II. — Le caractère et la nature du récit primitif
Une opinion, aussi généralement admise que celle de son ancienneté, le considère comme l'abrégé d'un récit poétique et populaire. C'est celle à laquelle s'est arrêté Gaston Paris, qui, cependant, avait tout d'abord reconnu à ce texte perdu un autre caractère *.
Pour lui, c'est une chanson épique, analogue par son inspiration et son objet à notre poème du l^oyagi^ en Orient. Il ajoutait même, — et c'était une erreur *, — que cette chanson aurait été composée à
1. Cf. l'analyse donnée par lui de la Karlamagntis-Sagay où il exprimait une opinion beaucoup plus voisine de celle que nous adopterons. Bibliothèque de V École des Chartes y 1864, p. 92.
2. Nous verrons, en effet, les raisons qu*on a de mettre en doute Texistence à une date très ancienne de l'Endit et de sa foire. Rien, nous le verrons, ne nous autorise à considérer leur établissement comme antérieur à 1 109. Dans ces conditions, un récit composé pour cette solennité, ne saurait être le très ancien poème, que Gaston Paris retrouvait dans le résumé de la Saga, Mais surtout, il n'y a aucune raison de rattacher à l'histoire de Saint Denis ce prétendu poème. Autant cela est légitime pour notre Voyage en Orient^ autant ce serait arbitraire en ce qui concerne le récit abrégé par la Saga. Parmi les reliques mentionnées ne figure aucune des grandes reliques de la célèbre abbaye. Bien plus, ce texte contredit les prétentions que Saint Denis pouvait élever sur la possession de certaines autres, et qu'il attribue, lui, à des sanctuaires rivaux comme Compiégne et l'église Sainte-Croix d'Orléans. Ce silence de IxSagak l'égard des reliques de la Passion conservées à Saint Denis a paru à M. Morf si caractéristique, qu'il en a conclu que ce récit était antérieur à la Description Dans sa pensée, les reliques de Saint Denis n'ont commencé à avoir une histoire qu'après celles d'autres églises, très populaires au moyen-âge, comme Compiégne, Chartres, Orléans, etc. C'est ce qui ressort de toute son étude sur Vêlement sérieux du poème du Voyage en Orient (Cf. RomcMia^ XIII, pp. 208 sq.). Sans doute, Gaston Paris suppose que le poème primitif parlait également des reliques de Saint Denis, et que leur omission est le fait du seul abréviateur
Toccasion de la foire de TEndit et des fêtes en Thonneur des reliques de Saint-Denis *. De même, pour M. Morf, le récit de la Saga est l'abrégé d'une « chanson », d'un « poème populaire », de caractère essentiellement belliqueux, et qu'il appelle Mirarty du nom d'un personnage, qui n'y joue du reste qu'un rôle secondaire et épisodique *. Comme cette opinion n'a pas jusqu'ici trouvé de contradiction, il importe de rechercher ce qui l'a établie.
Ce n'est assurément pas le caractère du recueil qui nous a conservé ce récit. Sa présence dans la Karlamagnus Saga^ qui n'a pu nous fournir une preuve de son ancienneté, ne peut davantage nous renseigner sur sa vraie nature. Cette compilation, si précieuse pour l'histoire de notre épopée, par l'abondance des textes et des traditions qu'elle a utilisés, est en soi essentiellement hétérogène. Les éléments qui la composent ne sont pas seulement d'âge, mais encore d'origine et de caractère fort différents. Uniquement préoccupé de recueillir toutes les traditions, tous les textes relatifs à Charlemagne, l'auteur n'a pas eu égard à leur provenance. Il accueille et transcrit une clironique comme le Pseudo-Turpin^ aussi bien que la Chanson de Rolandy les inventions tendancieuses et intéressées des moines, au même titre que les libres productions de la poésie populaire.
La chose est aussi claire que possible en ce qui concerne le Voyage de Charlemagne en Orient. A propos de cette légende, il ne se contente pas en effet de reproduire le récit, dont nous cherchons à préciser le caractère. La septième branche de son recueil reproduit textuellement notre poème français, et, dans la dixième, il raconte encore ce Voyage de Charlemagne, d'après la chronique monastique que nous étudierons plus loin et que l'on désigne sous le nom de
norvégien. (Cf. Romaniay IX, 33). Mais, c'est une hypothèse toute gratuite et en elle-même peu vraisemblable. Si vraiment ces reliques figuraient dans le récit qu'il résume, pourquoi l'auteur de la Saga aurait-il reproduit la liste des reliques, en n'en supprimant que celles de Saint Denis ? Dans ces conditions, il n'y a aucune raison de supposer autre chose que ce qui est : le récit primitif ne s'intéressait qu'à des reliques autres que celles de cette abbaye, et ne se rattache en rien à la lit»térature qu'a pu faire naître la célébration de son Endit.