AKTHUR YOUNG
tire, le rappelle, le relient, l’éblouit chaque fois davan- tage. Plus tard, quand la coalition menace la France, Young écrira des pages d’un accent fort noble et fort’ ému contre toute idée de conquête et de partage. Tout ' ^ projet de ce genre est à ses yeux un attentat contre. la civilisation, même une détestable combinaison politique ’ dans l’intérêt bien compris de l’Angleterre. Avec tout cela, il ne peut s’empêcher de relever dans françaises un certain manque de sérieux. Il a des sortiesd’agronome contre les Sociétés d’agriculture qui vien- • nent de se former sur des points multipliés du territoire, et il pense qu’elles font moins de besogne que de bruit. Il résume toute leiir action dans ces deux choses : donner des^ prix au son des fanfares et imprimer des inutilités. Il a beau excepter Paris et un petit nombfc d’autres villes, cette appréciation de nos vieilles Sociétés agricoles est amère à l’excès, injuste même. Il eût été digne du célèbre agronome de tenir compte à ces ^uvces Sociétés d’agriculture, tant critiquées , de leur extrême nouveauté, de leurs intentions, du bien partiel qu’elles faisaient, du bien plus grand qu’elles devaient faire un^ jour. Que dira-t-il donc de ces expositions d’instruments aratoires, sous verre, à la Bibliothèque du roi? Il n’eh fait que rire. Il trouve à cela je ne sais quel air dejoujou; il se dit que. si sa petite fille était là, elle se mettrait à pleurer jusqu’à ce qu’on lui donnât ces jouets d’une nouvelle espèce. L’imitation alors à la mode des jardins anglais lui semble aussi maladroite que puérile. QueUe complication ! quels labyrinthes! Ce sont les ré- •. bua-du jardinage ! C’est à ce point de vue exclusif que le frappe surtout Chantilly. Voici qui révèle plus encor^ '
l’esprit anglais en opposition avec la frivolité et les autres défauts mondains de notre société du dix-huitième siècle. Ce qui le choque dans les habitudes de la société polie, c’est cette indolence habituelle et sans remords, tant de temps qui se dissipe en futilités , et la coutume alors générale de dîner à midi. Dîner à midi! Toute la philosophie de notre voyageur ne tient’ pas qoptre un pareil renversement de ses habitudes et de s^
Sa mauvaise humeur lui fait voir dans un peupw^ui dîne à midi une nation irrémédiablement vduée i la paresse. Qui mieux est, il le prouve eii'^ririe.'^^
— En coupant la journée exactement rend- '
on pas impossible toute course, toute affaire’ demandant sept ou huit heures d’attention non interrompue? En Angleterre, on s’habille ponr le dîner, la fin de la journée étant consaa’ée au loisir, à la conversation, au repos. A quoi est bon, demande-t-il plaisamment, un homme en culotte et en bas de soie , le chapeau sous le bras et la tête bien poudrée? — A faire de la bota- > nique dans une prairie arrosée? — A gravir les rochers pour recueillir des échantillons minéralogiques? — A parler fermage avec le .paysan et le valet de charrue?
— Non, il n’est propre qu’à s’entretenir avec les dames, ce qui en tout pays, mais surtout en France, observet-il galamnicnt, forme un excellent emploi du temps mais dont on jouit mieux, ajoute-t-il en homme positif, après une journée passée à quelque chose qui a élargi la sphère de nos idées, ajouté au trésor de nos connais- ' sauces. On sent là dans sa solidité animée l’esprit glais, l’esprit aussi du dix-huitième siècle, sérieux sous l’enjouenaent. Intelligence curieuse , toujours en mou-
ARTnUft YOLÎSG
vemeut, Young prend aisément en haine ou^en mépris tout ce qui s’oppose aux efforts vigoureux, aux occupations utiles. Il loue et blâme à la fois les Français de leur économie, souvent excessive; sur ce seul point dù temps il les trouve prodigues; mais ce point n’est-ce pas tout? L’Anglais, qui connaît tout te prix du temps et n’en laisse rien perdre, l’Anglais n’entend-il pasjaietix l’existence que nous, dut -il se montrer ensuite plu^. large et plus coulant comme consommateur et s’accorder plus de satisfactions permises après s’être imposé plus de travail? Qu’on ne dise point que c’est affaire de goût. Non, ce n’est pas pure affaire de goût que de prendre une part petite on considérable aux grandes créations de l’art ou de l’industrie, que de laisser de son passage sur celte terre où Dieu a voulu xpic nous fussions utiles les , uns aux autres une trace plus ou moins grande, plus pu moins fortement imprimée ! - ■ ■^,1
Quittons les petites remarques pour celles qui ont une portée plus manifeste. Arthur Young est vivement frappé d’un fait qui pèse encore aujourd’hui sur ta société fraia- • çaise : ce fait déplorable à plusieurs égards, c’est le j)eu de mélange des classes. La noblesse, étrangère et fermée au tiers état, ne fraye guère qu’avec elle-même. Elle s’isole ' moralement dans une sorte de vanité stérile et de corisi-^' ilération dépourvue d’influence. Les ducs et les grands propriétaires que visite l’illustre voyageur ont la honte d'ordoyiner à leurs régisseurs de le renseigner sur l’agriculture du pays. C’est charmant d’amabilité, de forr mes gracieuses; mais ce n’est pas ainsi que les choses' se fussent passées chez un noble anglais. Il eût en son honneur invité à dîner trois ou quatre fermiers qui se
seraient assis à table à côté de dames de premier rang. Cela est arrivé cent fois à Arthur Young dans les premières maisons du Royaume-Uni. Or c’est une chose que, dans l’état des mœurs du dix-huitième siècle, encore assez semblables à celles d’aujourd’hui, on n’aurait pas vue de Calais à Bayonne, excepté par hasard chez quelque grand seigneur ayant beaucoup voyagé en Angleterre, et encore à condition qu’on le demandât. Imaginez-vous une élégante française placée près d’un fermier. O^el silence de glace ou quelle nuance de condescendance dédaigneuse ! Dans une réunion de la Société d’agriculture à la campagne, où l’on avait admis des fermiers à la table avec des personnes de premier rang, l’évêque de Beauvais, un sot, à vrai dire, selon Arthur Young, avait fait les plus ridicules difficultés pour prendre place dans une telle compagnie. De telles particularités peignent un peuple. Elles ont ici le triste mérite de nous renseigner sur cette espèce d’émigration à l’intérieur, disons-le, d’abdication morale de la noblesse française avant la révolution. Elle versait son sang sur les champs de bataille avec un courage tout aussi brillant qu’autrefoîs ; elle s’était éclairée, même libéralisée, du nfoins dans quelques familles et au sein de quelques grandes villes ; mais elle ne se mêlait pas à la vie de tous les jours des populations et laissait le tiers état grandir à côté d’elle sans s’y associer et comme sans paraître le voir. Des q)riviléges et peu de charges; point de patronage exercé sur les masses populaires ; rien qui sentît la présence efficace d’une aristocratie véritable; quelque chose d’extérieur et de superficiel que le pénétrant observateur retrouve dans toute notre civili-
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ARTHUR YOUNG
saüon; de brillants théâtres, mais une grande misère; du luxe, mais une foule d’immondices sur ces boulevards si resplendissants dès lors ; une absence complète de balayeurs et de réverbères; et au point de vue moral , le même contraste de l’extrême développement intellectuel et de l’extrême ignorance. « J’ai rencontré aujourd’hui, dans un marchand français de bonne mine, un exemple d’ignorance qui rn’a surpris. 11 m’avait harassé par une foule de questions saugrenues, et me demandait, pour la troisième ou quatrième fois, de quel pays j’étais. Je lui dis que j’étais Chinois. — Combien y a-t-il d’ici? — Deux cents lieues, répliquai-je. — Deux cents lieues! diable! c'est un grand chemin! — L’autre jour un Français me demanda, après que je lui eus dit que j’étais Anglais, si nous avions des arbres dans mon pays? — Quelquefois, lui répondis-je. — Et des rivières? — Oh! pas du tout. — Ah! ma foi! c'est biéh triste! » Et il ajoute : « Cette ignorance, incroyable quand on la compare aux lumières si universellement répandues en Angleterre, doit être attribuée, comme tout le reste, au gouvernement. »
Encore un trait de caractère qu’il relève vivement. . Dans cette France où les classes supérieures ont tant d’estime, on pourrait dire même à cette époque tant d’engouement pour les lumières, c’est à qui se récriera sur ce qu’il voyage sans mission et sans aucune indemnité du gouvernement. « Cette idée, dit-il, est tout à fait française : ils ne comprennent pas qu’un particulier quitte ses affaires pour le bien public sans que le public le paye. »
Un Anglais libéral, un esprit pénétré des idées philo-
0i^ ;,y GoOgU
sophiques du dix-huitième siècle, tel est Arthur Young. Il a l’horreur des guerres, la haine du luxe prodigue, le mépris de l’oisiveté, la passion de l’utile. Il mettra sans hésiter le canal du Languedoc au-dessus de Versailles, et ne s’extasiera à Paris que devant la Ilalle-aux-Blés. Nullement Béotien pourtant, je dois le dire, goûtant fort une conversation choisie, amateur de la Comédie- Française et de la musique, de tous les plaisirs (j^^leo tuels. Comment, avec ces dispositions d’homme éclairé et libéral, n’eùt-il pas sympathisé avec l’esprit de 1789? 11 y applaudit en effet, mais ici encore, au milieu de la sympathie même, avec un mélange de perspicacité sévère que l’événement ne tardera pas à justifier. Ces notes de voyage se lisent aujourd’hui encore avec émotion. Il s’inquiète sur l’issue finale de ce mouvement qui commence à peine! Il s’étonne, lui accoutumé aux luttes et aux façons d’agir de la liberté anglaise, de cette manière de procéder saccadée, imprévue, radicale. — Ce n*est pas que l’événement en lui-même le prenne à l’improviste. Dès 1787 il semble l’annoncer, et il nous avertit qu’il n’était pas seul à le prévoir. Le 17 octobre, il dîne dans une société dont la conversation a roulé sur la politique. « Toute la compagnie, écrit-il, semblait imbue de celle opinion que l’on est à la veille de quelque grande révolution dans le gouvernement, que tout l’indique : les finances en désordre, avec un déficit impossible à combler sans l’aide des étals généraux du royaume, sans que l’on ait une idée précise des conséquences de leur réunion; aucun ministre, soit au pouvoir, soit au dehors, ayant assez de talent pour promettre d’autres remèdes que des palliatifs; sur le trône,
AHTHUH YOÜNG
un prince dont les dispositions sont excellentes, mais à qui font défaut les ressources d’esprit qui lui perrnettraient de gouverner par lui-même dans un tel moment ; une cour enfoncée dans le plaisir et la dissipation ; une grande fermentation parmi les hommes de tous les rangs qui aspirent à du nouveau, sans savoir quoi désirer ni quoi espérer; en outre, un levain actif de liberté qui s’accroît chaque jour depuis la révolution d’Amérique. Voilà une réunion de circonstances qui ne manquera pas de provoquer avant peu un mouvement, si quelque main ferme,- de grands talents et un courage inflexible ne prennent le gouvernail pour guider les événements et ne pas se laisser emporter par eux.... On tombe d’accord que les états ne peuvent s’assembler sans qu’il en résulte une liberté plus grande ; mais je rencontre si peu d’hommes qui aient des idées justes à cet égard , que je me demande l’espèce de liberté qui en naîtrait. »
Deux ans ne s’étaient pas écoulés que ces prévisions se réalisaient. Arthur Young assiste à ces préludes, déjà si chargés d’orages, de la révolution qui se lèvp. 11 continue à noter ses impressions jour par jour; il avertit qu’il met un redoublement d’attention à le faire. Plus tard ne trouvera-t-il pas un vif intérêt de curiosité à comparer les événements accomplis avec ces impressions toutes chaudes du moment? Il n’attend pas une minute pour saluer dans la réunion des états généraux un grand événement, une phase véritablement nouvelle dans la destinée de 25 millions d’hommes. On comprend qu’il ne s’abuse pas non plus un seul moment sur l’intérêt du débat qui s’agite au sujet du mode de vérifica-
tion des pouToirs par les trois ordres, séparément ou en commun, et sur les conséquences immenses que doit avoir celte formalité. La division des ordres, le peu d’esprit politique de la noblesse, l’incurie de la cour, le frappent et l’inquiètent. En véritable Anglais, il aimerait mieux une transaction, et dès le commencement il paraît douter qu’elle s’effectue. A ses yeux il y a autant d’anarchie que d’aniour de la liberté dàSut ce qui se passe. « N’est-il pas étrange que, tandis <jue la presse répand à foison des principes excessivement liiveleurs et même séditieux qui renverseraient la monarchie si on les appliquait, rien ne paraisse en réponse, et que la cour ne prenne aucune mesure contre la licence extrême de ces publications? Il est aisé de concevoir l’esprit que l’on éveille de la sorte chez le peuple. » Les scènes du Palais-Royal, ces clubs improvisés chaque soir en plein air, ne le séduisent nullement. Il s’effraye de cette foule, formée en une multitude de groupes, « écoutant, dit-il, à gorge déployée certains orateurs qui, montés sur une, table ou sur une chaise, haranguent chacun son petit auditoire. » Ce ne sont pas pour lui les heureux présages d’un peuple qui s’essaye à la liberté. Ces funestes pronostics du citoyen d’un pays libre, d’un pays habitué à l’usage et aux abus du droit de réunion, d’un pays qui n’a point comme nous les -nerfs faciles à émouvoir et l’esprit prompt à se décourager à cause de quelqùes désordres inhérents à l’exercice de la liberté ; ces pronostics, quand tout est espoir et illusion, me paraissent encore des plus tristes. On se dit que cette politique, élaborée dans'Ies cafés ou qui vient y faire explosion, ne saurait être que chimérique et subversive. On croit avec
ARTIIÜR VOUNG
Voung que la France est placée dans une impasse d’où elle ne peut sortir que par la décision vigoureuse d’un gouvernement aussi déterminé à réprimer les désordres de la ruoqu’à opérer des réformes, ou par une terrible révolution. On conçoit à peine qu’il en soit aufrement avec une haute classe entichée de ses vieux privilèges, quelque lourds qu’ils soient pour le peuple, et n’entendant rien céder à l’esprit de liberté, rien du moins au delà de l’égalité des taxes foncières, dernière limite de ses sacrifices. On conçoit à peine qu’il en soit autrement avec un parti populaire qui ne connaît pas de bornes à ses exigences et qui appelle tyrannie toute espèce de gouvernement. Young ne comprend point la liberté sans une haute Chambre; la vive opposition qu’il rencontre partout sur ce point ne lui semble qu’un signe de plus du peu d’aptitude des Français à se faire une idée exacte des conditions de la liberté politique.
