‹ Publications spécialesChapitre 88 sur 274 · Cf. Rauschen, Neue Unterstichungerty etc., p · texte numérisé non relu

Cf. Rauschen, Neue Unterstichungerty etc., p

2. Cf. la Translatio Sudarii Compendiemis in aîiam capsam citée par la Gallia Christiana, X, 102.

lé4 CHAPITRE Ut

affirmer qu'elle possédait au moins en partie la couronne d'épines, les clous, le suaire, le bois de la Croix, du moins affecta-t-elle de ranger tous les instruments de la Passion, à 1 exception du perb^ùniurriy dans ses petites reliques. Elle mettait au contraire au nombre de ses grandes reliques, avec ce peri^onium^ d'autres reliques en apparence moins glorieuses comme les langes de Jésus, la chemise de la Vieige et le voile de saint Jean-Baptiste, mais dont la possession ne lui était pas contestée. Tel est, sans doute, le vrai sens de cette distinction établie, on ne sait au juste quand, entre les reliques d'Aix, mais qui marque probablement une phase de la lutte, soutenue par la vieille église pour la défense de ses trésors.

La résignation, au surplus, ne dut sans doute lui venir qu'à la longue. Ce qu'elle fut un jour réduite à accepter, elle dut tout d'abord s'efforcer de l'empêcher. Pour ruiner les prétentions récentes auxquelles elle était en butte, elle dut, tout d'abord, invoquer contre ses rivaux son ancienneté réelle, la faveur que lui témoigna toujours Charlemagne et la tradition historique concernant les reliques qu'elle tenait en effet de lui. C'est très probablement ainsi qu'elle procéda à l'égard de Saint- Denis '. Il est donc tout naturel de supposer que la défense des mêmes intérêts dut la déterminer à combattre aussi les prétentions de Compiègne. A cette nouvelle venue, qui affirmait tenir de Charles le Chauve ses reliques, alors qu'elle-même se flattait d'avoir un suaire dans son propre trésor, elle dut chercher à opposer l'antériorité de sa possession, puisqu'elle tenait son Suaire de Charlemagne et qu'elle ne s'en était jamais dessaisie. Il n'y avait qu'un moyen pour les clercs de Compiègne de sauver la gloire de leur relique, c'était de renoncer à la tradition modeste, qui jusqu'alors leur avait suffi, et d'affirmer que leur église, elle aussi, tenait son suaire de Charlemagne. Peu importait qu'elle n'eût été fondée que sous le règne de son petit-fils. Il était toujours permis de supposer, qu'antérieurement à la date de sa fondation la relique avait appartenu à un autre sanctuaire de Compiègne, auquel Charlemagne l'aurait donnée. L'église nouvelle, celle de Charles le Chauve et qui devait sur-

I . Cf. le chapitre suivant relatif à la Descriptio de Saint-Denis.

tout être populaire, en avait ensuite hérité. Au surplus, dans cette lutte pour leurs reliques, il ne semble pas que les clercs aient jamais été trop gênés par le respect de la vérité ou même de la vraisemblance historique '. C'est ce qui l'end si difficile i établir l'histoire véritable de ces reliques. En tout cas, ce qui est sûr, c'est qu'à un moment donné Compiègne expliqua sa possession du saint Suaire, en invoquant un don de Charlemagne. Le récit conservé par la Karlamagnus- Saga en est la preuve.

D'autre part, comme c'est bien de la même relique qu'il s'agit, dans ce récit et dans le document de 1092 cité plus haut *, il est légitime

1. Nous avons déjà relevé les traditions différentes, invoquées par l'abbaj'e de Charroux pour expliquer la possession de ses reliques. Il est curieux de constater, en ce qui concerne Compiègne, qu*elle ne se contenta pas toujours de prétendre posséder le suaire. A un moment donné, elle prétendit avoir reçu les reliques mêmes de Saint-Denis, et n'hésita pas à s'approprier la fiction historique, que celleci avait imaginée à son usage. « On peut dire de celle-ci (Compiègne), que pour avoir été la bien-aimée du prince, elle fut aussi la mieux partagée, puisqu'elle reçut un morceau considérable de la vraie Croix, la pointe d'un clou, cinq grosses épines de la couronne avec une partie de l'éponge, outre le voile de la Vierge et le Saint Suaire de N.-S. Cela est exprimé dans une prose tirée des manuscrits de la bibliothèque de Saint-Corneille. Elle se chante avec la même prose du Saint Suaire que je crois très ancienne » Langellé, Histoire du Saint Suaire de Compiègne^ Paris, 1684, p. 41.

