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Cf. Romania, XIII, p

3. La seule raison que donne M. Morf, c*est qu'il fallut sans doute un certain temps pour que se répandic en Europe la nouvelle de la prise de Jérusalem. Dans sa pensée, le peuple de France pouvait, quatre ans encore après qu'il avait eu lieu, ignorer un si grave événement, et un trouvère pouvait continuer à se représenter la ville sainte dans Tétat heureux d'indépendance et de prospérité où elle était avant 1076. Il est, au contraire, très probable que la nouvelle d'un événement si important pour toute la chrétienté fut rapidement connue et surtout en France. La tradition orale a certainement suppléé dans ce cas à l'insuffisance des autres moyens dç communication.

admet que cette description reproduit nécessairement la réalité que le poète avait sous les yeux. L'argumentation de Gaston Paris et de M. Morf ne subsiste qu'à cette condition. Si Ton pouvait soupçonner que le poète a pu peindre la situation de Jérusalem autre qu'elle n'était de son temps, il serait impossible de tirer du tableau qu'il nous présente une indication quelconque sur l'âge du poème.

Il faut reconnaître à M. Morf le mérite d'avoir posé la question dans toute sa netteté. On pourrait, de son propre aveu, contester l'ancienneté attribuée au Voyage en Orient et abaisser la date de sa composition, si l'on pouvait penser que ce tableau de Jérusalem est un produit de l'imagination de l'auteur. Mais il n'est pas une « fiction » et il ne peut en être une, parce que cet auteur, dit M. Morf, est un <* poète populaire » et son récit un « poème populaire ». Nous n'avons pas affaire à un poète artistique ni à un clerc, et le trouvère qui composa le Voyage en Orient y parce qu'il était du peuple et qu'il écrivait pour le peuple, n'a pu représenter Jérusalem autrement qu'il ne la voyait. Qu'il remanie des récits antérieurs ou qu'il mette en vers pour la première fois le voyage de Charlemagne, il n'a pu faire autrement. Cela suffit à légitimer l'argumentation mise en œuvre pour dater le poème actuel et les résultats auxquels elle conduit '.

Malheureusement, if y a là, à notre sens, plus d'une affirmation arbitraire, et, si l'on est tout prêt à considérer le Voyage en Orient comme un « poème populaire )),du moins, ne l'entend-on pas au même sens que M. Morf. Sans chercher plus que lui h définir l'essence de la poésie populaire, on reconnaîtra aisément, qu'au point de vue particulier qui nous occupe, sa conception est beaucoup trop étroite ^. On ne saurait en effet soutenir que cette poésie ne peut

1 . « II y a un moyen d*en abaisser la date, c'est de n'y pas reconnaître un poème populaire. Un poète artistique, un clerc aurait incontestablement été capable de ces fictioqs au plus beau temps même des Croisades. » Morf, Romaniay XIII, p. 200.

2. Il se borne sunout, en effet, à répéter avec Gaston Paris : « Si jamais poème fut véritablement populaire, c'est assurément celui-ci » {Roniania, IX, 1 5), ou à affirmer non moins énergiquement : « Le Pèlerinage est un poème populaire, cela n'a pas besoin d'être démontré pour qui l'a lu » (Romania, XIII, 200). Il dit aussi : « La poésie populaire est l'expression des sentiments, des aspirations du peuple.

évoquer le passé qu'en le concevant à l'image de la réalité contemporaine. Il faudrait admettre que le poète comme le peuple sont impuissants à s'arracher à l'obsession du présent. En fait, l'imagination du peuple se meut beaucoup plus librement. Si, le plus souvent, elle se borne à grossir démesurément la réalité, le rappel du passé et l'évocation de l'avenir sont aussi pour elle des moyens indirects mais naturels d'exprimer le présent. L'âge d'or des poètes, avant d'être un procédé littéraire, est une forme essentielle de la sensibilité et de l'imaj^ination populaires. Dans ces conditions, comment douter qu'un poète ait pu, à un moment quelconque, évoquer devant un auditoire populaire l'image d'une Jérusalem libre et indépendante ? Le peuple' n'ignore pas, en effet, que les choses n'ont pas toujours été ce qu'elles sont et qu'elles ont un passé. En particulier, la longue captivité de Jérusalem ne lui avait pas fait oublier, qu'elle avait été libre jadis, avant la conquête musulmane, et depuis, pendant un temps au moins, sous le règne de Charlemagne. Le moyen âge se passa à souhaiter le rétablissement de cette liberté et les Croisades ne furent en réalité qu'une restauration. Le souvenir de ce passé se maintint vivant au cœur de toute la chrétienté. Un poète pouvait tout naturellement y faire appel. Il était sûr d'être compris de tous, en représentant Jérusalem

