‹ Publicistes modernesChapitre 11 sur 32 · IV · texte numérisé non relu

IV

Il y aurait tout un chapitre à écrire sur la fortune qu’a eue le mot doctrinaire dans la langue politique contemporaine, sur les obscurités qui l’enveloppent, sur les sens divers qu’on y attache; rien ne montrerait mieux la difficulté de former un jugement complet et certain sur bien des nuances historiques dans le passé , puisque

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des événements si rapprochés de nous, et des hommes dont quelques-uns viventencore, sont appréciés avecune contradiction dans les jugements qui ne tient pas seulement aux haines de parti, mais à l’ignorance des faits. Si vous demandez à un homme mûr ce que c’est qu’un doctrinaire, il y a beaucoup à parier qu’il répondra sans précision. Si vous faites la même question à un jeune homme, il y a toute chance qu’il ne saura absolument que répondre. Les livres sont bien loin d’être toujours des sources ^'informations très-exactes. J’ouvre \eDictionrü^e politique publié chez l’éditeur Pagnerre. — Je cite ce livre, faute de mieux. Pourquoi le parti constitutionnel a-t-il eu le tort de laisser le parti républicain donner seul àlapolilique contemporaine son dictionnaire? — Qu’y lit-on ? que les doctrinaires ressemblent aux jésuites, qui justiOaienl les moyens par la fin, qu’ils sont des politiques remplis d’immoralité, etc. La calomnie fût tombée d’elle-même si l’on eût ajouté qu’il s’agissait d’hommes tels que M. Royer-Collard, M. de Broglie, M. Guizot, M. de Barante, et d’autres encore. J’ouvre l’ouvrage d’un des nombreux historiens de la Restauration, écrivain toujours prêt’ à rendre hommage au pouvoir et à glorifier le principe d’autorité, et qui se donne les poses d’un homme d’État profond, d’un politique de l’école de Machiavel. Voici ce que je rencontre : « Les idéologues du Corps législatif, aidés de M. Royer-Collard et de quelques partisans de l’école anglaise, se posent comme unenouvellé école avec le titre de doctrinaires. Cette école savante, très-avancée, n’a pas d’antécédent, comme les impérialistes et les jacobins; au fond, elle les déteste et leur est antipathique.

HOYEK-CX)LLARD.

comme tous les rêveurs en face d’hommes d’action: (Quel français ! mais les infidélités à la grammaire sont ici les moindres)! Pour gouverner eux-mêmes, ils se placent sous la puissance de Y école politique et lui servent d’auxiliaires. L’école politique est en effet le nerf et la puissance dans l’État, elle parcourt une longue ’ ’ échelle, depuis M. de Talleyrand jusqu’à M. Pasquier.

Ces têtes gouvernementales ne s’arrêtent pas devant la / rigidité d’un principe...., ils ne comprennent |Mia martyre pour ce qui nest pas dans le A la- ■

seconde Restauration, l’école doctrinaire ^ fei^ dans ^ l’école politique'. » Qui aidera lé lecteur inexpérimenté, à démêler toutes les inexactitudes qui fourmillent dans ces lignes? Il faudra donc que quelque homme érudit, ayant vécu sous l’ancien temps, je veux dire il y a quinze ou vingt ans, sous le roi Louis-Philippe, et ayant reçu les conlidences de quelque Nestor de la politique ayant vécu lui-même à une époque beaucoup plus reculée,' je veux dire sous le roi Louis XVIII, vienne lui apprendre ' que les idéologues du Corps législatif ne se flrent jamais aider par M. Royer-Collard, que la plupart d’entre eux restèrent d’une école philosophique et d’un camp politique fort différents, que les iunis de Royer-Collard ne se posèrent pas en nouvelle école dès 1815, que cela se fit peu à peu et avec beaucoup moins de fracas et de solennité, qu’ils ne prirent pas le titre de doctrinaires, mais qu’on le leur donna, et que ce titre même, Royer? Collard ne cessa jamais de le récuser. Quant à l’origine * même du nom de doctrinaire, c’est presque un mystère, r ' ■ • -T. . . . '• ' ■

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et je crains qu’il ne faille discuter là-dessus comme s’il s’agissait des dynasties égyptiennes ou de l’existence d'Homère. L’idée qui se présente d’abord, c’est que ce' terme a été choisi pour désigner une école jxjlitique ayant un corps de doctrines bien arrêtées et les professant avec un certain dogmatisme. C’est 'ainsi en eflèt qu’on l’entend généralement. Mais il ne paraît pas moins vrai que si la Congrégation enseignante des doctrinaires n’avait pas existé avant 1789, et que si M. Royer -Collard n’avait pas été élevé par elle, cette désignation politique n’aurait pas été inventée. A en croire le spirituel auteur des biographies des Contemporains illustres, M. de Loménie, un plaisant de la majorité, entendant parler M. Royer-Collard et le mot de doctrine revenir plus d’une fois dans son discours, s’écria : « Voilà bien nos doctrinaires l » Mot vite saisi et qui fît fortune.

Si on a discuté sur le mot doctrinaire, on n’a guère moins disserté sur la souveraineté de la raison, dogme commun à toute l’école.

La souveraineté de la raison doit offrir un sens particulier et précis pour servir de principe philosophique à une école politiciue; sinon, elle ne serait qu’une creuse banalité, un lieu commun par trop élastique. Qui donc nie que la raison soit souveraine? Les fous eux-mêmes n’ont jamais élevé prétention semblable^ la plupart sont bien convaincus que ce sont les autres qui déraisonnent. Nulle école, nul parti qui ne prétende gagner a être soumis au tribunal de la raison impartiale et éclairée, et qui ne la prenne pour juge contre les préventions de la foule. Les droits do la raison à gouverner les sociétés

Dir :ized by Gi

ROY£R-COIXARD,

humaines, que Platon attestait si hautement en voulant faire régner les philosophes, n’ont jamais été affirmés ' avec^)lus de force que par les plus entêtés utopistes, voués au culte fanatique de Vidée. La raison et la justice sont les seuls souverains de droit de la société; voilà l’axiome de Royer-Collard et de l’école doctrinaire. 11 peut se traduire de la façon suivante en langage philo- sophique : La raison est une faculté supérieure à l’homïne par les objets qu’elle atteint, quoiqu’elle soit dans l’honune. Ce n’est pas la volonté de l’homme ni son organisation qui fait le vrai ot le. faux, le juste et l’injuste. Ces idées sont inexpflbables par la sensation seule, qui ne saurait en rien arriver à l’absolu, au nécessaire. Elles s’imposent de haut à l’intelligence hu-a, maine. Un plébiscite, un décret royal ne font pas que ce qui est bien soit bien, que ce qui est mal soit mal, et quoi qu’en ait dit Hobbes, quoi qu’en dise encore l’école révolutionnaire, il est faux que la loi crée la justice, par cela seul qu’elle est la loi. Dieu seul a fait la justice. Seul il en est le type immuable. — L’idée de droits antérieurs et supérieurs à toute convention sociale proclamée par la Constituante s’éclaire en outre chez Royer- Collard du principe de la liberté et de la responsabilité de l'àme humaine. Tous les hommes sont des -per-< sonnes morales , égales entre elles par la responsabilité et ayant pour devoir commun de se respectèr les unes les autres dans le libre développementde leur activité, dans le libre accomplissement de leurs devoirs et de leurs droits. Ce principe, emprunté par le métaphysicien et par le moraliste à l’étude de la nature humaine, est confirmé par le christianisme, qui fait de Dieu le modèle

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et le père de tous les hommes, par le christianisme qui enseigne que les enfants d’Adam sont tous précieux au regard de Dieu, solidaires d’une môme faute et racheté' par le même sacrifice. — Le principe de la souveraineté de la raison, ainsi comprise, est commun à toute l’écple spiritualiste,* de saint Augustin à Descartes, de Leibnitz à Bossuet ou à Fénelon, s’écriant dans une exclamation qui divinise la raison : « O raison ! n’es-tu pas lè Dieu que je cherche? » : •

Il suffit de -passer du principe à l’application pour qu’une telle doctrine devienne une double protestation contre le droit divin et contre la souveraineté du nombre; une méthode à battre en brèche à la fois la droite et la gauche. Déjà un vieux publiciste, Jean Bodin, avait dit avec une généreuse hardiesse que « le pouvoir de tout faire rien donne pas le droit. » Le droit de la créature libre et raisonnable à faire un usage innocent de sa liberté sans rencontrer d’entraves de. la part des lois, non plus que de la force déchaînée des individus, ce ' droit, qui contient en puissance tous les autres, est le premier de ces axiomes souverains, la première de ces règles obligatoires que la raison proclame et que la' politique accepte des mains de ta philosophie.

