Cf. Historiens des CroisadeSy I, pp
était encore étrangère aux croyances populaires. Elle dut son succès au moyen qu'elle offrait  une foule d'églises d'authentiquer des reliques le plus souvent suspeaes. Sa diffusion est en effet contemporaine de la concurrence qui s'établit à ce sujet entre les églises à la fin du xi* et au cours du xii^ siècle. Mais^ jusqu'à ce moment, la légende du pèlerinage n'est qu'une tradition isolée, connue de certains clercs et qui n'a pu réussir à supplanter les récits plus conformes à la vérité historique, touchant les rapports de Charles avec Jérusalem et l'acquisition par lui de certaines reliques.
Il est, en effet, curieux de constater, qu'aucun des pèlerins ayant fait, au IX* et X* siècle, le voyage de Terre Sainte, et dont le récit nous est parvenu, ne mentionne, même à propos des fondations attribuées . à Charlemagne, sa venue à Jérusalem. Le moine Bernard, qui visita les Lieux. Saints aux environs de 865, constate les bons effets de la protection accordée par lui à la Terre Sainte et continuée par ses successeurs *. Il admire la prospérité des établissements qu'il a fondés mais se borne à dire qu'ils l'ont été « par ses soins ». Il n'a pas l'idée qu'il ait pu venir lui-même présider à ces fondations *.
De même, en ce qui concerne les reliques possédées par Charlemagne, le clergé se contenta pendant longtemps de répéter qu'elles lui étaient venues de Jérusalem, envoyées par le patriarche ou rapportées par ses propres ambassadeurs. Il ne s'écarte de la vérité que pour grossir le nombre de ces reliques. Beaucoup d'églises, jalouses du prestige de la vieille chapelle d'Aix prétendirent, en effet, qu'elles aussi avaient eu part aux libéralités de Charlemagne et reçu certaines reliques venues d'Orient. C'est ainsi, que le monastère de Gellone disait tenir de Charles, par l'intermédiaire du comte Guil-
1. « Recepti sumus in hospitale gloriosîssimi impcratoris Karoli, in quo suscipiuntur omnes, qui causa devotionis, illum adeunt locum lingua loquentes romana. Cui adjacet ecclesia in honore Sancte Marie, nobilissimam habens bibliothecam, studio praedicti imperatoris cum duodecim mansionibus, agns, vineis, et orto in vâlle Josaphat ». Cité par Prutz, Kulturgeschichte der Kreu:(:(ûgey p. 38.
2. Presque à la même époque le patriarche Théodose constate également la condition favorable des Chrétiens en Palestine et la tolérance dont usent à leur égard les Musulmans. Cf. Riant. Archives de V Orient latin, ly p. 15, note 16 et Rôhricht in RaLumcr Historisches Taschenhuchy 1875, p. 341.
LES TRADlTlO>ÎS ISOLÉES 97
laume, sa relique du bois de la Croix \ Mais on ne songe pas à imaginer pour ces reliques une origine autre que celle que l'histoire assignait aux reliques d'Aix. Même après qu'un moine, par besoin de surenchérir sur des prétentions rivales, aura mis en circulation la fiction plus dramatique, suivant laquelle Charles luimême aurait rapporté de Jérusalem les reliques de son couvent, il y aura des clercs, qui continueront à préférer pour leurs propres reliques la tradition qu'invoquait Aix-la-Chapelle. L'abbé Angilbert, contemporain de Charlemagne, racontait que celles de son abbaye de Saint-Riquier lui avaient été rapportées de Constantinople ou de Jérusalem par des ambassadeurs de l'empereur son maître *. Le seul trait à relever dans son témoignage, c'est le doute qu'il laisse subsister touchant le lieu de leur origine : Jérusalem ou Constantinople. Mais il est probable que, dans le texte primitif d'Angilbert, il n'était question, conformément à la vérité historique, que de Jérusalem et que la mention de Constantinople n'a été insérée que postérieurement, par Harîulf, sous l'influence d'une tradition nouvelle, dont nous aurons à étudier la naissance et le caractère '. Plus tard encore, le Libellus de Sanguine Cbristi Augiae
1. Cf. Vita SancH fFilleltni, chap. i6 et 17, et Abel und Simon, opus citât., II, 235, note 4.
2. Nous ne connaissons guère son récit que par la chronique très postérieure d'Hariulf, qui, écrivant vers la fin du xi« siècle l'histoire de cette même abbaye de Saint-Riquier, a utilisé et en grande partie reproduit l'œuvre de son prédécesseur. C'est dans son texte à lui, que se trouve la phrase relative aux reliques de l'abbaye^ « de Constantinopoli vel Hierosolymis per legatos illuc a domino meo directos ad nos usque delatas ». Chronique d^Hariulf, édit. Lot, p. 62. Or, à l'époque où écrivait Hariulf, une tradition, dont nous étudierons l'origine, prétendait que Charles avait rapporté des reliques non de Jérusalem mais de Constantinople. C'est ainsi probablement, que, vers l'extrême fin duxi« siècle, Compiègne racontait l'origine de son Suaire. Sans doute, la chronique d'Hariulf était terminée en 1088, mais on sait, qu'elle fut revue et remaniée par lui vers 1 104. Cf. Molinier, Sources de Vhistoirede France, II, 44. C'est probablement sous l'infiuence de cette tradition nouvelle, qu'il a admis que les reliques de son abbaye venaient non plus seulement de Jérusalem, comme le disait sans doute Angilbert, mais aussi peut-être de Constan^ tinople.
3. On pourrait être tenté de rattacher ce texte d'Angilbert à la tradition, d'après laquelle l'impératrice Irène aurait en effet envoyé de Constantinople des reliques à
CouLtT. — Voyage de Charlrmagne en Orient, 7
asservatOy écrit vers 925 *, nous atteste le même attachement à k vérité historique. Sans doute, pour dramatiser son récit. Fauteur invente à plaisir les détails et les épisodes *, mais, pour le fond même des choses, il se borne à raconter que le précieux sang de Jésus-Christ, conservé à Reichenau, a été apporté à Charlemagne avec d'autres reliques par un « préfet » de Jérusalem, du nom d'Azam. Enfin, au siècle suivant, Adémar de Chabannes nous montre que de son temps le clergé continuait à considérer que les reliques données par Charlemagne à diverses églises lui avaient été envoyées de Jérusalem. Il rapporte en effet la tradition, d après laquelle le bois de la Croix conservé à l'abbaye de Charroux lui avait été remis par des envoyés du. patriarche '.
Cependant, bientôt après, cette même abbaye semble avoir voulu mettre sa relique hors de pair et se distinguer de tous les sanctuaires, qui faisaient remonter l'origine de leurs propres reliques au même don fait à Charles par le patriarche de Jérusalem. Une tradition manifestement postérieure rapportait que le bois de la Croix se
Charlemagne. On a affirmé qu'il eh avait en effet été ainsi. Cf. de Mély, Exuviae sacrae Consiantinopoîitanae p. 227. Mais on n*en a donné aucune preuve. Même Taffirmation du Poète Saxon d'après laquelle les ambassadeurs d'Irène étaient chargés de présents pour l'empereur est de sa part purement arbitraire. Cf. Abel und Simon, op. cil. y II, 150 note 5.