Cf. Hagenmeyer, Peter der Eremite, p. 345, note
allusions à la route de Charlemagne, comme les récits eux-mêmes où nous les relevons, dérivent de la même source, qui est le texte des Gesta Francorum ' .
Nous n'avons donc pas affaire à des traditions indépendantes, attestant la diffusion de la croyance à la croisade de Charlemagne. Tout se ramène au témoignage unique des Gtsta Francortimy reproduit plus tard par la plupart de ceux qui ont utilisé leur récit, en vertu de cette foi aveugle pour la chose écrite qui caractérise tout le moyen âge *. Si ces allusions à la route de Charlemagne peuvent passer pour les témoins d'une croyance populaire à une croisade entreprise par lui, c'est donc à l'auteur des Gesta Francorum^ qu'il faut demander l'origine et la valeur du renseignement qu'il est le premier à nous fournir.
On ne voit pas tout d'abord que ce détail topographique doive forcément intéresser la légende du pèlerinage ou celle de la croisade de Charlemagne. Les Gesta se bornent en effet à dire que, pour se rendre à Constantinople, les Croisés suivirent une route établie jadis par Charlemagne. Mais, parce que Ton suppose que cette route passant par Constantinople devait le conduire à Jérusalem, on est amené à considérer cette mention de la route de Charlemagne comme une allusion à sa prétendue croisade. Il est vrai, que l'on peut comprendre tout autrement le texte des Gesta et ne tenir l'autre interprétation que pour une hypothèse très aventurée ^
L'histoire véritable suffirait en eflPet à expliquer la mention de cette route. Il y avait du temps de Charlemagne une grande route allant d'Allemagne à Constantinople, qui existait déjà sous l'empire romain, et dont la construction avait été parfois attribuée à Cons-
, I. Cf. Molinier, op, dt,^ II, pp. 280-283 et Hagenmeyer, op. cit.^ pp. 344-345.
2. Encore faut-U noter que ni Guibert de Nogent, qui a pourtant lui aussi utilisé les Gesta {ci. Molinier, op. cit., II, 283), ni Guillaume de Tyr, tous deux historiens consciencieux, ne parlent ni de la croisade, ni même de la route de Charlemagne.
3. C*est ce qu'a fait notamment Tun des plus récents historiens de la première Croisade, M. Hagenmeyer. Qp'on se reporte à Touvrage déjà cité par nous et intitulé PfUr der Eremite, p. 345, note 2,
tantin \ On aurait, plus tard, reporté sur Charlemagne l'honneur fait à Constantin, et c'est cette tradition pseudo-historique, sans rapport, on le voit, avec la légende du Voyage en Orient, que Tauteur des Gesta Francorum se serait borné à rappeler.
On pourrait également songer à retrouver dans cette allusion des jGrcsia un écho de cet autre fait historique que fut la guerre contre les Avares. Charlemagne n'est allé ni à Jérusalem ni à Constantinople ; ipais il vint certainement jusqu'en Hongrie et, sous son règne, une partie de ce pays fut une marche de l'empire franc. Ne serait-ce pas en cette circonstance que la route allant à Constantinople à travers la Hongrie serait devenue la route de Charlemagne? Le souvenir de cette guerre, qui n'a laissé que peu de traces dans l'épopée carolingienne, aurait pu se conserver ainsi dans le détail topographique recueilli par l'auteur des Gesta. Et, dans ce cas non plus, la mention de la route de Charlemagne n'intéresserait pas l'histoire de la légende de sa prétendue croisade.
Ce qui nous empêche d'accepter l'une ou l'autre de ces explications, c'est ce que nous savons par ailleurs de la personnalité du chroniqueur. Ce n'était pas un clerc, mais un chevalier de condition moyenne, français peut-être d'origine, mais qui avait vécu en Italie ^t qui surtout était très peu instruit. Il ne semble par vraiment avoir rien connu en dehors de la Bible ^. Dans ces conditions, il est peu naturel de supposer qu'il fût particulièrement informé de l'histoire de Charlemagne, et qu'avant d'écrire sa chronique, il connût sa guerre contre les Avares, 00* les voies de communication qui, sous son règne, reliaient l'Europe occidentale à l'empire grec.
