Cf. supra, p
LA PERSONNALITÉ DE l'aUTEUR
Des études qui précèdent, et qui ont eu pour résultat de nous révéler la vraie nature du Voyage en Orient, se dégagent différents traits, qui, réunis et rapprochés les uns des autres, nous permettent aussi, au moins dans une certaine mesure, d'entrevoir la personnalité de son auteur.
Ce qui nous a d'abord frappé de sa part, c'est le choix qu'il a fait, pour écrire son poème, d'une légende d'origine cléricale et qui, jusqu'alors, n'était, pour ainsi dire, pas sortie des cloîtres. Nous avons également relevé, comme des traits intéressants, sa connaissance certaine des traditions relatives aux reliques de Saint- Denis, celle aussi du texte latin, qui prétendait les fixer, et son désir évident de se conformer à l'histoire, que l'abbaye tendait à établir comme la vérité, en quelque sorte, officielle. En outre, cet auteur nous a paru exactement informé des choses de la Terre Sainte et de l'Orient. Il nous a semblé connaître sa géographie et se représenter avec précision les pays, à travers lesquels il conduit Charlemagne et ses compagnons. Et nous avons admis, qu'à n'en pas douter il avait connu et utilisé quelques-unes de ces relations de pèlerins, si répandues dans la littérature cléricale du moyen âge' . Tout cela ne
I. Aux indices que nous en avons déjà relevés, d'autres pourraient étreajoutés. C'est ainsi, que la peinture des richesses de Constantinople, où Ton serait tenté de voir un trait de l'imagination du poète, pourrait bien n'être qu'une réminiscence des récits cléricaux, où se trouvaient très souvent vantées les splendeurs de la capitale grecque. Qu'on rapproche de ce passage du poème différents textes, cités par Hagenmeyer, Die Kreu^ugsbriefe aus den Jahren 1 088-1100. Tout d'abord, Ekkehard de Xurâ Jetant passé en iioi à Constantinople, ne pwit assez parler delà richesse des rues et des places et des masses énormes d'or qui s'y trouvent. Mais c'est surtout dans la fameuse lettre d'Alexis, que nous avons un tableau développé des richesses de Constantinople, de ses églises et même de ses maisons particulières.
semble guère le fait d'un trouvère ordinaire et paraît indiquer, que l'auteur du Voyage en Orient était un clerc.
Un autre indice concordant est le nombre des réminiscences de rhistoire biblique. Déjà, dans l'étude que nous avons faite de la scène des gabs, nous avons noté, que le gab de Roland paraissait avoir été inspiré par le souvenir du miracle, qui accompagna la prise . de Jéricho par les Israélites*. Celui d'Ogier n'est qu'une « réplique » du célèbre exploit attribué à Samson et celui de Bernard la contrepartie du miracle opéré par Moïse, lors du passage de la mer Rouge par les Hébreux*. D'autres détails encore du poème ont certainement la même origine. Le nom de « Golias », attribué à un ancien roi de Constantinople, n'est autre que celui du fameux géant Goliath, qu'eut à combattre David '. Ailleurs, décrivant Jérusalem et le marché situé à la porte même du Temple, l'auteur ne peut s'empêcher d'y voir comme une profanation, et le souvenir s'évoque en son esprit delà fameuse scène de Jésus chassant les vendeurs du Temple ♦.
Ce qui peut également nous révéler le caractère clérical du poète, c'est son mépris, plusieurs fois manifesté à l'égard de la femme 5,
Enfin, dans un passage de Foucher de Chartres, cité par Hagenmeyer, op. cit. y p. 280, nous lisons, sur ce même sujet : « O quanta civitas nobilis et décora. Tœdium est magnum recîtare quanta sit ibi bonorum omnium opulentia, aur scilicet, argenti, pailiorum multiformium, sanctorumquc reliquiarum. »
2. Il est aussi naturel d'expliquer ainsi l'origine de ce gab, que de le rattacher à la légende de Virgile, comme le fait Koschwitz. Cf. 4^ édition du poème, p. xxvii.
3. Cf. Gaston Paris, Romania, IX, p. 46 et Koschwitz, 4e édition du j^oème, p. yç, note au v. 424.
4. Sur le sens de ce passage (v. 210-213) Gaston Paris s'était complètement mépris. Cf. Rotnania, IV, p. 25 et Poésie du moyen âge, p. 1 40-1 41. L'erreur a été relevée et le vrai sens dégagé par M. Morf (Romania, XIII, p. 191). Le souvenir de la scène de l'Écriture était tout naturel de la part d'un clerc. C'est ainsi, que Guillaume de Tyr, dans le discours qu'il attribue au pape Urbain II, à propos des profanations que les Musulmans font subir au Temple de Jérusalem l'évoque de son côté : « Templum Domini, de quo zelans Dominus vendentes ejecit et ementes, ne domus patris ejus fieret spelunca latronum, factum est sedes dsemoniorum. » Historiens des Croi^ides, I, 40.