J’ai souvent entendu dire que l’école doctrinaire et son illustre, chef, M. Royer.- Collard , manquaient de principes. Je n’ai pas mission de défendre cette école;:' mais je cherche la vérité en historien impartial des idées et des théories. Est-ce en philosophie politique que cette école manqua de principes? Proclamer qu’il y a de l’iuviolable dans les sociétés humaines, le proclamer en France après tant de révolutions, chercher à restau^

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ROVER-COLIAHD.

rer dans les âmes le sentiment da respect, faire de la liberté de la personne humaine l’objet de ce respect qui nous lie tous également, je ne sache pas pour moi de plus noble, de plus utile et de plus indispensable principe. La politique n’a pas d’autre fondement moral. M. Royer-Collard s’écriait en 1827, au sujet d’une loi préventive contre la presse : « Ce n’est pas contre la licence qu’elle est dirigée, mais contre la liberté; ce n’est pas contre la liberté de la presse seulement, mais contre toute liberté naturelle, politique et civile, comme essentiellement nuisible et funeste. Dans la pensée intime de la loi, il y a eu de l%nprévoyance, au grand jour de la création, à laissftr l’homme s’échapper libre et intelligent au milieu de l’univers; de là sont sortis le mal eU’erreur. Une plus haute sagesse vient réparer la faute de la Providence, restreindre sa libéralité imprudente, et rendng|à l’humanité, sagement mutilée, le service de l’élever enfin à l’heureuse innocence des brutes. » Quand il prononçait ces belles paroles, d’un tour si spirituel et d’une expression si achevée, ne fondait-il pas la politique libérale sur l’idée que la liberté, qui implique la faculté d’abuser, est conforme à la loi divine, tandis que la servitude, qui, pour plus de précaution, supprime jusqu’à l’usage du libre arbitre, est une sorte de démenti, le plus honteux de tous les démentis, donné à la sagesse infinie? Je prends un à un les discours de Royer-Collard, et je cherche en vain un des principes de. 1789 qui n’y ait été défendu, la liberté partout, l’égalité aussi, lorsqu’un parti puissant menace de la violer soit dans l’armée, soit ailleurs, et d’instituer une religion d’État. Dans cinq ou six discours.

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aussi, serrés de raisonnement cju’élevés et fermes d’accent, il défend la liberté de la presse. 11 va jusqu’à demander le jugement de tous les délits de la presse par le jury, ce qui a paru excessif à plusieurs libéraux. Il s’élèvera, après 1830, presque au scandale de ses amis politiques, contre les lois de septembre, qui n’étaient ’ certes point des lois de tyrannie, mais qui lui paraissaient contrevenir à la condition générale des lois de presse d’ôtre purement répressives, et qu’il accusait de laisser trop de place à l’arbitraire. Il se montre trèsferme, lors de l’exinilsion de Manuel, contre cet acte violent de la majorité, et défend la liberté des délibérations. Il maintient énergûiuement le droit de pétition. On n’a jamais signalé avec plus de force les abus de la centralisation, le poids dont elle pèse sur la liberté individuelle et sur la^dignité des caractères. Ce trait des discoure de Royer-Collard et de sa philosophie politique ne saurait être trop remarqué. Il ne fait pas moins d’honneur à sa sagacité qu’à son sens moral. 11 n’était pas de mode alors dans le parti libéral de médire de la centralisation. On n’en voyait guère que les beaux côtés. Il y a une véritable originalité de sa part à défendre la liberté de la presse comme un contre-poids de cette même centralisation qui nivelle tout, et qui n'a plus d’autre correctif que la publicité et le contrôle perpétuel de l’opinion.

S’agit-il de la liberté de conscience? Dans son discours sur le sacrilège , au début du règne de Charles X, règne fatal qui s’annonçait par les plus tristes symptômes, il établit avec une magniücence d’expression et une vigueur sans égale la distinction de l’Eglise et de l’Etat, la limite du pouvoir spirituel , l’indépendance du pou-

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ROYER-COIXARD.

voir civil, comme il avait invoqué autrefois la liberté de l’Église vis-à-vis de l’État.

Est-ce enfin la démocratie (jue Royer-Gollard condamne ou abandonne? Une distinction ici semble fort nécessaire. On peut être partisan de la démocratie civile, c’est-à-dire de l’égale accessibilité de tous aux fonctions publiques, de la suppression des privilèges, de la propriété du sol et des capitaux circulant librement aux mains de tous, et se déOer des excès de la démocratie politique. Quant à la démocratie civile, on sait ce qu’en pensait Royer-Collard. A ce mot célèbre, la démocratie < coule à pleins bords, W répond ces paroles connues,

« qu’il n’est pas de ceux qui s’en affligent et s’en courroucent, et qu’il rend grâce à la Providence de ce qu’elle a appelé aux bienfaits de la civilisation un plus grand nombre de ses créatures. » Il ajoute d’une'façon plus précise encore : « Un peu d’aristocratie de convention , fiction indulgente de la loi, point d’aristocratie véritable; la démocratie partout, dans l’industrie, dans la. propriété, dans les lois, dans les souvenirs, dans les choses, dans les hommes ; voilà, on en convient, le fait quf domine aujourd’hui la société, et qui doit présider à notre politique. »

Mais voici le grand grief. M. Royer-Collard voulait, dit-on, recueillir dans une Chambre spéciale ce qui subsiste d’aristocratie ancienne et ce qu’il y a d’aristocratie naturelle et durable , tout au moins de supériorités de '' position, de nom et de fortune, de mérite personnel joint à l’expérience ; il soutenait , dans son discours sur l’hérédité de la pairie après 1830, qu’il y a deux faits permanents dans la société , tous deux nécessaires à sa

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conservation et à ses progrès, l’inégalité et légalité, exigeant l’une et l’autre une représentation. Ah! cela choque la démocratie contemporaine, cela paraît une infraction aux principes ! Je pourrais rappeler que plus d’un publiciste libéral a vu dans une telle institution , si peu acceptable qu’elle paraisse aujourd’hui , la garantie meme de la liberté. Mais il y a une réponse plus décisive à faire à ceux qui traitent comme de méprisables compromis tout ce qui n’est pas la démocratie pure. Abolissez, leur dirai-je, abolissez le gouvernement représentatif lui-mème; car il est le premier de tous les compromis. La seule application logique de la démocratie pure, savez-vous ce que c’est? vous en rendez-vous compte? c’est le gouvernement direct du peuple par luimème. Toute autre combinaison est plus ou moins fictive; elle arrête le principe démocratique sur sa pente et l'elient ses légitimes conséquences. L’espèce de convention même, car c’en est une, qui soumet les minorités aux majorités, est un compromis, un moyen d’ordre, une façon d’en finir en cas de dissentiment, cas dont l’incertitude de là vérité et la lutte des passions humaines font la condition habituelle de l’humanité. Soyons sincères; il n’y a que l’absurde èn politique qui ne soit pas un compromis ! Que veut-on dire enfin ? Que le parti doctrinaire a trop facilement dans la pratique fléchi sur les principes reconnus vrais en théorie ,. qu’arrivé au pouvoir il ne s’est pas montré suffisamment libéral , qu’il n’a pas suffisamment secondé et permis l’accession des masses aux droits politiques? L’histoire le jugera comme parti de gouvernement. C’est comme école que je le juge ci. Comment pourtant ne pas faire remarquer qu’il ne

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faudrait qu’une preuve parmi bien d’autres , la loi de M. Guizot sur l’inslriiction primaire, pour montrer qu’il n’cntra jamais dans l’esprit de ce parti d’empêcher systématiquement les masses d’arriver au partage des droits politiques par plus de lumières et de bien-être?

Maintenant reconnaissons-le, c’est s’abuser infiniment, et , comme dit quelque part Montesquieu , « de toute la distance qui sépare le ciel de la terre, » que de s’imaginer qu’un principe philosophique résoudra toutes les difficultés politiques. Souveraineté de la raison et de la justice , soit. Il restera toujours à déterminer dans la pratique ce qui est raisonnable et ce qui est juste. De là, quoi qu’on fasse, mille difficultés renaissantes.

