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CouLET. — Voyage de Cffarhvtagne eii Otieiit. 10

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roman clérical, autant il paraîtrait déplacé dans un poème héroïque, et l'on ne s'explique pas, comment M. Morf a pu supposer l'existence d'une chanson caractérisée à ce point par ce détail, qu'il a cru devoir l'appeler le Vœu. Ce n'est là sans doute qu'un détail secondaire, et qui né fait vraiment pas corps avec la légende même. Ce qui le prouve, ce sont les variantes que présentent, sur ce point particulier, les autres narrations du voyage en Orient. Pour justifier l'expédition, l'auteur de la Descriptio de Saint-Denis imaginera une vision, survenue pendant le sommeil de l'empereur Constantin, et qui lui enjoint d'appeler Charlemagne à l'aide. Dans notre poème français c'est un songe trois fois répété (cf. v. 71), qui détermine Charles à aller visiter les Lieux Saints. Vœu, songe et vision ne sont manifestement que des artifices très secondaires, auxquels des remanieurs du moyen âge avaient recours, pour renouveler en partie le récit qu'ils remettaient en œuvre. Mais, ils ont de plus ceci de particulier, qu'ils ne sont pas de pures inventions, et qu'ils ne paraissent pas davantage avoir été empruntés aux récits poétiques. Ces différentes raisons, attribuées à l'expédition de Charlemagne, sont celles en effet qui, le plus ordinairement, déterminèrent au moyen âge les pèlerinages en Terre Sainte. Le prétendu vœu de Charles, comme son triple songe, et comme la vision attribuée à Constantin sont des imitations de ce qui se passait dans la réalité '.

L'épisode de la guerre contre Miran est une addition du même genre. Elle a le même objet, et l'idée qui en fait le fond est de même origine. A la rigueur, on pouvait ne pas chercher à expliquer le fait, que Charles revenait de Jérusalem en passant par Constantinople. C'était un des itinéraires suivis par les pèlerins : le plus souvent Constantinople était une étape de l'aller ou du retour. Mais, il importait de rendre vraisemblable l'acquisition des reliques, d'autant que, à la différence de ce que racontait Benoît de Saint-André, elles étaient le

I. « Un vœu, prononcé dans un accès de dévotion ou dans un danger imminent, une vision, la lecture d'un paragraphe de la Bible, que Ton considérait comme un avertissement du ciel, tels étaient en général les motifs qui décidaient les pèlerins à entreprendre le voyage de Terre Sainte. » Lalanne, Les Pèlerinages en Terre Sainte (JBihlioth. de T École des Chartes y VII, p. 11).

LE RÉCIT DE LA KAklAMAGi^US-SAGA X^'J

seul trésor rapporté d'Orient par Charlemagne. Sans doute, dans la Chronique de Benoît, présents et reliques étaient un gage d'amitié des empereurs grecs en réponse aux assurances pacifiques de Charlemagne. L'auteur du récit de la Saga semble avoir voulu renchérir, et, de même que les reliques étaient le seul cadeau accepté par Charles, il faisait d'elles la récompense d'un service positif. Il a donc imaginé, qu'au cours d'une guerre entre Constantinople et les Sarrasins, Charlemagne aurait eu l'occasion de mériter la reconnaissance du roi grec. C'est une variante, en quelque sorte toute littéraire, qu'il apporte à la donnée primitive et qui n'a rien de traditionnel. La légende populaire ignorait complètement une telle intervention de Charlemagne dans les affaires de l'empereur grec. Si l'auteur a emprunté quelque chose à la poésie populaire, c'est, tout au plus, l'idée banale d'une guerre contre un roi sarrasin quelconque. Mais s'est-il, même en cela, inspiré de l'épopée ? Si l'on retranche de l'épisode les personnages qui n'y ont été introduits que par le compilateur, on est frappé de la pauvreté du récit et de l'absence totale de traits vraiment épiques. Nous avons beau avoir affaire à un abrégé, le compilateur, qui, par ailleurs, s'efforce tant de donner au récit un air et une couleur épiques, n'aurait pas pu effacer ou omettre les détails poétiques, qui se trouvaient dans l'original. C'est l'indigence de cet original, qui, au contraire, l'a poussé à le corser autant que possible, par des traits empruntés à la poésie ou imités d'elle. Il imagine de faire mourir « Guidelon duc de Bavière et avec lui cinquante chevaliers et trois autres puissants seigneurs ». De même, il a l'idée de préciser les conditions imposées à Miran vaincu : il devra chaque année donner au roi grec « 1.500 livres d'or et dix mules et sept chameaux ». Mais ces deux ou trois traits ne suffisent pas à rendre poétique un récit, qui en lui-même ne l'était pas. Selon toute vraisemblance, l'auteur de ce récit, pour expliquer l'acquisition des reliques se bornait à raconter qu'un empereur grec anomyme, ayant à lutter contre un roi païen, probablement anonyme lui aussi, avait profité de la présence de Charles à Constantinople pour solliciter son aide et son secours. Celui-ci saisissait aussitôt l'occasion qui s'offrait de servir Dieu, tout en