On a plutôt l'impression qu'il n'a connu la route de Charlemagne qu'au moment de la Croisade. On dirait, que c'est en arrivant en Hongrie, qu'il a trouvé le nom de l'empereur attaché à la route qui, à travers la Hongrie, conduisit les Croisés j.usqu'à Constantinople. Ce serait une tradition locale, qu'il aurait ainsi recueillie et dont l'ori-
1 . Elle partait de Tembouchure de l'Elbe et descendait sur le Danube moyen pour aboutir d'un côté à TAdriatique et de l'autre à la mer Noire. Cf. Hagenméyer, op. cU.f p. 345, note 2.
2. Cf. Molinier, Sources de P histoire de France ^ II, pp. 280-281.
gine serait dans le fait réel de U venue de Charles en Hongrie, lors de sa guerre contre les Avares. Mais on peut difficilement concevoir que les populations vaincues aient montré une telle fidélité à conserver le souvenir de leur vainqueur. En outre, dans le récit des Gesta, c'est surtout à la partie de la route reliant la Hongrie à Constantinople que semble avoir été attaché le nom de Charles. Or, il est certain que Tempereur n'alla pas au delà du pays des Avares. Une fois qu'il eut organisé sa conquête, il retourna en Occident, sans songer à pousser vers Constantinople. On ne peut donc pas supposer que des tTaditions se soient formées autour de son nom dans des régions où il n'alla jamais. Toutes ces raisons nous empêchent de considérer l'allusion à la route de Charlemagne comme la trace de traditions locales que l'auteur des Gesta aurait recueillies.
On est ainsi amené à se demander si l'attribution à Charles de la route de Constantinople et de son établissement ne serait pas uniquement le fait de ce chroniqueur, et, comme on ne voit aucune raison de cette attribution, si elle ne serait pas de sa part l'effet d'une * erreur ou d'un malentendu. De tout temps, on le sait, la traversée de la Hongrie avait eu une» grande importance dans les communications entre l'Occident et Constantinople,. Guillaume de Tyr insiste sur la difficulté qu'il y avait pour le voyageur à y entrer et à en sortir '.
C'est la raison qui longtemps avait détourné les pèlerins allant en Orient de suivre la route de terre, et les avait déterminés à s'embarquer dans les ports italiens. Au contraire, dès la conversion des Hongrois au catholicisme, leurs rois s'efforcèrent de faciliter aux pèlerins l'accès du pays. Ils fondèrent des hospices à leur usage, rendirent les routes plus praticables et plus sûres *. Saint Etienne en cela donna l'exemple à ses successeurs. Aussi, quelque crainte
1 . La traduction de s;j chronique nous dit expressément : « Li reignes de Hongrie est touz ceinz et avironez de granz eaues et de lées mareschiëres et de parfondes paluz : si qu'on n*i puet ne entrer ne issir, se par certains leus non, et par estretes entrées qui sont ausi com portes de la terre ». Édition Paulin Paris, I, 33.
2. Cf. Lalanne, Bibliothèque de PÉcole des Chartes, VII, p. 9, et Rôhricht in ^umtr, Historisches Taschenbuch, 1875, p. 357.
qu'ait pu éprouver le roi régnant Koloman à l'arrivée des Croisés, montra-t-il à l'égard de ces nouveaux pèlerins une bienveillance que leurs excès seuls purent lasser. Il leur permit de se ravitailler, les laissa traverser son royaume et, en ce sens au moins, leur ouvrit la route de Constantinople. Mais, de sa conduite à l'égard des Croisés on est autorisé à supposer, qu'il avait, lui aussi, pris soin des pèlerins, et qu'il s'était lui aussi, préoccupé de leur faciliter leur voyage vers l'Orient. U avait, sans doute, lui aussi, établi des hospices sur la route qui les conduisait à Constantinople. Peut-être avait-il mérité que les gens du pays douassent son nom à cette route. Ne serait-ce pas ce nom de Koloman ou Kaloman, qui, recueilli par un étranger et déformé en Karloman, nom fréquemment donné à Charlemagne, aurait fait attribuer à l'empereur d'Occident la construction d'une route dont seul le roi de Hongrie avait pris soin ' ?