Faire sortir de la souveraineté de la raison la souveraineté de fait des plus capables fut le grand effort de M . Royer-Collard et de ses amis dans la loi des élections. La loi électorale du 17 février 181^7 est en partie son œuvre. Son influence avait grandi. Les élections s’étaient faites dans le sens constitutionnel. 11 était vice-président delà chambre que présidait M.Pasquicr. Dans le discours qu’il prononça à cette occasion, on le voit s’attacher à faire découler le droit électoral de la capacité^ qu’il plaçait éminemment dans la classe moyenne dont « l’influence, disait-il, n’est pas une préférence arbitraire, quoique judicieuse, de la loi; sans doute elle est avouée par la raison et par la justice, mais elle a d’autres fondements encore que la politique a coutume de respecter davantage parce qu’ils sont plus difficiles à ébranler. L’influence de la classe moyenne est un fait puissant et redoutable ; c’est une théorie vivante, organisée, capable

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de repousser le coup de ses adversaires. Les siècles l’ont préparée , la révolution l’a déclarée. C’est à celle classe que les' inlércts nouveaux appartiennent. » C’est fort bien : mais à quel signe reconnaître la capacité politique et comment circonscrire la classe moyenne? Le cens paraît à M. Uoycr-Collard et à ses amis être ce signe commode et rassurant. « Un certain degré de richesse })ersonnelle étant nécessaire, aux yeux de la loi , pour fonder la présomption d’un jugement libre et éclairé, c’est-à-dire la présomption du jugement politique, partout où celte présomption se rencontre, elle déclare l’aptitude personnelle , et X aptitude est le fondement unique du droit ; elle est le droit lui-même. » Loyer-Collard tirait de ces prémisses l’élection directe à un seul degré. Non-seulement le double degré était par lui démontré contraire à la Charte qui lui paraissait interdire diiïérentes catégories d’électeurs, en vertu d’une argumentation bien subtile, ce me semble, et assez obscure pour avoir été écoutée, je suppose, avec j)Ius de respect que d’intelligence par beaucoup de ses adeptes les plus fervents; mais il concluait, au nom de la logique, que, dès que les conditions du droit sont remplies, il est éminemment personnel , égal dès lors chez tous ceux qui présentent les conditions déterminées par le législateur.

La théorie de la capacité politique , reconnaissable à un cens de 300 ou de 200 fr., a régné pendant trentetrois ans dans notre pays. Elle a fixé jusqu’en 1848 le gouvernement dans la partie supérieure de la classe moyenne. Il a été permis <à celle-ci de développer à loisir scs qualités et aussi, hélas ! ses défauts politiques.

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Nul doute qu’une telle loi ne fût une véritable conquête de l’esprit libéral à l’époque où elle fut établie. Le parti qui allait saisir le pouvoir et le garder pendant'environ dix anS'laissait partout éclater la mise en suspicion de la classe moyenne accusée des méfaits de l’esprit révolutionnaire. Prise en elle-même, cette loi, ou plutôt cette théorie électorale , est-elle de même à l’abri des objections? Dieu sait si on les lui a épargnées! Comment se flatter d’y convertir et d’y rallier les masses indéfiniment ajournées, en vertu de ce raisonnement que les nonélecteurs sont couverts et représentés par les électeurs qui payent l’impôt? Comment être sûr que ceux qu’on réputé les plus capables gouverneront en vue de l’intérêt de tous, et ne tendront jxis plus à resserrer le cercle qu’à l’étendre successivement? Comment épargner à une loi qui résume tous les signes de la ciipacité dans le cens une certaine apparence de matérialisme? Dans un pays qui adopte le principe de la souveraineté nationale , lequel n’a rien d’incompatible sans doute avec la souveraineté de la raison et de la justice, comnaent croire qu’on fera longtemps du droit électoral l’exception et non la règle? La grande majorité supportera-t-elle d’être déclarée incapable et indigne par la minorité qui dispose d’elle et fait la loi? M. Royer-Collard et ses amis ne pouvaient, sur de telles bases, que faire une loi de transition. N’est-il pas à craindre que la transition n’ait été un peu trop prolongée, ce qui expliquerait en partie le saut brusque fait du suffrage trop restreint au suffrage universel?

L’histoire, qui jugera ces griefs, dira aussi, dans son équité souveraine, que sous celte loi, nommée de privi-

ROYER-COLLAKD.

lége, la liberté, la paix, la sécurité fleurirent en France; elle dira que tout droit trouva sa voix, toute plainte, même injuste, son expression, toute accusation, même odieuse, son organe, hélas ! écouté; elle dira que jamais les masses populaires ne jouirent d’une prospérité plus grande, que jamais elles ne réalisèrent plus de progrès que sous ce régime tant attaqué. Elle dira si une révolution était nécessaire pour opérer ce changement, qui ne créa ni plus de dignité dans les mœurs politiques, ni plus de bonheur matériel, et si le vote universel procure^ tous les biens qu’on n’a pas ou console de tous ceux qu’on a perdus.

Je le reconnais volontiers, car toute franchise est facile dans un tel sujet ; bien que l’bomme politique soit infini-' ment digne de respect et présente d’admirables côtés chez Royer-Collard, sa vie publique, — et ce jugement est aussi celui qu’en portait naguère un écrivain du talent le plus élevé et le plus ferme, M. Albert de Broglie', — sa vie publique, si pure, si digne, si belle en un mot qu’elle soit, ne paraîtra pas à ceux que n’aveugle point" l’admiration un modèle à imposer uniformément à tous les hommes politiques. Influer sans gouverner semble avoir été sa devise. Homme de gouvernement par ses instincts, par ses idées, par ses facultés, il servit la France par une opposition légitime, glorieuse, mais

‘ Introduction à la vie publique de Royer-Collard. M. L. Vingtain.

ROYER-COLLAHD.

dont il ne consentit que peu à se départir. De là le seul reproche peut-être qu’on soit fondé à adresser à ce viril courage, à cet esprit bien exeinpt des faiblesses de l’ambilion et des petitesses de la vanité. Se refusant à la manœuvre pour son propre compte, il se montra parfois impitoyable dans ses coups d’une rudesse peu ménagée et d’une ironie amère pour ceux qui accomplissaient celte dure tâche du gouvernement sans accepter assez complètement son influence. — A-t-on bien le droit de ' triompher ainsi des embarras d’autrui quand on n’est pas le sage de Lucrèce, renfermé exclusivement dans les sphères de la pure spéculation, et regardant du rivage . les épreuves des malheureux en lutte contre la tempête?

• A-t-on ce droit quand on est un philosophe descendu soi-même dans la plaine et mêlé à la vie publique?

Voilà ce que je me demande en face de celte répugnance obstinée pour la responsabilité, mais en sachant d’ailleurs tout ce que ce rôle d’oracle a d’autorité morale qui se perdrait dans l’action. Un oracle compte bien plus qu’un ministre. Il faut peu de fautes à un ministre pour se décréditer; les attaques même injustes dont il est l’objet et la durée seule y suffisent souvent. Un oracle politique, au contraire, une fois sa réputation faite, ne la perd pas aisément. Il semble infaillible , parce qu’il parle à son heure et avec toute l’autorité que donne la théorie ; on va même jusqu’à lui accorder d’être impeccable, parce qu’il n’agit pas, et que l’on croit que tout irait mieux s’il voulait sx’n mêler. Tel a été longtemps Sieyès parmi nous, et tel nous avons vu aussi M, Royer- Collard. Us étaient environnés d’une sorte de nuage et gardaient, dans nos temps de publicité, quelque

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ROYER-COLLAnO.

chose du mystérieux prestige des anciens législateurs.