Toutefois la fierté, la tenue intrépide de ces bourgeois au Jeu de Paume, la foudre partant de la bouche de ces nouveaux Ilampden, d’une éloquence aussi mâle et plus pathétique que celle de leurs grands devanciers anglais^ réveillent chez lui trop de passions libérales pour ne pas forcer son admiration. Comment serait-il insensible à cette réunion de tant de talents hors ligne, à ce faisceau de lumières dans la première assemblée de la révolution? En une même séance il vient d’entendre Mirabeau, Sieyès, Barnave. Sieyès, ce sphinx de la révolution, est parmi tous ces hommes éminents un de ceux dont la physionomie le saisit davantage. Il nous le peint avec « son œil vif et . toujours en mouvement qui pénètre la pensée des autres, ■ mais se tient soigneusement sur la réserve pour ne pas
livrer la sienne. » Ne craignez pas d’ailleurs que l’enthousiasme chez lui déborde et finisse par emporter le jugement. Ilélas ! ce jugement calme et rassis, il revient bientôt avec son implacable clairvoyance. PouiTiuoi ces tribunes remplies par un public tumultueux? Qu’en attendre un jour, sinon des troubles et l’oppression peut-être de rAsscmblcc? Et puis, quelle confusion parmi les députés! Combien de vains efforts du président, M. Bailly, pour les ramener à leurs places! I^es délibérations ne présentent pas moins de désordre. Ces motions complexes, dans lesquelles il est question d’une foule de choses à la fois, paraîtraient absurdes à des oreilles anglaises, et ne le sont-elles pas en effet? Maint symptôme ne révèle-t-il pas l’absence complète d’ordre et de discipline dans ces assemblées naissantes?
Si je mets de l’insistance à reproduire ces impressions d’Arthur Young, c’est qu’elles ont une portée plus qu’individuelle. Ce n’est pas un homme, c’est l’esprit anglais, expérimenté et sagace, qui nous épie et qui nous juge. Faut-il répéter qu’ici il n’est nullement suspect de malveillance à notre égard? Je ne saurais suspecter un homme qui écrit, à la vue de cette grande Assemblée constituante : « Comme ce spectacle est fait pour raviver toute flamme cachée, toute émotion d’un cœur libéral! Comme il est fait pour éloigner de moi toute idée que ce peuple s’est montré trop souvent hostile envers le mien, pour me faire reposer les yeux avec plaisir sur le splendide tableau du bon heur d’une grande nation, de la félicité de millions d’hommes qui n’ont point encore vu le jour ! » Il faut de bien sérieux motifs pour altérer cette sérénité d’espérance. — Ces motifs.
ARTHUR YOUNG
les voici. Le peuple ne possède à aucun degré cet esprit dVexamen qui contrôle les griefs et se refuse à admettre sans preuve les calomnies que lui font entendre ses tribuns. Il est défiant et crédule sans mesure. Dans la
bourgeoisie et dans les classes éclairées, il y a plus de vivacité que d’énergie et de suite dans les desseins politiques. A un dîner auquel Young assiste chez le duc d’Orléans, il s’étonne que chacun mange, boive, sourie avec négligence; il ne revient pas de tant de froideur. Les mêmes acteurs seront tout feu le lendemain ; mais les sentiments qui animent ces hommes si prompts à les cacher ou à les oublier ont-ils pénétré bien profondément dans leurs cœurs ? Le vague des idées, que ne cache point l’uniformité des mots de ralliement ne lui échappe pas. Tout le monde emploie les expressions de liberté et de régénération du royaume. Mais qui ^entend sur la liberté, et quel parti comprend de la même manière le procédé à employer pour régénérer l’État et la nature même de cette régénération? On se divise sur les moyens, bien que la plupart inclinent à l’emploi des plus radicaux ; on se divise encore plus sur le but. Plusieurs déjà vont jusqu’à la république. Ën6n, si l’on pénètre dans l’intérieur du royaume, à part'quelques villes, on est frappé de voir que toute vie politique y cesse. Écoutons encore ceci : « Quand j’arrivM à Château-Thierry, le 4 juillet 1789, il était cinq heures, et, dans un moment si plein d’intérêt pour la France et
même pour l’Europe, je désirais lire un journal. Je demandai un café : il n’y en avait pas dans la ville. On compte ici deux paroisses et qi^lqùes milliers d’ha-bitants , et il n’y a pas un journal pour le voyageur
dans un moment où tout devrait être inquiétude ! Quel abrutissement ! quelle pauvreté ! quel manque de communication ! A peine si ce peuple mérite d’être libre ; le moindre effort vigoureux pour le maintenir en esclavage serait couronné de succès. Celui qui s’est habitué à voir, en parcourant l’Angleterre, la circulation rapide et énergique de la richesse, de l’activité, de l’instruction, ne trouve pas de mots assez forts pour peindre la tristesse et l’abrutissement de la France. »
J’ai recueilli dans ces notes écrites sur place tout ce qui m’a paru propre à éclairer d’un jour nouveau la situation morale de la France en 1789. Je les ai recueillies avec un douloureux intérêt. Elles n’ébranlent pas ma foi aux principes que la révolution française a proclamés, et dont, sur le grand point de l’égalité civile, elle a assuré le triomphe. Elles expliqueront plus d’une lacune, plus d’une défaillance saisies^ à leur source dans les défauts du caractère national et dans l’absence d’une préparation suffisante à l’exercice de la liberté. Nos fautes, nos entraînements, suivis de désenchantements si profonds, nos vicissitudes politiques en un mot depuis trois quarts de siècle me paraissent écrites dans ces notes rapides dont la sagacité prophétique est moins due encore à la supériorité de l’esprit du juge qu’à son habitude d’observer la vie d’un peuple sachant faire usage de la liberté. Il nous est facile d’écrire la philosophie de nos révolutions et d’étaler aux yeux du monde la confession de nos erreurs après que l’expérience a prononcé. Mais le mal qu’on dit de soi n’a jamais beaucoup corrigé. S’accuser, c’est presque toujours, en une certaine manière, s’excuser. Il y a plus d’autorité, d’ef-
AKTHUR YOUNG
ficacité aussi, j&l’espcre, dans ce langage d’un témoin rigoureux sans malveillance et sans haine, qui indique les symptômes du mal. Une singulière coïncidence me frappe ici. Voici deux esprits opposés de tous points, écrivant presqu’en même temps sur la révolution française; l’un est un catholique théocrate, un gentilhomme atta-i ché à l’ancien régime, une grande intelligence armée de théories éclatantes, de paradoxes et d’éloquence sonore ; l’autre est un esprit tout moderne et tout libéral, n’ayant ni ces prétentions ni cette hauteur, et dont l’unique mérite est d’être un observateur de premier ordre. Eh bien ! le grand esprit qui n’est autre que Joseph de 'Alaistre et l’esprit simplement sensé s'accordent dans leurs principaux jugements et dans leurs plus éèsen- / tielles prévisions sur la révolution française^^ Tous le^ deux y signalent les mêmes défauts, le goût des solutions radicales, le mépris de l’histoire, la pensée exorbitante qu’il suffit d’écrire une constitution «ur le papier pour la rendre viable. L’accord de ces deux esprits de trempe et de portée si différentes, dont l’un emprunte peut-être sa perspicacité à l’éloignement du théâtre et à sa haine même, dont l’autre la doit au contraire au contact immédiat des hommes qu’il observe et au désir qu’il • a de voir réussir l’expérience révolutionnaire , un tel accord est un enseignement. Toutes les fois que cette, nation voudra se juger elle-même, toutes les fois surtout qu’elle voudra accomplir un nouveau progrès, elle ne saurait mieux faire que de mettre ces deux jugements sévères sous ses yeux, pour s’aider à faire son examen de conscience, et pour éviter de tomber dans les ■ mêmes erreurs.
Le tableau politique et moral que l’auteur des Voyages en France retrace de notre pays en 1789 m’a frappé par son caractère général de justesse et de sévérité pour la France, sévérité mêlée de sérieuse sympathie. La partie économique de ce beau livre est plus précieuse encore par les renseignements exacts et multipliés qu’elle renferme ; elle n’est pas exempte toutefois de préventions et d’erreurs. Les observations d’Artbur Young sont presque toujours neuves et vraies. Ses conclusions sont assez souvent attaquables. II est Anglais ici plus qu’il ne convient de l’être en jugeant la France. ,
Plus d’une fois on peut en faire la remarque en suivant le mouvement parallèle des écoles d’économie politique en France et en Angleterre. En Angleterre, les écoles se sont modelées volontiers à l’image des faits existants. En France, au contraire, elles se sont avanttout constituées dans des vues arrêtées de réforme. Si , sur des points même de premier ordre, cette règle souffre exception, cela demeure vrai pour la grande propriété ' et pour la grande culture, pour l’impôt, pour les lois de succession. Sur tous ces points la théorie économique pn Angleterre est l’expression de faits éminemment britanniques. C’est ainsi qu’à travers des principes communs qui consacrent la liberté dn travail et du commerce, et à côté des grandes lois économiques communes à tous les peuples, se font jour des différences sensibles entre les doctrines d’économie politique dans les deux
AKTHDR YOÜNG
pays. Au dix-huitième siècle, nos physiocrates voulaient mettre tout l’impôt à la charge de l’aristocratie foncière, qui, à côté d’eux, en était exempte. Les économistes anglais, en conformité avec la pratique qu’ils trouvent établie autour d’eux, se font à la même époque les panégyristes de l’impôt de consommation, si vivement attaqué chez nous par l’école de Quesnay et de Turgot. De même ils' n’admettent aucune culture perfectionnée en dehors de la grande propriété dont ils ont le spectacle en Angleterre. En6n, ils sont en général partisans des substitutions et des majorats. C’est dans ces dispositions . toutes favorables aux grands domaines que le voyageur anglais parcourt la France. Déjà il y trouve beaucoup à reprendre quant à l’excès de la division des propriétés. Témoignage curieux et précieux que celui-là. La petit'e propriété, même poussée à une division excessive et partagée entre un très-grand nombre de mains, n’est donc pas née de la révolution française, comme on l’a tant répété à titre de censure ou d’apologie; d’après Young, elle couvrait déjà le tiers du territoire. Cette évaluation est exagérée ; l’état actuel de la division des terres ne représente pas même aujourd’hui cette proportion, malgré les progrès qui se sont opérés dans ce sens;. l’assertion d’Arthur Young ne constate pas moins la réalité et l’étendue, sous l’ancien régime, d’un fait que l’on croit récent.
Arthur Young ne s’est pas trompé seulement au sujet de l’excessive étendue qu’il attribue à la petite propriété, il s’est trompé dans l’excessive apologie qu’il fait de la grande. L’expérience a prononcé. Ces apologies exclusives de telle ou telle étendue des propriétés territoriales
n’ont rien que justifie l’économie politique. La nécessité, les convenances font ici loi plus que les systèmes. Demander le développement de la grande propriété chez un peuple qui présente telle configuration et telle nature du sol , telle étendue de capitaux et de débouchés, tel caractère d’institutions politiques, c’est former un vœu chimérique, et dont, en plus d’un cas, l’accomplissement serait funeste. Qui ne sait les inconvénients parti- ‘ culièrement frappants du métayage? Et pourtant Young est-il en droit de se récrier comme il le fait toutes les fois qu’il le voit établi au lieu du bail à ferme, qui exige la propriété déjà riche et le capital abondant? Sr cette coutume, encore établie dans nos départements méridionaux , résulte de la tradition routinière , on a raison de l’attaquer. Si, comme c’était et comme c’est encore le cas le plus fréquent en France, là où elle subsiste, elle se maintient forcément par l’insuffisance des capitaux , et présente même des avantages locaux- incontestables pour les terres et pour les personnes, à quoi tend l’amertume de vos censures ? de quel usage peuvent être vos impérieux conseils? N’en est- il pas de même de la grande et de la petite prbpriété? Celle-ci a opéré des merveilléS. Dès le temps où le voyageur anglais étudiait la France, chose remarquable, les provinces où elle régnait étaient les mieux cultivées. Depuis 1789, et particulièrement depuis la Restauration, les progrès relatifs de la petite culture ont, en dépit de ce qu’elle a de fâcheusement excessif sur certains points , de beaucoup dépassé ceux de la grande culture. La petite propriété a vu croître sa valeur et son revenu dans une proportion fort supérieure à la grande. Affirmer que la
ARTHUR YOL'NG
culture en France est toujours meilleure sur les fermes de 120 à 260 hectares, c’était, suivant la remarque de M . de Lavergne dans la savante Introduction dont il a fait précéder l’ouvrage de Young , se mettre en dehors des faits plus qu’il n’était pe,rmis à un observateur si judicieux. Peu d’exploitations ont en effet celte étendue et même s’y prêteraient. Ce ne sont pas les vignobles qui pourraient l’admettre, et les terres arables ne s’y accommoderaient pas elles-mêmes facilement dans la plupart des cas. M. de Lavergne venge les petites cultures de la Flandre et de l’Alsace , celles des environs de Paris et de toutes nos grandes villes, des reproches que leur adresse Arthur Young. L’agronome anglais luimême a mieux posé ailleurs la question des progrès de la culture. Où est-elle avant tout? dans la quantité du capital employé^ selon le titre d’un de ses meilleurs chapitres. En Italie, en Allemagne, en Angleterre même, dans cette Irlande enfin où l’immensité de la propriété s’est résolue dans le morcellement des fermes poussé jusqu’à l’absurde, l’histoire lamentable des méfaits du latifundisme est facile à opposer aux abus de la petite propriété. Young affirme que , de son temps, le capital du cultivateur anglais était en moyenne de i liv. sterl. par acre ou 260 fr. par hectare, tandis qu’il n’était en France que de 16 à 20 sh. par acre ou de 46 fr. par hectare. Que faut-il de plus? Comment, avec un capital quintuple, la terre n’auraii-elle pas produit beaucoup plus en Angleterre?-Assurément, il faut que la propriété ail une étendue assez grande pour que ces applications du capital dans de grandes proportions puissent avoir lieu. Ce qui est plus que contestable, c’est qu’elle
ET LA FRANCE DE i789. '51
doive avoir le plus souvent l’étendue qui justifie cette expression pompeuse de grande propriété. L’indispensable condition, pour que ragriculture se développe, c’est la sécurité, la facilité des communications, des marchés bien pourv us, l’existence de ce qu’on a nommé les mœurs rurales , le progrès des arts mécaniques el chimiques, une industrie intérieure qui serve de débouché aux produits agricoles, et surtout cette liberté qui inspirait à Montesquieu ce bel axiome, tant de fois justifié par l’expérience, que les terres sont bien moins cultivées en raison de leur fertilité naturelle que de la liberté dont elles jouissent. Supposez un pays dans lequel l’impôt, écrasant et arbitraire, agisse à la façon de la grêle et de l’inondation, un pays dans lequel vienne SC joindre au défaut des routes la présence de douanes intérieures et d’entraves multipliées tant au dehors qu’au dedans, vous aurez le secret du peu de penchant du capital à s’appliquer à l’industrie agricole, et la question de l’étendue des domaines perdra une notable partie de l’importance trop exclusive qu’on a coutume de lui attribuer.