2. On pourrait croire, en effet, à la façon dont chacun de ces textes la désigne, qu'il ne s'agit pas de la même relique. Ainsi que le remarque M. lAori (Romania, XIII, 222 et note i) le document de 1092 est intitulé : Tramlatio Sudarii Compendiensis, mais le texte désigne expressément la sindon^ c'est-à-dire le linceul qui enveloppa le Christ au tombeau et que la langue populaire appelait le Signe. Au contraire le mot sveitaduk, mouchoir, et la glose dont le compilateur l'accompagne dans le récit de l^Saga, attestent que le texte suivi par lui parlait du sudarium, c'est à-dire du Suaire. On ne peut supposer cependant qu'il s'agisse de deux reliques différentes. Rien n'indique que Compiègne ait jamais prétendu à la possession simultanée du Suaire et du Saint Signe. On ne peut pas davantage considérer ces désignations différentes comme des traditions successives, et affirmer que Compiègne prétendit d'abord posséder l'un et ensuite l'autre, ou inversement. C'est à tort, selon nous, que M. Morf s'appuie sur le texte de la Translatio, pour affirmer que Compiègne présenta d'abord sa relique comme étant le Signe. Il suppose, que la dévotion populaire par une confusion naturelle lui attribua ensuite la possession du Suaire, et que le clergé lui-même, comme le montre ce document, employa enfin indifféremment les mots de sndarium et de sindonem. Il aurait au moins fallu admettre, que la confusion sç serait produite de très bonne heure dans l'esprit du

l66^ CHAPITRE m

de considérer comme des tradirions successives, créées à des dates différentes, les deux versions que lun et l'autre nous donnent de son origine.

C'est cette prétention nouvelle qui se trouve exprimée dans le récit de la Saga. «Elle s'en fait l'écho, et peut-être même l'instrument. Il paraît donc naturel de supposer, que ce récit, si favorable aux . intérêts de Compiègne, est l'œuvre d'un de ses clercs. Son habileté a été d'associer en quelque^ sorte à son entreprise Aix-la-Chapelle elle-même, contre qui pourtant elle était surtout dirigée. Il lui reconnaît la possession du peri:(pnium et la rend solidaire de son mensonge historique, puisqu'il attribué la même origine à sa relique qu'au Suaire de Compiègne. Tous deux auraient été concédés par Charlemagne et dans les mêmes circonstances, à son retour d'Orient. Enfin, pour assurer le succès de sa fiction, il affirmait l'authenticité d'autres reliques : il reconnaissait à Orléans, contrairement à certaines prétentions d'Aix, la possession du bois de la Croix et à une église inconnue celle de la lance de saint Mercure. Toutes deux étaient dès lors intéressées au succès de la tradition nouvelle, que le clerc de Compiègne s'efforçait d'établir. Elles devaient s'unir à Compiègne pour en affirmer l'authenticité, au cas où Aix ferait

peuple, car le texte de la Saga, considéré par M. Morf comme un poème très ancien, appelle déjà Suairt la relique de Compiègne. D*autre part, dans le poème très postérieur de Fierahras^ il n'est question que du S^ne de Compiègne. Le peuple confondit en effet toujours Signe e\ Suaire, Mais il en fut sans doute de même de la part du clergé (Cf. Rauschen, Neue Untersucbungen, etc., p. 272, note î). Qu'il en ait été ainsi à une époque postérieure, c'est ce que d'après l'état actuel de la Translalio, M. Morf a bien été obligé d'admettre. Mais pourquoi, dès la fin du xi« siècle, le clergé n'aurait-îl pas parlé indifféremment du 5/^«^ etdu5Mai>r? A cette date, selon toute vraisemblance, la relique est depuis assez longtemps à Compiègne. Elle est déjà célèbre, et la confusion, faite constamment par le peuple, a pu s'imposer aux clercs, qui l'auraient admise pour ne pas dérouter la dévotion des fidèles. Aussi bien, qu'est-ce qui nous assure que le clergé lui-même était très exac> tement fixé sur l'identité de sa relique ? C'est ainsi, qu'à Chartres, clergé et peuple s'accordèrent pendant des siècles à vénérer une chemise de la Vierge, qui, à l'examen, se trouva n'ètrequ'un voile. (Cf. Morf, Rotnania yXlll, 227). Enfin, si Ton admet notre façon de dater le récit de la Saga y le rapprochement de ce récit avec le texte de la * Translatio prouvent, bien qu'en effet, dès la fin du xi« siècle, les clercs de Compiègne eux-mêmes appelaient indistinctement leur relique tantôt Suaire et tantôt Si^ne,

LE RÉCIT DE LA KARLAMAGNUS-SAGA l6j

entendre à nouveau ses protestations. Tel est à notre avis le vrai sens de l'impartialité feinte, avec laquelle l'auteur du récit de la Saga distribue à différentes églises les reliques rapportées par Charlemagne de son voyage en Orient.