L’opposition de Royer-Collard commença dès la fin de 1817 contre le ministère modéré, constitutionnel, un peu faible, qu’il soutenait habituellement de ses \otes et dont faisaient partie MM. de Richelieu, Lainé, Decazes, Pasquier, Molé. Cette opposition a été plus d’une fois blâmée. La forme en paraît tout au moins bien acerbe à l’égard d’alliés qu’on avertit et qu’on ne veut pas renverser. M. Royer-Collard pouvait exprimer un avis autre que le ministère demandant que les délits de la presse fussent, suivant le degré présumé de culpabilité, déférés tantôt aux tribunaux de première instance, tantôt, s’il y avait provocation au crime, à la Cour d’assises et au jury; il pouvait, a propos du projet de M. Gouvion Saint-Cyr sur l’organisation de l’armée, réclamer le vote annuel du contingent, sans traiter une administration que lui-même jugeait nécessaire , de manière à l’amoindrir et à l’affaiblir; il pouvait repousser nettement le malheureux projet de Concordat négocié à Rome par M. de Blacas sans prononcer de ces paroles méprisantes qui tombaient d’aplomb sur des hommes aussi respectés que M. Lainé, celles-ci, par exemple : « La signature du Concordat est un crime politique, le soutenir est une bêtise. » Je suis loin de le blâmer, quant à moi , de n’avoir pas accédé à toutes les mesures réactionnaires provoquées parl’assassinatduduc de Berry; je suis loin de le blâmer, parce que quelques noms d’une opposition prononcée, celui de Bênjamin Constant, celui même de l’abbé Grégoire, étaient sortis de l’urne du scrutin, de s’être refusé à bouleverser de fond en comble la loi électorale. C’est la faiblesse de

KOYER-COtLABD,

notre pays de courir aux lois pour les changer au premier désordre , et de les faire dépendre du poignard d’un scélérat ou d’un fou. Royer -Collard agit avec" . fermeté et sagesse en ne se prêtant pas aux tentatives ' d’alliance du ministère avec l’extrême droite et enxefusant de suivre son ami , M. éle Serre , dans son mou--, vement de conversion royaliste en vérité par trop exagéré. Son tort véritable fut finalement de décider par son joie, dans la discussion de l'Adresse, la chute du dernier ministère modéré, je veux dire du second mn nistère Richelieu, de manière à livrer la France à M. dé Villèle et à ses amis. Il eût micuxrvalu faire quelquesy concessions que de donner à M. de Richelieu pour suc-»^ cesseur inévitable l’esprit contre-révolutionnaire,' cefrespritqueM. Royer -Collard ne se lassait point de signaler comme le principal péril de la situation. De telles résolutions sont en général suivies d’un succès ’ ’ fort douteux. Il n’y a pas en politique de conduite sujette à plus de déceptions, nous l’avons vu trop souvent, que celle qui préfère le mal au bien imparfait et qut pousse au pire en vue du mieux. , s '

Quand ce vote de l’Adresse eut lieu, la rupture de Royer-Collard et des doctrinaires avec M. de Serre était d’ailleui’s consommée. Elle avait eu lieu à la suite de l’opposition, vivement appuyée du dehors, qu’ils avaient faite à une modification radicale de la loi électorale.

M. de Baranle raconte, avec tout l’intérêt qui s’attache à la parole d’un témoin tel que lui et avec les plus piquants détails, eette disgrâce des doctrinaires. M. Camille Jordan, M. Royer-Collard ,■ M. Guizot, M, de

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BOYEU-COLLARD.

Barante lui-jnême furent destitués des fonctions du Con-seil d’État. M. Royer-Collard, à qui le ministre avait offert une pension de 10,000 francs sur la cassette du roi, refusa noblement» Ce refus, adressé au ministre, se terminait par ces mots : « Vous me dites que Sa Majesté' compte sur moi. Elle rend justice à mes sentiments. Une disgrâce honorable encourue pour son service est un attrait de plus pour ma fidélité. »

Cette rupture complète, irréparable avec son ancien ami. Mi de Serre, fut pour M, Royer-Collard « une profonde peine de cœur qu’il ressentit pendant sa vie entière. » Dès lors, il appartint tout entier à l’Opposition. Nulle opposition, disons-le au surplus, ne ftît nïieux motivée. Lés élections royalistes de 1820, en confirmant le triomphe de la droite, provoquèrent une politique de plus en plus antilibérale. Ce fut le signal d’une surexcitation croissante de l’esprit public déchaîné contre le ministère de M. de Villèle.' Presque tous 1rs projets de loi réactionnaires trouvent alors M. Royer- Collard sur la brèche. Il combat en 1823 la guerre d’Espagne , qüi lui paraît injustement dirigée contre l’indépendance d^un pays, et qui, au dedans comme au dehors, devait tourner contre les espérances trop flatteuses qu’en avait conçues son principal instigateur, M. de Chateaubriand. En combattant la violente expulsion de M. Manuel, il fit scs réserves dans le sens de l’ordre et se sépara du parti révolutionnaire. Quand le ministère, ée voyant maître d’une majorité accrue et compacte, voulut se perpétuer eu faisant voter le maintien de la Chambre pendant sept ans ( septenhalité ) et son renouvellement intégral , Royer-Collard s’éleva

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contre cette dernière mesure en principe; il y vit une théorie bonne seulement dans les républiques, tandis que le renouvellement partiel, qui cause moins de changement brusque dans la politique et qui donne moins de prépondérance à la Chambre élective, se concilie mieux avec la nature et les nécessités du gouvernement monarchique. Les faits ne sont pas conformes à la théorie de Royer-Collard. Le renouvellement intégral est la loi de tous les gouvernements représentatifs existants. Son discours sur la septcnnalité, éloquente peinture de là situation du pays, n’est pas moins un des plus beaux qu’il ait prononcés, un de ceux qui abondent le plus en vérités politiques d’un ordre supérieur, exprimées avec grandeur et précision. . . ^ '

Une série de triomphes devait marquer la fin de sa carrière politique sous la Restauration. Son élection à l’Académie française , accomplie dans les circonstances les plus honorables pour lui, son nom sorti de l’urne de sept collèges électoraux à la fois, sa nomination à la présidence de la Chambre des députes par des majorités considérables et accueillie sans déplaisir par le roi Charles X, qui estimait sa personne, achevèrent de faire d’un homme déjà placé si haut dans l’opinion un personnage à part environné de toute la considération, revêtu de toute l’influence que peut avoir un grand citoyen dans un grand Etat. Ce fut pour lui un jour non de triomphe et d’orgueil , mais plein de tristesse et d’une émotion solennelle, que celui où il signifia au roi Charles X, en lui portant l’Adresse des 221, que le concours de la Chambre et du gouvernement

IlOYER-COLLARrt.

n’existait pas. H vit dans une telle démarche un devoir impérieux envers le roi comme envers le pays, et il y obéit en gémissant. Le trône de la légitimité entraîna en s’écroulant toutes ses espérances les plus chères. L’alliance qu’il avait voulue entre la royauté et la nation, entre le passé et le présent, lui parut de plus en plus problématique, et l’avenir même du gouvernement constitutionnel ne lui>inspira plus guère que de chagrines prophéties. Les paroles qu’il prononça sur la tombe de Casimir Périer, les lettres qu’il adressa à ses électeurs, sa coiTCspondance si curieuse avec M. de Tocqueville, comme celle qu’il entretint avec ]\L de' Bavante, respirent on singulier mélange de courjtgcf ét de tristesse. La virilité du caractère, résistant au mal jusqu’au bout, s'y allie à chaque instant avec de sombres perspectives. 11 redoute le sort final que la force, qu’il avait vue triompher si souvent, réserve au droit et à la justice sous le règne croissant de la démocratie.

Cette mélancolie prophétique, ce doigt levé vers le point noir à l’horizon, cette voix de nautonier alarmé qui signale à la démocratie ses vrais écueils et ses vrais périls, achèvent de prêter aux discours de Royer-Collard une originalité pleine de saveur. Rien ne la rappelle dans la tribune française, rien ne lui ressemble dans les tribunes étrangères. Ses discours ont tout ce qui fait*vivre les œuvres humaines, ce fonds de vérités durables auquel on aime toujours à revenir, ce style élégant dans sa force, précis dans son éclat, qui, sauf quelques su'ntilités .et quelques' obscurités , semble la perfection même. On a dit que sa manière d’écrire rappelait celle des maîtres du dix-septième siècle. Ce juge-

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ROYER-COLLARD

ment n’est pas tout à fait exact. Sans doute on y sent l’empreinte de Bossuet et de Pascal. Mais sa phrase pleine de relief, piquante, concise, sentencieuse, axiomatique, parce avec un soin sévère et avec un art toujours présent, serait plutôt de l’école de Montesquieu et même de Rousseau dans les meilleures pages du Contrat social, avec une hauteur d’accent et une finesse de tour qui sont bien à lui. Il a aussi du Tacite. C’est le Tacite de la tribune. Ses discours, lus et débités avec une sorte de solennité, d’une voix un peu pesante, n’avaient point les défauts habituels aux discours lus; l’accent profond dont il les disait produisait l’illusion oratoire^ tant ils paraissaient comme le cri d’une consciencé émue ! C’était une raison élevée, mais inspirée et passionnée, qui parlait et qui se soulageait en parlant. Ce qu’il y avait de prémédité dans l’expression ne semblait qu’une preuve de plus de la plénitude d’une conviction lentement formée. Aussi reffet que produisaient ces discours était-il puissant et prolongé. C’était sur la -France entière qu’ils semblaient tomber de la tribune -comme une lave; c’était l’àme même de la France qu’ils remuaient profondément et qui y répondait avec un immense élan.

