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I. Cf. suprOy pp

reliques, mais qui, après avoir accompli ses dévotions ou fait ses affaires, ne demandait qu'à s'amuser. Les trouvères s'occupèrent d'y pourvoir. Mais il était naturel, qu'un clerc cherchât à conserver à ces divertissements eux-mêmes un caractère plus en rapport avec la fête religieuse, qui en était l'occasion. L'idée lui vint, peut-être, que les chansons des trouvères et leur esprit traditionnel y étaient déplacés et c'est, peut-être, ce qui le détermina à faire la satire de cette poésie. Il voulut, à tout le moins, profiter de la circonstance, qui réunissait à Saint-Denis un nombreux public, pour lui présenter quelques enseignements moraux et chrétiens, et de là naquit le Voyage en Orient,

En présence du caractère si particulier de notre poème, une dernière question se pose, celle de savoir, si cette oeuvre, qui s'oppose si nettement aux chansons de geste, tout en en conservant, en partie au moins, l'extérieur, est unique dans notre ancienne littérature, ou s'il a existé, si surtout nous avons conservé d'autres poèmes narratifs, animés du même esprit et ayant un objet analogue. Sa destination très spéciale pourrait, en effec, faire croire, qu'il était avant tout une œuvre de circonstance, n'empruntant son caractère pieux et moral qu'à la fête religieuse, pour laquelle il fut écrit. Mais dans l'ensemble des poèmes, qui nous sont parvenus et que nous rangeons dans la même catégorie des chansons de geste, il en est au moins certains, qui nous paraissent animés d'un esprit analogue à celui du Voyage en Orient, qui semblent, comme lui, en opposition ou en réaction contre l'inspiration ordinaire de notre poésie épique, et qui, comme lui enfin, sont très certainement l'œuvre de clercs. Leur présence et leur caractère semblent attester l'existence d'une poésie narrative, destinée, dans l'esprit de leurs auteurs, à remplacer les chansons des trouvères, à la fois plus pieuse et plus morale, qu'on désignerait assez bien du nom d'épopée cléricale.

C'est là, semble-t-il, un aspect assez nouveau de la question si intéressante des rapports du clergé avec les trouvères et la poésie

profane. On répète volontiers, que les clercs du moyen âge n'avaient pour cette poésie que mépris et dédain. On se représente, à Tordihaire, les clercs et les trouvères comme deux castes qui s'ignorent, quand elles ne se font pas la guerre. Il y a, en effet, une littérature cléricale, très distincte de la littérature profane, chevaleresque ou bourgeoise. Nos trouvères attaquent sans cesse la cupidité ou les mauvaises mœurs du clergé et, par contre, les clercs méprisent et condamnent les trouvères et leurs œuvres. Ce qu'ils blâment en euic, c'est surtout leur ignorance. Ils sont, eux, les représentants de la science véritable, celle qui s'exprime en latin, au lieu que les poèmes en langue vulgaire ne propagent, à leur avis, que des erreurs, des fables ou de misérables inventions '. Us reprochent aussi aux trouvères l'immoralité de leur vie et celle surtout de leurs œuvres, dont le succès répand à l'infini les pernicieux effets.

La poésie des trouvères s'inspire, en effet, uniquement des goûts, des sentiments et des idées de la classe sociale, pour laquelle surtout elle est faite. Dans l'épopée comme dans les chansons lyriques, elle exalte, avant tout, l'idéal chevaleresque, lequel, à l'origine au moins, est en opposition directe avec celui de la morale chrétienne. C'est là, sans doute, ce qui détermina l'hostilité des clercs contre la poésie profane. Nous pouvons en mesurer la force et en apprécier les effets par ce qu'il advint, au xiii' siècle, de la poésie des troubadours livrée sans défense à l'Inquisition et à la colère des clercs. Le pouvoir royal, dont la destruction de la civilisation méridionale servait si bien les desseins, leur ayant, en quelque sorte, laissé carte blanche, cinquante ans suffirent pour achever d'étouffer cette poésie provençale. S'il n'en fut pas de même de la poésie proprement française, c'est que les circonstances furent différentes : à aucun moment, dans la France du Nord, les clercs ne disposèrent d'un pareil pouvoir. C'est, sans doute aussi, que la poésie des trouvères, celle surtout des chansons de geste, moins exclusivement aristocratique que les poésies des troubadours, avait poussé dans l'âme du peuple des racines trop profondes, qu'il eût été malaisé d'extirper. En tout cas, l'hostilité

I. Cf. Gaston Paris, Histoire poétique de Charîemagne, pp. $3 et 100.

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Ivn réalité, loin de les dédaigner absolument, les clercs se sont Ml vis dis chansons de geste, chaque fois qu'ils lont jugé utile.

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Quelque mépris qu'ils affectassent pour l'histoire, que racontaient en langue vulgaire les trouvères ignorants, dès qu'un de leurs récits pouvait servir les intérêts d'une église, d'un couvent ou de TÉglise tout entière, ils n'avaient aucun scrupule à l'adopter et à le répandre. Le souvenir de maint événement légendaire ne s'est conservé jusqu'à nous, que parce que la mention en avait été recueillie par une chronique monastique. Si l'immense succès du Pseudo- Turpin et l'autorité indiscutée, dont il jouit longtemps auprès du clergé, peuvent s'expliquer par la langue, dans laquelle il fut écrit, et dont le prestige était tel, qu'elle authentiquait toutes choses, il faut reconnaître, que l'auteur, qui l'écrivit, n'hésita pas à emprunter aux trouvères la majeure partie des récits qui le composent. Un autre ouvrage du même genre, suscité peut-être par le succès du Pseudo-Turpin^ celui qui est connu sous le nom de Philomena, atteste le même empressement à utiliser, pour un dessein pieux, les récits des poètes populaires. Cette histoire de l'abbaye de La Grasse est, en effet, tout entière bâtie sur des récits épiques, empruntés sans doute par l'auteur à un ouvrage en langue vulgaire, et qui, dans son esprit, devait donner aux événements racontés par lui une authenticité qu'ils n'ont pas*. Sur ce modèle, d'autres œuvres furent probablement conçues et pour des fins analogues. Les deux, que nous venons de citer, suffisent à attester, que le clergé savait surmonter son mépris pour les chansons de geste, dès qu'il avait intérêt à le faire.

