Cf. supra^p
LA LANGUE DU PO^ME ET SON AGE VÉRITABLE 6l
C'est ce qui le distingue vraiment des quatre textes que nous venons de lui comparer et du Roland lui-même, et c'est le seul indice qui pourrait faire penser qu'il est antérieur à celui-ci.
On ne doit cependant pas l'interpréter de la sorte et ce trait linguistique pourrait signifier tout autre chose que l'ancienneté de notre poème. Nous avons déjà pu constater que les différences, relevées entre plusieurs poèmes dans leur façon de traiter tel ou tel son, ne correspondent pas toujours à une différence d'âge. A les comprendre toujours ainsi, on courrait le risque de se représenter les Chevaleries Vivien par exemple, comme antérieures au Charroi ou même au Roland, Nous ayons vu de même, que, de la proportion où différents poèmes admettent l'élision de certaines formes on pouvait tirer des conclusions sur leur âge, en contradiction avec ce que l'on sait par ailleurs. En réalité, nos trouvères ont pris des libertés avec les assonances, comme ils ont fait avec les élisions, et c'est en partie à cela, que tiennent les différences que nous pouvons constater entre plusieurs poèmes dans leur façon de mélanger tels et tels sons. Il est certain, en effet, que lorsqu'un poète du xii* siècle, à une époque où la plupart des dialectes connaissent l'homophonie ai : f, fait assoner ai tantôt avec f et tantôt avec ^, ses variations et ses hésitations sont moins la caractéristique d'un état de la langue qu'un artifice de versification. Nos trouvères sont volontiers archaïsants pour les besoins du vers. La proportion dans laquelle ils mélangent les sons tient, en partie au moins, à la facilité plus ou moins grande qu'ils ont de trouver les assonances '.
Mais surtout, ces différences Hnguistiques peuvent tenir à l'origine différente de ces divers textes, et le seul fait que nous ignorons cette
origine •nous interdit de les interpréter uniquement comme tenant à
I. Nous avons ^'autres preuves que nos anciens poètes et, en particulier ceux auxquels nous devons les poèmes examinés, assonaient souvent par à peu près. Dans la Prise d'Orange, le mot Rosne Bgure au v. 190 dans une laisse en an,..e. Les Chevaleries Vivien nous offrent esloingne (y. 1366), hroigne (v. 1369) dans une tirade en en..,ey et arnus (v. 640), tables (v. 968), altres (v. 971), contenance (y- 977) dans des tirades en p...e. De même, dans le Charroi de Nîmes, les mots Magdalaine (v. 170), chanoine (v. 169), terres (v. 182) se trouvent dans une laisse en a...e. Il serait du reste facile de multiplier les exemples.
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des différences d'âge. Le même son, en effet, n'a pas mis dans tous les dialectes le même temps à se transformer. L'évolution a été plus rapide chez quelques-uns, et chez d'autres plus tardivcet plus lente. De même, tous n'ont pas au même moment fait subir aux finales de certains mots l'affaiblissement qui rendait leur élision possible. Les contradictions apparentes que nous avons pu constater entre la date de certains poèmes et la façon dont ils emploient les élisions, ou combinent leurs assonances, s'expliquent sûrement par leurs différences d'origine. Dès lors, l'ignorance où est le Foyage en Orient de l'homophonieai ; ç qui, interprétée uniquement au point de vue chronologique, a semblé prouver qu'il était antérieur au Roland, cette ignorance, croyons-nous, tient peut-être uniquement au fait, que notre poème n'a pas la même origine dialectale que le Roland et que les autres textes auxquels nous l'avons comparé. Quoique ceux-ci aient été écrits dans un dialecte du continent, ils ne sauraient en effet avoir tous exactement la même origine, et être sortis, comme le Voyage, de la France proprement dite, c'est-à-dire de l'Ile-de-France. , Le fait est certain en ce qui concerne le Roland et très vraisemblable pour la plupart des autres. On voit, en tout cas, quelle peut être la véritable valeur du trait linguistique, où l'on voyait le signe de l'ancienneté du Foyage. L'ignorance de l'homophonie ai : ç peut tout simplement prouver, que le dialecte auquel il appartient a mis plus de temps que les autres à transformer le son primitif de la diphtongue ai.
On ne peut en effet dater de feçon certaine, sinon très précise, la langue d'un texte, qu'en le comparant avec des textes ayant exactement la même origine dialectale. Hors de là, il n'y a place que pour des conclusions illusoires et fausses. L'étude, qu'on a faite à ce point de vue du Foyage en Orient, ne pouvait aboutir, faute de l'avoir rapproché d'un texte appartenant au dialecte que l'on s'accorde à désigner comme le sien \ La comparaison d'un tel texte est le seul moyen d'éprouver, si, des faits observés, Koschwitz pouvait légitimement tirer ses conclusions sur l'âge du poème.