Que les lecteurs désireux de connaître en 1789 le produit en blé, la rente et le prix des terres, de s’instruire des assolements, des irrigations, des prairies, tant naturelles qu’artificielles, des luzernes, des vignes, du nombre des moutons, etc., consultent l’ouvrage du grand voyageur; ils y trouveront au delà de ce qu’on pouvait attendre , ce semble , de renseignements exacts à une époque où la statistique officielle était si peu organisée. Quelques erreurs sur l’étendue proportionnelle du sol occupée par les vignes et les terres arables rela-.
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tîveraent à celle des bois et des terres incultes, et même l’exagération insoutenable du chiffre qu’il présente comme exprimant la rente totale des terres, n’infirment pas la masse et la portée de ces renseignements. Ils abondent sur notre état agricole et économique. Mais, au point de vue de l’histoire générale, il y a d’autres instructions à tirer de ces notes de voyage. On peut se demander ce qui , dans l’état matériel , administratif, économique de la France , contredit ou explique la nécessité de cette révolution dont l’auteur des Voyages nous a montré les premiers préludes. C’est ce que je VQudrais rechercher en terminant cette étude sur Arthur Young, envisagé comme publiciste.
Un éminent publiciste de nos jours, M. de Tocqueville, en a fait la remarque dans son livre, resté malheureusement inachevé, sur t Ancien Régime et la Révolution : la révolution française a moins éclaté parce que les abus étaient alors plus graves et plus nombreux que parce qu’ils étaient plus sentis. M. de Tocqueville, il ne le cache pas, 's’est beaucoup servi des notes d’Arthur Young. Il suffit de parcourir celles-ci pour se convaincre que le moment choisi par la révolution pour éclater, s’il est vrâi que les révolutions choisissent leur moment, était précisément un des meilleurs dont la France ait jamais joui. Comment nier en effet que le règne de Louis XVI ait été à tous égards une ère, peutêtre sans égale dans le passé, de prospérité etde pro-
grès? La population, d’après les chiffres que nous donne le voyageur anglais , se développe alors rapidement , et la richesse plus encore. Les lois, toujours empreintes, il est vrai, de la dureté d’un autre âge, se sont fort adoucies dans l’application. Il y a une amélioration notable dans les mœurs administratives. On ne saiyait, pour citer un exemple, assimiler en 1780 l’intendant et le contrôleur général, cette double personnification du régime administratif centralisé, tel qu’il existait autrefois, à ce qu’étaient les mêmes fonctionnaires en 1740. Vainement ils ont les mêmes pouvoirs, les mêmes agents, le même arbitraire que leurs prédécesseurs. L’esprit a changé. Les pensées devenues à la mode parmi ces agents supérieurs sont toutes tournées vers l’utilité publique. Il ne sagit plus seulement de provinces à maintenir dans l’obéissance, de milice à lever; les routes, les canaux, les manufactures, le commerce, sont les principaux objets de l’activité administrative; l’agriculture surtout attire ses regards. Les violences du fisc envers les misérables sont rares, les remises d’impôts fréquentes, les secours nombreux. Le roi augmente tous les fonds destinés à créer dès ateliers de charité dans les camjwgnes ou à venir en aide aux indigents , souvent il en établit de nouveaux. Veut-on une preuve parlante, matérielle, de la prospérité publique? Quand on compare les uns aux autres les traités faits, aux différentes époques du règne de Louis XVI, entre l’Etat et les com- ^ pagnics financières chargées de la levée des impôts, on voit que le prix des fermages ne cesse de s’élever à chaque renouvellement avec une rapidité croissante. Le bail de 1786 donne 14 millions de plus que celui de
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ARTHUR TODNG .
1780. « On peut compter que le produit de tous les droits de consommation augmente de 2 millions par an, » dit Necker dans le compte rendu de 1781. Personne ne prétend plus en 1780 que la France est en décadence. On dirait au contraire qu’il n’y a plus de bornes à ses progrès. I^’espérance est dans tous les cœurs, et comme toute disposition générale et tout fait de quelque importance se traduisent vite chez nous sous la forme de système, c’est alors que sç développe la théorie de la perfectibilité indéfinie, théorie qui a sans doute de profondes racines dans le passé de l’esprit humain, mais qui devient alors vivante et populaire comme une religion.
Il n’est aucun trait de ce tableau qui manque à l’enquête faite par Arthur Young, la plus complète que nous ayons sur l’ancienne France. Partout il se plaît à relever la réalité de ce progrès; il y rend hommage à travers la vivacité de ses critiques et de ses vœux de réforme. Que signifie cet immense accroissement de nos villes de commerce et de nos ports de mer, de notre commerce d’exportation, de notre marine marchande? En vingt ans, Young estimé que le commerce français a doublé. Le tableau qu’il nous a conservé des importations et des expoHations en 1784 et en 1787 atteste d’une manière éclatante cette importance croissante que prenait sous Louis XVI notre commerce extérieur. En 1784, les importations et exportations réunies formaient un total de 578 millions; trois ans après, en 1787, ce même total était de ü90 millions, et les colonies n’y étaient pas comprises; elles figurent à part pour 175 millions. Pendant tout le cours de la Révolution et de l’Em-
pire, ce cliiffce a baissé de moitié; ce n’est que plusieurs années après 1815 que la France a retrouvé le mouvement commercial d’avant 1789, mouvement qui depuis lors n’a fait que s’accroître. Arthur Younp donne en même temps les tableaux de notre commerce extérieur depuis Louis XIV; il en résulte qu’en 1716 ce commerce s’élevait en tout à 171 millions, ou 500 millions de moins qu’en 1787. Il voit dans l'augmentation des prix, très-sensible dès lors, un signe même de ce développement des transactions et de cette aisance plus générale. Rarement cet effet de l’augmentation de la demande vis-à-vis d’une offre très-accrue elle-même n’avait été signalé avec plus de force. Tandis que déjà la mise en œuvre de nouveaux procédés d’amélioration tendait à faire baisser les prix, la masse accrue des consommateurs et l’aisance de tous les relevaient au delà du taux ancien. Si, au rapportée notre voyageur, le bois dans le Limousin a triplé de valeur, et si les terres y rapportent deux fois plus qu’un quart de siècle auparavant; si, à Rordeaux, à Rayonne, la progression n’a pas été moindre pour le prix des denrées et des maisons, ainsi qu’aux environs de Paris et dans l’Ile-de-France; si les biens qui SC vendaient 300 livres en Franche-Comté, il y avait vingt ans, valaient alors 800 livres; si la même hausse s’était fait sentir sur la viande, Young explique cette élévation avant tout par l’amélioration des routes, par le développement de l’industrie. Nul doute sur la nature de la conclusion à tirer de son enquête. La France, relativement à ce qu’elle était sous les règnes précédents, a sensiblement gagné.
Où donc est le revers de la médaille, à ce j)oint de
ARTHDR YOONG
vue purement économique? Où était le vrai mal de la France, ce mal qui allait la précipiter dans la.plus formidable des révolutions? Ce mal, il était à la fois réel et imaginaire, ce qui ne veut pas dire que sous cette dernière forme il eût moins de gravité. On avait vécu des siècles avec des maux plus grands sans avoir la même envie de s’en plaindre et de se révolter. Mais, avant tout, avouons la gravité du mal économique subsistant. Quoique l’administration des finances se soit perfectionnée sous Louis XVI, comme tout le reste,. elle gardait les vices qui tiennent au gouvernement absolu. Elle était secrète et sans garantie. On y trouvait encore quelques-unes des plus mauvaises pratiques qui avaient eu cours sous Louis XIV et sous Louis XV- Ajoutez que l’effort même que faisait le gouvernement pour développer la prospérité publique, les secours et les encouragements qu’il distribuait, les travaux publics qu’il faisait exécuter augmentaient chaque jour les dépenses sans accroître dans la meme proportion les recettes. Le ’ nombre de ceux qui avaient avec lui des relations d’ar* gent, qui étaient intéressés dans ses emprunts, vivaient de ses salaires et spéculaient dans ses marchés, s’était alors prodigieusement accru. Jamais la fortune de l’État et la fortune particulière n’avaient été à ce point entremêlées. Comment la mauvaise gestion des finances n’aurait-clle pas été alors, plus que jamais, pour une multitude de familles, une calamité privée? Songez cpi’en 1789 rÉtat devait ainsi près de 600 millions à des créanciers presque tous débiteurs eux-mêmes ! Combien l’envie de spéculer, la passion de s’enrichir devenues plus générales, plus ardentes, ne devaient^lles pas coh-
tribuer à faire paraître ces désorilres plus intolérables? Dès lors, comment s’étonner que les rentiers, les hommes d’argent , que les industriels et les commerçants , c’està-dire la classe même d’ordinaire la plus^ ennemie des nouveautés politiques, la plus amie du gouvernement établi, quel qu’il soit, du moment qu’il donne une certaine sécurité aux intérêts , se soit montrée cette fois la plus impatiente, la plus résolue en matière de réformes? Avec les philosophes, avec les lettrés, c’étaient les droits de l’homme qui réclamaient plus de liberté, plus de publicité, plus d’ordre vrai. Avec cette classe accoutumée à ne voir jamais qu’elle-même, c’étaient tes intérêts qui faisaient entendre leur voix toujours écoutée. Cette classe des Gnanciers et des gens d’affaires , si redoutable quand elle se met à faire de l’opposition (la Restauration plus tard en a su quelque chose), elle combattait l’ancien régime comme arbitraire , anarchique , comme n’offrant ni liberté sufGsante à l’esprit d’entreprise , ni sécurité aux transactions. Délourne-t-on les yeux sur la masse des hommes qui habitent les villes et les campagnes? le spectacle n’est ni plus satisfaisant ni plus rassurant. Dans les villes, les corporations subsistent avec leurs abus vexatoires, avec leurs jurandes et leurs maîtrises surannées , si odieuses à l’ouvrier. Dans les campagnes, les traces de la corvée seigneuriale , bien qu’atténuées, se retrouvaient de même presque partout. Dans presque toutes les provinces on rencontrait encore une foule de droits de péage onéreux sur les chemins. Dans toutes, les seigneurs prélevaient des droits sur les foires et dans les marchés. Dans la France entière ils jouissaient du droit exclusif de chasse , possédant seuls des colom-
ARTHUR YOÜKG
biers et des pigeons, presque partout obligeant le'paysan à faire moudre à leur moulin et vendanger à leur pres-^ soir. Arthur Young indique tous ces droits et signale leurs effets funestes sur la population rurale. Combien il devait paraître vexatoire à des paysans propriétaires ce droit si lourd de lods et ventes, impôt qu’on paye au seigneur toutes les fois qu’on vend ou qu’on achète des terres dans les limites de la seigneurie ! — Pauvres paysans, pauvre royaume, s’écriait Quesnày. Sur toute la surface du territoire, la terre est alors chargée de cens, de renies foncières, de redevances en argent ou en natûre,^ qui sont dues au seigneur par le propriétaire, et dont celui-ci , qu’on y songe , ne pouvait se racheter. C’est lace que nos pères appelaient avec colère les servitudes de la terre. Nulle n’était plus impopulaire que la taille. Au sujet de cet impôt qui avait décuplé, aux dépens presqueuniquement des paysans, depuis deux siècles, écoutez cette phrase de Turgot, si expressive dans sa brièveté :
« La taille, arbitraire dans sa répartition, solidaire dans sa perception, personnelle et non réelle dans la plus grande partie de la France, est sujette à des variations continuelles pjtr suite de tous les changements qui arri* vent chaque année dans la fortune des contribuables. » C’est la plus triste histoire écrite en quelques lignes ! L’arbitraire, avec son cortège d’incertitudes meurtrières et d’iniquités sans recours possible ni dans les lois, ni dans la prévoyance même des intéressés, est là tout entier. Qu’on se rappelle seulement que la somme totale que devait la paroi^ était fixée tous les ans ^ qu’elle variait sans cesée, de façon qu’aucun cultivateur'ne pouvait prévoir un an d’avance ce qu’il aurait à payer l’an.
ET LA PflANCE DE 1789.
d’après; que, dans l’intérieur de la paroisse, c’était un paysan pris au hasard chaque année, et nommé le collecteur, qui devait diviser la charge de l’impôt sur tous les habitants. Ce collecteur, qui ne pouvait se soustraire à sa charge, très-souvent ignorant et brutal , responsable sur tous ses biens, même par corps, de la recette , obéi seulement à la condition de marcher entouré de garnisaires et d'huissiers , agissant dans les ténèbres, et décidant seul de la part afférente à chacun au gré de ses préventions, de ses cmintes, de ses complaisances et de ses haines , réunissait à la fois dans sa personne le rôle de martyr et de tyran de la localité. Chose qui fait peine au milieu de tant de richesses, de lumières et de douceur de mœurs ! le paysan français, pour échapper aux aides et à la taille, agit eu plein dix-huitième siècle comme le juif au moyen âge. 11 est réduit à se donner les apparences de la misère môme (pi’il n’a pas. Il cache jusqu’à son pain et à son vin. On se rappelle qu’égaré près de Lyon, J.-J. Uousseau n’obtint qu’à grand’peine d’un paysan chez lequel il s’était réfugié, n’obtint, dis-je, qu’à travers toutes les démonstrations de la plus vive terreur, un repas composé d’une omelette et d’un peu de vin du cru : « De ce jour, ajoute l’auteur des Confessions , s’alluma dans mon cœur une inextinguible haine contre les oppresseurs du peuple. » Voung a donné la liste de ces impôts vexatoires et ruineux. Mais ce qu’il aurait fallu dire surtout, c’estque ces vexations, bien qu’assurément beaucoup moindres que celles qui constituaient autrefois l’oppression des classes rurales, étaient alors presque universellement senties, et de la manière la4)lus vive, par suite même des droits
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ARTIHJR YODSIG
que les paysans avaient acquis. En même temps qu’ils avaient possédé ces nouveaux droits, ils avaient éprouvé des susceptibilités nouvelles. Les entraves qui subsistaient leur étaient d’autant plus odieuses qu’elles tranchaient sur une situation infiniment plus libre et plus prospère dont elles gênaient le développement. Moins malheureux, ils étaient beaucoup plus irritables. L’étude de la nature humaine et la connaissance de l’histoire enseignent l’une et l’autre qu’un droit étouffé est sujet à moins de désirs et à moins de révoltes qu’un droit qui a reçu une satisfaction déjà, mais une satisfaction incomplète et troublée. Tout obstacle levé ou vaincu est un encouragement à continuer la lutte , et rend plus amère la pensée de l’obstacle qui subsi^. Il n’y a que les peuples à demi affranchis qui regardent comme un intolérable outrage toute trace de la servitude, et eux seuls sont en étal de la secouer, parce qu’ils font servir à ce dessein la part de liberté qu’ils possèdent déjà.
