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LES TRADITIOÏÎS ISOLÉES 77
et des couvents, désireux d*authentiquer leurs reliques^ n'auraient pas imaginé de plus sûr moyen, que de leur assigner pour origine cette expédition de Charlemagne. Il y aurait eu ainsi à côté de la légende de la croisade celle du pèlerinage à Jérusalem. Nées sans doute à la même époque, elles auraient eu chacune leur développement propre '.
A voir toutes les raisons dont on justifie ces hypothèses, il semble qu'en effet les choses n'aient pas pu se passer autrement *. D ne manque à des déductions si vraisemblables que la confirmation définitive, qui résulterait de l'existence de textes précis attestant la réalité de ces deux légendes. Mais l'absence de tels textes les rend absolument vaines.
La poésie populaire semble avoir toujours ignoré le pèlerinage aussi bien que la croisade de Charlemagne. Ni l'un ni l'autre n'ont eu leur place parmi les traditions épiques mises en œuvre par les trouvères.
Comment du reste, au moins pour le pèlerinage, pouvait-il en être autrement? Une expédition pacifique, ayant pour but unique une pieuse visite au Saint Sépulcre et la recherche de reliques, était en soi un sujet non seulement religieux, mais clérical et dévot. Pouvait-il convenir à notre légende et à' notre poésie héroïques d'esprit exclusivement belliqueux ? Les histoires de reliques, qui jouent un si grand rôle dans l'histoire du moyen âge, n'ont jamais trouvé dans la poésie de nos trouvères qu'un écho très affaibli. Ils se bornent à mentionner certaines d'entre elles en raison de leur
1. «Elles se développèrent parallèlement, tantôt se succédant, tantôt se confondant, pour se séparer de nouveau et fkurir enfin tomes deux ensemble pendant le xv« et la première moitié du xvie siècle. » Riant, Archives de V Orient latin, 1, p. 12.
2. Cf. Foncemagne, Histoire de V Académie des inscriptions et belles-lettres, XXI, pp. 149 sq. ; Rôhricht in Raumer, Historisches Taschenhuch, 1875, p. 340; KsLUxhtn, Die Légende Karls des Grossen imXl. und XII. Jahrljundert, pp. 146-147 ; Riant, Archives de V Orient latin, I, p. 12.
popularité. C'est ainsî'que le Roland, à propos de Tépée de Charlemagne, rappelle qu'elle renfermait un morceau de la sainte lance '. Quand ils leur accordent plus d'importance, ils en font le motif d'un épisode dans la guerre de Charles contre les Sarrasins : la conquête des reliques est le prétexte d'une action guerrière *.
Mais, si l'on excepte notre Voyage en Orient et les rares allusions faites à son récit par des chansons postérieures, on peut considérer que la poésie populaire n'a jamais imaginé un voyage en Orient, entrepris par Charles dans un dessein de piété et ayant pour seul résultat l'acquisition de certaines reliques. Les traditions mêmes qui, en dehors d'elle, ont pu s'établir à ce sujet, lui sont très probablement restées étrangères. Le Rolandy qui attribue à Charlemagne la possession de la sainte lance, ne dit rien de son origine. Cependant, à la même époque, bon nombre d'églises invoquaient sans doute déjà la légende de son prétendu voyage en Orient comme une réalité historique. C'est à son retour qu'elles avaient reçu de lui leurs reliques. La poésie des trouvères n'a pas connu la légende du pèlerinage et ce n'est pas l'imagination populaire qui l'a créée.
Il en est de même des traditions relatives à la conquête de Jérusalem. Si les raisons, qui empêchaient le développement de la légende du pèlerinage ', n'entravaient en rien l'essor de celle de la croisade, en fait aucun de nos anciens poèmes ne connaît la conquête de la Terre Sainte par Charlemagne ^. Le Roland, qui parait faire allusion à la prise de Jérusalem par les Turcs 5, ne semble même pas se douter que c'est le renversement de l'état de choses que l'empereur aurait créé. De même, dans le passage des adieux à Durandal, Roland, qui résume toutes les conquêtes légendaires de Charlemagne,