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Cf. Aiol. Introduction, pp. vi et xix

2. Il est superflu d'indiquer avec précision ce que le remanieur a ajouté de luimême dans la seconde partie. Il est plus intéressant de relever ce qu'il a supprimé dans le modèle qu'il avait sous les yeux. Les plus importantes de ces suppressions sont celle de l'épisode des enfants rois, annoncé par le vers 426, et celle des chevaliers, auxquels Aiol fait rendre leurs terres, et qui, par reconnaissance, partent avec lui en Espagne, combattre les ennemis du roi. Nous avons vu plus haut quelles ont pu élre les raisons de cette suppression. Mais, avant même le vers S367, les remaniements, encore que moins sensibles fcf, Aiol, introduction, p. xx), n'en sont pas moins certains. Certains traits de la lutte de Makaire et d'Aioi, et, peutêtre, l'épisode lui-même sont-ils du remanieur (v. 4382 sq). Mais oii se retrouvent surtout les traces de son travail, c'est dans certains traits, qui contredisent la donnée générale du poème et qui ne peuvent être que le fait de son interveniioa maladroite. Ainsi, dans un seul passage, Aiol semble compter sur la vengeance pour obtenir justice. Il dit en effet :

En tout cas, malgré les efforts de ce remanieur pour les banaliser, les parties conservées du poème primitif se présentent à nous avec un caractère bien particulier. A ne les regarder même que de l'extérieur, elles témoignent du talent de l'auteur à renouveler une matière souvent avant lui mise en œuvre. Le mélange de scènes plaisantes et d'épisodes héroïques, le caractère à la fois dramatique et piquant de la guerre d'Aiol contre le comte de Bourges \ enfin la façon très particulière, dont le héros veut obtenir et obtient en effejt réparation des torts faits par le roi à son père, suffisent à attester tout au moins

« Mais si je puis venir en la contrée

A bataille fumie ne ajoustée,

Tant i ferrai de puin et de Tespée

Enfressi c'a. L an, ma douce mère,

Vos quic avoir vo tere si aquitée

Qu'encore en esterés dame clamée. » v. 504 sq.

Ce qui nous fait penser, que c'est là un trait introduit par le remanieur, c'est qu'il est contredit par tout le reste du poème. Partout ailleurs, Aiol ne prend les armes que « pour » le roi Louis. En un autre endroit, il dit, de façon assez semblable, que, s'il avait connu les motifs de la révolte du comte de Bourges, il eût fait cause commune avec lui (v. 3229-3230). Or, Élie a dit expressément à son fils Aiol (v. 330 sq.) ce qu'a fait pour lui son neveu Gilbert, et qu'il peut compter sur son secours. Aiol cependant, non seulement se défendra de combattre avec lui, mats ne veut même pas lui demander une aide quelconque. Il n'attend rien que de la justice et de la bonté du roi (v. 340 sq.). Il ne compte que sur son bon droit et sur les services rendus au roi (v. 3533 sq.). Il veut que l'un et les autres soient reconnus par les Français et par Louis (v. 3538). Il est venu en France, malgré les torts que le roi a faits à son père, non pour le combattre, mais pour le servir (v. 1563, 1565, 55 14-35 15 3542,4308). Il défend au comte de Bourges de faire la guerre à son roi (v. 3250). C'est une mauvaise guerre, que celle qu'on fait à son seigneur, et même quand Louis le « gabe », il se contente de lui répondre : Encontre vos aroie mal gmroier (y . 3667). Un peu partout, il proteste de sa loyauté à l'égard de son roi. II se défend de le surpasser d'une façon quelconque, même en prétendant avoir un cheval meilleur que le sien (v. 4243 sq.). Même quand il a avec lui tout une troupe de chevaliers et les moyens de combattre, il ne veut s'en servir que pour le bien du roi et la confusion de Makaire (v. 3722-3729). C'est là sa seule vengeance.

I. Il n'y aurait rien que de banal à nous montrer Aiol allant, pour servir son roi, faire la guerre à un vassal révolté. Ce qui fait l'intérêt de l'épisode, c'est qu'Aiol et le comte se font la guerre sans savoir qu'ils sont parents*, et sans qu'Aiol soupçonne, que son adversaire n'a pris les armes que pour la défense de ses propres droits et de ceux d'Élie son père.

le désir de raconter autre chose que ce que Tacontaient d'ordinaire les trouvères. La possession d'un fief, dans l'histoire comme dans l'épopée féodale, engendrait, le plus souvent, des querelles et des guerres sans fin. Le vassal, dépossédé à tort ou à raison par son suzerain, mettait tout en œuvre pour recouvrer ce qu'on lui avait ôté. L'attitude, qu'observe • le comte Élie en pareille circonstance, est donc tout à fait singulière, non seulement par rapport à ce qui se passait dans la réalité, mais encore par rapport aux mœurs épiques. Il se résigne à son malheur et l'oublie presque dans les soins, qu'il prend de son fils. Il n'a même pour le roi Louis, qui en est l'auteur, ni colère ni rancune *. Il compte sur sa bonté et sur sa justice, et que, touché un jour des mérites d'Aiol, il rendra au fils ce qu'il a pris au père.