Une révolution était nécessaire. Tel est le sens du chapitre final d’Arthur Young. Mais dans sa conviction elle pouvait être opérée sans violence. La force de résistance qu’elle rencontrait n’était pas telle qu’elle dût s’emporter aux dernières extrémités. Si elle n’eût voulu que le raisonnable, si elle se fût attaquée aux seuls abus, elle eût réussi sans le secours des insurrections et des échafauds. Les droits féodaux avaient fait leur temps. La royauté se serait laissé limiter, si ceux qui exigeaient qu’elle se limitât n’eussent pas poussé l’exigence jusqu’au point où la monarchie même cesse d’être possible. Quant aux résultats à proprement parler économiques de la révolution, Young .les approuve en
général. Comment n’applaudirait-il pas à l’affranchissement du travail, à la levée des entraves intérieures? Mais il doute de quelques-uns des bienfaits sur lesquels on paraissait le plus compter. Ainsi il pense que l’abolition de la dîme ne profitera guère à l’agriculture. Il prouve que cet impôt était alors modéré ot peu dommageable. Les 133 millions de la dîme iront, selon lui, très -peu aux cultivateurs et à la terre, mais feront retour aux propriétaires détenteurs du sol , qui sans doute se garderont bien de donner à ce nouveau revenu un emploi agricole. Le système d’impôt direct qui prévaut avec tant d’exagération dans l’Assemblée lui semble avec raison une charge de plus pOur la culture. Il blâme énergiquement les prohibitions établies sur le commerce des grains et le maintien des biens communaux. En un mot, « il doute, dit-il, en général pour l’agriculture, du succès de la révolution. »
Pour quelle part le grand agronome , témoin et juge de la vieille France , le savant et piquant observateur dont la vie se prolongea jusqu’aux premières années de la Restauration , s’est-il trompé et a-t-il eu raison dans ses prévisions? Pour le rechercher en détail, il ne faudrait pas moins qu’écrire une histoire économique de notre pays depuis 1789. Ce qui est certain, d’après ses propres chiffres comparés à ceux que nous possédons pour le temps présent, et en nous tenant à quelques fajts très-élémentaires , c’est que le prix du pain n’a pas haussé depuis 1789, puisqu’il était alors de 3 sous laV livre , avec un mélange de seigle et de farine ; c’est que la consommation en légumes a grandement augmenté ; c’est que le prix moyen.de la journée de travail s’est
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ARTHUR YOÜ^G
beaucoup accru, puisqu’on ne peut pas l’estimer aujourd’hui à moins de 1 fr. 50 c. , tandis qu’il était alors de 19 sous. Mais , — ce qui est capital , — Arthur Young s’est certainement trompé sur le sort qu’il annonçait, ainsi que toute une école qui s’est rangée bruyamment sous sa bannière, à la petite propriété en France. Elle allait, croyait-il , et répétait-on autour de lui , « tomber en poussière. » Il est mort trop tôt peut-être pour que des faits sans réplique pussent être opposés à ses assertions alarmantes. Eût- il même vécu quelques années de plus, les excès du morcellement, lors des exploits de la bande noire, n’eussent pas contribué à le rassurer. Comme beaucoup de bons esprits, il n’eût été frappé que dé l’abus. C’est en effet surtout depuis 1820, dans une longue période de paix, que toute ombre s’est dissipée sur le résultat final bienfaisant de la petite propriété , même alors que de très-sérieux abus , auxquels, hâtons-nous de le.dire, il serait temps de remédier plus complètement , ont pris dans quelques parties du territoire des proportions inquiétantes. La petite propriété paraît devoir durer autant que la France elle-même. Maintenue dans une sage mesure, elle est la représentation vivante et à la fois la digue la plus sûre de la démocratie. 11 n’y a que la terrff pour satisfaire ainsi et ponr contenir dans les limites du bon sens et du bon droit ceux qui la possèdent. La propriété mobilière n’a pas cette vertu. Une instruction plus solide , une capacité productive accrue pourront, on peut l’espérer, corriger le paysan de sa" fureur de s’arrondir et le sauver des dévorantes étreintes de l’usure. Comment, au contraire , ôterait-on à la propriété mobilière son caractère
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aléatoire, son goût, utile à d’autres égards, de spéculation hardie, son ambition indéfiniment conquérante? Comment aussi lui communiquer ces tranquilles et pures jouissances et ces fortes habitudes morales qu’inspire à ses détenteurs la possession du sol? Il n’y a de stables, il n’y a d’enracinées aux traditions et à la patrie que les populations rurales. Supposez que, grâce aux progrès croissants de cette mobilisation universelle qui nous emporte et à laquelle certains' théoriciens se plaisent à n’assigner aucunes bornes, un jour vienne où le sol de la France serait mis en actions, où une vaste exploitation industrielle se partag(;rait ce sol exploité par des Compagnies, je ne sais si les ()orteurs de ces nouveaux titres feraient une bonne affaire; mais il est à croire qu’avec cette disparition de la propriété personnelle et directe il y aurait grande baisse dans la dignité, grande baisse dans le repos,’ grandè baisse dans le bonheur des populations. Écartons çètte vaine hypothèse. En fait d’amour de la propriété rurale, la démocratie française a fait ses preuves jusqu’à l’excès et dépassé de beaucoup cette aristocratie avec laquelle Young et son école semblaient identifier le progrès et l’avenir de la richesse agricole. C’est par là, en grande partie, ne l’oublions pas, qu’a réussi et que s’est consolidée cette révolution dont il avait tiré un si funeste horoscope. / *
ROYER-COLLARD'
Les années que nous avons traversées depuis la Restauration ont éteint bien des renommées alors dans toute leur forcent dans tout leur éclat ; celle de Royer-Collard n’a point pâli. Il était de son vivant même presque un ancien ; il semble plus que jamais en être un aujourd’hui. Peu d’hommes politiques mêlés aux luttes contemporaines ont paru plus que lui dessiner leur attitude et graver leurs pensées en vue de la postérité. L’expression des idées politiques a chez Ipi quelque chose d’achevé et de définitif. L’émotion du moment ne fait qu’y prêter un accent plus vibrant et plus solennel. La durée est le caractère éclatant de ses écrits. Aussi les personnes qui n’excluent pas plus la recherche de la vérité en politique de leur amour général pour le vrai qu’elles n’excluent la littérature politique de leur culte pour le beau se plaignaient-elles de ce qué ces écrits si parfaits n’eussent point encore été réunis, et qu’à l’exception d’un certain nombre de leçons qui se trouvent dès longtemps dans l’édition du philosophe
‘ Fie politique de M. Royer-Collard , ses discours et ses écrits, par M. de Barante, de l’Académie française. — Deux vol. in-8®, chez Didier, Paris.
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hoter-collard.
écossais Thomas Reid donnée par M. Jouffroy, il fallût chercher le témoignage de cette pensée si rare et si haute dans les colonnes du Moniteur. Le seul reproche que l’on puisse adresser à la publication faite par l’honorable académicien est donc d’être bien tardive ; mais s’il lui a fallu tout ce temps pour trouver le loisir d’en rassembler les matériaux et d’en écrire le sobre et judicieux commentaire, bien nécessaire à des discours politiques prononcés il y a trente ou quarante ans, on ne songera plus à s’en plaindre. Personne n’était plus propre en effet à une pareille tâche que M . de Barante , qui a vécu dans l’intimité de Royer-Collard , qui a été de son école et de son parti, qui en est même encore, autant que les révolutions humaines permettent cette exacte fidélité à une même formule politique dans une longue carrière. Quelles étaient les secrètes pensées de cet esprit à la fois ardent et scrupuleux, les troubles, avant de prendre un parti, de celte âme énergique qui ne laissa pas plus percer l’hésitation dans sa conduite que dans ses écrits? M. de Barante le sait pour. s’être entretenu avec l’illustre orateur dans toute la liberté de l’amitié. Si nous ne connaissons pas Royer-Collard tout entier, ce ne sera pas la faute de ses élèves et de ses amis. Il y a quelques années, c’était M. de Rémusat qui, succédant à la place laissée vacante à l’Académie française par ce maître éminent, traçait de lui une vivante peinture. Hier c’était M. Guizot qui parlait de son ancien maître dans ses Mémoires comme il sait parler de tous les hommes qu’il a connus. Demain peut-être (et j’aime à croire 4}u’on peut effacer ce peut-être), ce séra M. Villemain qui fera pour Royer- Collard ce qu’il a Jait avec tant
HOVEK-COLLAKD.
d’éclat pour Chateaubriand. Tenons-nous-en pour aujourd’hui à JM. de Barante, qui peut nous suffire, et dont les jugements sont précieux à recueillir sur le grand philosophe politique de la Restauration. Laissons-nous aller à ce pur courant de pensées justes, suscitées par le long commerce des hommes et de l’histoire, de sages opinions motivées avec une sûreté concise, et en suivant Royer-Collard lui-même, dont le texte nous parle et nous pénètre comme si nous l’entendions, cherchons l’histoire de cette pensée qui se livre enfin dans la continuité comme avec les contrastes de ses développements sua’cssifs. Étudier ce que pensa Royer-Collard, c’est apprendre ce que pensa et voulut 1a France éclairée durant toute une période, une des plus mémorables de son liistoire.
Il ne saurait s’agir de nombreux détails biographiques intimes sur la vie privée de Royér-Collard dans cette élude réservée entièrement à retracer le tableau de sa vie publique. Cependant on n’aurait que trop imparfaitement le secret de ce que celle-ci eut de grave et de digne, et du fonds d’austérité de cet esprit méditatif qui n’a point eu son analogue de nos jours et qui l’aura moins que jamais à l’avenir, à en crpire les signes du temps ^ si l’on ne savait au sein de quelle famille se passèrent ses premières années. L’imagination des anciens entoure de poétiques et Iriantes fictions le berceau des^ grands orateurs. La réalité nous montre l’enfance du plus puis-
ROYER- COLLARD. O'
sant orateur de la Restauration s’écoulant dans un %illage de Champagne, à quelques lieues de Vitry, sous l’influence de l’enseignement chrétien le plus rigide qui fut jamais. Un de ses aïeux, Paul Collard, avait transporté dans ce village de Sompuis les sentiments et les pratiques de Port- Royal. « On eût dit une communauté de la primitive Église. Les plus sévères austérités y étaient observées avec zèle, l’instruction religieuse avait pénétré dans toutes les classes. Chaque famille y vivait sans rechercher le bien-être de l’aisance, et pratiquait la pauvreté évangélique. » — << Jamais, nous dit" encore M. de Raraiite, il ne parlait de sa mère qu’avec un pr(y fond respect, et il rendait une sorte de culte à sa mémoire. n aimait à raconter sa grave et rigide tendresse pour ses enfants. La simplicité de mœurs à laquelle il fut accoutumé dès son enfance lui donna, pour sa vie entière, la répugnance pour le luxe et le sybaritisme. » Enfin « il attribuait la direction de son esprit, son goût exclusif pour les études sérieuses, son habitude de méditer longtemps sur ce qu’il venait de lire, à la manière dont il avait reçu l’instruction classique. » Il passa du collège de 'Chaumont, dont le frère de sa mère était supérieur, au collège de Saint-Omer, chez les Pères de la Doctrine chrétienne. Il eut d’abord un grand goût pour les sciences exactes, et dans la dernière année qu’il passa au collège de Saint-Omer il y enseigna lui-même les mathématiques. Il fut un moment professeur au c^lége de Moulins ; puis il vint à Paris, se plaça ebe^ un parent du même nom que lui, procureur au Parlement, fit ses éludes'de droit et s’instij|jisit à la pratique des affaires. Eu 1787, sous les auspices de Gerbier, le jeune
ROTER-COLLABD.
Royer-Collard plaidait sa première cause devant la Grand’Chambre du Parlement. Il se jdaisait à raconter combien lui avait paru imposant l’aspect de cette magistrature, honorée par tant de témoignages historiques, par les vertus héréditaires des familles parlementaires, et qui semblait la représentation vivante de la loi. On retrouvera dans ses discours l’impression vi^hite encore de ces images de l’ancien régime sous ses traits les plus respectables. Même lorsqu’il le jugera le plus sévèrement et qu’il repoussera avec le plus d’énergie le rétablissement de sea^abus, il n'aura jamais le ton ironique et frondeur à son égard ; il ne cachera pas qu’il en aime beaucoup de choses qui ont disparu et plus d’une institution protectrice de la dignité individuelle et de l’indépendance des caractères.
La Révolution montre Royer-Collard tel qu’il doit être toute sa vie, un ami de la liberté réglée, un ennemi des privilèges injustes, un adversaire de tous les désordres. La liberté civile, l’égalité devant la loi, l’intervention d’une représentation de la nation dans le vote de l’impôt, une sage liberté politique, voilà ses vœux et là^Àègle de ses opinions et de sa conduite politique en 1789. Je regrette de ne pas trouver plus de détails ni chez M. de Barante ni ailleurs sur ses succès dans sa profession d’avocat et sur les raisons, quelles qu’elles ’ soient, qui purent lui assurer assez de notoriété pour être porté d’emblée par la section de l’ile Saint-Louis dans le conseil ^ la Commune de Paris. Il y siégea près de Camille Desmoulins et de Danton, son comjmtriote champenois, qui le traitait, nous dit-on, et je le crois aisément, avec une certaine familiarité de supé-
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ROYEH-r.OLLARD.
rieur. Il la quitta aussitôt après le 10 août, et quand déjà Marat y siégeait et y régnait. — M. Royer-Collard et Marat en présence l’un de l’autre, singulier rapprochement, bizarre jeu de l’histoire! — La popularité dont il jouissait dans son quartier de l’île Saint-Louis, qui avait pris le nom de section de la Fraternité, ne se ressentit point de sa retraite. Il conversait avec les bateliers , les gens de rivière , leur prêchant la modération , et réussissant à la leur inspirer. Le besoin d’influer, qui paraît avoir été chez le futur homme d’État bien plus grand que le besoin de gouverner, s’exerçait dès lors sur ce théâtre populaire comme il devait s’exercer plus tard dans la Chambre des députés et sur les intelligences les plus distinguées de notre temps. Y a-t-il beaucoup de témérité à présumer que cet empire qu’il sut prendre sur des esprits grossiers par l’éloquence et la raison ne lui parut pas moins flatteur et ne lui laissa pas un souvenir moins agréable? On a la curieuse Adresse qu’il lut à la barre de la Convention , au mois de mai 1793, au nom de la section de la Fraternité, Adresse qui avait reçu l’adhésion des sections de la Butte-des-Moulins et de la Bibliothèque, dévouées aux opinions modérées. Il s’agissait, tout en appuyant l’enrôlement volontaire appelé par la Convention pour marcher contre l’insurrection qui venait d’éclater dans les départements de l’Ouest, de faire entendre la protestation de l’opinion publique, qui se prononçait contre Marat, Robespierre et les Montagnards. « Nous ne connaissons dans la Convention que la Convention ellemême, disait Royer-Collard. Nous la défendrons contre ceux qui, sous le masque du patriotisme, veulent tuer
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la liberté... Que le sceptre sanglant de l’anarchie soit brisé, que le règne des lois commence, et qu’une Constitution fondée sur les bases de l’égalité et de la liberté fasse triompher la souveraineté du peuple, » etc. Cette Adresse, concertée sans doute avec le parti girondin, fut couverte d’applaudissements. On voit que le langage qui y est tenu se ressentait des circonstances, malgré sa modération hardie. Si l’orateur eût parlé en son propre nom, il est à croire qu’il eût été moins question de la souveraineté du peuple. Le peuple qu’il invoquait, au surplus, c’était le peuple de l’ordre, le peuple du travail, contre le peuple des septembrisades.
