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CouLET. — Voyage df Charltmagne en Orient. 25

}Sè CHAPITRE V

sont les seules exceptions, que nous constations, au moins pour la période ancienne, à l'emploi général du décasyllabe épique dans les chansons de geste. Ne s'expliqueraient-elles pas par des raisons assez semblables à celles, qui semblent nous rendre compte de la présence de Talexandrin dans notre Voyage en Orient ?

Il est au moins curieux de constater, qu'à l'exception du seul Gorvumd, dont l'état fragmentaire nous cache peut-être le vrai caractère de l'œuvre autant que la personnalité de son auteur, tous c^s textes se distinguent très nettement de l'ensemble des chansons de geste, et qu'ils sont, en ouire, l'oeuvre non de trouvères laïques, mais de clercs. La chose est évidente en ce qui concerne Albéric de Briançon. Ce n'est pas seulement pour son sujet, emprunté tout entier à l'antiquité, qu'il convient de le retrancher de l'épopée nationale ; c'est surtout, ainsi que nous le verrons, à cause de son esprit, assez analogue à celui de notre Voyage en Orient. Il est, en effet, lui aussi, un poème à tendances pieuses et moralisantes, et ne peut être, à notre avis, que l'œuvre d'un clerc. Nous verrons, qu'il en est de même du poème d'Aiol, dans lequel le récit ne sert que d'un vêtement à l'enseignement moral, que son auteur se propose surtout de répandre. Et enfin, si l'auteur de notre Girart de Rôussillon a respecté, en partie, l'esprit et le caractère du poème qu'il remaniait, il est hors de doute, que cet auteur était un clerc, et que sa personnalité se marque à certaines préoccupations dévotes et moralisantes, tout à fait étrangères à l'esprit de l'épopée * .

Dans ces conditions, n'est-on pas en droit de supposer, que l'emploi, daijs ces poèmes, d'un mètre différent de celui des véritables chansons de geste correspond à un désir, très naturel chez leurs auteurs, de bien marquer le caractère spécial de leurs œuvres, et d'avertir le public, qu'ils ne sont pas, eux, des trouvères comme les autres*? L'hostilité et le mépris des clercs à l'égard des

1. Cf. FaulMeyev y Girart de Rôussillon, p. xlvi et Stimming, Ueber den proitti- :ralisci}en Girart l'on Kossillon, pp. 88-99.

2. On pourrait, du fait que le poème d'Audigier est une satire de l'épopée, et qu'il y emploie le même mètre qu' Aiol cl que Girart de Rôussillon, supposer qu'il a, lui aussi, pour auteur un clerc. Ce ne soiît, en tout cas, ni les grossièretés, ni les obscé-

LES CARACTÈRtS EXTÉRIEURS DU POEME 387

faiseurs de chansons est, au moyen âge, un fait incontestable. S'ils se résignent, dans un dessein d'édification, à se servir de leurs moyens et à écrire, eux aussi, des poèmes en langue vulgaire, n'est-il pas naturel de supposer, que certains d'eux au moins ont voulu, par l'adoption d'une forme métrique spéciale, empêcher qu'on les confondît avec ces jongleurs méprisés ?

Si donc Fauteur du Voyage en Orient a fait choix du vers de douze syllabes, c'est probablement, parce qu'il n'était pas encore employépar les trouvères laïques dans leurs chansons de geste. Le seul texte antérieur, où nous rencontrons l'alexandrin groupé en laissses rimées est xe bizarre poème, que l'on désigne sous le nom de Vers du Jugetnent, qui est un véritable sermon et dont le caractère trahit manifestement l'origine cléricale *. Peut-être, au moment où fut écrit le Voyage, l'alexandrin était-il le mètre de la poésie didactique et morale, et peut-être pourrait-on tirer de ce fait une indication touchant l'origine encore obscure de ce vers, que nous serions portés à considérer comme savante ^ Peut-être notre poète ne l'a-t-il adopté, que parce qu'il lui semblait convenir à son récit, dont il ne cherchait pas à dissimuler le vrai caractère. En tout cas, l'emploi, qu'il en fait, n'intéresse pas l'histoire de notre épopée nationale ; il n'est qu'une nouvelle marque de hi nature très spéciale du Voyage en Orient.

nttés, ni « le cynisme d'idées et d'impressions » qu'on y constate, qui doivent nous empêcher de le penser. Cf. Gaston Paris, Littérature française au Moyen- Age, 2* éd., p. 50.

1. Cf. Gaston Paris, Littérature française au Moyen-Age, 2" éd., p. 224. D'après Gaston Paris, le poème serait des premières années du xii« siècle. Cf. ibid., p. 246.

2. A notre avis, le vers de douze syllabes serait sorti, par étîrement, du décasyllabe. On aurait voulu rendre égaux les deux n^embres du décasyllabe, toujours inégaux, qu'on les coupât en 4 -j- 6 ou en 6 -J- 4. Cette régularité, satisfaisante pour l'œil, faisait disparaître du vers tout élément rythmique et musical. Le vers de douze syllabes, coupé uniformément en 6 + 6, n'est pas à proprement parler un vers. C'est ce qui nous fait supposer, que ce vers est une création savante et non pas due à l'instinct et au sentiment populaires.

C'est aussi cette nature, qui explique les destinées singulières et différentes de notre poème en France et à l'étranger.

En France, ce sont les jongleurs et les « chansonniers », qui recueillirent, copièrent et propagèrent nos anciens poèmes épiques.* Ce sont eux, qui, par leurs recueils, en assurèrent la diffusion. Ils i-echèrchaient surtout ceux de ces poèmes, qui^ en raison de leur sujet, pouvaient aisément prendre place dans leurs cycles. Ils devaient, tout naturellement, laisser de côté le Voyage en Orient, qui, par le sujet comme par le caractère, différait tant des chansons qu'ils recueillaient. Les trouvères, de leur côté, n'avaient pas reconnu en lui l'œuvre d'un des leurs, et c'est ce qui explique, que nous n'ayons du poème qu'un manuscrit, aujourd'hui même complètement disparu, et qu'aucune chanson du xii* et du xiii* siècle n'y fasse allusion.

Sans doute, les textes ne sont pas rares, au xii'^ siècle et surtout après, qui, de façon plus ou moins explicite, attestent la propagation de la légende du Voyage en Orient. Si même l'on se reporte à la liste, dressée par Léon Gautier \ des textes de toutes sortes, qui paraissent se rattacher à notre poème, il semble, que peu de chansons aient été aussi répandues, connues et utilisées. Mais, parmi eux, il faut très nettement distinguer ceux, qui attestent uniquement la propagation de la légende, et ceux, qui supposent la forme particuHère, que cette légende avait revêtue dans notre poème. Les pre-, miers sont très nombreux et la liste qu'en donne Léon Gautier serait, sans doute, susceptible de plus d'une addition. Les autres, au contraire, sont infiniment rares et remontent moins à notre Voyage en Orient, qu'à un remaniement ultérieur, qui, lui, pour certaines raisons, que nous essaierons de définir, eut une popularité relative.

La plupart des textes, que cite Léon Gautier, font du Voyage de Charlemagne en Orient une expédition armée, une croisade

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