Enfin, le rapport que nous avons établi entre les deux traditions successives, par lesquelles Compiègne s'efforça d'expliquer la possession de son Suaire, nous permet de fixer à peu près la date, où fut écrit le récit résumé par la Saga. Il est certain qu'en 1092 Compiègne se contentait encore d'invoquer un don fait par Charles le Chauve. Notre récit, où déjà s'exprime l'autre tradition, est donc postérieur à cette date. Mais il est inutile de supposer qu'un long temps a dû s'écouler entre les deux. La Translation en effet, ne rappelle qu'incidemment l'origine du Suaire.- Elle se borne à répéter une tradition depuis longtemps établie. Les circonstances, qui ont provoqué la naissance de l'autre, ont pu se produire, et celle-ci se substituer à la précédente, peu à près cette date de 1092. Il est, en effet, curieux de constater d'autre part, que le récit de la Saga ne contient aucune allusion aux Croisades. Le tableau qu'il nous fait de la situation de l'empire grec semble inspiré des rapports réels de Constantin ople et des Turcs avant 1095. Il n'est cependant pas nécessaire de supposer, qu'il est antérieur à cette date. L'auteur a pu voir au moins les débuts de la Croisade, sans qu'il se sentît tenu de représenter à son image l'expédition de Charlemagne en Orient. La vraisemblance, qu'il recherchait pour son récit, exigeait même qu'il n'en fit rien. Ces expéditions pour la conquête des Lieux Saints furent en réalité pour les contemporains une nouveauté inouïe. L'idée même, quelque prodigieux qu'en ait été le succès, était une chose nouvelle. Au lendemain de la première Croisade une expédition de ce genre, attribuée à Charlemagne, eût paru trop invraisemblable. Le récit de la Saga a pu être écrit dans les années qui ont suivi la Croisade de 1096. L'essentiel, d'ailleurs, est d'avoir constaté, qu'il ne peut remonter au delà de 1092, et l'on peut, sans chercher à préciser davantage, le dater de l'extrême fin du xi' siècle. D'autre part, la tra-

l68 CHAPITRE m

dition qu'il tend à établir sera, moins de vingt ans plus tard, assez unanimement acceptée pour qu'un moine de Saint-Denis, écrivant à cette époque, s y réfère absolument. dans l'intérêt même des reliques de son propre couvent *.

Ainsi, à plus d'un siècle d'intervalle, la fiction du Voyage de Charlemagne en Orient, créée par Benoît de Saint-André, se retrouve dans un récit du même genre, au service d'idées et d'intérêts analogues. L'auteur de ce récit a-t-il connu directement et utilisé la Chronique du moine italien? Ni la nationalité de celui-ci, ni le caractère assez particulier de son œuvre, ni même son peu de diffusion ne suffisent à exclure cette possibilité. Un clerc de Compiègne, désireux de composer au Saint Suaire l'histoire la plus glorieuse, devait être curieux des fables déjà imaginées par d'autres clercs dans un dessein analogue. Il aurait pu par conséquent découvrir lui-même le récit de Benoît de Saint-André, et s'en servir comme d'une arme, pour ruiner les prétentions d'Aix-la-Chapelle. Peut-être, cependant, est-il plus naturel de supposer qu'avant lui, en France même, cette fable avait eu une certaine diffusion et avait déjà été utilisée par d'autres. Nous connaissons trop mal l'histoire des églises du xi* siècle pour rien affirmer à ce sujet. Mais c'était une fiction commode : elle conférait à des reliques obscures et suspectes à la fois l'ancienneté et la gloire. Elle dut donc être de bonne heure connue dans le monde des clercs. Ce qui nous importe, c'est que l'auteur du récit transcrit par la Saga a connu un état de la légende peu différent de la forme primitive. Il ne l'a lui-même modifiée, que pour en accuser encore les caractères originaux. Elle est restée entre ses mains la* légende cléricale, savante et moralisante, qu'elle était à sa naissance.

I . Cf. le chapitre suivant au sujet des rapports de la Descriptio avec le récit monastique transcrit par la Saga,

Page 1