SUR LA DATE DE SA COMPOSITION
La prétention de dater un poème du moyen âge d'après son contenu est en soi parfaitement légitime. C'est même, en un sens, le seul moyen susceptible de nous fournir un élément précis de datation. Nos trouvères, à la fois naïfs et ignorants, étant incapables de se représenter le passé autrement qu'à l'image du présent, leurs anachronismes inconscients peuvent nous révéler très exactement les faits dont eux et leurs œuvres sont contemporains. Une allusion, qu'on a cru découvrir dans le Roland, à la conquête de l'Angleterre par les Normands, a permis de préciser les conclusions qu'on avait tirées de Tétude de la langue, et d'affirmer qu'il était postérieur, non seulement à Y Alexis, mais encore à l'expédition de Guillaume, c'est-à-dire à 1066. Et comme, d'autre part, du silence gardé par l'auteur à Tégard de la Croisade on croit pouvoir conclure qu'il lui est antérieur, les deux années 1066 et 1095 sont les deux termes de la période où l'on est d'avis qu'il faut placer la composition du Roland, C'est à une détermination du même ordre qu'on s'est proposé d'arriver par l'étude du Voyage en Orient,
A vrai dire, celle à laquelle on est parvenu est restée incomplète; car, si l'on a cru pouvoir fixer la date, en deç\ de laquelle on ne saurait placer la composition du poème, on n'a jamais précisé le terme au delà duquel on ne pouvait la faire remonter. Tout ce que Gaston Paris semble avoir établi, c'est qu'il est antérieur à la Croisade ; l'étude du récit ne paraît pas lui avoir indiqué de combien.
Et si, à la rigueur, on pouvait se contenter de ce résultat pour affirmer l'ancienneté de notre poème, il importe, dès maintenant, de constater cette impuissance d'arriver par l'étude de son contenu à une précision plus grande.
A-t-on, du moins, déterminé de façon certaine l'autre date, et réussi à mettre hors de doute que le poème devait de toute nécessité être antérieur à la Croisade ? Reconnaissons que la tâche était particulièrement délicate et malaisée. Autant il est fecile de relever dans un récit des allusions positives à des faits passés, et d'en conclure que ce récit et son auteur leur sont postérieurs, autant il est hasardeux d'affirmer qu'ils sont antérieurs à tel ou tel événement. La preuve en pareil cas est toujours difficile à faire et il faut se demander sur quoi l'on s'est appuyé pour déclarer que le Voyage en Orient avait été écrit avant 1095.
On peut, sans doute, constater que le poème ne contient aucune allusion directe à la première Croisade, et cela malgré la comparaison qui, semble-t-il, aurait dû s'imposer eiitre cette expédition et le prétendu voyage de Charlemagne à Jérusalem. Mais de ce fait tout négatif on ne saurait conclure que l'auteur a écrit avant 1095. O^ ^ remarqué, en effet, que le Roland^ contemporain cependant de la querelle des Investitures, ne rappelle par aucun trait, par aucun détail, les graves événements qui agitaient alors toute l'Europe chrétienne*. Si l'on devait forcément interpréter le silence d'un poète par rapport à un grand événement comme la preuve qu'il écrit à une date antérieure, on serait en droit" de condure du Foyage en Orient qu'il a été composé non seulement avant la Croisade, mais encore avant la prise de Jésusalem par les Turcs. Il paraîtrait, en effet, naturel que, racontant le pèlerinage de Charlemagne et nous montrant les Français libres d'exercer leur piété envers le Saint Sépulcre, l'auteur laissât échapper un cri de regret et de révolte, à la pensée que, de son temps, les Infidèles sont maîtres des Lieux Saints et infligent aux pèlerins les cruels traitements dont toute la chrétienté s'indigne. De ce qu'il n'en est rien, est-on autorisé à affirmer qu'au
I. Cf. Luchaire in Lavisse, Histoire de France, t. II, 2« partie, p. 591*
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moment où il écrit, Jérusalem est libre encore, et de son silence pourrait-on conclure que le poème est antérieur à 1076 ? Personne, il faut le reconnaître, ne s'en est avisé, et, si Gaston Paris a assigné un jour à la composition de notre poème la date de 1060 ', c'est, sans doute, pour des raisons qu'il n'a pas précisées, mais ce n'est assurément pas, parce qu'il n'y a pas trouvé d'allusions à la prise de Jérusalem.
On invoquait jadis comme une preuve de l'ancienneté du Voycige m Orient le fait que, dans le récit des aventures des Français à la cour du roi Hugon, il n'y avait aucune trace de cette hostilité qui, à la suite des Croisades, se manifesta chez Its Français à l'égard des Grecs. C'était donc que le poème avait été écrit avant la Croisade *. Aucune conclusion cependant n'était moins légitime. Comment admettre que, de toutQ nécessité, les poèmes du xii* siècle devaient, à propos des Grecs, exprimer le mépris et les défiances que leur conduite, lors des Croisades, avait excités parmi les Occidentaux ? Mais, à supposer que d'un détail aussi secondaire on pût tirer une indication quelconque sur l'âge du poème, il ne serait pas impossible de trouver dans le Voyage en Orient un passage, où Ton pourrait reconnaître un écho de ces sentiments, et duquel, par suite, on pourrait conclure qu'il est au contraire postérieur à la Croisade. C'est M. Stengel qui en a fait la remarque '. Quand le roi Hugon, après le repas somptueux offert par lui aux Français, les fait conduire dans la salle qu'il leur a préparée, il fait cacher dans le voisinage un espion qui lui rendra compte de leurs actes et de leurs propos (v. 440-441). C'est lui, en effet, qui rapportera à son maître les imprudentes vantardises de ses hôtes, et qui attirera sur leurs têtes le châtiment qu'ils ont mérité. Mais bien que le poète blâme la conduite des Français, il ne peut s'empêcher de condamner la déloyauté du roi grec. « Vous nous avez fait injure, lui dit fièrement Charlemagne, et si indignement qu'en France on vous tien-
1 . Cf. Gaston Paris, Litténjture Jratiçaise du moyen dge, p. 246.
2. Cf. Gaston Paris, Romania, t. IX, p. 1 3 et Poésie du moyen dge, p. 1 34.