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étant agréable au roi grec. Il disait la guerre aux païens, avec l'idée « qu'il ne retournerait pas dans son pays avant de les avoir forcés à se convertir ». Puis, victorieux, il rentrait à Constantinople. Le roi grec reconnaissant s'offrait à le saluer comme suzerain et, sur le refus de Charles, lui donnait les reliques que celui-ci rapportait en France. Dans ce récit il n'y avait rien de légendaire ni de poétique, si même, abstraction faite de la mention des reliques, l'idée de cet épisode n'avait pas été directement empruntée à la réalité historique contemporaine de sa composition.

Si, en effet, l'histoire aussi bien que la légende ignorent, à l'époque de Charlemagne, les attaques dirigées par les Musulmans d'Asie Mineure contre la capitale grecque, par contre on sait, que, plus tard et à diverses reprises, les Turcs manifestèrent le dessein de s'en emparer. Si leurs efforts n'aboutirent qu'en 1453, leurs progrès en Asie Mineure, dont l'effet fut de ruiner la suzeraineté que les empereurs grecs y prétendaient exercer, excitèrent de bonne heure leur ambition et leur audace. Après la prise de Jérusalem en particulier, et durant toute la période qui précéda la Croisade, ils inspirèrent des craintes sérieuses aux maîtres de Constantinople. C'est même une des raisons, qui déterminèrent ceux-ci à souhaiter l'intervention des chrétiens d'Occident et à les appeler à la Croisade. Dans la fameuse lettre apocryphe de l'empereur Alexis, les attaques contre l'empire grec et les dangers courus par Constantinople sont un des principaux arguments, dont l'auteur se sert, pour exciter le zèle du comte de Flandre et de tous les barons français. Le développement qui lui est donné atteste, qu'aux yeux de l'auteur, la défense de Constantinople importe autant que celle des Lieux Saints et de la religion elle-même. Il nous montre l'enlpire attaqué de tous côtés, Byzance même menacée et l'empereur toujours forcé de reculer devant le flot des envahisseurs *.

I . « Nam poene tota terra ab Jérusalem usque Graeciam et tota Graecîacum suis regionibus superioribus, quae sunt Cappadocia minor, alia major, Phrygia, Bithynia, minor Phrygia, id est Troja, Pontus, Galatia, Lydia, Pamphylia, Isauria, Lycia et insulae principales, Chios et Mitylena, et multae aliae regiones et insulae, quas non valemus modo enumerare, usque Thracias ab eis jam invasae sunt et fere jaro

Il est évident, que, au moins dans une certaine mesure, ce tableau correspondait à une réalité, et qu'il traduisait Tidée qu'en Occident on se Élisait de la situation de l'empire grec. C'est évidemment le spectacle qu'il avait sous les yeux, qui a induit l'auteur du récit de la Saga à supposer, que, dès le ix* siècle, il en était de même, et à nous représenter Constantinople comme en butte, dès cette époque, aux attaques des païens. Le motif attribué à l'hostilité des Sarrasins est, lui aussi, emprunté à la réalité. C'était la convoitise de ses trésors, qui poussait, disait-on, les Turcs à conquérir Constantinople. C'est ce qu'atteste cette même lettre d'Alexis et ce sont ces immenses richesses, que l'empereur est censé ofFrir à la cupidité des Occidentaux pour les décider à intervenir'.

