I. Cf. la démise édition du poème pp. xxvi sq
de raconter, à la suite Tune de l'autre, les deux expéditions lui est venue uniquement de ce que, dans le texte d'Eginhard, dont il n'ose s'écarter, la mention des rapports de Charles avec l'empire grec suivait immédiatement celles des ambassades échangées entre lui et Harounal-Raschid. C'est par une falsification, analogue à celle qui a eu pour effet l'introduction de la personne de Charlemagne, que, de sa seule autorité, il établit entre ces deux faits un rapport qui, dans le récit d'Eginhard, n'existait absolument pas. Si l'on se reporte en effet à la Fita Karoli^ on voit que l'auteur a voulu consacrer un chapitre spécial à la diplomatie de l'empereur. Il y note les traités conclus, les ambassades échangées, non seulement avec Haroun et les empereurs grecs, mais avec les rois d'Espagne, d'Ecosse et beaucoup d'autres princfes. C'est une énumération, entre les termes de laquelle il n'y a d'autres rapports que celui qui les rattache à l'objet de tout le chapitre. L'idée d'établir un lien plus étroit entre les deux groupes d'ambassades à Jérusalem et à Constantinople, de créer un rapport de Succession réelle dans le temps entre les deux expéditions qu'il leur substitue, appartient donc en propre à Benoît de Saint-André. Elle lui a été suggérée en partie par la composition du chapitre d'Eginhard, où, en effet, la mention de Constantinople suit celle de Jérusalem. Elle lui a paru d'autant plus naturelle, qu'il s'agissait, dans les deux cas, de souverains et de pays orientaux, et que, sans invraisemblance, on pouvait aller à Jérusalem et revenir par Constantinople. Enfin, peut-être lui a-t-elle été imposée par une nécessité de son récit. Si, en effet, Use propose de raconter l'histoire de la relique de son couvent, peut-être le voyage à Constantinople, au lieu d'être un épisode ou un épilogue, est-il vraiment la partie essentielle de cette narration. De son temps, et du temps déjà de Charlemagne, c'est à Constantinople qu'étaient réunies et gardées les plus précieuses reliques. C'est de là que,, par voie de donations ou d'échanges, elles parviennent aux églises d'Occident. A Jérusalem, la domination musulmane avait détruit, dispersé ou fait cacher la plupart des reliques auxquelles allait auparavant la vénération des pèlerins. Charles pouvait, par la volonté de Benoît, aileron personne, aux Lieux Saints, mais, pour rapporter des reliques, il devait repas-
La légende du voVacîe en orîent îij
ser par Constantinople. Telle est peut-être la raison véritable du rapport établi par le moine italien entre les deux voyages.
En tout cas, l'origine de ce trait n'est pas douteuse et l'ignorance de Benoît la rend plus évidente encore. Il s'attache si servilement au texte d'Eginhard qu'il en reproduit les détails, alors même qu'ils ne s'accordent plus avec les modifications introduites par lui dans le récit. Ainsi, comme Eginhard mentionnait les noms des trois empereurs avec lesquels Charles avait successivement échangé des ambassades, Benoit n'a garde de les omettre. Mais, comme à ces diverses ambassades il a substitué un voyage unique de Charlemagne, il s'ensuit que Nicéphore, Michel et Léon, au lieu d'avoir régné en réalité l'un après l'autre, semblent avoir occupé simultanément le trône de Byzance. Au sortir de Jérusalem, Charles passant par Constantinople y trouve en effet ces trois empereurs, qui doivent forcément se partager le pouvoir. L'ignorance seule de Benoît a pu l'empêcher d'être choqué d'une telle invraisemblance. Mais cette invraisemblance confirme nettement l'origine du rapport entre ces deux expéditions.
Cette seconde altération a une importance capitale dans la constitution de la légende. La fusion des deux voyages sera un de ses traits permanents et sa caractéristique la plus originale. Non seulement tous les récits développés qui racontent le Voyage en Orient le reproduisent fidèlement, mais encore, dans plusieurs textes se référant à des récits analogues et perdus, il est très reconnaissable. Cela même nous permettra d'affirmer leur communauté d'origine, et qu'ils remontent tous à la fable mise en circulation par Benoît de Saint- André. Enfin, à supposer qu'un jour on retrouve des traces de traditions populaires relatives, soit à un voyagé de Charles à Jérusalem, soit à une expédition à Constantinople, à supposer même qu'on puisse prouver que Benoît les a connues, elles ne sauraient expliquer tout son récit ni la forme nouvelle donnée par lui à ces légendes. Elles pourraient, à la rigueur, lui avoir suggéré l'idée de substituer, dans le récit d'Eginhard, Charlemagne à ses ambassadeurs. Ce qui lui appartiendrait en propre, c'est d'avoir fait des deux expéditions un voyage unique, ayant eu lieu dans une circons-
lié CHAPITRE II
tance déterminée. Par là surtout, c'est une légende nouvelle qu'il a mise au jour, la légende du Voyage en Orient, dont, à supposer qu'ils aient pu être l'objet de traditions indépendantes, les deux voyages à Jétusalem et à Constantinople ne seraient que les éléments. Mais en réalité, c'est la seule dont on constate l'existence, dont on suive le développement, et la seule qui ait vraiment eu son expression littéraire.
