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Cf. Aiol, Introduction, p. lx

5. Cf. Nyrop, Storia delVepopea francese^ traduction Gorra, pp. 317 et 334-335

tifierle pèred'AioI avec un Élie, comte du Mans, et découvrir dans la vie de celui-ci le germe des traditions, qui s'expriment dans le poème d'Aiol. Le seul garant, il est vrai, qu'on invoque, est un passage de Beaudouin d'Avesnes, chroniqueur de la fin du xiii® siècle, lequel a manifestement connu et utilisé les données du poème ' . C'est à lui, qu'il a emprunté et le personnage d'Aioul et celui d'Avisse sa mère. S'il fait de celle-ci une fille non de Charlemagne, mais de Charles le Chauve, et, par suite, une sœur non de Louis le Pieux, mais de Louis le Gros, et s'il corrige ainsi les données du poème, c'est manifestement pour atténuer, autant qu'il était en lui, l'anachronisme, qui aurait fait contemporain de Charlemagne ce comte Élie, mort seulement en 1 1 lo '.

Mais n'est-ce-pas également au poème, qu'il'a pris l'idée d'identifier avec le comte Élie, père d'Aiol, le comte du Mans portant le même nom ? On admet, qu'antérieurement à notre poème des traditions populaires s'étaient formées autour du nom de ce personnage historique, que le poème n'aurait fait que fixer. Le comte du Mans étant mort en iiio, et le poème étant des environs de 1160, la légende, pendant un demi-siècle se serait formée, propagée et développée, uniquement par transmission orale. Si l'identification des deux Élie n'est

1 . « Avisse, la iîlle du roy Charles le Calve, fut donnée en mariage à Élye, comte du Mans, lequel fut encachiet de France par traytours. Et de celuy Ëlye et Avisse sa femme yssit Aioul leur fils, de quy on a maintes fois chanté ; et dient encore pluseurs pour le présent, quand il voient quelque personnage de -povre et de méchante et petite venue ainsi comme par mocquerie : Veia un bel Aioucquet. j> Cité par Normand et Raynaud, Édition de Aiol^ Introduction, p. xxiv.

2. On suppose en effet (cf. Aioly Introduction, p. xxv) que, d'après la tradition primitive, Avisse était fille de Charles le Chauve et sœur de Louis le Gros, mais qu'en s'incorporant à la geste royale, par un transfert épique souvent constaté, la légende aurait remplacé ces deux rois par leurs plus glorieux homonymes Charlemagne et Louis le Pieux son fils. Le chroniqueur Baudouin d'Avesnes, qui dit qu' Avisse était fille de a Charles le Calve » reproduirait donc, plus fidèlement que le poème, la tradition primitive. Mais, comme à la date où il écrit, si loin des événements eux-mêmes, il est peu probable, qu'il ait pu connaître dans sa pureté cette tradition, comme d'autre part, il a utilisé le poème, et que le personnage d'Avisse, comme celui d'Aiol, n'existait pas antérieurement au poème, il est plus naturel de considérer, qu'en faisant d'Avisse la fille de Charles le Chauve, c'est lui, qui a voulu, pour des raisons de vraisemblance, modifier les données du poème.

pas le fait du seul Beaudouin d'Avesnes, il faut supposer, qu'indépendamment du poème à*Aiol il a connu une histoire légendaire d'Élie du Mans, et qu'entre cette histoire, la vie réelle du personnage et ce que nous raconte VAioly il y avait une exacte correspondance. Nous ne savons pas ce que racontaient les traditions orales, mais, si vraiment elles ont fourni les données du poème, il faut reconnaître, qu'au moment où celui-ci les a fixées, elles n'avaient plus avec les événements qu'un rapport très lointain.