Ce n'est là qu'une hypothèse, mais qui est rendue très vraisemblable par la difficulté d'expliquer autrement ce passage des Gesta Francorum. L'ignorance de l'auteur a suffi à rendre l'erreur possible. Peut-être a-t-elle été rendue plus aisée encore par le fait que l'histoire poétique de Charlemagne lui attribuait la conquête de Constantinople, ce qui supposait qu'il y était allé. Dans ce cas, les Gesta Francorum seraient un nouveau témoin de l'existence de cçtte tradition, mais, de toute façon, leur allusion à la route de Charlemagne ne permet pas de supposer que l'auteur connaissait la prétendue Croisade de l'empereur ou son voyage à Jérusalem.
Par contre, là chose n'est plus douteuse en ce qui concerne les chroniqueurs, qui ont sur ce point utilisé et interprété son récit. Ces clercs ne reproduisent avec tant de fidélité l'allusion à la route de Charlemagne, que parce que, dans leur esprit, cette route l'avait
I . Ce qui rend la confusion assez vraisemblable c'est que, dans les histoires de la Croisade, le roi de Hongrie est souvent appelé, selon les manuscrits, -Ka/ofim«« «5, Kalamannus, Calaniannus, et Kalomano, Cf. notamment les variantes au texte d'Albert d'Aix (Historiens dis Croisades, IV, 274); D'autre part, Charlemagne y est lui aussi appelé Carlomannits ou Karoîomannus. Cf. notamment P. Tudébodi Historia de Hierosolymitano itinere (Historiens des Croisades y III, p. 1 1) et la variante au texte de Baudry de Bourgueil (Historiens des Croisades, IV, p. 18). Entre les deux noms la confusion était aisée et surtout pour un étranger.
conduit à Jérusalem. Au lieu que les Gesta disaient seulement, qu'elle avait été construite par ses soins, Robert le Moine nous montre Charlemagne la faisant construire par l'armée qui l'accompagne. Charles était donc passé par la Hongrie et par Constantinople avec une armée, naturellement dans un dessein de conquête, et l'on sous entendait que c'était pour aller comme les Croisés conquérir la Terre Sainte. Par là, le témoignage de ces chroniqueurs atteste bien leur croyance à la Croisade de Charlemagne. Mais ni leur quasi-unanimité, ni leur accord à établir un rapport entre l'expédition de Charles et la Croisade de 1095 ne prouvent, ni que la légende de là Croisade f!t partie des traditions populaires, ni qu'elle fût très répandue.
Il y avait, en effet, à cette date et depuis la fin du x^ siècle, une tradition monastique, d'après laquelle Charlemagne était allé en personne à Jérusalem et en avait rapporté de nombreuses reliques. Au XI' siècle, elle est, en France même, si bien accréditée dans le monde des clercs, que plus d'une église s'autorise d'elle pour authentiquer les reliques souvent suspectes qu'elle prétend posséder. Par son origine, par son caractère, par l'emploi qui en est fait, c'est une légende striaement cléricale, que les clercs sont seuls à connaître, et que, très naturellement, le chevalier, qui écrivit les Gestà Francorum, devait ignorer. Au contraire, les clercs, qui, pour écrire l'histoire 'de la Croisade, utilisèrent son récit, étaient certainement au courant des compétitions, excitées de leur temps entre certaines églises par la possession de diverses reliques, et dans lesquelles la légende de l'expédition de Charlemagne à Jérusalem jouait un grand rôle. Dans ces conditions, ou bien leur zèle à reproduire d'après les Gesta l'allusion à la route de Charlemagne prouve uniquement leur foi aveugle pour les textes écrits, ou s'il suppose autre chose, c'est seulement la connaissance de la tradition monastique, d'après laquelle Charles était en effet allé à Jérusalem.
