Cf. Mon, Germ, hist. Script, y III
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sûrement de la fin du x* siècle. Très postérieure aux faits, qui ont pu donner naissance à la légende du Voyage en Orient, elle est d'autre part très antérieure à tous les autres textes où cette tradition se retrouve. C'est ce qui rend infiniment précieuse pour nous l'existence de cette chronique, par ailleurs insignifiante, et qui ne nous a été conservée que de façon fort incomplète '. La langue par surcroît en est absolument barbare et, si l'auteur n'est pas tout à fait un ignorant, il a fait le pire usage de ses connaissances '. Benoit semble n'avoir écrit que pour satisfaire sa vanité personnelle, et aussi pour jeter quelque lustre sur son cloître, en le mêlant à l'histoire d'événements glorieux. C'est même à ce dernier dessein, que se rapporte tout spécialement le récit qu'il nous fait du voyage de Gharlemagne en Orient. Il n'envoie l'empereur à Jérusalem et à Constantinople que pour qu'il en rapporte la relique, sans doute assez suspecte de son couvent, et pour créer à celle-ci, en même temps qu'un semblant d'authenticité, une histoire digne d'elle.
Il nous montre Charles en Italie, probablement à Rome, occupé A faire rassembler sur un point de la côte méridionale, qu'il appelle TraversuSy — le Passage — , tous les vaisseaux qui se trouvent dans les ports de l'Adriatique et de la Méditerranée. Puis, ayant reçu la bénédiction du pape Léon, il se met en route, en plaçant son entreprise sous la protection de Dieu. Il s'arrête d'abord au couvent de Saint-Michel, situé sur le mont Santo-Angelo (in monte Gargano), et y laisse de nombreuses offrandes. Ensuite, à travers le pays de Naples et la Calabre, il arrive au « Passage ». Là, il fait établir sur la mer d'immenses ponts pour que son armée puisse passer. Une partie prend les devants, la plus considérable peut-être, et composée des peuples les plus divers : Francs, Saxons, Bavarois, Aquitains, Gascons, Pannoniens, Avares, Alamans et Lombards. A
1. Le début et la fin notamment en sont tout à fait perdus. Cf. Mon, Germ. ht st. Script, y III, 692.
2. Il est en tout cas certain que Benoit lit mal le latin, ne comprend pas ce qu'il
• Hl et écrit mal ce qu'il raconte. Il puise sans aucune critique aux récits antérieurs,
• mais^de plus altère, sans aucun scrupule, ses sources, brouillant tout, événements, dates et personnages. Cf. Mon. Germ. fnst. Script. y III, 692.
cette nouvelle, le roi des Perses Aaron, — qui n'est autre que le calife Haroun-al-Raschid, — s empresse de conclure avec Charles un traité d'alliance et d'amitié. Il lui fait un accueil exceptionnel, tant l'ern^ pereur lui paraît surpasser les princes du monde entier. Aussi, quand Charles arrive à Jérusalem, a-t-il toute liberté de rendre ses devgirs aux Lieux Saints. Il va au Saint-Sépulcre, le décore d'or et de pierres précieuses, et l'ôrne d'un étendard d'or de grandes dimensions. Il demande à Aaron de le lui céder ainsi que la crèche où naquit le Seigneur, et Aaron les lui donne en toute souveraineté. Le calife le comble en outre de présents : riches étoffes, parfums rares et objets précieux. Tous deux ils vont ensuite, de bonne amitié, ' jusqu'à Alexandrie. Puis, Aaron prend congé de Charles et retourne dans ses états. L'empereur va alors à Constantinople, où, de façon curieuse, semblent simultanément régner les trois empereurs Nicephore, Michel et Léon. Ceux-ci le soupçonnent tout d'abord de vouloir les déposséder de leur royaume, mais. Charles les rassure et conclut avec eux une alliance sincère, qui leur prouve la pureté de ses intentions. Aussi est-il à Constantinople comblé d'autant de présents qu'à Jérusalem. Mais le plus précieux est une partie du corps de saint André, qui est précisément la relique que se flattait de posséder le couvent du moine Benoît. Charles revient ensuite en Italie et, arrivé à Rome, il fait au pape d'importantes donations. Il va en sa compagnie au couvent de Saint-Silvestre, puis à celui de Saint-André, où, à la prière du pape, il laisse iine partie de la relique du Saint. Après quoi, fier du succès de son expédition, Charles retourne en France '.
Comme on le voit, l'élément essentiel de cette narration est le voyage accompli par Charlemagne lui-même et qui le conduit d'abord à Jérusalem, puis à Constantinople. On se demande de suite quelle est la valeur traditionnelle du récit que Benoît nous en fait. L'a-t-il emprunté à une tradition populaire antérieure, ou à l'une de ses sources cléricales, ou bien enfin l'a-t-il lui-même créé de toutes pièces ?
I. Le texte de ce récit se trouve dans les Mon. Germ. hist. Script., III, p. 710-
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Cette dernière hypothèse est exclue par ce que nous savons de la personnalité du chroniqueur. Les éléments dont ce récit se compose, l'agencement qu'ils ont subi, supposent en effet des connaissances et une intelligence, que rien par ailleurs n'atteste chez Benoit de Saint-André '.
On ne voit pas, d'autre part, s'il s'agit d'une tradition populaire, à qui et où ce moine italien l'aurait empruntée. Non que sa nationalité l'ait empêché de connaître la l^ende de Charlemagne. Si les voyages à Jérusalem et à G)nstantinople étaient un produit de l'imagination populaire, ces traditions pouvaient naitre en Italie aussi bien qu'en Allemagne ou qu'en France. Au moyen âge, la personnalité de Charlemagne appartient à presque toute la chrétienté. Mais, en Italie même, il était, au moins dans une certaine mesure, un héros national. Il avait été, en effet, couronné empereur à Rome, mais surtout, il avait porté la couronne d'Italie, aussi bien que celle d'Allemagne ou celle de France. Si l'on hésite à admettre que la légende du Voyage en Orient fût populaire en Italie au x* siècle ^, si l'on préfère penser qu'à cette date elle était surtout une légende française, on pourrait supposer très naturellement, que Benoît a pu en effet la connaître et l'emprunter soit à la tradition orale, soit à un poème populaire. Les cloîtres italiens, à cette époque, n'étaient pas sans avoir des rapports avec la France. En particulier, sur le même mont Soracte, où était situé le couveilt de Saint- André, s'élevait un autre monastère, fondé en 747 par Carloman, et où, d'après Benoît lui-même, Charles s'était d'abord arrêté à son retour de Constantinople K II n'y a aucun doute, qu'un moine italien du x* siècle pût connaître une tradition relative au Voyage en Orient, qui se serait formée et développée en France. Ce qui rend en réalité l'hypothèse invraisemblable, c'est que rien ne démontre ni même ne permet de supposer l'existence d'une, telle tradition.
Il n'y a aucune raison de penser, qu'à cette date la légende du