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I. Cf. Gaston Paris, Romania, IX, p. î

Si le tableau présenté par le poème a plus d'analogie avec ce que fut Jérusalem au lendemain de sa reprise par les Croisés, il ne peut cependant passer pour une reproduction de Tétat réel de la ville à ce moment de son histoire. Sans doute, le succès des Croisés remet alors la ville en leur pouvoir, en chasse les Infidèles, et a pour effet de rétablir Tautorité du patriarche. Mais cette restauration s'eflectue par les armes. Les Croisés sont des chevaliers, et ils donnent à Jérusalem une organisation militaire et féodale; même en reconnaissant l'autorité spirituelle du patriarche, ils restent les vrais maîtres du pays, et c'est l'un d'eux qui devient le chef du nouveau royaume.

C'est ce qui nous empêche enfin de reconnaître dans le Voyage en Orient un tableau de Jérusalem, inspiré même de loin par la situation 4e la ville lors de l'établissement du royaume français ou postérieurement à lui. A partir de ce moment, le seul maître c'est le roi de Jérusalem, protecteur du patriarche et des Chrétiens. Il faut donc, pense-t-on, que notre poète ait eu sous les yeux une situation très différente de celle où se trouvèrent les Lieux Saints à partir de la Croisade et l'on en conclut que de toute nécessité il a dû écrire avant 1095. Tel est, en somme, l'argument capital, respecté jusqu'ici par la critique, sur lequel s'appuient les partisans de l'ancienneté du Voyage en Orient. Tous les autres* sont impuissants à établir qu'il est antérieur à la Croisade, mais lui seul, à défaut de tout autre indication, suffirait, assure-t-on, à le prouver '.

Une première remarque qui s'impose, c'est que, quelle que soit la valeur de cette argumentation, on n'en a pas tiré tout ce qu'elle pouvait donner. Il ne suffit pas, en effet, de déclarer que le tableau de la situation de Jérusalem atteste que le poème est antérieur à la Croisade. Si le raisonnement, par lequel on exclut la possibilité contraire, est juste, il doit également nous amener à penser que cette description ne peut être contemporaine de l'occupation de Jérusalem par les Turcs. Combien la situation réelle de l'a ville sainte, entre 1076 et 1093, difière de ce que nous représente le Voyage en

l. Cf. Morf, Romania, XIII, p. 186.

Orient. Combien à cette date la condition des pèlerins et des Chrétiens de Palestine ressemble peu à la liberté sans contrainte avec laquelle, dans le poème, Charlemagne et ses compagnons accom^ plissent leur pieuse mission '.

Si Ton doit identifier avec une époque de l'histoire réelle de Jérusalem le tableau que nous tait le Voyage^ il faut donc que cet état soit antérieur à la prise de la ville par les Turcs, et, si de cela on doit déduire l'âge du poème, il ne peut qu'être antérieur à 1076. C'est là la véritable conclusion des raisonnements de Gaston Paris, et celle que, à son défaut, en a tirée à peu près M. Morf *. Une sorte de timidité a empêché celui-ci d'accepter nettement cette date de 1076 comme le terme, en deçà duquel on ne peut faire descendre la composition du poème. Il admet comme limite la date de 1080, mais la raison qu'il donne est loin d'être probante, et, dans sa pensée, c'est aussi là une limite extrême. Il se refuse à croire que le poème ait pu être écrit après cette date. L'argumentation de Gaston Paris, qu'il adopte en la renforçant, l'amène ainsi à la conclusion nécessaire, que le poème ne peut être contemporain de l'occupation de Jérusalem par les Turcs ^

A quelque point d'ailleurs qu'on en arrête la portée, qu'on en déduise que le poème est antérieur à 1076 ou seulement à la Croisade, ce qui, pour nous, la rend extrêmement douteuse, c'est son point de départ et ce qu'elle suppose. Si de la description de Jérusalem on se croit en droit 'de tirer une indication quelconque sur l'âge du poème, d'affirmer qu'elle ne peut être contemporaine ni de la Croisade ni du royaume français de Jérusalem, c'est qu'on

1. Cf. Lalanne, Les pèlerinages en Terre Sainte avant les Croisades (Biblioth. de l'École des Chartes, VII, pp. i sq).

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