5. Dans la première scène du poème, alors que pourtant c'est Charlemagne qui est ridicule, l'auteur se garde bien de donner le beau rôle à sa femme. Elle n'est qu'un jouet aux mains de son époux. Elle a beau s'humilier, s'excuser d'avoir osé
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Enfin, rimportance accordée dans le poème aux scènes, aux épisodes et aux motifs religieux et, plus encore, le caractère absolument pacifique des événements racontés, nous ont paru révéler une personnalité très différente de celle des trouvères, auxquels nous devons la plupart de nos chansons de geste.
L'esprit, dans lequel est conçu le Voyage en Orient, est en opposition directe avec celui de notre ancienne épopée exclusivement guerrière. Nous avons, de plus, reconnu le vrai sens de cette différence, et qu'elle est l'effet non d'une fantaisie inconsciente de l'auteur, mais d'un parti pris d'hostilité à l'égard de la poésie et de la vie chevaleresques. L'auteur veut non seulement faire autre chose, qu'une chanson de geste, mais condamner l'esprit de toutes les chansons de geste.
Son opposition a quelque chose d'analogue à celle, qui, au xin* siècle, devait susciter en Hollande le mouvement poétique .auquel Maerlant, Heelu et Jean Boendale ont attaché leurs noms *. Protestant contre les exagérations de l'épopée, ils ont prétendu la refaire et leurs œuvres sont en réalité des livres d'histoire et de morale. Mais, au lieu que cette opposition se formule au nom de la vérité historique^ c'est uniquement le souci de la morale, qui détermine l'hostilité de l'auteur du Voyage à l'égard de l'épopée. C'est, parce que les chansons de geste et la vie, qu'elles dépeignent, ont en elles, un principe immoral et dangereux, qu'il fait
le contredire, si elle n'a pas dit vrai, il lui fera couper la tête. L'étrange gah d'Olivier nous atteste, que l'auteur ne se fait pas de la femme une très haute idée. Il a beau sauver la situation par la promesse faite par Olivier d'épouser la fille d'Hugon, celle-ci n'en est pas moins destinée à servir aux amusements du héros. Et ce qui confirme cette impression, c'est la façon cavalière, avec laquelle Olivier reçoit la jeune fîUe, quand, au moment du départ des Français, elle vient lui rappeler sa promesse et lui demander de l'emmener en France :
(c Bêle, dist Oliviers, m'amor vos abandon.
Jo m'en irai en France od mon seignor Charlon » (v. 856-857). Tant de désinvolture implique pour la femme un véritable mépris. Le clergé n'a jamais cessé de la considérer comme une créature de péché et de redouter l'amour qu'elle inspire.
I. Cf. Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 144.
la satire de Tune et de l'autre, en s'efForçant d'offrir à ses auditeurs un idéal de vie plus moral et surtout plus chrétien.
L'existence même de notre poème est un nouveau témoin de l'hostilité constante, au moyen âge, du clergé, défenseur de la morale chrétienne, à l'égard de l'immoralité de la poésie profane. Aidée par les circonstances, soutenue par le pouvoir civil, dont elle servait les desseins, celle-ci eut pour effet de détruire la poésie des troubadours, expression de la civilisation et de la nationalité méridionales. L'auteur du Voyage en Orient reproche précisément aux chansons de geste, ce que les moines et les inquisiteurs condamneront dans la poésie provençale, d'être surtout l'école delà « desmesure » et de l'immoralité *. Et c'est là surtout, ce qui vérifie pleinement l'hypothèse, jadis entrevue " et, depuis, abandonnée par Koschwitz, que cet auteur devait être un clerc.
L'auteur du Foyage en Orient était donc un clerc, et nous pouvons ajouter un clerc de grand talent. Tout ce que nous avons vu de lui autorise cette affirmation. Il a su adapter à un, auditoire populaire une légende d'origine cléricale et savante. Il a mis à sa portée -ses connaissances historiques et géographiques. Il a mis l'une en harmonie avec les croyances et les aspirations de son public. Il a condensé, simplifié, synthétisé les autres, pour s'imposer plus aisément à son esprit et à son imagination. Surtout, il a eu l'idée de faire servir la fable qu'il remaniait à un enseignement moral et, ce faisant, il a eu l'habileté de ne pas trop accuser son intention moralisante, pour conserver au récit tout son agrément. De tout temps, l'écueil des ouvrages moraux et bien pensants a été d'être ennuyeux, quand ils n'étaient pas niaisement bêtes. Bien peu ont su l'éviter. Or, malgré la tendance nettement pieuse et édifiante du Foyage en Orient,