Mais il y a quelque chose de plus curieux et qu'on a, tout d'abord, plus de peine à s'expliquer. On sait, à n'en pouvoir douter, que certaines chansons, qui nous sont parvenues, sont, sous leur forme actuelle, l'œuvre de clercs. L'on a même pu dresser toute une liste de clercs, ayant composé en langue vulgaire des poésies profanes et notamment des chansons de'geste *. Quel dessein les poussa donc à imiter ces trouvères, qu'ils faisaient profession de mépriser, et à cultiver un genre d'ouvrages, qu'ils ne savaient trop condamner?

1 . C'est une question, sur laquelle nous comptons prochainement revenir dans une étude sur la composition du Pseudo-Philomena.

2. Cf. Paul Meycr, Introduction à la Chanson de la Croisade y pp. 54 et 40.

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Le désir d'avoir part à la faveur et aux libéralités, qui, d'ordinaire, allaient aux poètes, ne suffit pas pour expliquer un tel abandon de leurs sentiments et de leurs idées. Il faut, qu'ils aient entrevu la possibilité de transformer l'esprit de l'ancienne épopée et d'en éliminer ce qu'ils jugeaient pernicieux et immoral. Ce serait une étude intéressante que d'examiner dans les chansons, que nous savons être l'œuvre de clercs, si leur caraaère et leur inspiration ne les différencient en rien de celles des trouvères laïques. Beaucoup sont des remaniements et l'on peut se demander, si l'œuvre de ces remanieurs n'a pas surtout consisté à faire disparaître l'esprit primitif du poème. En fait, plusieurs de ces chansons sont déjà des romans d'aventures, et peut-être la transformation n'a-t -elle été pour les clercs, leurs auteurs, qu'un moyen d'atténuer l'immoralité de l'épopée. Peut-être jugeaient-ils, qu'il y avait moins de danger à présenter uft récit, où, l'intérêt se concentrant sur la succession des aventures imaginées, la personnalité des héros passait au second plan. C'était un moyen de supprimer l'exaltation de leur personnalité, en quoi résidait, aux yeux des clercs, le principe mauvais de l'ancienne épopée.

Dans certains poèmes, l'esprit clérical se montre de façon plus évidente encore; les détails pieux et édifiants y ont une place importante, mais surtout nous y trouvons la trace d'un enseignement en conformité avec la morale chrétienne, et l'on y remarque, en effet, une transformation complète de l'idéal, que l'on admirait dans les vraies chansons de geste. Le récit y est au service d'un enseignement positif.

On admettait jusqu'ici, que certains r^ynaniements, faits à l'étranger, de nos anciens poèmes, portaient la marque de cet esprit clérical et de ces préoccupations moralisantes et dévotes. C'est ainsi, que la plus ancienne imitation allemande d'un poème français, le Rtwlandes Liât du curé Conrad, qui date du xii* siècle, a modifié complètement, et dans ce sens, l'esprit du texte primitif. L'inspiration en est vraiment toute religieuse. L'idée qui l'anime est une idée de piété

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et le désir du martyre *. Cet esprit ascétique et dévot est tellement marqué dans l'œuvre du curé Conrad, qu'il est passé dans les rajeunissements postérieurs subis par elle et notamment dans le poème de Karl, dû au Stricker*.

Mais, en France même, il y a eu de tels remaniements, faits par les clercs et dans ce même esprit. Le type en est le poème actuel de Girart de Roussillon. La personnalité cléricale de l'auteur est aussi reconnaissable, que son talent est réel, et non moins évidente est sa tendance à faire servir l'ancien récit qu'il renouvelle à l'édification de ses auditeurs et de ses lecteurs. Ce qui toutefois caractérise son œuvre, c'est une certaine timidité dans la transformation, qu'il fait subir à son modèle. De loin en loin, dans le poème, il sème quelques détails ou motifs édifiants, mais ce n'est guère qu'à la fin qu'il en découvre le véritable sens. Par contre, la tendance religieuse et morale de cette fin est si nette, qu'il n'est pas douteux qu'elle corresponde au vrai caractère et à l'objet propre du poème'. Et de même qu'elle nous permet d'affirmer, que l'auteur était un clerc, elle autorise à penser, que son vrai but était de faire œuvre d'édification.

Il est d'autres poèmes, où, au contraire, ainsi que dans le Voyage en Orient, la préoccupation morale est au premier plan, comme leur vraie raison d'être. Pour que rien ne subsiste de l'ancienne épopée et de son esprit, au lieu de remanier des chansons épiques déjà existantes, l'auteur a emprunté à des légendes ignorées des trouvères la matière de son récit et, ce récit, il le subordonne à l'enseignement qu'il prétend donner. Le clerc, à qui nous devons le Voyage en Orienty pour faire le poème moral que nous avons étudié, a mis en œuvre une légende purement cléricale et dévote. Mais son récit n'est pas une œuvre unique et isolée. Nous connaissons au moins deux autres poèmes, qu'il suffit d'examiner de près, pour constater, qu'ils sont l'un et l'autre conçus dans le même esprit et presque sur la même formule.

1. Cf. Gaston Paris, Histoire poétique de Oxirlefnagne, pp. 1 10-122.

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