Ainsi, cette légende est sortie tout entière de l'altération consciente d'un chapitre de la Vita Karoli. Benoît de Saint-André n'a rien emprunté aux traditions ni à la poésie populaires. Il n'a rien fait non plus pour mettre sa fiction en harmonie avec elles. A-t-il même tenté de déterminer les traits de cette légende et d'en fixer le caractère? Il n'y a, en tout cas, pas réussi, car ce qui nous frappe, dans son récit, ce sont ses obscurités et ses lacunes. Sur le voyage de Charles à Jérusalem, et sur son séjour à Constantinople, il ne rapporte rien de plus que les détails et les circonstances, qu'il trouvait dans le texte d'Eginhard, appliqués à ses ambassades. Le nom de ces villes qui devait, semble-t-il, émouvoir l'imagination d'un chrétien et d'un Occidental, n'a rien éveillé dans l'esprit de Benoît. Ce clerc n'a rien retenu de ce que l'on racontait du théâtre où s'était accompli le mystère de la Passion, ni des merveilles de Constantinople.
Surtout, ce qui reste vague et indéterminé, c'est le caractère de ce voyage en Orient et les raisons qui décident Charles à l'entreprendre. Sans doute, ce récit a pour principal objet de créer une histoire à la relique du couvent de Saint- André, mais cette relique n'y joue qu'un rôle secondaire. C'est à l'occasion, et au cours de son voyage, que Charles la reçoit des empereursgrecs. Ce n'-est pas sa recherche, qui l'a conduit à Constantinople en passant par Jérusalem. A vrai dire. Ion ne sait ni en quelles circonstances il va en Orient, ni ce qu'il y va faire. Le récit de ce voyage s'insère gauchement dans le corps de la chronique et se rattache mal aux faits précédemment racontés. Les immenses préparatifs de Charlemagne surprennent doublement le lecteur : outre qu'il ne pouvait les prévoir, ils sont sans objet, l'expédition étant ce que nous la montre Benoît. A voir l'empereur réunir tous ses contingents, on croirait qu'il part pour une grande
LA LÉGENDE DU VOYAGE EK ORIENT ï2J
guerre, et cependant son voyage est essentiellement pacifique. Il ne conquiert pas Constantinople et il n y va même que pour convaincre les empereurs grecs de son désir de vivre en paix avec eux. De même, il arrive à Jérusalem sans coup férir et libéralement accueilli par le calife. Son voyage n'est pas une croisade, mais il n'est pas non plus un pèlerinage. La vénération des Lieux Saints n'y occupe qu'une place secondaire. Celui que Charlemagne va chercher à Jérusalem, c'est le calife Haroun, auquel il demandera de lui céder sa souveraineté. C'est, si l'on veut, une conquête pacifique, mais qui n'exigeait pas tant de préparatifs guerriers.
Le voyage à Jérusalem, tel que Benoît nous le raconte, ne peut se ramener à aucune des deux formes, — pèlerinage ou croisade, — que l'imagination populaire avait, disait-on, imposées aux rapports historiques de Charlemagne avec les Lieux Saints \ De même, le voyage à Constantinople est aussi éloigné que possible de ressembler à une conquête, la seule forme cependant qu'ait connue la légende populaire *. Charlemagne n'emprunte aucun trait au héros épique et les événements racontés n'ont subi, en aucune façon, l'influence de son histoire légendaire. On dirait même que Benoît de Saint-André a eu peur de donner une forme ou un caractère trop poétiques à la fiction qu'il créait. '
Chose curieuse, en effet, ce moine, qui n'a eu aucun scrupule à falsifier l'histoire, s'efforce par ailleurs de respecter la vérité historique, afin de donner à son récit l'air d'authenticité dont il a trop besoin. C'est pour utiliser à son profit l'autorité qui s'attache à Eginhard qu'il reproduit jusqu'aux moindres détails de la VitaKaroli. Pour tracer l'itinéraire de Charlemagne, il fait appel à des relations véridiques de pèlerins'. Enfin, s'il n'utilise pas les données de la légende carolingienne, dont il devait au moins connaître quelques traits, ce n'est sans doute que par une sorte de respect pour la vérité historique. Il la falsifie, quand il le croit utile, mais, comme il veut être cru, il se garde de se mettre inutilement en contradiction avec l'histoire réelle.
1. Cf. Riant, Archives de l'Orient latin, I, p. 12 et supra, p. 77.