Quant à l’homme, il est de son temps plus qu’il n’en a l’air au premier abord. Ce qui le distingue peut-être le plus, au milieu de tant de belles qualités morales et des dons les plus précieux de i’esprit, c’est la faculté de juger, s’exerçant sur tout et sur tous avec une liberté qui n’avait d’autre borne que le respect des grands sentiments religieux et moraux de l’humanité. Ce dix-neu-

ROYER-COTXARn.

vienne siècle est de tous les siècles le plus enclin à juger qui ait jamais paru sous le ciel. Il appelle les autres à son tribunal, il s’écoute lui-même penser et vivre, se louant ou s’accusant selon son humeur, et jamais à demi. La postérité flotterait à son sujet, si elle le prenait au mot, entre l’admiration extatique et le plus absolu mépris. Royer-Collard a été dans ce siècle l’hoinmo le plus porté à juger par instinct et par habitude, et le plus habile peut-être à faire de ses jugements comme autant de médailles pleines de finesse et de force qui circulaient de main en main. Entraîné par son imagination, qui colorait tout, dominé par son humeur, qui était comme son génie familier et qui lui dictait dans la conversation mille boutades sarcastiques ou profondes, il atteignait au relief plus sûrement qu’à la rigoureuse écpiité; il appliquait aux objets de son appréciation une sorte de procédé grossissant qui le servait admirablement comme orateur, mais qui dépasse parfois sa propre pensée comme politique et comme moraliste.

Le grand homme de bien vivra dans le travail de M. de Rarante à côté du grand orateur. Un tel livre ne peut ({u’ajouter à l’admiration respectueuse qu’inspire ce caractère élevé et fort, incapable de lâcheté devant le mal. On y sent une âme éprise de l’idéal moral, travaillée des plus nobles scrupules, qui dans sa conduite ne livre rien au laisser aller, qui dans ses écrits ne laisse rien à la négligence et à l’à-peu-près. L’à-peu-près, cet écueil ordinaire des consciences faibles et des esprits mous, personne n’a su mieux l’éviter que Royer-Collard dans sa vie de sage chrétien , dans sés productions de philosophe et d’orateur. La prédication du respect

MOYEa-COLLARD.

pour tout ce qui est conforme à la dignité de la race humaine, pour tout ce qui favorise le maintien et le progrès des sociétés, est la leçon la plus habituelle et la plus éclatante qui sc dégage de ses discours. Le sentiment profond et passionné du juste y vit, y palpite, pour ainsi dire, à chaque page. Il esl l’âme de ces argumentations serrées dont la logique toute seule n’eût point tissé la trame, et qu’elle n’eût point animées d’un tel souffle de morale et d’éloquence.

Quand les démocraties marchent à celte divine lumière de la justice, elles donnent au monde le plus beau des spectacles, le spectacle de la liberté soumise au devoir, de l’égalité sans l’envie, de la prospérité publique naissant du développement harmonieux de tous les droits. Quand cette étoile disparaît, offusquée par la fumée et par la poussière jles passions humaines, elles s’agitent dans les ténèbres, et le pied leur glisse dans la boue et dans le sang. Royer-Collard n’a pas voulu nous faire entendre à nous-mêmes une autre vérité dans ses plus sombres pronostics. L’Amérique semblait encore donner un démenti éclatant à ce témoin lassé des révolutions de la vieille Europe. Lui-rnôme avait pu voir, aux jours brillants d’espérance qui furent ceux de sa jeunesse, des hommes tels que Franklin et Washington représenter aux regards du monde étonné, avec la victoire dans une juste cause, la démocratie américaine modérée encore, habile avec probité, joignant aux qualités solides cl entreprenantes qui assurent le succès , le rayon de gloire honnête dont une grande société ne sc passe pas sans mettre en souffrance scs plus hauts instincts. Il n’avait

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HOYKR-COLLARD.

pas quitté la terre que ce spectacle beau encore et digne d’intérêt s’était déjà bien mêlé d’ombres. Il avait vu poindre riiumcur ra|>ace et conquérante qui pousse aux expéditions les plus injustes, la force, en un mot, reparaître avec son absence de scrupules accoutumée. Il avait vu enfin la gramle iniquité de l’esclavage s’implanter et s’étendre, et déposer au cœur de l’État, avec la corruption qui lui est inhérente, le germe de la scission. Quelques années de plus, cette scission se consommait et une gCvinde républifjue de plus menaçait de sombrer dans l’abîme. Sans doute ce ferme esprit n’eùt pas imputé à la seule démocratie ce qui est la suite et le châtiment de l’esclavage dans toutes les formes de société et de gouvernement. Sans doute aussi il eût distingué la France de ces orageuses et violentes démocraties qui régnent sur d’autres points du noineau monde. Laborieuse et sensée, attachée à l’ordre par les liens de la propriété du sol et de la famille, p.ar les habitudes de l’activité régulière et de l’économie , la déiqoeratie française ne ressemble point à l’oisive et turbulente démagogie de l’antiquité. Les efforts héroïques de cette société pour se sauver elle-même aux jours de péril, le progrès, un instant arrêté, ce semble, des idées libérales et constitutionnelles, reprenant son cours avec plus de force dans l’Europe entière, n’eusscnl-ils pas enfin rendu quelque espoir à cet ami attristé de la liberté et de la justice? Voilà ce qu’on peut, ce qu’on doit même se dire pour ne pas se laisser aller au découragement, mais sans tomber dans la quiétude. Les sociétés comme les individus pèchent plus souv’ent par présomption que par excès de défiance d’elles-mêmcs ; elles ont plus de pen-

BOYER-COLLARD

chant à atténuer leur responsabilité et les 'conséquences ' de leurs fautes qu’à les exagérer. La France n’a pas l’esclavage comme l’Amérique , mais elle a sa centralisation oppressive , l’excès de vie au centre., le.manque' de vie aux extrémités, son défaut de suite et d’esprit po- . lilique, et enfin sa part de ce mal moderne du paupé- ' risme. Hélas! on avait déclaré close l’ère des révolutions. L’àge de la liberté sous la loi allait commencer.

A peine Royer-Collard mort, la force avait de nouveau ses journées. Les suites en durent encore. La liberté viendra sans doute. Elle n’est' pas venue. Pour rendre vaines ses sombres prophéties, Royer- Collard nous lègue ses conseils vrais pour la plupart sur la nature et les conditions du gouvernement représentatif , il nous lègue ses craintes mêmes.' La crainte d’un mal prévu est le commencement de la sagesse politiquo comme de toute autre sagesse. Sentir son mal et le reconnaître pour le traiter en conséquence est la condition même de la guérison. ' . • . . . .

JOSEPH DE MAISTRE

'A- toutes les époques les hommes ont cherché dans les idées religieuses un point de départ ou un appui pour la politique. Mais c’est surtout à partir du seizième siècle que cette alliance devient sensible dans les écrits des théologiens et des publicistes. Luther, et Calvin bien plus encore que Luther, mêlent à leurs critiques du dogme et à leurs attaques contre l’Église des théories politiques en rapport plus ou moins étroit avec leurs doctrines religieuses. Hotmari, Hubert Linguet, pour le protestantisme, et du côté des catholiques les prédicateurs de la Ligue font entrer, les uns dans leurs livres, les autres dans leurs sermons, plus de politique que de religion. Jurieu, au dix-septième siècle, donne un fondement théologique à la souveraineté du peuple. Bossuet qui le combat élève, dans sa Politique tirée de l'Écriture sainte, un monument au droit divin des rois et des puissances de la terre. A ce droit il assigne pour toute limite le respect des commandements de Dieu. La politique de Fénelon s’inspire de l’Évangile. S’il l’oiiblie trop dans la conception de son imaginaire Salente, réminiscence par trop visible de l’antiquité, il

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JOSEPH DE MAISIüE.

s’en souvient lorsqu’il a en vue son propre temps, dans quelques grandes pensées d’humanité , de charité , de paix, de jukice, par lesquelles un christianisme libéral et généreux semble se rejoindre à la philosophie réformatrice du siècle qui va suivre.