Elle est Tâme du peuple devenue parole et parole irréfléchie, immédiate » (Roma^ nia^ XIII, 187). Il déclare encore : « Le poète populaire, c'est le peuple luimême; Tâme du poète est Tâme du peuple » (ihidttn). Mais des développements qui accompagnent il ressort qu'il se représente assez mal ce qu'est la poésie populaire. Le poème populaire semble être pour lui celui où la part du poète et de sa personnalité est presque nulle. De même que pour l'évocation du passé il ne conçoit pas,jque celui-ci puisse imaginer autre chosequecequ'ilasousles yeux, H pense que le poète se borne à recueillir les traditions élaborées par la conscience nationale. Le poème populaire est celui que le poète se borne à écrire, et qu'il reçoit tout fait des mains du peuple. On reconnaît là, ce que l'on a très bien appelé la « superstition de la littérature inconsciente ». A supposer que de pareils poèmes et de tels poètes aient existé, il n'est pas vrai que notre poésie héroïque soit avant tout le produit d'un tel travail inconscient et anonyme. Ce sont des théories contre lesquelles il importe de réagir. Cette application des idées de Wolff à notre ancienne épopée doit nous être d'autant plus buspecte, qu'on conteste maintenant leur légitimité en ce qui concerne les poèmes homériques eux-mêmes. Cf. M. Bréal, Revue de Paris^ numéro du 1 5 juin 1905.

telle qu'ils savaient quVlle avait été, pour l'opposer expressément ou non à la réalité contemporaine. Il n'avait pas à imaginer, ni à violenter l'imagination de son public. Il ravivait seulement en lui des souvenirs que le présent lui-même contribuait à entretenir.

Aussi bien ne s'agit-il pas de reconstituer un tableau exact et complet de la situation de Jérusalem à l'époque de Charlemagne : le poète et son public étaient également incapables d'un pareil effort. L'idée même ne leur en serait pas venue ; elle supposait un sens critique et un souci de la couleur locale inconnus de la poésie populaire. C'est évidemment l'exagération de cette vérité qui a. amené M. Morf a penser que la peinture de Jérusalem, qui nous est faite dans le Voyage en Orient y devait être la reproduction d'un état réel, contemporain de la composition du poème. Mais qui ne voit la différence considérable qu'il y a entre les deux? Pour nous donner de la situation des Lieux Saints le tableau que nous présente notre poème, il suffisait de savoir qu'ils n'avaient pas toujours été aux mains des Infidèles, que Jérusalem avait jadis été libre et indépendante. C'est l'idée qu'a eue toute la Chrétienté, pendant la plus grande partie du moyen âge, principe à la fois de regrets et d'espoirs. Un trouvère a pu la mettre en œuvre à n'importe quel moment du x*, du xi* ou du xn' siècle, sans avoir à faire effort, sans rompre la communauté d'idées et de sentiments qui l'unissait à son public, en restant un « poète populaire » et dans un « poème populaire ».

Au surplus, le Voyage en Orient est bien loin de ressembler à la conception de la poésie populaire, telle qu'elle nous a paru se dégager des déclarations de M. Morf. Il faut au contraire, de l'aveu de Gaston Paris et de Koschwitz, dans la conception et l'exécution du poème faire à la personnalité de l'auteur une large place. 11 semble même que Gaston Paris soit allé jusqu'à l'extrême, puisqu'il considérait ce poème comme « la création de la fantaisie d'un poète » ' . Si, ailleurs, il admet qu'il repose sur un fond traditionnel, il reconnaît du moins que l'auteur combine et modifie ces données en toute liberté '. C'est un artiste qui « trouve », qui ne se laisse

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