Rien donc, dans cet épisode du roi • Miran, n'est emprunté à l'épopée; rien même n'y est conçu dans l'esprit de la légende populaire. Dégagé des additions du compilateur, il apparaît comme inspiré uniquement de l'histoire et de la réalité contemporaines. C'était cependant la seule partie du récit de la Saga^ qui parût avoir quelques rapports avec les textes poétiques, et la seule sur laquelle on s'appuyait, quand on croyait pouvoir affirmer qu'il était l'abrégé d'une ancienne chanson de geste.

Ce qui est frappant au contraire, c'est la ressemblance qu'il présente avec la forme première, que la légende du Voyage en Orient avait revêtue dans la Chronique de Benoît de Saint-André. Non seulement il est bâti sur la même donnée, mais, abstraction faite des motifs accessoires que sont le vœu et la guerre contre les païens, il n'ajoute rien à la légende primitive. Il développe seulement les indications contenues dans le récit de Benoit, et dans le même esprit qui caractérisait déjà celui-ci. C'est la même pauvreté.

nihil remansit nisi Constantinopolis, quam ipsi minantur citissime nobis

auferre Ego, quamvis imperator, nullum tamen mihi remedium neque

idoneum consilium scio invenire sed semper a facie Turcorum et Pincinnatorum fugio et tamdiu in singula civitate tnaneo, donec adventum eorum prope sentio et melius esse subjectus vestris Latinis cupio quam paganorum dclubriis. m Hagenmeyer, Die Kreu^:^ugsbriefe aus den Jahren 1088-1 100 y pp. 130 sq. 1. Cf. Hagenmeyer, op. cit., p. 130.

la même impuissance à imaginer, ou le même mépris pour les traits poétiques. G>mme dans la Chronique de Benoit, la partie concernant le voyage à Jérusalem est absolument sacrifiée. Le seul mérite de 1 auteur est d'avoir précisé le caractère du Voyage et, s'inspirant de ce qu'il avait sous les yeux, d en avoir fait un pèlerinage, entrepris, comme souvent dans la réalité, pour laccomplissemem d'un vœu '. Mais il ne sait pas mieux que Benoit raconter la longue route, qui conduit Charlemagne aux Lieux Saints. Pas de détails non plus sur son séjour à Jérusalem. L'empereur en repart, sans qu'on sache seulement ce qu'il y a fait. Et qu'on n'accuse pas l'auteur de la Saga, d'avoir supprimé ou omis les détails, que pouvait sur ce sujet rapporter le récit primitif.* Tout son effort a consisté au contraire à enrichir une matière trop pauvre. Il n'a certainement rien supprimé des éléments du Voyage à Jérusalem et, s'il n'en a pas ajouté de lui-même, c'est que les traditions poétiques, auxquelles il puisait, étaient muettes au sujet de cette prétendue expédition *. La vraie raison du peu de développement de cette partie de la légende, c'est la place secondaire qu'elle avait dès l'origine et dans le récit de Benoît.

Cette légende ayant été imaginée pour le but précis que celui-ci lui avait assigné, c'était le voyage à Constantinople qui en était la partie essentielle : de Constantinople seule pouvaient venir les reliques. C'est en effet le Voyage à Constantinople, qui, dans le récit de la Saga comme dans la Chronique de Benoît, a seul reçu un véritable développement. Il ne diffère de sa forme première que par un souci plus marqué de l'auteur, de se rapprocher autant que possible, sinon de la vérité, du moins de la vraisemblance historique. Une première manifestation en est l'anonymat, qui entoure le roi grec, avec lequel Charlemagne est en rapport, lors de sa visite à Constantinople. L'ignorance foncière de Benoît de Saint-André avait eu pour effet d'introduire sur ce point dans la légende une invraisemblance choquante. Par un attachement ser\ùle au texte.

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