Les détails qui suivent étaient pour la plupart peu connus, et les biographes qui ont précédé M. de Barante semblaient à peu près tous croire et nous laisser croire que Royer-Collard ne datait que de l’époque de la Restauration. Toute une période préparatoire se trouvait ainsi supprimée. Pour moi, ces premières années de Royer-Collard personnage public, ne sont pas celles qui m’intéressent le moins, et j’aime à me figurer l’auteur du discours sur le sacrilège, le chef respecté de l’Opposition de 1830, sous les traits de l’orateur populaire de la section de la Fraternité en 1793.
Bientôt suspect de modération, il lui fallut quitter Paris et se réfugier dans la maison paternelle à Sompuis. Son père venait de mourir ; sa mère était aimée et respectée de tous les habitants de la commune. Elle n’avait pas la crainte d’être trahie par aucun d’eux ; son fils, en habit de paysan , s’en allait chaque matin menant la charrue et lisant un livre jx)sé sur ce nouveau pupitre; - un cheval était constamment sellé dans l’écurie pour
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ROYER-COLLARD
fuir dès qu’on apertevrait quelque gendarme ou quelque homme de la ville. Vaines précautions, si le procureursyndic du district de Vitry, déjà prévenu par la recommandation de Danton, ne s’en était rendu complice! On . lui écrivit de rechercher le citoyen Royer, qui était sans doute réfugié dans les environs de Vitry. Il se rendit chez sa mère. La haute considération qui l’environnait, eette chambre meublée avec une extrême simplicité, sans autre décoration qu’un grand crucifix, tant de dignité et de courage en l’écoutant, le frappèrent et l’émurent.
(f J’étais venu, disait-il, avec le projet de sauver son fils . sans exposer ma tête; à présent je monterais pour elle sur l’échafaud. » •
En 1796, Royer-Collard n’avait pas encore quitté son village natal, et c’est de ce coin obscur qu’il trouvait le moyen de donner un témoignage de vie politique et d’opposition énergique à l’arbitraire. La commune de Sompuis avait été requise par les administrateurs du département de la Marne de conduire à Metz 5,000 pesant d'armes et de munitions, et d’acquitter les frais de la force armée qu’il avait fallu employer pour contraindre à l’obéissance les habitants du canton. Il semble qu’on reconnaisse déjà Royer-Collard tout en- '^tier dans l’acte de protestation qu’il rédigea au nom de sa commune cpntre cet acte administratif. Il s’élevait contre le principe des réquisitions, et cependant armon-^ çait que les habitants de la commune sacrifiaient leurs justes réclamations à l’intérêt général, refusant seulement de payer la somme de 8 livres fixée parle président de l'administration pour leur portion des frais de la force" armée. La modicité de la somme attestait elle-même que
ROYER-COLLAHD.
l’honneur seul des principes était en jeu. L’opposant qui agitait si résolument dans un village ignoré la question qui partageait alors la France, celle de l’arbitraire et de la légalité, ne s’en tint pas à cet acte collectif; il écrivit une lettre sur les réquisitions à M. de Branges, administrateur du département de la Marne. Cette lettre, datée du 8 vendémiaire an V, pourrait s’appeler le premier discours de Royer-Collard. Elle a de ses autres discours le ton impérieux, l’accent pressant, l’impitoyable dialectique, avec quelque chose de plus âpre encore dans la manière dont l’adversaire est traité. C’est le même crescendo de raisonnements, tel qu’il semble que la partie adverse n’a plus un seul mol à dire et reste accablée sous le poids de la honte. — M. Fadministrateur du département de la Marne a agi selon les lois révolutionnaires, ce qui n’est plus permis en 1796; voilà le premier point. Bien plus : les lois révolutionnaires Vabandonnent, car il a renchéri sur leur arbitraire ; voilà le second point. Mais ce n’est pas assez encore que les lois révolutionnaires abandonnent l’administrateur du département de la Marne, elles le confondent; voilà le troisième point. Pauvre M. de Branges ! où se cacherat-il, n’ayant plus même l’abri des lois révolutionnaires? Une pareille argumentation ne laisse pas respirer un moment le malheureux qui en est l’objet. Il n’a pas même le temps de crier grâce.
Au mois d’avril 1797, l’auteur de la lettre sur les réquisitions, qui avait exprimé d’une manière si vive et si origiiude le sentiment universel, était élu député au Conseil des Cinq-Cents par l’assemblée électorale du département de la Marne ; c’était un bail électoral qui
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commençait et qui devait durer quarante ans. Arrivé à Paris, M. Royer-Collard se lia avec Quatremère de tjuiiicy, avec Camille Jordan, son ami le plus tendre, et aussi, quoique à un degré moindre, avec M. Corbière, dont la voie politique devait être si dilTérente de la sienne. Son royalisme, qui n’était pas d’ailleurs encore bien prononcé, ne devait, jamais faire de Royer- Collard un conspirateur. C’est un des mérites de la nouvelle biographie d’indiquer avec exactitude à quelles conditions libérales et nationales il mettait le succès de sa cause. Royer-Collard ne fit qu’un seul discours au Conseil des Cinq-Cents; ce fut pour soutenir l’éloquent et noble rapport de Camille Jordan en faveur de la liberté des cultes. Cet ancien vœu des philosophes et des libres penseurs était en ce moment l’objet des pétitions les plus pressantes de la part des catho- - liques fatigués et indignés de voir persécuter le clergé et de ne pouvoir pratiquer leur culte en sécurité. Ce discours de début dans les grandes assemblées politiques a déjà presque toutes les qualités hautes et larges de l’éloquence propre à Royer-Collard, et l’on y voit pour la première fois se développer cette faculté puissante de généralisation qui lui confère tant d’autorité. Prononcer le rappel des prêtres bannis, et ne pas exiger d’eux une promesse spéciale de soumission au gouvernement républicain avant de leur permettre l’exercice public de leurs fonctions, telles étaient les conclusions de ce discours. Pour un politique chrétien, pour un philosophe connaissant les besoins de la nature humaine, elles devenaient le prétexte nécessaire d’une revendication éclatante de la nécessité d’un culte et de l’éloge du
ROYER-OOLl^KU.
christianisme, particulièrement du catholicisme, cette religion des siècles et des masses. Mais c’est surtout la justice et la politique de générosité, depuis si longteihps mise en oubli, qu’il invoquait. 11 était temps, selon lui, d’y recourir comme à uu refuge, de s’y jeter à bras ouverts. A quoi bon d’odieuses mesures préventives quand la surveillance suffit? C’est par la liberté et par la douceur qu’on s’attachera le clergé , aliéné par tant de' persécutions. Pour expliquer cette défiance des moyens généreux, qui seraient souvent le meilleur appui et la plus grande habileté de la politique, il citait cette belle pensée d’Adam Smith : « Quoique l’art de ménager et de persuader les esprits soit, de tous les ressorts, le plus aisé et le plus sûr que puisse employer le gouvernement, comme l’usage de la force en est le plus dangereux et le plus mauvais, telle est néanmoins rinsolence naturelle de l’homme^ qu’il dédaigne presque toujours d’user d’un bon instrument, à moins qu’il ne puisse ou n’ose en employer un mauvais. » ^
Le coup d’État du 1 8 fructidor ne plaça pas Royer- Collard, comme son ami Camille Jordan, sur la liste des déportés qu’on envoyait à Cayenne; on se borna à annuler son élection et à l’exclure des Cinq-Cents. Ce retour du Directoire à la politique révolutionnaire ébiit bien fait pour ôter aux modérés toute , foi dans l’avenir de la république. Ce n’est, à vrai dire, qo’à dater d,e cette époque que Royer-Collard se convainquit pleinement qu’il n’y avait de libeiié et d’ordre durables qu’avec la monarchie, qu’il ne séparait pas de l’idée d’hérédité ^et de la dynastie, en possession depuis des siècles de régner sur la Fraqce. « Bien des gens, disait-il,,. pnt été
ROÏER-COLLABD.
proscrits 'pour des opinions qu’ils u’avaient pas et que la persécution leur a données. » Excellent avis aux persécuteurs et même à ceux qui s’en tiennent à exercer des vexations à l’égard des gens suspects d’un peu d’indépendance !
1^ présence de Royer-Collard dans le conseil secret du roi Louis XYIIl avait besoin d’être expliquée. Le mot de conseil secret sonne mal à nos oreilles. Quelque habitués que nous soyons aux révolutions, l’idée d’in- ■trigue et de complot nous répugne de la part d’un homme politique dont l’existence est empreinte à un tel point de gravité et de moralité. Les détails et les documents les plus précis éloignent entièrement toute idée de ce genre de la participation que M. Royer-Collard prit au conseil secret du roi Louis XVIII de 1797 à 1803. -La révolution en 1797 n’était point finie. Les partis se classaient, s’organisaient. Quant aux royalistes, deux nuances allaient se distinguer parmi eux. Les uns, ceux que l’on appelait les tièdes et peut-être les traîtres, et que nous appelons les judicieux et les sensés , n’accepteraient le retour de la monarchie qu’à la condition d’adopter les principes et les conquêtes de la Révolution *, lesÆutres voudraient la royauté pour elle-même et à titre surtout de réaction et de vengeance contre 1789. Ceux-ci se rattachaient plus étroitement au comte d’ Artois", et leurs informations pleines d’erreurs sur l’état de l’opinion avaient plus d’une fois trompé Louis XVIU lui-même. C’était à la portion la plus libérale du parti ' royaliste à faire savoir la vérité à ce prince et le prix que mettait la France au rétablissement de la royauté.
Telle fut la condition expresse à laquelle Royer-
ROYER-COLLAKD.
Collard se détermina à entrer, par l’intermédiaire de M. Dandré, royaliste constitutionnel, dans la commission royaliste en correspondance avec M. le comte de Provence. Cette commission n'avait guère été jusque-là qu’une intrigue et une source de renseignements inexacts et compromettants dont le prince exilé s’était plaint luimême plus d’une fois. Étranger aux communications que Sieyès et Barras eurent avec Louis XVIII, Royer- Collard se refusa de même constamment à avoir le moindre rapport avec les agents de Monsieur, qui, sans être assurés de l’existence du comité, et sans soupçonner le nom de ceux qui le composaient, auraient voulu agir de, concert avec hii. On connaît la lettre écrite par le comte de Provence an Premier Consul, quelque temps après le 1 8 brumaire, pour tenter de faire de lui le Monk de la dynastie déchue. Lorsque cette lettre , monument de crédulité et d’illusion, eut reçu, après Marengo, une réponse facile à prévoir, Louis XVIII s’était déterminé à confier à son frère, le comte d’Artois, la direction de tout ce qui pouvait être tenté à Paris. Il fit savoir à son comité secret qu’il jugeait à propos de réunir dans une action commune tous les agents royalistes. Le comité répondit par une Note du 23 juin 1800 en donnant sa démission. Cette pièce, écrite par Royer-Collard, témoigne d’un profond sentiment de dignité et de patriotisme, et explique déjà chez lui le royaliste de 1815 et l’opposant des années suivantes. « Le comité a été établi dans une parfaite indépendance des puissances étrangères et des variations qui peuvent subvenir dans leur politique et dans leurs vues.... Dans le but de son institution ainsi que dans les principes des hommes qui le
KOVER-COLLAUD.
composent, il n’est point, il ne peut devenir un foyer de conspirations et d’insurrections ; il n’entretient point de relations avec les cabinets étrangers.... En adressant à Monsieur l’hommage de leur profond respect et l’expression de leurs regrets, les membres du conseil regardent comme un dernier devoir de lui déclarer que si , malgré tant de funestes expériences, on persiste à former des rassemblements d’agents inconnus les uns aux autres, et sans autre lien commun que l’influencé d’une direction éloignée , ces prétendus agents seront infailliblement ce qu’ils ont été jusqu’à ce jour, des intrigante en discorde, étrangers à la grande scène des affaires j sans considération personnelle et sans capacité , dont la correspondance mensongère ne servira qu’à entretenir des illusions profitables pour eux , mais bien nuisibles aux intérêts du roi. Comme c’est la force des événements et des choses qui a produite! conduit la Révolution, c’est la même force qui peut seule l’arrêter ou la détruire. Tous les plans qui ne s’appuient pas sur cette force, qui n’ont pas pour unique objet de l’employer lorsqu’elle existera, ne sont que des intrigues impuissantes qui ne tardent pas à devenir la pâture de la police et le scandale de l’opinion; Les vrais royalistes ne peuvent y prendre aucune part. » . -
La nature des idées monarchiques de Royer-Collard achève de se marquer dans la lettre qu’il écrit en 1 803, au nom du comité, pour féliciter le roi d’avoir à son tour refusé de renoncer à ses espérances en acceptant du Premier Consul une position qu’on lui présentait comme grande et honorable. « On propose à Votre Majesté, y est-il dit, d’assurer à la France, autant qu’il est en elle,
ROYER^OLLARD.