Nous sommes donc en présence d'un poète, qui n'emprunte les situations et les lieux communs de l'épopée, que pour les traiter dans un sens et avec un esprit très distincts de ce qu'ils sont dans les chansons de geste. Il est, par suite, légitime de voir là le véritable intérêt de son poème et de rechercher, si ces nouveautés ne manifestent pas une tendance, elle aussi nouvelle, qui lui donne son vrai caractère. Il est aisé de constater, que tout le récit n'est conçu que pour faire valoir Aiol, son héros. Les autres poèmes de l'épopée biographique, avec lesquels on prétendait le confondre, racontent, il est vrai, eux aussi, les aventures de leurs héros, lesquelles se terminent pareillement par leur triomphe *. Mais ils ont, auparavant, des obstacles à vaincre et des luttes à soutenir. Si, à la fin, ils parviennent au bonheur, ils ont- subi des défaites au moins momentanées. Aucun de ces poèmes, du reste, n'a, au même degré que Y Aiol, les apparences d'une biographie allant de la naissance du héros, sinon à sa mort, du moins à la dernière phase de sa vie et à son triomphe définitif. Aucun surtout n'atteste le même parti pris de nous montrer le héros

1. Une seule fois, dans le début remanié, il assure Louis de sa haine. Cf. v. 104 : Jamais n'ert nus sens jors que joti molt ne fen hace. Au contraire, dans la donnée primitive du poème, il ne comptait quesurTamour du roi, pour qu'il rendît à son fils les biens, qu'il lui a enlevés à lui. Cf. notamment v. 130, 142, 164 et passim.

2. Cf. Gaston Paris, Littérature française au moyen dge^p. 46, tisupra^p. 42}.

toujours supérieur aux événements. Aiol, en effet, ne connaît pas de traverses. Depuis le moment où il quitte son père, il triomphe, aisément et toujours, des obstacles rencontrés sur sa route. Il va droit son chemin, tuant ou mettant en fuite les Sarrasins qu'il trouve, et les voleurs venus pour piller le couvent, où il est hébergé. Il ne se laisse arrêter par les railleries ni des bourgeois de Poitiers ni de ceux d'Orléans. Si, par deux fois, un « ribaud » veut lui faire violence, son cheval Marchegai l'étend mort à ses pieds. Il débarrasse les gens de Châtellerault d'un lion, qui désolait la contrée. Il arrive à la cour du roi Louis et c'est pour l'aider avec succès contre les Sarrasins. La haine jalouse du traître Makaire lui-même reste sans effet à son égard ' et la guerre contre les Sarrasins se terminait par son triomphe. ,

La tendance est d'autant plus manifeste, qu'aucun de ces épisodes n'a de fondement historique et qu'il dépendait uniquement de l'auteur de leur donner une autre issue. Mais, dans sa pensée, Aiol doit triompher de tout, parce qu'il le mérite, et qu'en fait il est supérieur à tous. En cela se marque la tendance morale, qui donne au poème son véritable caractère. Ce personnage, que le poète invente et qu'il façonne en toute liberté, est conçue pour être donné en exemple, non seulement aux gens de même condition, mais à tous, nobles, bourgeois et vilains.

On voit aisément, en quoi il diffère des héros Repiques et aussi des chevaliers contemporains. Il n'a ni orgueil, ni colère, ni fierté excessive, ni aucun des défauts habituels aux gens de cette condition et qui tiennent à cette condition même. C'est à dessein, que le poète fait naître Aiol dans une forêt et loin de tous les hommes. Rien, autour de lui, ne rappelle les grandeurs corruptrices. Son père et sa mère, éprouvés par le malheur, n'ont gardé de leur naissance que la noblesse des sentiments. Aiol tient d'eux un sens droit, qui de bonne heure, fait l'étonnement de son père (v. 348-349), et une

I . C'est surtout dans la seconde partie du poème, que le traître s'efforce de nuire ù Aiol. On peut penser^ que Timportance donnée à ce motif épique et romanesque était le fait du seul remanîeur.

CouLET. — Voyage de Cbarletnagne en Ortent. 28

434 CHAPITRE Vît

nature généreuse, qui, d'elle-même, ira croissant en sagesse et en vertu. Il grandit dans les bois, comme un oiseau de bonne race, et saura tout seul « s'afaitier » \ Mais, en outre, ses parents et le bon ermite Moysès s'occupent de l'instruire. Dans l'exil de ses parents, cette éducation est même leur seule préoccupation et, à voir ce qu'en dit le poète, à voir aussi le développement donné aux « chastiements » d'Elie et de Moysès *, on sent qu'elle avait son importance aussi dans la pensée de l'auteur.

A vrai dire, l'éducation d'Aiol domine tout le poème et c'est parce que le héros a été élevé ainsi, qu'il triomphe partout et dans toutes ses entreprises. On peut considérer que les aventures imaginées par l'auteur n'ont d'autre objet que de nous montrer l'excellence et l'efficacité de cette éducation. Celle-ci, en effet, n'étant contrariée par rien, ne pouvait qu'avoir tout son effet. De plus, c'est une éducation très complète et très supérieure à celle, que pouvaient recevoir les chevaliers, d'après lesquels a été conçu le type du héros des chansons de geste. Comme Albéric de Briançon avait fait pour Alexandre, l'auteur d'Aiol attribue à son héros les connaissances et le savoir d'un clerc. L'ermite Moysès, qui s'est institué son maître, lui a appris les lettres et la grammaire. Il sait lire, écrire et parler latin, aussi bien que « roman » '. De son côté, sa mère Avisse lui fait part de connaissances, évidemment bien rares chezunefemme, et à cette époque. Le poète lui-même ne peut s'empêcher de le remarquer ^. Elle l'instruit du mouvement des étoiles, des phases de la lune et Aiol apprend ainsi en astronomie tout ce que l'on

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