Cf. supra, p
Quelque prématuré que cela pût paraître au regard de l'histoire politique, la nouveauté du Voyage en Orient était interprétée comme TefTet et la preuve d'un changement survenu dans la société du moyen âge *. Le poème n'était ce qu'il était, que parce que, disait-on, le public, auquel s'adressait l'épopée nationale, s'était modifié. Il était un témoin de l'importance, conquise dans l'ordre social par la classe bourgeoise, et de l'avènement de l'esprit bourgeois dans notre littérature. En réalité, le Voyage en Orient n'atteste ni l'une ni l'autre. La littérature, dans le cas présent, ne contredit pas l'histoire. Même à la date plus récente, que nous avons fixée pour la composition de notre poème, même au milieu du xii* siècle, l'existence d'une classe bourgeoise, assez puissante déjà pour imprimer sa marque à la littérature, serait assez surprenante. Mais le caractère particulier du Voyage a son explication naturelle. Ce n'est pas le public qui s'est modifié. Si l'auditoire rassemblé pour la foire de l'Endit, était composé surtout de bourgeois et de menu peuple, croit-on qu'il diflférât beaucoup de ceux, auxquels, à la même époque, s'adressaient les trouvères, qui colportaient les chansons de geste ? La récitation des poèmes héroïques n'est pas toujours restée réservée aux nobles et aux seigneurs. C'est un art essentiellement populaire et le succès des chansons de geste a été surtout fait par le peuple. Le même auditoire, qui se plut au récit du Voyage, prenait plaisir à entendre les chansons, qui nous sont parvenues de la même époque. C'est pour ce même public, qu'a été écrite toute l'épopée du XII® siècle, dont notre poème est pourtant si différent. Si le Voyage ressemble si peu aux chansons des trouvères, c'est uniquement parce que son auteur, qui n'est pas un trouvère ordinaire, tout en s'adressant au même public, a voulu lui présenter autre chose qu'une chanson de geste. Et, par là, son œuvre semble s'exclure de l'histoire de notre épopée populaire.
* * Elle y rentre cependant, parce que, en un sens au moins, le poète