à la place du gouvernement monarchique héréditaire tempéré par des lois fondamentales, le gouvernement militaire électif sans limites et sans barrières. Avoir ré^ duit la question à ces termes, c’est l’avoir résolue. U s’agit en effet de prononcer entre le plus parfait et le pire' des gouvernements ; entre celui qui a fait la gloire de la France et celui qui a été la honte et le fléau de Rome; entre celui qui a donné à l’une soixante-dix monarques en treize siècles, et celui qui a donné à l’autre le même nombre de despotes en un siècle et demi ; entre celui qui confond les intérêts de l’État et de son chef et celui qui les sépare ; entre celui qui éteint les ambitions criminelles et celui qui les allume dans le cœur des pkis indignes; entre celui pour qui la guerre est presque toujours une calamité et celui pour qui elle est presque toujours une nécessité. » Le Premier Consul eut-il connaissance de cette lettre? sut-il même l’existence du comité secret qui s’était continuée sans caractère officiel? Si sa police ne la lui laissa pas ignorer, il paraît s’en être peu ému. L’existence d’un comité qui disait la vérité aux princes exilés'sur la France ne pouvait lui déplaire beaucoup ; et quant aux idées de Royer-Collard relatives à la préférence que mérite la monarchie héréditaire sur le pouvoir électif, il y paraissait lui-même fort converti, car il faisait l’Empire.
Il '
L’Empire trouva Mi Royer-Collard étranger plutôt qu’hostile. S’il le blessait dans ses instincts de liberté ,
royer-k:ollahd.
il le satisfaisait , comme toute la France , dans scs instincts d’ordre à rintérieur après les excès révolutionnaires. Ce n’était point, comme madame de Staël et M. de Chateaubriand, une de ces natures auxquelles il faut à tout prix l’action et le bruit. Une fois engagé dans l’action , il ne s’y ménageait pas , mais il pouvait s’en passer et trouver dans l’activité intérieure de la pensée une compensation et un dédommagement (pii lui laissaient peu de regrets pour les agitations de la vie publicfue; c’était, en un mot, un philosophe dans toute la sincérité du terme, cherchant dans l’exercice désintéressé de l’intelligence une occupation et non une distraction. Quel autre parti d’ailleurs était à prendre sous l’Empire? La réforme de la société et des institutions politiques était éliminée de la scène ; la réforme de l’entendement et de la philosophie restait seule à l’ordre du jour. La métaphysique avait son despote accepté de tous dans Condillac depuis près d’un demi-siècle. On ne risquait, à attaquer ce dominateur, ni exil ni censure. Loin de là, restaurer le spiritualisme contre les atteintes portées par l’idéologie du dix-huitième siècle aux principes d’ordre moral était une pensée (pii agréait à l’Empereur. Il voyait avec raison dans le spiritualisme un auxiliaire du dogme de l’autorité, mais il en pressentait , et en redoutait peu l’influence libérale. M. de Bonald et ses amis contribuaient assurément à entretenir cette illusion qui n’apercevait dans les doctrines opposées à la philosophie du dix-huitième siècle que le côté favorable à l’obéissance.
Ce fut donc sans objection que l’Empereur consentit, sur la demande de M. de Fontanes, à appeler Royer-
ROYER-COLLARD
Collard, malgré ses opinions royalistes bien connues, à la chaire d’histoire de la philosophie à la Faculté des lettres, en 1811, quand elle devint vacante par la retraite de M. de Pastoret.
Comment ce nouveau devoir trouvait-il préparé l’éminent esprit qui en acceptait l’accomplissement? Quel emploi de ses longs loisirs avait-il fait pendant toute la durée de l’Empire? Sa vie était grave et studieuse. Il lisait et relisait les chefs-d’œuvre de la littérature, et surtout de la littérature française. On ne trouve d’ailleurs de Royer-Collard aucun écrit daté de celte époque, si ce n’est un long article littéraire inséré dans le Journal des Débats de 1806, sur un homme qui fut presque une célébrité, M. de Guibert, auteur d’Éloges de Catinat, de L’Hospital , de Thomas et de mademoiselle de Lespinasse. Ledix-huilième siècle y est attaqué sans mesure. Royer- Collard traite les grands hommes de ce siècle de ce même ton léger dont ceux-ci traitaient leurs adversaires. Un accent mordant, un tour satirique, des mots heureux et piquants, quelque chose enfin de plus spirituel dans le sens ordinaire et de plus agréable que ne l’admet sa manière habituelle, font présumer qü’il eût pu réussir aussi dans ce genre de polémiqu^ plus légère. Celte haine de la philosophie du dix-huitième siècle tenait évidemment chez Royer-Collard à son esprit religieux et monarchique. Mais ses études, ou du moins ses lectures philosophiques, l’avaient conflrmé dans cette antipathie d’instinct. Il avait lu Descartes et Leibnitz. Il y avait puisé la conviction que la métaphysique de Condillac, qui explique Tâme tout entière par les transformations de la sénsation, n’était qu’une fausse hypothèse sous
KOïER-COLLARD.
couleur d’observation et d’expérience. Ainsi qu’on l’a rappelé d’ailleurs trop souvent pour que je croie y devoir revenir, tout semblait tendre alors à la renaissance du spiritualisme en philosophie. L’opposition politique elle-même avait cessé d’être tout entière du côté des survivants de la philosophie du dix-huitième siècle. Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, madame de StaëL Benjamin Constant lui-même échappant, parle travail de sa pensée et le résultat de ses propres études, au pur voltairianisme qui l’avait guidé dans ses premières recherches sur le génie des religions, enfin un souffle fécond venu d’Allemagne et d’Écosse, imprimaient aux esprits une direction opposée à celle que suivait avec une fidélité routinière la postérité philosophique d’Helvétius et de Saint-Lambert. Royer-Collard n’avait qu’à obéir à sa nature pour se trouver placé en plein dans ce courant, et du moment où un esprit comme le sien se décidait à s’y jeter, ce ne pouvait être que pour lui donner un mouvement à la fois plus puissant et plus régulier. Après ce qu’il y a d’un peu vague dans les doctrines philosophiques des poètes du spiritualisme, c’est en effet ce rôle de législateur qu’il devait jouer à l’égard de la nouvelle philosophie.
Le livre de Thonîa#Reid, intitulé Recherches sur l’entendement humain^ qü’il rencontra sur les quais, et qu’il emporta à la campagne pour le méditer à loisir, les autres ouvrages du même philosophe écossais, qu’il lut successivement, lui donnèrent ce solide fonds d’idées dont a besoin tout professeur, et l’espèce de philosophie qui convenait le mieux et à lui-même et à son moment; cette philosophie se réduit en effet presque à un plus
Digilizorf
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ROtER-COIXARD.
grand degré de précision mis dans le sens commun et dans les croyances morales de l’humanité. Dévoué à* celte méthode de l’expérience, à laquelle il prétend rat- ' tacher certains principes innés en métaphysique et en morale, auxquels la sensation sert d’occasion sans suffire à les expliquer, Royer-Collard professait cette idée que la science humaine a atteint son phis haut degré quand elle a réussi à « dériver l’ignorance de sa source la plus élevée; » entendant par là que les premiers principès ' sont inexplicables et coupant court à toutes les audace de la méUi physique. Puisqu’il s’agissait non plus*^ poésie et d’éloquence , mais de démonstrations , c’était seulement sous cette forme modeste que le spiritualisme avait chance de reprendre de l’empire sur des intelligences exactes, élevées dans le mépris des témérités spéculatives et dans le respect de l’analyse. • ■
M. Royèr-Collard s’enferma pendant deux ans et demi dans la question métaphysique de la perception des objets extérieurs, et il s’appliqua à convaincre les philosophes de l’école de la sensation de n’avoir fait sortir de leur théorie que le scepticisme absolu sur la réalité du monde entier, et dès lors sur toute vérité, quelle qu’en ^ soit la nature. Toute cette philosophie de Royer-Collard est connue dès longtemps, et on ii’a plus rien à apprendre au public à ce sujet. Qu’il nous suffise .de rappeler que peu d’enseignements furent à la fois plus aus- ' tères et plus efficaces. Nulle déclamation sentimentale *• dans la revendication des droits de l’esprit sur la certitude ^ et de l’âme sur la règle morale. Partout la plus pure et la plus sévère abstraction. C’est une langue exacte comme celle de l’algèbre, de téinps en temps sillonnée
ROYER-COLLARD
pur les éclairs de l’orateur. Quand il a réfuté scientifiquement une doctrine, quand il l’a convaincue pied à pied d’être fausse, il la foudroie en quelques phrases dé l’cfiet le plus grandiose. Quo son explication de la perception du monde extérieur saisi et pour ainsi dire rétabli sur sa base par le procédé de l’induction, d’une inductiop toute spéciale qu’il décrit avec une rare habileté de langage et qui n’a rien de commun avec l’induction baconienne, prête à son tour cà de sérieuses objections et risque d’être elle-même une de ces hypothèses qu’il a si sévèrement critiquées et décriées, cela pourrait bien être; mais cette querelle d’école, dont je ne niéconnais pas la portée en métaphysique, est sans importance quant à l’influence exercée par l’enseignement de Royer-Collard. 11 avait établi l’origine des idées en dehors de la pure sensation. Il avait accompli dans l’école une révolution dans le sens du spiritualisme, autant du moins que* ce mot de révolution, qui réveille une idée de bruit et d’éclat, peut exprimer une action exercée sur un petit nombre d’adeptes à l’ombre de la Sorbonne. Sait-on en effet combien comptait d’auditeurs ce cours, qui est un chef d’œuvre de dialectique pressante, où brille ati plus haut degré le talent, il faut dire ici le génie de l’expression, où s’unit à line vigueur habituelle une grandeur frappante quand la pensée rencontre l’infini? Il eu conqdait environ vingt ou trente. La nature et la perfection même des leçons de Royer-Collard expliquent ce peu de popularité. Les démonstrations auxquelles il se livrait, l’examen approfondi de l’unique question qu’il envisageait sous toutes ses faces avec une patience infatigable et d’inépuisables ressources, n’étaient pas beaucoup plus
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faites pour attirer la foule qu’un cours de hautes mathématiques. Tout d’ailleurs, dans ces leçons méditées à loisir, écrites avec un art profond, sentait trop l’huile, si Ton peut user de ce terme, pour un auditoire qui veut être remué et amusé. Royer-Collard était attachant au plus haut degré pour les esprits très-méditatifs; il n’était pas divertissant. 11 n’avait rien de la facilité, d’ailleurs si aimable et si attrayante, de Laromiguière, dont la chaire continuait tout auprès de lui à attirer la foule. On sortait des leçons de ce dernier séduit et persuadé , dùt-on oublier la leçon à la porte. Au sortir des leçons de Royer- Collard, on emportait le trait profondément enfoncé , et il fallait revenir se placer sous la domination de cette parole convaincante et impérieuse qui changeait son auditeur en disciple. Mais c’était le petit nombre; la masse n’y avait rien compris et sentait qu’il n’y avait là pour son attention, facile à distraire, ni instruction à recueillir en passant , ni plaisir à attendre en se laissant aller à une audition toute passive. Elle attendait son orateur dans un autre philosophe dont les grandes qualités s’adressaient à la fois à l’élite des esprits et au public .* M. Cousin n’était pas loin; C’est lui qui, à vrai dire, dans la lutte contre l’école du dix-huitième siècle, emporta la place. Royer-Collard fit le plan du siège et se borna à ouvrir le feu. ^
Revenons au publiciste et à l’homme politique. Aussi bien son jour approche, ou, pour mieux dire, il est déjà venu. Nous sommes en 1814. Je cherche le trait principal de son rôle à cette époque, et je le trouve dans ' ce mot : la modération. Des hommes au fond de peu de foi parlèiti alors et agissent comme des fanatiques.
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Des hommes portés à la bienveillance et à la douceur deviennent impitoyables sous l’empire des circonstances et par l’émulation de l’exemple. Royer- Collard avait une impétuosité de caractère et une vivacité d’imagination que peu d’hommes de parti surpassèrent. Celte imaginalion 1e portait volontiers à outrer les choses , à exagérer les intentions, à assombrir les couleurs d’une situation politique. Pourtant on le trouve exempt de tout fanatisme, de celui du lendemain comme de celui de la veille. Sa main ne trempe dans aucune réaction. Son esprit garde toute sa justesse, son âme toute son équité. Modéré, il se fait modérateur autant que cela est ' })ossible. 11 est digne de remarque qu’il n’entra pour rien dans les combinaisons d’où résultèrent un gouvernement provisoire et l’abdication de Napoléon. Une fois la royauté rétablie, il n’avait pas à s’y rallier. Il avait cru, dès 1797, voir dans son retour le dénoùment de la révolution, et les désastres de l’Empire avaient confirmé et ranimé en lui cette première opinion. Il n’avait pas cessé de rester en rapport avec l’abbé de Montesquieu. C’est par celui-ci, devenu ministre de l’intérieur, qu’il fut nommé directeur de la librairie et conseiller d’État. Si l’on veut bien comprendre le rôle de Royer-Collard à cette époque , il faut se rendre compte de l’état intérieur du parti royaliste. M. de Blacas et ses amis les émigrés en formaient l’extrême droite, comme on eût dit plus tard. M . de Montcsqtiiou était au centre. Royer-Collard et M. Guizot, qui avait été choisi comme secrétaire général du ministre de l’intérieur, occupaient pour ainsi dire le centre gauche : '■ c’était le nouveau régime cherchant à s’entendre avec l’ancien, auquel appartenait l’abbé de Montesquieu lui-
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même , tout libéral qu’il était relatiTement à la masse des royalistes. M. de Monlesqiiiou fut, avec M. Beugnot et M. Ferrand , le principal des membres chargés de préparer une Constitution conforme à la Déclaration de Saint-Ouen et aux bases proposées par le Sénat. Il partait volontiers, qtiant à lui, de l’idée de la Charte octroyée et acceptait le principe de la souveraineté royale telle qu’on l’entendait en 1788. C’est dire que M. Royer- Collard et ses amis furent peu consultés en ce qui con-*^ cernait la Constitution. Pour mieux marquer la diffé-^ rence qui se cachait sous une certaine communauté de but et d’opinions, je ne puis mieux faire que transcrire ici une anecdote qui peint en outre la brusquerie pi- ' quante des reparties de l’illustre homme d'État. L’abbé de Montesquieu crut un moment que donner des lettres d’anoblissement aux hommes du tiers état qui dans les assemblées avaient manifesté ou du moins conservé les opinions royalistes , serait un honorable témoignage ' de la bienveillance du roi. Il pensa d’abord à mettre M. Royer-Collard sur cette liste. C^lui-ci en eut connaissance et 96 eontenta de dire de cet accent qu’on hii a connu : « J’ai assez de dévouement pour oublier celte • impertinence. » Cela n’empêcha point l’abbé de Montestjuiou, instruit de cette réponse, de lui demander uir peu en plaisanbmt : « Voulez-vous que le roi vous fasse comte? — Comte vous-même, répondit sur le même ton Royer-Collard. — Ce n’est qu’un bon, mot. » Eiit-il été possible il y avait seulement trente ans de la part d’un « « sujet? » Cette fierté bourgeoise, ce sentiment de la valeur personn^e chez un homme qui avait un sincère respefctpour lès haiitcs positions aristocratiques n’indi-
ROTER-COLLARD
quaientp-ils pas une rétolution dans les idées , dans les sentiments ?
