I . Cf. Einhard, Vila Karoli, ch. XVL
la venue de Charles dans la capitale grecque, la forme très particulière que ce voyage et cette conquête ont revêtue dans le poème français n'est pas nécessairement d'origine populaire. On peut donc d'ores et déjà s'étonner, qu'un doute au moins n'ait pas été formulé sur le caractère des traditions mises en œuvre par le Voyage en Orient y et par suite sur la nature de ce poème lui-même.
IH. — Les traditions cléricales relatives à Charlemagne et à
Jérusalem,
Notre poésie héroïque ne résume pas, il est vrai, toutes les croyances relatives à Charlemagne. Dans l'imagination du moyenâge celui-ci ne fut pas, en effet, seulement le guerrier qu'exaltent les chansons de geste, mais le saint dont l'Église consacra les mérites. Sa canonisation fut, dès longtemps, préparée par les légendes que propageait le clergé sur ses vertus chrétiennes, sa piété et son dévoue- * ment à l'Église. Dans ces légendes le pèlerinage et la croisade auraient dû, semble-t-il, avoir leur place. Si de lui-même le peuple ne les a pas imaginés, et si ses poètes les ont ignorés, il aurait pu recevoir la légende des mains du clergé et la conserver distincte de ses traditions héroïques. Ce ne serait plus à proprement parler une légende nationale, mais, nialgré son origine, ce serait encore une légende populaire. On pourrait se, demander, si un poème inspiré d'elle mériterait d'être considéré comme une chanson de geste, mais il serait en tout cas intéressant de constater son existence, dont jusqu'ici nous n'avons rencontré aucun témoin.
On peut donc en rechercher les traces ailleurs que dans la poésie des trouvères et, s'il est impossible d'examiner directement des croyances populaires, qui peut-être ne se sont jamais fixées, on doit se demander si le clergé qui aurait pu les répandre, a cru lui-même ou feint de croire sinon à l'expédition de Charlemagne en Orient, du moins à son voyage à Jérusalem. C'est en effet presque uniquement dans des ouvrages de clercs, histoires, chroniques ou récits' monastiques que l'on relève les allusions à ce prétendu voyage, croisade ou pèlerinage. Il faut aussi reconnaître, qu'à partir d'une certaine époque
ces allusions se multiplient^ ce qui semblerait Indiquer que ooiis avons affaire à des croyances particulièrement vivaces, mais, à les examiner de près, ou voit^qu'elles se ramènent toutes à deux courants de traditions, dont nous pouvons déterminer l'origine, qui ne soût à aucun degré des transformations spontanées et inconscientes de la réalité, qui, de plus, n'apparaissent qu'à une date récente et 'qui enfin, malgré leur diffusion, ne sont jamais devenues des traditions véritablement populaires.
De tous les mérites attribués par l'Église à Charlemagne le plu^ glorieux, semble-t-il, eût dû être la protection accordée par lui aux Lieux Saints. Il avait envoyé des offrandes au Saint-Sépulcre^ restauré les églises de Jérusalem, veillé à la sécurité et au bien-êtrç des pèlerins, entretenu plusieurs fondations pieuses. Surtout, il avait rendu Jérusalem presque indépendante et, sous son patronage accepté des califes, la ville sainte avait paru libérée de la domination musulmane ^ La réalité historique se prêtait merveilleusement ^ faire ressortir la piété de Charlemagne et, si la légende de la conquêtp d^ Jérusalem en devait sortir, il semble que cela eût dû être par Je^ soins du clergé. Aussi, n'a-t-on pas hésité à affirmer, sans du reste en dçnner de preuves, que, dès le xi* siècle, la délivrance de Jérusalem et du Saint-Sépulcre était rangée par certains écrivains mystiques parmi les œuvres dues à la piété de l'empereur *.
Mais, si l'on s'en tient aux faits, le premier texte où il semble être question de la croisade de Charlemagne est une chronique écrite aux eavirons de i.ioo. Encore verrons-nous que l'allusion n'est pas certaine ou du moins qu'elle ne suppose pas une croyancç populaire à la conquête de Jérusalem. C'est cependant ce texte, qui, reproduit et plus encore interprété par les chroniqueurs postérieurs, assurera une certaine diffusion à cette légende dé la croisade.