C’est une remarque affligeante que les applications de la religion à la politique, telles que les ont faites plusieurs grands esprits chrétiens, depuis le dix -septième siècle, ont presque toujours eu quelque chose de peu favorable et de peu sympathique à la raison humaine et aux sentiments modernes de liberté et d’égalité. Nous ne séparons plus guère la religion de l’esprit de douceur et de tolérance, sinon quant aux opinions, du moins quant aux personnes. Bien plus, c’est à la religion que nous faisons honneur de ces sentiments. Cet esprit nous paraît avoir son origine dans l’Évangile mieux encore que dans Voltaire et dans Montesquieu. Au dix-septième siècle, au contraire, il ne venait pour ainsi dire à l’es[)rit de personne ^que la révocation de l’édit de Nantes, l’inquisition, les dragonnades fussent des mesures antichrétiennes, condamnées par Jésus luimême. On n’avait garde de tirer aucune application générale et constante de ces paroles du Christ à scs disciples qui demandaient de faire tomber le feu du ciel sur une ville coupable : « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. » Poursuivre l’erreur par le fer et le feu paraissait le droit même de la vérité. Sauver les âmes coûte que coûte, était le but suprême; c’était faire œuvre de charité à l’égard des protestants eux-inêmes que de les persécuter, c’était accomplir un devoir à l’égard des malheureux qu’on sauvait de la contagion. C’est aujour-

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d’hui l’effort des catholiques les plus éclairés et leur prétention fondée, selon moi, de prouver que le catholicisme est compatible avec toutes les libertés publiques et civiles, y compris celle des cultes. Le gouvernement constitutionnel, qui eût paru presque une hérésie à Bossuet, sera présenté par tel orateur catbolitiue de notre temps comme le gouvernement le plus favorable ati développement de la dignité humaine et des vertus chrétiennes, tandis que l’absolutisme sera traité comme un obstacle impie à la liberté des âmes. 11 n’y a plus que quelques amis fanatiques du paradoxe qui soutiennent que la Saint-Barthélemy et les bûchers où l’on brûlait les hérétiques sont des conséquences légitimes de la religion de l’Évangile.

Joseph de Maistre, dans lequel on a voulu voir une sorte de phénomène tout à fait exceptionnel comme écrivain politique religieux, ne paraît véritablement sous un pareil jour que si on l’envisage au milieu de ses contemporains. Certes la part des paradoxes reste grande chez lui. Mais plusieurs de ses théories , que nous traitons de paradoxes, n’eussent pas été envisagées de la même manière par Bossuet, que j’aime à citer ici parce qu’il est de mode aujourd’hui de voir en lui un type de bon sens équilibré et d’esprit conciliant. Si le grand évêque eût été choqué parfois de l’excès de dureté dans la forme, il l’eût été bien plus rarement pour le fond des idées; j’excepte i bien entendu, le livre du Pape et les attaques contre le gallicanisme, dont il a sa part. Il eût applaudi à ce qpje J. de Maistre a écrit sur les sacrifices sanglants. Je doute même que le portrait du bourreau, sauf quelques détails matériels trop repoussants,

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JÛSEI'H I)E MAISTIIE.

l’eût beaucoup scandalisé. Les choses dures et blessantes pour notre délicatesse moderne et philosophique ne manquent pas chez l’auteur, plus touché encore du souffle de Moïse que de Jésus, des Méditations sur l'Évangile et de la Politique tirée de l’Écriture sainte.^ Je suis convaincu, quant à moi, que s’il sortait de son tombeau, il trouverait, cet altier génie, tout autant que J. de Maistre, qu’à force d’adoucir le christianisme, qu’à force de développer ses côtés compatissants à l’hu*manité, nous l’avons énervé et môme dénaturé en rejetant dans l’ombre ses côtés terribles qui subsistent en dépit de nous. Je ne doute pas qu’il ne reprochât, avec hauteur, au siècle présent, d’hoir beaucoup trop mis en oubli le dogme de \'expiation\ ce dogme auquel sc rattachent la guerre, les révolutions, les peines contre les coupables, pour ne plus voir dans la loi chrétienne qu’une inspiration trop attendrie de bienveillance mutuelle, de charité indulgente et de facile pardon qui tend , à rendre le séjour de la terre trop commode et l’accès du ciel trop aisé. v . '

Cette inspiration, toute favorable aux réformes sociales, avait passé aux philosophes, si peu chrétiens pour leur compte, du dix-huitièrne siècle. Ce devait èti-e une raison pour leurs adversaires de réagir violemment contre les idées de tolérance, de liberté, d’égalité. La philosophie du dernier siècle avait abusé de ces principes. De la liberté elle a trop souvent fait l’anarchie, de la tolérance l’indifférence absolue. De môme elle s’est mise à rêver l’Eldorado sur une terre toujours condamnée, quoi qu’on en dise, à la souffrance et à la mort. Il ne lui a pas suffi d’adoucir l’hotreur des supplices , elle a paru

JOSEPH UE MAISTRE

nier jusqu’au crime, en révoquant en doute la responsabilUc humaine. L’écrivain religieux dont je vais essayer de retracer le rôle et les idées, et que je voudrais expliquer au lieu de l’injurier, comme cela a lieu le plus souvent, exprime avec une éloquence fougueuse, véhémente, et avec toute l’amertume de l’esprit de secte et de parti une réaction devenue inévitable, la réaction de l’esprit chrétien, mais aussi la réaction de l’esprit humain contre ces erreurs et ces excès d’une philosophie optimiste jusqu’à l’aveuglement et utopiste jusqu’à l’absurde.

Et qui donc peut nier aujourd’hui que les événements non moins que les idées, et môme avec une force plus irrésistible encore, poussaient à cette réaction? L’espérance, une espérance qui supprimait jusqu’à l’ombre du mal, avait été suivie des }>lus cruel les déceptions. Le sang avait taché ces rêves séduisants d’innocence et de vertu. On était tombé, de chute en chute, du christianisme à la religion de l’Être suprême avec Robespierre pour pontife, pour tomber de là au culte infâme de la déesse Raison, figurée par une prostituée, jusqu’à ce qu’on aboutît, comme à un dernier effort de sagesse de l’esprit humain redevenu plus calme, aux niaiseries prétentieuses de la théophilanthropie. Avonons-le donc, oui, sachons l’avouer, nous que blessent les paradoxes de Joseph de lUaistre et qui détestons l’esprit rétrograde, la colère et le sarcasme pouvaient à bon droit se retourner contre ceux qui s’étaient tant servis de ces armes redoutables. La philosophie du dix-huitième siècle venait de perdre le principal avantage qu'elle avait eu dans ses discussions contre l’Eglise envisagée comme institution, celui de n’avoir jamais été mise à l’essai, tandis que l’Église

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JOSEPH HE iMAlSTBE.

avait passé, elle, par toutes les épreuves de l’bistoire. Le scandale de quelques années égalait les scandales de dix siècles. On l'avait vu à l’œuvre l’homme de la sensation, le sauvage, l’homme de la nature, tant célébré par le dix-huitième siècle. Danton, Hébert, Barras, c’est-à-dire la force sans le frein de la conscience, l’inipiété hébétée descendue dans le peuple , la corruption succédant à l’atrocité, avaient été les diverses expressions de ce matérialisme grossier sur lequel de prétendus sages s’imaginaient fonder la perfectibilité sociale. 11 me semble que ne pas comprendre qu’il devait y avoir une revanche nécessaire des idées d’ordre et de morale, et que cette revanche, par un excès en sens inverse, devait être pour un temps la calomnie de la liberté et la satire du progrès, c’est méconnaître la loi triste, mais inévitable, suivant laquelle marche l’esprit humain.

