à une chanson de geste. Au lieu de considérer l'emploi de l'alexandrin, à la date surtout qu'on attribuait à notre poème, comme une singularité inexpliquée % il pourrait bien n'être, de la part de l'auteur, qu'un moyen de marquer sa personnalité et le caractère très particulier de son oeuvre. S'il n'emploie pas le vers épique, et s'il adopte l'alexandrin, c'est sans doute, qu'il ne veut pas, que l'on confonde son poème avec une chanson de geste, ni qu'on le prenne lui-même pour un trouvère ordinaire.

Toutes les chansons contemporaines du Voyage en Orient ^ pour ne rien dire des plus anciennes, sont complètement écrites en décasyllabes. Si, plus tard, l'alexandrin eût la brillante fortune que l'on sait, et si, à partir de 1200, il est le vers, qu'eniploient presque exclusivement les trouvères épiques et les remanieurs, sa présence, dans

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