Tout ce que l'on sait d'Élie, comte du Mans, c'est qu'au dire d'Orderic Vital il fut un homme de grande vertu, qui, pendant un temps, fut dépouillé de ses biens et que, durant le reste de sa vie, il eut à se défendre contre les attaques de seigneurs ou de princes ennemis. Sans doute, 4e père d'Aiol a avec ce personnage une certaine ressemblance. Comme lui, il atoutes sortes de qualités morales, et, comme lui, il a été dépossédé de son fief. Mais les différences ne sont pas moins frappantes. C'est par Richard, duc de Normandie, que le comte du Mans a été dépouillé et non pas, comme le père d'Aiol, parle roi de France. L'un est emmené captif en Angleterre, au lieu que l'autre, chassé de ses terres, va se cacher, dans les bois. Le comte du Mans fut avant tout un chevalier, qui n'hésita jamais à prendre les armes pour la défense de ses biens. Dès qu'il revient de captivité, il ne cesse de combattre contre ses ennemis, et ses nombreux combats l'avaient fait connaître au moins autant que ses vertus. Le père d'Aiol, au contraire, dépouillé de ses domaines, se résigne à son malheur. Il mène la vie la plus misérable, sans rien tenter pour y échapper. Il se borne à faire l'éducation de son fils et à attendre de celui-ci la réparation des torts qui lui sont faits.

Ainsi, à supposer que le poème fût l'aboutissement direct de la légende, qui s'était formée autour du nom du comte hlie du Mans, il faudrait admettre, que la légende a fait disparaître les traits les plus caractéristiques de la vie du personnage et ceux-là surtout, par lesquels il ressemblait le plus aux héros de l'épopée féodale.

On pourrait, en effet, soutenir à la rigueur, q\ie les traits particuliers de l'histoire réelle ont été éliminés par la légende, pour ramener la figure du comte du Mans au type, fréquent dans

l'épopée féodale, du seigneur injustement dépossédé par le roi son suzerain, et qui s'efforce de rentrer dans son fief. C'était là, en quelque sorte, une aventure banale et qui a fourni à la poésie populaire un thème souvent exploité. Les injustices des rois à l'égard de leurs vassaux, et les guerres des vassaux contre leurs seigneurs ont défrayé la littérature narrative comme la chronique. Que le roi Louis eût été substitué au duc de Normandie, c'est ce qu'on admettrait encore aisément, mais que la légende n'ait gardé aucun souvenir de la captivité dû comte, qu'elle ait oublié ses combats, ses efforts pour reconquérir ou du moins pour défendre son bien reconquis, qu'elle ait fait de lui le résigné, qu'est le père d'Aiol, c'est ce qu'on ne saurait admettre, quand on connaît l'esprit de nos poèmes et de nos traditions héroïques.

Au surplus, la légende d'Élie est en harmonie trop manifeste avec celle d'Aiol, qui fait le vrai sujet du poème, et celle-ci, on le sait, n'a aucun fondement historique. Elle est une invention pure et simple de l'auteur. Elle a été conçue, nous le verrons, dans un esprit particulier, différent de celui de la poésie héroïque et cette conception a dû certainement' influer sur la légende de son père. Il ne faut donc pas considérer, ce qui est dit du comte Élie, dans le poème (ÏAiol, comme l'expression directe de traditions populaires fidèlement gardées, et relatives au personnage historique, que fut le comte Élie du Mans. Tout au moins, faudrait-il supp'oser, que l'auteur d'Aiol les a profondément modifiées, pour que le personnage devint le digne père de son héros.

Mais cela même est assez peu vraisemblable. S'il avait eu vraiment dans l'esprit les aventures réelles du comte du Mans, et s'il lui avait réservé l'honneur d'être le père d'Aiol, il l'eût certainement désigné de façon plus nette et plus précise. Or, dans le poème, le comte Élie et sa femme Avisse semblent , tout à fait, être des personnages en l'air et l'on est bien embarrassé de savoir, quel est leur pays et où sont situés les fiefs, dont on les a chassés. Ni le nom du Mans, ni celui d'aucune dépendance de ce fief ne figure dans le poème ; cela est d'autant plus curieux, que, par ailleurs, les détails topographiques abondent et que, chose rare dans la poésie populaire,

ils sont le plus souvent exacts '. Il est certain, que le poète n a pas voulu, que l'on reconnût dans le père de son héros le comte Élie du Mans, et il est probable, qu'en racontant de lui ce que Ton sait, il ne songeait ni à l'histoire réelle, ni à la légende de ce personnage.