De toute façon, nous n'avons pas affaire à une croyance née de la transformation de la réalité historique, sous l'influence de la Croisade> Après comme avant, l'expédition à Jérusalem reste étrangère à la légende du futur saint, telle que l'a imaginée l'Église et telle qu'elle s'efforce de la répandre parmi le peuple. Cette légende clé-
ricale de Charlemagne, au moins jusqu'aux premières années du xii' siècle, a ignoré sa prétendue croisade aussi bien que son pèlerinage. Si, plus tard, ces deux traditions ont eu une certaine diffusion, elles l'ont due à des circonstances particulières et au succès de l'autre tradition dont nous avons parlé, qui, d'origine exclusivement cléricale et savante, avait longtemps végété à l'ombre des cloîtres, sans réussir à s'imposer à la croyance de tout le clergé. Elles n'en sont même, à vrai dire, l'ime et l'autre que des développements partiels. Elles ne sont que les déformations très conscientes d'une tradition, qui, elle-même, n'a dû sa naissance qu'à l'arbitraire d'un clerc.
Il y a lieu, en effet, de distinguer très nettement celle-ci des traditions cléricales, qui ont pu se former au sujet des rapports de Charlemagne et de Jérusalem. Elle pressente, dès l'origine, une particularité qui caractérise tous les récits où nous la retrouvons. Elle raconte bien la venue de Charles à Jérusalem, mais ce voyage a pour suite une autre expédition, et qui a pour but Constantinople. Ces deux faits, qu'on considérait comme l'expression de traditions indépendantes, y sont au contraire conçus comme inséparables l'un de l'autre. Leur dépendance constitue la légende du Voyage en Orient, très différente des traditions, plus ou moins vagues et toujours distinctes, relatives à Constantinople et à Jérusalem. En outre, dans cette légende, le voyage à Jérusalem n'est, à l'origine, ni un pèlerinage ni une croisade. C'est une expédition pacifique, qui ne prend un caractère pieux que par occasion. Son véritable objet parait être d'obtenir du calife Haroun-al-Raschid certains avantages politiques. C'est de cette légende particulière que sont sorties celles du pèlerinage et de la croisade de Charlemagne. C'est elle seule, qui, antérieurement au XII* siècle, a eu un développement, et qui a assuré la diffusion des traditions nées d'elle. Les premières allusions à la croisade de Charlemagne la supposent et de même tous les récits où il est question de son pèlerinage. Il importe donc d'étudier, dans les différents textes qui nous l'ont transmise, cette légende du Voyage en Orient en vue de reconnaître son origine et son véritable caractère.
LA LÉGENDE DU VOYAGE EN ORIENT. SON ORIGlNfe. LA CHRONiaUE DE BENOIT DE SAINT- ANDRÉ.
Le trait évidemment le plus curieux de cette légende du Voyage en Orient est le rapport qu'elle établit entre les deux expéditions à Jérusalem et à Constantinople. On ne voit pas tout d'abord quelle en est l'origine ni comment l'imagination populaire aurait conçu la liaison de faits aussi indépendants, et c'est une première présomption contre l'hypothèse du caractère populaire de cette légende. Une autre est la nature nettement cléricale et dévote des récits qui nous l'ont conservée. Enfin, il y a un trop grand intervalle de temps entre le moment où elle apparaît et les événements historiques qui semblent lui avoir donné naissance. Près de deux siècles séparent les rapports de Charlemagne avec la Terre Sainte et Constantinople du premier récit, où se trouve raconté son prétendu voyage en Orient. Nous pourrons même fixer le moment précis, où la légende s'est constituée avec ses éléments et ses traits essentiels. Et toutes ces raisons nous empêcheront de reconnaître en elle une création spontanée et anonyme de l'imagination populaire.
Le texte le plus ancien qui nous la rapporte est la chronique d'un moine italien nommé Benoît, du couvent de Saint-André sur le mont Soracte. Ecrite aux environs de 968 suivant les uns *, suivant les autres entre 998 et looi *, elle est, en tout cas, très
1. Cf. Rauschen, Die Légende Karls des Grossen im XI und XII JahrhundeîCy p. 142.