C’est que l’idée de l’hérédité royale était pour Royer- Collard un dogme de raison, rien de moins, mais rien ' de plus. Tandis que M. de Chateaubriand, soufflant sur la cendre éteinte des souvenirs historiques , cherchait à entourer la monarchie restaurée de toute la poésie du temps de Clovis et de saint Louis, Técole qu’on . a' nommée depuis doctrinaire s’inspirait du principe de l’utilité sociale constituant le droit héréditaire au sein d’une race royale , gardienne et protectrice de tous les droits et de tous les intérêts.
La coterie de M. de Blacas contribua , par sa sourde opposition, à resserrer le lien qui unit durant cette première période de la Restauration l’abbé de Montesquieu et Royer-Collard. La présentation d’un projet de loi sur la presse , que réclamait vivement l’opinion , lasse du silence de l’Empire, consolida cette alliance. Combien de discussions depuis 1813 n’avons-nous pas entendues; . roulant sur la définition des mots prévenir et réprimer / C’est qu’en effet tout est là. Le régime préventif est l’enfance de la liberté ; le régime répressif en est la virilité. Nos Constitutions, toujours plus libérales que nos lois, semblent l’avoir généralement reconnu. La Charte de 181.3 accordait la faculté à tout citoyen d’exprimer ses opinions par la voie dOila presse, en se conformant . aux lois qui doivent réprimer les abus de cette liberté. Par là semblait exclue toute mesure préventive qui précéderait la publication. Pourtant les auteurs du projet de loi sur la presse ne l’entendaient pas ainsi en général. Les principaux d’entre eux furent M. Royer-Collard et ’
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M. Guizot. Mais tandis que M. Guizot défendait le projet dans line brochure où il considérait la loi comitie provisoire et motivée par les circonstances, lè ministre et M. Royer-Collard ne consentaient pas à lui donner ce caractère d’exception temporaire. Devant la Chambre , l’abbé de Montesquieu essaya de montrer comment la censure préalable des journaux et des pamphlets ne nuisait en rien à la manifestation des opinions sages et sincères et ne pouvait arrêter la diffusion des connaissances utiles. Moyennant quelques amendements consentis par le ministre, qui déclara que la censure et l’autorisation préalables imposées aux journalistes cesseraient après la session de 1816, la loi fut adoptée par cent trente suffrages contre quatre-vingts. Plus tard, Royer-Collard devait se montrer un peu moins coulant ' sur les principes. Lorsqu’il crut les mesures préventives nécessaires et des rigueurs exceptionnelles indispensables, il s’attacha constamment à faire ressortir ce carac- , tère d’exception temporaire . Il mit la plus grande énergie à combattre ceux qui, ôtant à l’arbitraire son vrai nom, s’appliquaient , suivant son expression pittoresque , à le revêtir « d’une parure légale. »
Ce n’était pas , au reste , le seul principe sur lequel il n’était point arrivé alors à dégager sa définitive opinion. tJn autre point plus considérable encore dans le jeu du gouvernement constitutionnel le trouvera en t8l.^ et en 181 6, et même un peu plus tard, très-différent de ce qu’il devait rester durant le cours de sa longue vie parlementaire. Ce point , c’était le rôle de la Chambre , ‘ au sein du gouvernement représentatif. Dans un gou- ^ vernement constitutionnel composé d’un roi et de deux
nOYEK-COLLARD.
Chambres , à qui appartient le dernier mot s’il y a con- ,flit? C’est une question à laquelle il est impossible d’échapper. Elle contient en elle le développement des destinées politiques d’une nation; elle porte dans, ses flancs la paix ou la guerre. La théorie parlementaire désintéresse en quelque sorte le roi , qu’elle place dans une sphère élevée, au-dessus de tous les partis, comme un suprême modérateur, et elle lui substitue un ministère amovible , que le roi reçoit de la majorité. Le droit de dissoudre la Chambre élective donne au roi la faculté de se refuser au jugement que celle-ci porte sur le ministère responsable , et remet à la nation , représentée par le corps électoral , la puissance de juger en dernier ressort entre le ministère et la Chambre. Le droit de dissolution est un véritable appel au peuple entre les mains du monarque. Mécanisme savant et délicat, trop délicat et trop savant, disent aujourd’hui beaucoup de personnes. Je ne prétends pas en nier les difficultés. Je demande seulement si en dehors de ce mécanisme, dont nos voisins ont éprouvé la vertu , il est possible d’échapper, soit au pouvoir absolu d’un seul, soit à la toute-puissante tyrannie d’une assemblée qui pourrait se perpétuer dans son omnipotence oppressive. Royer- ' Collard, en 1814 et dans les premières années de sa carrière parlementaire , paraissait encore loin de ces idées. Il voyait dans le roi plus qu’un suprême modérateur. Il regardait la Chambre des députés comme un pur conseil. Le véritable souverain, à ses yeux, était le monarque. A lui appartenait le dernier mot, comme la suprême initiative. Sous l’influence de quelles circonstances cette opinion fut-elle adoptée pendant un temps
HOYER-COtLàRD.'
par Royer-Collard, et comment, en la soutenant avec éclat , put-il croire mieux servir la liberté tpi’en s’attachant à la pure théorie parlementaire? Je le marquerai' tout à l’heure. Ce qu’il fallait noter ici, c’est le développement successif de ses doctrines. Elles ne furent pas, on le voit bien , conçues tout d’une pièce. Elles ne sortirent pas de son esprit comme un système de philosophie. Il n’y a que sur la partie morale de la politique qu’il ne changea point. De là le caractère philosophique de ses écrits et de ses discours. Sur la politupie elle-même, il varia plus qu’on n’eût pu l’attendre d’un esprit si réfléchi, si cet esprit n’eût été impressionnable au plus haut degré. La nature et la portée de ses contradictions appartiennent à l’histoire de notre temps,- et s’expliquent, disons-le, par l’attitude prise alors par les partis. Il avait confiance dans la sagesse du roi Louis XVIII; il se défiait des tendances d’une C/hambre ultra-royaliste, jalouse de ses prérogatives qu’elle voulait faire servir contre les conquêtes de l’esprit moderne et de la révolution ; là est le secret de ses déclarations en faveur de la prérogative royale, et des critiques qu’il adresse alors, ' avec une vivacité qui méritait d’être relevée récemment par les amis du pouvoir consultatif ,conivc le gouvernement parlementaire tel que l’Angleterre l’a toujours
entendu. '
Quand une nation s’est lassée à la poursuite d'un grand but qu’elle n’a pas atteint, elle cesse de comprendre l’enthousiasme dont ce 'but a pu l’enflammer
ROYER-COLLARD
autrefois. -Les luttes qui lui parurent les plus nécessaires, les plus fondées en justice et en raison, ne lui semblent plus que des mouvements sans profondeur et des fantaisies d’opinion. La recherche de l’idéal politique, la conciliation de l’ordre et de la liberté, est traitée comme une chimère dont quelques rêveurs attardés peuvent continuer à se préoccuper, mais dont les sages se montrent revenus et tout à fait guéris. Que nous en fussions hier à ce degré de découragement, qui en doute? En est-il encore de même aujourd'hui? On aimerait à croire que non. Le mot de liberté politique a reparu. Les hommes les plus intelligents du gouvernement actnel ont cru s’honorer en le prononçant. Le mémorable décret du 24 novembre a été une leçon de politique donnée de haut ntix ultra du nouveau régime, qui déclaraient tonte participation des Chambres et 1a discussion publique des affaires d’État un luxe de liberté hors de mise désormais, un danger pour le gouvernement et pour le pays. S’il n’y avait pas eu quelques vérités dans ce qu’on appelait les illusions d’autrefois, croit-on par hasard qu’il en eût été ainsi? Si le gouvernement constitutionnel, pratiqué chez nous pendant trente-trois ans avec une franchise et un éclat auxquels l’histoire rendra pleine justice, n’avait pas laissé une forte empreinte sur notre pays, pense-t-on que le pouvoir, usant de son initiative, eût recouru de lui-même à quelques-unes des pratiques les plus vitales d’une forme de gouvernement que l’on jugeait tombée sans retour? Jugement qui dénote assez peu de clairvoyance, pour le dire en passant; car au moment où on la proclamait morte, elle gagnait chaque jour du terrain en Europe, elle envahissait la
HOYKH-COLLAHn.
Prusse et l’Autriche elle-même, comme elle avait envahi la Belgique, rEsfiagne et le Piémont. Les idées de contrôle et de publicité, et par conséquent>jusqu’à un certain point de contre-poids, n’étaient donc point si vaines ! La France n’avait donc pas tellement tort quand elle en poursuivait le triomphe ! Elle n’était donc pas si dépourvue de sens politique quand, à l’époque de la Restauration, elle accueillait l’aurore du gouvernement représentatif avec une vivacité d’espérance pleine d’enthousiasme, et qu’elle mettait toute son énergie à défendre sa nouvelle conquête ! Les critiques sur la manière dont ce gouvernement fut organisé dans quelquesunes de ses parties ne sauraient infirmer ce point fondamental. Que tout ne fût pas aussi heureusement combiné qu’il eût été désirable dans cet équilibre des pouvoirs tant cherché, que le rôle du pouvoir exécutif fût trop effacé, que l’une des deux Chambres notamment, celle qui représentait plus particulièrement ce qui reste chez nous d’aristocratie , fût constituée fort imparfaitement , que la base électorale sur laquelle reposait l’édifice constitutionnel fût trop insuffisante , c’étaient là des défauts graves sans doute, qu’il n’eût dépendu que de la sagesse et de la volonté du pays plus encore que du gouvernement de ne pas rendre mortels, et que le temps eût réformés successivement. Mais faire consister l’existence des gouvernements libres dans ces imperfections est un sophisme qui ne saurait plus faire illusion aux esprits redevenus de sang-froid.
La question restera toujours celle-ci^i l^ -y a-t-il d’autre alternative pour une nation qu’entre ç^trois excès dont l’histoire a démontré mille, fois lesiéiiormes inconvé-
ROYEK-COLLARD.
nients: le gouvernement absolu d’un seul, l’omnipotence tyrannique d’une assemblée, ou la licence et le despotisme de la foule? Louis XIV ou Napoléon I", la Convention, le règne de la Commune de Paris, est-ce là 'l’idéal politique d’un peuple arrivé à maturité? Si vous reconnaissez que non, comment ne pas pousser l’aveu plus loin, comment nier encore que la plus sage entreprise que puisse faire un peuple soit de cbercber des garanties contre ces excès, qui d'ailleurs s’engendrent l’un l’autre, dans des constitutions bien combinées? C’est à CCS constitutions de tenir compte à la fois de l’expérience et de la raison abstraite, et de se montrer assez souples pour se prêter à des modifications opportunes et pour laisser prendre aux divers pouvoirs dont se compose le gouvernement total du pays une part d’influence, tantôt plus forte, tantôt plus faible, selon les circonstances et les nécessités. En Angleterre, où le dernier mot appartient à la majorité de la Chambre des Communes, comme dans tout gouvernement constitutionnel, ce caractère souple s’est montré à la fois dans l’admission successive des réformes utiles et dans l’inégale importance du rôle qui a appartenu en fait aux divers pouvoirs. La Chambre des Lords et même le pouvoir royal y ont eu tantôt moins, tantôt plus, d’ascendant, sans qu’il en résultât de violation essentielle de la Constitution, sans qu’il en sortît de conflit mertél à l’ordre ou à la liberté. Nier que le but des constitutions soit de cheeiÉÉ^l^s. garanties, s’en remettre à un- poü-* voir unique, homme ou multitude, c’est nier l’art politiqueèj^plenir à l’état de barbarie. On conçoit difficilement qu’ün pays tout entier, si éprouvé qu’il lui
ROYER-COLLARD
ait plu d’être par les révolutions, en arrive là. La France n’avait pas découvert ce secret sous la Restauration. Elle ne savait pas que ces belles discussions sur l’oi^anisation du pouvoir fussent des subtilités vaines, méprisables, dangereuses. Aujourd’hui même, il y a des esprits qui, touchés du souffle de celte noble époque , persistent à penser que, sous la partie accidentelle et périssable des doctrines émises alors , il survit un certain nombre de vérités durables destinées à reprendre autorité dans tout gouvernement voulant être autre chose qu’une dictature. Ces esprits, en si petit nombre qu’ils soient, trouveront plaisir et profit à lire et à méditer des discours tels que ceux de Royer-Collard, admirable école de philosor phie politique que les nouveaux écoliers de Machiavel ne remplaceront pas et ne réfuteront pas , quoi qu’ils disent.
Le seconde Restauration vit se développer ce haut enseignement. La tribune y devint une chaire. Elle n’y contracta, chose remarquable, aucune froideur didac> tique. L’enseignement politique s’y passionnait des émotions des partis. Peu d’hommes d’ailleurs au même degré que Royer-Collard allièrent la hauteur des idées poussée jusqu’à la métaphysique la plus élevée et parfois la plus subtile, à la fierté des sentiments et à la chaleur de l’âme. Tout ce qu’il disait, il le disait avec force et de 'manière à le rendre pour ainsi dire contagieux. -■
Royer-Collard avait vu avec on vif chagrin les fautes qui conduisirent la première Restauration à sa ruine. Après le 20 mars, il cessa d’exercer aucune fonction politique, mais il conserva le UUe et la position de doyen
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de la facilité des Lettres, et prêta le serment exigé de tout fonctionnaire ou employé. Bientôt il devint visible, même aux moins prévoyants, que cette résurrection de 1 Empire improvisée par un coup de main militaire ne pourrait se soutenir devant l’Europe coalisée, et qu’une seconde restauration des Bourbons était la seule combinaison qui fût désormais possible. Que serait cette seconde restauration? Uecommeiicerait-elle à parcourir le cercle d’erreurs qui avait encouragé l’enüeprise de Na- {Kileon? Ne reviendrait-elle pas animée de sentiments encore plus violents de vengeance quant aux individus, de réaction quant aux choses? Telles étaient les pensées dont s’entretenaient quelques amis de Boyer-Collard réunis autour de lui. La petite cour rassemblée à Gand près du roi exilé n était pas faite en général pour l'assurer l’opinion. C’est alors que Royer-Collard, se compoi tant comme s il avait encore la mission de faire connaître au roi l’état de l’opinion en France, chargea M. Guizot de la mission délicate et plus tard si reprochée de porter au roi l’expression des vœux du parti constitu-’ tionnel. Les commencements de la seconde Restauration semblèrent attester que ces sages conseils avaient prévalu. ^ proclamation de Cambrai avait avoué les fautes commises et promettait d’ajouter aux garanties données par la Charte. Le choix des ministres annonçait des vues modérées. Quant à Royer-Collard, rentré au Conseil d Etal, il y parut d’abord occupé surtout du plan de réforme de renseignement uuivei-sitaire, de conant avec MM. Cuvier et Silvestre de Sacy. C’était la seconde fois qu’il mettait la main à ce travail; mais le projet iiu’il avait préparé à la fin de la première Restauration, et d’où
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était sortie l’ordonnance royale du 17 février, restée sans exécution, maixjuait des vues plus libérales. A TUniversité impériale il substituait alors dix-sept Universités provinciales. En 1813, la défiance du clergé réactionnaire le ramenait à la pensée de maintenir simplement l’Université impériale, en transportant les fonctions de grand maître à un conseil de l’instruction publique dont lui-même devint président.