La philosophie de l’histoire, trop livrée par Voltaire à l’empire des petites causes et des petites explications, devait ressentir le même contre-coup. Les commotions civiles , comme toutes les crises solennelles de l’existence, ont toujours eu le privilège de rappeler l’humanité à l’idée de Dieu. Est-ce la fragilité des choses humaines qui, en s’attestant d’une manière si éclatante, y reporte les âmes comme au seul objet réel et solide? Est-ce la mystérieuse grandeur d’événements remplis d’imprévu, et pourtant laissant apercevoir un certain ordre caché, qui force l’esprit humain à remonter vers une Providence qui s’y mêle et qui les dirige? Quoi qu’il en soit, il est sans exemple qu’une grande révolution n’ait pas réveillé avec une sorte de violence, dans

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JOSEPH UE MAISTRE

les âmes et dans les esprits, l’idée et le sentiment du divin. Le christianisme en fournil la preuve à l’époque de la décadence du monde romain. Lorsque Joseph de iMaistre examine avec une hauteur de vues mêlée d’une sincère émotion la question du gouvernement du monde par une Providence, il cesse d’être le pur écho de passions réactionnaires, il accomplit une œuvre que n’eût pas désavouée Platon, Il refait à notre usage la Cité de de saint Augustin.

' C’est dans le même esprit qu’il faut juger scs principes politiques si souvent repoussanis. Ils ont un côté vrai. Je ne puis lui en vôuloir, quant à moi, de faire entendre à la révolution des vérités sans lesquelles il n’y a pas plus de liberté à espérer que d’ordre possible. Telle est la pensée que les constilulions ne s’improvisent pas, qu’elles sont filles du temps, que rien d’artificiel et de contre nature ne saurait subsister. Nous avons vu , en conformité avec celte vérité sur laquelle de Maistre a trop insisté et qu’il a exprimée avec trop de relief pour qu’on n’y voie qu’un pur lieu commun, le frêle édifice de constitutions successives périr après quelques années, quelquefois même après quelques mois; preuve assez claire du peu d’appui qu’elles trouvaient au dehors dans les sentiments et les habitudes du pays. Nous avons pu vérifier qué la- politique , sauf à n’enfanter que de vaines et passagères combinaisons , doit s’appuyer sur autre chose que sur des abstractions, c’csl à savoir sur la conviction des esprits, sur les mœurs, sur les traditions, sur tout l’ensemble des forces morales d’une nation qui ne peut pas, après tout, comme Descaries ou Condillac, ainsi qu’on l’y conviait, foire table rase

JOSEPH UE MAI8TUE

de son passé, imprimé, pour ainsi dire, au plus profond' de son être.

Ces préambules m’ont paru nécessaires pour bien comprendre le publiciste dans Joseph de Maistre. Il faut le juger comme on juge Rousseau. Personne ne doute que V Émile ne soit un mauvais système d’éducation : ce n’en est pas moins un livre qui contient les pages, non pas seulement les plus éloquentes, mais les plus sensées. Ce n’est pas le seul côté que je voudrais d’ailleurs mettre en lumière dans ce brillant chef de l’école théocratique. Il y en a un autre qui mérite d’être au moins indiqué. Sa philosophie générale ne me parait point identique à celle de ses deux puissants auxiliaires. Ronald çt Lamennais. Ronald comme métaphysicien se ressent fort de son siècle. Il se rapproche de Condillac en métaphysique. Lamennais est sceptique en philosophie et conteste, dans son Essai sur l'indifférence^ toute certitude à la raison humaine. Joseph de Maistre est fort éloigné de ces opinions et de ce langage. Il exalte la raison au sens spiritualiste. Uii livre de lui, que j’admire peu comme intelligence philosophique , son Examen de la philosophie de Bacon, nous fournira du moins sur ce point quelques preuves curieuses de cette manière de philosopher que l’école purement lamennaisienne repousse complètement et dont le courant général, au sein du catholicismej s’est de plus en plus éloigné.

La' biographie du comte Joseph de Maistre, sur laquelle il nous a été facile de recueillir d’abondants détoils, expliquera mieux d’ailleurs le rôle qu’il a joué et rihfluence en partie subsistante de ses écrits que toutes

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JOSEPH PE MAISTRE

les dissertations auxquelles nous pourrions nous livrer sur son génie. Sa famille, son éducation, sa patrie, la trempe particulière de son esprit, les circonstances religieuses et politiques dans lesquelles se trouvait l’Europe, donnent le secret du tour que prirent ses idées et de ce que d’autres que nous appellent son apostolat.

Le comte Joseph-Marie de Maistre naquit à Chambéry en 1754'. Son père, le comte François-Xavier, était président du sénat de Savoie et conservateur des apanages des princes. M. Rodolphe de Maistre, fils de l’illustre publiciste, dans la Notice qu’il a écrite sur son' père, nous apprend que la famille de Maistre est originaire de I..anguedoc, et qu’on trouve son nom i‘épété plusieurs fois dans la liste des anciens capitouls de Toulouse. Au commencement du dix-septième siècle elle se divisa en deux branches, dont l’une vint s’établir en

' * M. Raymond, physicien et ingénieur (le Savoie, dans un dii comte Joseph de Maistre , inséré au tome xxvii des Mémoires de l'Académie des sciences de Turin, et prononcé en janvier 1822, donne, à ce que nous croyons, une date différente à la naissance du comte Joseph de Maistre. M. Sainte-Beuve, dans le beau portrait, plein de pénétration et d’ampleur, de Joseph de Maistre qu’il a écrit en 1843 (Portraits littéraires , U n)> avoir emprunté beaucoup à cet Éloge pour les détails positifs, et il fait naître le comte Joseph de Maistre le 1*'' avril 1753. On comprendra que nous ayons préféré à toute autre autorité celle du propre fils de M. de Maistre, dans une Notice publiée en 1851,

JOSEPH DE MAISTRE

Piémont, c’est celle dont le comte Joseph descend ; l’autre demeura en France. Le comte Joseph de Maistre attachait beaucoup de prix à ses relations de parenté avec la branche française; il eut soin de les cultiver constamment, et aujourd’hui même les descendants actuels des / deux branches sont unis par les liens d’affection autant que par leur communauté de principes et d’origine. J. de Maistre était l’aîné de dix enfants, cinq filles et cinq garçons, dont trois suivirent la carrière des armes, un entra dans les ordres, tandis que lui-même devait suivre l’état de son père en entrant dans la magistrature. Il s’adonna à l’étude dès sa plus tendre enfance, avec un goût marqué, sous la direction des jésuites. Nous avons occasion de noter dès lors des détails qui montrent ce qu’eut de bon, d’aiïectueux cette nature fortement trempée. Plusieurs publications récentes, particulièrement celle de ses Lettres, ont modifié sur l’homme l’opinion qu’on s’était formée de lui, sur la foi de ses violences littéraires et de scs emportements d’homme de secte et de parti. A quelque distance que l’on soit des opinions de Joseph de Maistre, de ce philosophe de la théocratie, de ce champion de l’ancien régime, il faut reconnaître que l’impression définitive est toute favorable à la personne de l’éloquent écrivain. L’honnête homme dans toute la force du terme, respectable et aimable par bien des côtés, a paru dans son vrai jour, et la réputation de son esprit même a gagné à cette dernière épreuve ; on l’a trouve ouvert à plus de questions et de points de vue modernes qu’on ne se le figurait généralement, malgré quelques aperçus hardis des Soirées de Saint- Pétersbourg.' Mais n’anticipons pas.