Si, en effet, de la vie du comte du Mans et de celle du père d'Aiol, on écarte tout ce qui les distingue, le seul trait qu'ils aient en commun, outre leur nom, c'est la dépossession, dont tous deux ont été victimes. Cela suffit-il pour affirmer que le comte du Mans historique a été le héros de légendes populaires et surtout qu'il a été le prototype du comte Élie, père d'Aiol ? N'est-il pas plus naturel de penser, que Élie, comme A visse, comme Aiol lui-même, ont été créés de toutes pièces par le poète, et que l'histoire, dont Élie est le héros, qui sert de prologue au poème, en raison même de sa banalité, a été empruntée purement et sinjplement par lui à un poème quelconque de l'épopée féodale. A cette épopée auraient, sans doute, été empruntés également le personnage du roi Louis, celui du traître Makaire, d'autres noms encore, plus ou moins connus, comme ceux de Rainier, Aïmer, Gilemer l'Escot, Miles d'Aiglent, etc. Ainsi, l'histoire d'Aiol n'est même pas la continuation, la suite donnée par un poète de talent à une légende ayant pour germe des événements réels. Le personnage et l'histoire d'Élie lui-même n'ont rien d'historique. Toute la donnée de Y Aiol est, sinon de l'invention du poète, du moins est elle attribuée par lui à des héros sans réalité, qui, eux, sont de sa création. Et par là, tout d'abord, son œuvre se distingue essentiellement de la plupart de nos anciens poèmes héroïques.

Mais ce qui fait l'originalité véritable du poème, c'est Tesprit, dans lequel cette donnée est traitée. Peu importe, en effet, qu'elle soit empruntée à l'histoire réelle ou, ce qui est plus vraisemblable, à la poésie populaire ^ Peu importe également le détail des épisodes,

1. Cest un trait caractéristique de la première partie du poème, qui le distingue d^ la suite imaginée par le remanieur, où au contraire la géographie est traitée de façon tout à fait fantaisiste. Cf. Aiol, Introduction, p. xx.

2. Cest ce que semble prouver le fait, que Fauteur des malheurs d*Élie est Louis, le roi de l'épopée féodale, dont la faiblesse motive souvent les guerres, que lui font

LE POÈME DANS LA LlTTéRATURE DU MOYEN AGE 429

guerres contre les ennemis du roi, combats contre les Sarrasins, dont il a pu également prendre l'idée à des chansons contemporaines. L'intérêt du récit est non pas dans les événements racontés, mais dans la façon, dont ils sont présentés, et dans la leçon, que l'auteur veut qu'on en dégage.

Sans doute, dans le poème actuel, la guerre contre les païens, les amours d'Aiol et de la jeune Mirabel, et les intrigues du traître Makaire, venant à la traverse de l'une et des autres, ne diffèrent guère des aventures analogues, racontées jusqu'à satiété par l'épopée romanesque. Mais cette partie est l'œuvre d'un remanieur, qui non seulement n'a pas reproduit tout ce que racontait le poème primitif ', mais encore a pu altérer le caractère des épisodes mêmes, qu'il reproduisait. Il s'est manifestement efforcé d'accommoder son modèle au goût de son époque ' et l'importance, accordée dans la seconde partie du récit à l'élément purement romanesque, en est la preuve.

Il était assurément question dans le poème primitif des combats, livrés par Aiol aux Sarrasins, et du royaume qu'il conquérait sur eux. Ce poème racontait également les amours du héros et son mariage avec la Sarrasine Mirabel devenue chrétienne. Le résumé, que l'auteur lui-même, sous la forme d'un songe, nous donnait de son récit (v. 396-428), nous l'atteste suffisamment. Mais, peut-être, cet épispde n'avait-il primitivement ni les proportions, qu'il a dans le poème actuel, ni le caractère purement romanesque, que le remaniement, semblable en cela aux poèmes contemporains, lui donne. Dans la pensée de l'auteur, la guerre d'Espagne était d'abord une véritable croisade, ayant surtout pour objet la conversion des païens '.

ses vassaux. L*auteur d'Aiol suit en cela la poésie populaire et il la contredit, à son insu, en nous traçant de ce roi Louis un portrait, qui ne correspond en rien à celui des chansons de geste. Cf. supra, p. 424. -

' I . On a déjà remarqué, que contrairement au résumé, qui nous est donné aux vers 396-428 de la vie du héros, et qui constitue le plan du poème primitif, le remaniement ne parle nulle part de la royauté des enfants d'Aiol, annoncée par le vers 426. Cf. A toi y Introduction, p. iv.

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