Bientôt le département de la Marne l’envoyait siéger à la Chambre. On sait sous quelle impression de réaction terrible eurent lieu ces élections de 1813. La Chambre introuvable en sortit.
Les modérés eux-mêmes, Royer-Collard en tête, crurent alors à la nécessité de mesures extraordinaires de sûreté. Un projet fut présenté ayant pour but de conférer au gouvernement le pouvoir d’arrêter et de détenir pendant un temps limité, sans les traduire devant les tribunaux, les prévenus de crimes d’État. C’était suspendre la liberté individuelle garantie par la Charte, et il semblait qu’une telle loi dût rencontrer une vive opposition. « Mais à cette époque, dit très-bien M. Duvergier de Haurannedans son Histoire du gouvernement parlementaire'^ souvenir des vingt-cinq dernières années et l’exemple mal compris de l’Angleterre faisaient croire à presque tous les hommes politiques que les lois ordinaires sont faites pour les circonstances ordinaires, et qu’en temps de crise il est légitime aussi bien que nécessaire d’en suspendre l’exercice. C’est seulement quinze ans plus tard que la France devait donner l’exemple
- ' Tome III, page 272.
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d’un gouveraement assailli par des ennemis acharnés, environné de complots de toute espèce, frécpieinmcnt menacé dans la personne de son chef, et pourtant assez hardi ou assez sage pour se passer de toute mesure exceptionnelle contre la liberté individuelle ou contre la liberté de la presse. En 1815 tout 1e monde eût regardé cela comme impossible. » En conséquence, Royer-Collard ne combattit pas 1e principe de la loi ; mais il lui reprocha d’en remettre l’exécution à une foule de fonctionnaires inférieurs, mal choisis cl mal déterminés. Il demanda qu’une arme aussi redoutable ne fût laissée qu’à des fonctionnaires du rang le plus élevé, en très-petit nombre et amovibles, car des magistrats inamovibles et non responsables pourraient commettre les abus les plus effrayants. Il proposa donc de confier ce pouvoir aux seuls préfets. Cet amendement fut rejeté par la majorité.
Une question plus grave encore, car elle est fondamentale dans l’organisation d’un État, celle de l’inamovibilité des juges, plaça Royer-Collard au premio*' rang des défenseurs des vrais principes de gouvernement et des adversaires de la majorité. M. llyde de Neuville proposait que les juges ne fussent inamovibles qu’après un an à compter de leur installation, ce qui voulait dire que lui et ses amis de la majorité royaliste se défiaient du ministère Richelieu -Decazes , comme étant trop modéré, et qu’ils espéraient bien d’ici à un an se rendre maîtres du pouvoir et installer alors des magistrats à leur convenance. M. Royer-Collard soutint l’inamovibilité des juges avec une hauteur de raison et de langage à laquelle on peut dire, en dépit des grandes discussions de la Constituante de 89, que
ROTER-COLLARD
la irilnine française n’ayait point été encore îux»uta- • mée. Voici comment il expliquait, avec une vivacité et une originalité incomparables, la nécessité de l’inamovibilité :
« Puisqu’on peut dire avec vérité que la société existe « ou qu’elle n’existe pas selon que la justice est bien « ou mal administrée, il n’y a pour elle aucun intérêt tt aussi grand que l’équité et l’impartialité des juge- « ments, et, par cette raison, il n’y a pas de ministère U aussi important que celui du juge. Lorsque le pouft voir d’instituer le juge au nom de la société appelle « un citoyen à celte éminente fonction, il lui dit ; Or- « gane de la loi, soyez impassible comme elle. Toutes <t les passions frémiront autour de vous : qu’elles ne « troublent jamais votre âme. Si mes propres erreurs,
« si les influences qui m’assiègent, et dont il m’est si (c malaisé de me garantir entièrement m’arrachent des ' vi commandements injustes, désobéissez à ces comman- «( dements; résistez à mes séductions, résistez à mes « menaces. Quand vous monterez au tribunal, qu’au il fond de votre cœur il ne reste ni une crainte ni une « espérance; soyez impassible comme la loi. Le citoyen « répond : Je ne suis qu’un homme, et ce que vous me « demandez est au-dessus de l’humanité. Vous êtes trop « faible, et je suis trop faible; je succomberai dans U cette lutte inégale. Vous méconnaîtrez les motifs de « la résistance que vous me prescrivez aujourd’hui, et « vous la punirez. Je ne puis m’élever toujoms au- « dessus de moi>même, si vous ne me protégez à la « fois et conti-e moi et contre. vous. Secourez donc ma « faiblesse, aflranebissez-moi de la crainte et de l’espé*
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«• rance; promettea-moi que je ne descendrai point du « tribunal, à moins que je ne sois convaincu d’avoir « trahi les devoirs que vous m’imposez. — Le pouvoir « hésite; c’est la nature du pouvoir de se dessaisir len- « tement de sa volonté. Éclairé enfin par l’expérience « sur ses véritables intérêts, subjugué par la force tou- « jours croissante des choses, il dit au juge : Vous se- « rez inamovible ! » ^
Nous n’avons nul goût pour les mots de parti; celui de terreur blanche^ qu’on a appliqué aux actes d'hommes qui ne comptaient parmi eux ni Robespierre ni Couthon et que recommandaient presque toujours les vertus privées les plus respectables, semble être d’abord une dq ces appellations sans justice que l’histoire abandonne au vocabulaire des haines contemporaines. Cependant il y eut dans cette funeste année 1815 un moment qui parut justifier cette comparaison de la Chambre royaliste à nos assemblées révolutionnaires. Ce ne sont point seulement les historiens contraires à la Restauration qui l’affirment, ce sont les esprits les moins suspects de partialité hostile à son égard, c’est M. de Barante lui-même qui le proclame avec un noble accent dans un livre écrit avec tout le sang-froid qu’exige l’histoire et toute l’indulgence qu’inspire l’expérience des révolutions, c’était alors Royer-Collard qui osait le dire à la face des passions émues. Quand la question d’amnistie, qu’avait' tranchée, ce semble, la promesse royale, se trouva livrée par le gouvernement lui-même à la discussion de la Chambre des députés, quand une liste de proscription dressée par Fouché avec une légèreté cruelle, digne du prescripteur révolutionnaire, eut donné pâture aux fu-
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rieuses vengeances qui poursuivaient le châtiment du 20 mars , Royer-Collard reconnut dans de telles mesures la force qu’il avait toujours détestée, mise à la place du droit. Il combattit, au nom du principe de non-rétroactivité, la mesure inique et impitoyable qui, créant des catégories entières de coupables au lieu de rechercher la culpabilité individuellement, frappait de la déportation ou de la mort, suivies de la confiscation des biens, trente-huit personnes sans jugement,- , ,
Une faible majorité de vingt voix rejeta les catégories sur l’annonce faite par M. de Richelieu que le roi les repoussait ; satisfaction insuffisante qui n’émpô^ cha pas de cruelles réactions ! La Restauration ,‘ condamnée en quelque sorte par sa nature de transaction à l’oubli et à la clémence, ne devait recueillir d’autre fruit de ces violences qu’un redoublement de haines avivées et tenaces dans les classes qui ne lui pardonnaient pas son origine étrangère.
C’est dans les discours de Royer-Collard sur la loi des élections, prononcés en 1816, que commence à se dégager un ensemble de vues sur le gouvernement représentatif, sa vraie nature et ses conditions essentielles. J’ai déjà dit qu’à cette époque de sa vie politique Royer- Collard soutint des thèses qu’il devait abandonner plus tard. En 1815, l’espoir des modérés, des fidèles amis de la Révolution de 1789, était dans tout ce qui pouvait empêcher une Chambre réactionnaire de s’emparer de la dictature. De là un de ces curieux changements de front dont l’histoire des partis est pleine. La théorie parlementaire fut soutenue par les royalistes exaltés. C’étaient eux qui se défiaient du roi et des ministres.
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eux qui voulaient mettre le gouvernement dans la Chambre. Porte, par nature d’esprit, à tout formuler en axiomes, Royer-Collard, dans son premier discours sur la loi d’élection, dirige contre le renouvellement intégral de la Chambre qu’il regardait comme dangereux pour l’ordre, s’attacha à établir avec sa vigueur ordinaire les principes suivants : que les ministres n’avaient pas besoin d’avoir la majorité; que le gouvernement est tout entier dans les mains du roi; que le concours des Chambres, toujours utile, n’est cependant indispensable que si le roi reconnaît la nécessité d’une loi nouvelle pour le budget , qu’enfm « le jour où le gouvernement sera à la discrétion de la majorité de la Chambre, le jour où il sera établi en fait que la Chambre peut repousser les ministres du roi et lui en imposer d’autres qui seront ses propres ministres et non les ministres du roi, ce jour-là c’en est fait non pas seulement de la Charte, mais de notre royauté, de cette royauté indépendante qui a protégé nos pères, et de laquelle seule la France a reçu tout ce qu’elle a jamais eu de liberté et de bonheur; ce jour-là nous sommes en république. » — « Ne croyez pas, ajoutait-il, que si la royauté est affaiblie, il restera au pouvoir de la Chambre de venir à son secours et de la relever. Une fois abais- ^ sée, elle ne se relèvera que par des révolutions et des tempêtes. Entre des pouvoirs parallèles, la force ne se transmet pas; elle reste tout entière et plus grande à celui qui la donne; elle détruit celui qui la reçoit. Les gouvernements n’ont jamais que la force qu’ils possèdent en eux-mêmes. » — En vertu du même principe, il s’opposait à l’augmentation du nombre des députés.
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Rendre la Chambre plus nombreuse, c’était la rendrie plus forte sans la rendre plus sage, bien loin de là ; car les Chambres les plus nombreuses sont les plus susceptibles de précipitation et d’enthousiasme; c’était rompre l’équilibre entre le roi et le pouvoir populaire; c’était faire un pas vers l’anarchie. , J*.
Le second discours sur les élections va plus au fond encore des principes constitutionnels. La question depuis lors si fréquemment agitée : L’électorat est-il un droit ou une fonction? y est abordée directement. Royer- Collard croyait, comme philosophe, à l’existence de droits naturels. A ses yeux, la loi les consacrait et ne les créait pas. Ainsi le droit de propriété, et dans un autre ordre d’idées- la liberté de conscience, préexistaient à la Charte et à toutes les Constitutions. Mais il ne pensait pas que le droit d’élire les députés fût un de ces droits primordiaux dont le titre est dans la nature humaine elle-même. La qualité d’électeur, le nombre des^ personnes investies de cette qualité, ses conditions nécessaires, l’organisation du corps électoral à un ou à deux degrés, tout cela naissait de la loi et pouvait changer avec elle. Revenant sur le rôle de la Chambre des députés, il soutient, la Charte en main, cette proposition un peu singulière, que « la Chambre fait partie du gouvernement du roi, et qu’ainsi, relativement à ce' gouvernement, elle ne vient pas du dehors et comme envoyée, mais qu’elle est placée au dedans par le prince lui-même comme une modification et une limitation de son propre pouvoir.’ L’o^ection que la Chambre représente le patys» et que p*f conséquent l’élection seule confèi^ refnrésetitation^ lui fournit l’occasion de
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s’expliquer sur le gouvernement représentatif. Il nie la théorie de la représentation. Il soutient qu’elle n’est dans aucun des trois pouvoirs ni même dans leur ensemble. Ce que l’on cherche dans l’ensemble des pouvoirs et leur harmonie, c’est la certitude de l’ordre, c’est la garantie des libertés nationales, c’est l’assurance que les besoins et les intérêts du pays seront compris et obéis. Pour que la Chambre représentât véritablement les électeurs, que faudrait-il ? Que le mandat fût impératif, ce qui est une théorie toute démocratique et républicaine. La représentation n’est donc qu’un préjugé . politique qui ne soutient pas l’exàmen, quoique trèsrépandu et très-accrédité. D’éloquentes paroles sur la souveraineté des assemblées et les nouvelles révolutions
que cette théorie prépare à la France ajoutaient à l’effet de ces exposés de doctrine «npreints d-une sorte de majesté solennelle.
'Aujourd’hui que le temps a passé sur ces discussions, on trouvera qu’il y a plus de subtilité et d’humeur que de justesse dans ces vues émises par le grand orateur. Royer-Collard, dans sa préoccupation de garantir contre les atteintes de la Chambre les grandes conquêtes de la Révolution française, méconnaissait les conditions de tout gouvernement constitutionnel et libre.
Quoi qu’on puisse dire ou faire, un tel gouvernement a pour loi les majorités. Gouverner systématiquement contre la majorité, alors surtout que cette majorité a été confirmée de nouveau par le vote électoral, c’est gouverner contre le pays. Dire que le ministère peut se passer de la majorité, autant vaudrait supprimer le con- . cours des Chambres : ce serait plus franc et plus simple.
fOi • UOYtB-COUvARÜ.
Quand Royer-Collard niait le gouvernement représentatif, il SC livrait de même à une querelle de mots peu digne de sa solidité d’esprit. Assurément la représentation telle que certaine école démocratique l’entend, la rcprésentiition qui change les députés de la nation en de purs commis sans initiative et sans indépendance, indéfiniment révocables au moindre caprice populaire, est une anarchique chimère. Mais ne se réfutait-il pas. luimême quand il parlait de la nécessité d’un gouteméf.ment en rapport avec les besoins, l’opinion, les intérêt du pays, et le reflétant à ces divers titres? Si pas là le gouvernement représentatif, qu’est-ce donct et est-ce bien la peine de s’acharner avec une logique pointilleuse contre un terme qui exprime mieux que tout autre ce qu’il veut dire, et que lui-même devait plus tard employer comme tout le monde?
Curieuse ironie de la destinée, qui, dans nos temps de trouble , se joue souvent des opinions des esprits les plus fermes ! C’était cet ancien défenseur de la prépotence royale qui venait, en 1830, lire d’une voix émue au roi Charles X l’Adresse des 221 .