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JOSEPH DE MAISTRE

Le Irait principal de l’enfance de de Maistre, nous dit le comte Rodolphe, son fils, fut une soumission amoureuse |X)ur Ees parents. 11 fut un fils non-seulement très-soumis, mais très-tendre. Tout respire dans eette enfance, telle que nous la décrit la récente Notiee, le sentiment affectueux et profond de l’autorité. On se sent dans une atmosphère de respect en rapport avec le caractère et le rôle de celui qui devait se montrer le d^ fenseur de la tradition sous toutes les formes. « Présents ou absents, le moindre désir de ses parents était pour lui une loi imprescriptible. Lorsque l’heure de l’étude marquait la fin de la récréation , son père paraissait sur le pas de la porte du jardin sans dire un mot, et il se plaisait à voir tomber les jouets des mains de son fils, sans qu’il se permît meme de lancer une dernière fois la boule ou le volant. » Pendant tout le temps que le jeune Joseph passa à Turin pour suivre le cours de droit à l’université, il ne SC permit jamais la lecture d’un livre sans avoir écrit à son père ou à sa mère, à Chambéry, pour en obtenir l’autorisation. Sa mère, Christine de Motz, personne d’un solide mérite et d’une vraie distinction-d’âme, avait su gagner de bonne heure le cœur et l’esprit de son fils, et exercer sur lui la sainte influence maternelle. Rien n’égalait la vénération et l’amour du comte de Maistre pour sa mère. Il avait coutume de dire : « Ma mère était un ange à qui Dieu avait prête un corps; mon bonheur était de deviner ce qu’elle désirait de moi, et j’étais dans ses mains autant que la plus jeune de mes sœurs. » Dès l’âge de cinq ans l’enfant avait eu un instituteur particulier qui, deux fois par jour, après son travail, le conduisait dans

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le cabinet de son grand-père de Motz. Tout enfant, il eut une impression très-vive et qui ne s’effaça jamais. Il avait neuf ans lorsque parut l’édit du parlement de Paris (1703) supprimant les jésuites. Il jouait un peu bruyamment dans la chambre de sa mère, qui lui dit : « .Joseph, ne soyez pas si gai, il est arrivé un grand malheur.’» Le ton solennel dont ces paroles furent prononcées frappa le jeune enfant, qui s’en souvenait encore à la fin de sa vie.

Quoique élevé sous une tutelle particulière et domestique, il paraît avoir suivi en même temps les cours du collège de Chambéry. — Un jour, en effet, raconte M. Sainte-Beuve*, auquel ce détail a été transmis par M. le comte Eugène de Costa, compatriote de J. de Maistre, « un écolier l’ayant défié sur sa mémoire, qu’il avait extraordinaire, il releva le gant et tint le pari : il s’agissait de réciter tout un livre de VÉnéide, le lendemain, en présence du collège assemblé. De Maistre ne fit pas une faute et l’emporta. » En 1818, un vieil ecclésiastique rappelait au comte Joseph cet exploit de collège : « Eh bien ! curé, lui répondit-il, croiriez-vous que je serais homme à vous réciter sur l’heure ce même livre de VÉnéide aussi couramment qu’alors? » Telle était la force d’empreinte de sa mémoire; rien de ce qu’il y avait déposé et classé ne s’effaçait plus. Il avait coutume de comparer son cerveau à un vaste casier à tiroirs numérotés, qu’il tirait selon le cours de la conversation pour y puiser les souvenirs d’histoire, de poésie, do philologie et de sciences qui s’y trouvaient en réserve.

* Portrait déjà cité, ^ •

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En 1774, après qu’il eut pris tous ses grades à l’université de Turin, J. de Maistre entra comme substitutavocat fiscal général surnuméraire au sénat de Savoie. 11 épousa, en 1786, mademoiselle de Morand, dont il eut un fils, le comte Rodolphe, qui suivit la carrière des armes, et deux filles, Adèle, mariée à M. Terray, et Constance, qui épousa le duc de Laval-Montmorency, En avril 1788, il fut promu au siège de sénateur. Celte vie parlementaire paraît avoir été peu de son goût. A l’opposé de CCS tribuns révolutionnaires, Robespierre, par exemple, qui,après s’être élevés commepublicistes contre la peine de mort, devaient en faire un usage si terrible, J. de Maistre, le futur théoricien de l’expiation sanglante, Tauteur des pages sur le bourreau, était vivement ému toutes les fois qu’il s’agissait d’une condamnation capitale. Ce fut même, dit-on, une raison pour lui de ne pas rentrer dans cette carrière de judicature lors de la restauration de la maison de Savoie. En tgut, ch«z Joseph de Maistre, il y eut loin de ses théories sévères et même farouches à l’application. Ouvert, gai, plein de mouvement et d’expansion, ne retrouvant que dans les discussions où il s’animait ce ton impétueux et supérieur qui est la marque de scs écrits, aucun homme n’eut moins de penchant à l’inhumanité, à la dureté. Nous tenons à marquer ces contrastes, parce qu’il est bien temps que les idées de convention sur le grand écrivain aux allures quasi féodales disparaissent des opinions courantes. Tous ceux qui se sont occupés de près de l’éminent publiciste sont d’accord aujourd’hui sur ce Jugement à porter de l’homme bienveillant et cordial. Pour ma part, je m’eu applaudis.

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• Lorsque la révol ution éclata, le comte de Maistre s’étail fait connaître dans le monde de Turin comme un partisan modéré des idées libérales, ce qui l’avait rendu suspect à la cour arriérée et à la noblesse de Turin. Sa franchise et ses hardiesses d’appréciation, qui tranchaient avec l’esprit étroit et routinier de son parti, devaient lui conserver celte réputation d’esprit indépendant et singulier, qui ne paraît pas exempt d’allures révolutionnaires dans la manière même dont' il combat la révolution. J. de Maistre était membre de la Loge réformée de Chambéry, simple loge blanche parfaitement insignifiante; cependant, quand la révolution éclata, cette loge, qui paraissait inquiéter le gouvernement, députa le comte de JMaistre vers le roi pour lui donner l’assurance qu’elle ne se réunirait plus. L’invasion de la Savoie par l’armée française, sous les ordres de Montesquieu, arriva (22 septembre 1792) : les frères de J. de Maistre rejoignirent leurs drapeaux, et luimême partit pour la cité d’Aoste, avec sa femme et ses enfants, dans l’hiver de 1793.

C’est alors que la loi dite des Allobroges vint enjoindre à tous les émigrés de rentrer avant le 2S janvier, sans distinction d’âge ni de sexe, et sous peine de la confiscation de tous les biens. Madame de Maistre se trouvait dans le neuvième mois d’une grossesse; connaissant les sentiments de son mari , elle savait qu’il s’exposerait à tout plutôt que de l’exposer elle-même dans cette saison et dans ce pays ; mais, poussée par l’espoir de sauver quelques débris de fo'rtune' en réclamant ses droits, elle profifa d’un voyage que le comte de Maistre fit à Turin et partit sans l’avertir. Voilà donc

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madame de 3Iaistre traversant le grand Saint-Bernard, le 5 janvier, à dos de mulet, accompagnée de ses deux petits enfants , qu’on portait enveloppés dans des couvertures, Joseph de Maistre, de retour à la cité d’Aoste deux ou trois jours apii'S, courut sans retard sur les pas de son héroïque femme, tremblant de la trouver morte ou mourante dans quelque chétive cabane des Alpes. Elle airiva cependant à Chamhéry, où il la suivit de près. Obligé de se rendre à la municipalité, il refusa toute espèce de serment, toute promesse même, ne voulut |)oint écrire son nom sur le livre où s’inscrivaient tous les citoyens actifs et qui lui fut présenté par le procureur syndic, et, lorsqu’on lui demanda la contribution volontaire (jui se payait alors pour la guerre, il ré|)ondit franchement : « Je ne donne point d’argent pour faire tuer mes frères (jui servent le roi de Sardaigne. » Bientôt a lieu chez lui une visite domiciliaire; (juinze soldats y pénètrent les armes hautes. Madame de Maistre accourt au bruit, elle s’effraye, est saisie des douleurs de l’enfantement, et le lendemain, M. de Maistre voit naître son troisième enfant, qu’il no devait connaître qu’en 1814. Après avoir pourvu le mieux (ju’il jicut à la sûreté de sa famille, il s’en sépare, abandonne ses biens, et se retire à Lausanne. Madame de .Maistre, son fils et sa fille aînée vinrent successivement l’y rejoindre; mais sa lille cadette, trop enfant pour être exposée aux dangers d’une fuite clandestine, demeura chez sa grand’mèrc. M. de Maistre passa trois années à Lausanne, qu’il ne devait quitter qu’au commencement de 1797 pour rentrer en Piémont. Le roi Victor-Amédée lui donna pour mission à Lausanne de correspondre avec le bureau des affaires

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étrangères, et de transmettre ses observations sur la marche des événements en France et alentour. Les dépêches du comte de Maistre étaient soigneusement recueillies par les ministres étrangers résidant à Turin.

Le général Bonaparte trouva par suite cette correspondance tout entière dans les archives de Venise.

J. de Maistre ne s’est pas encore fait connaître à nous comme écrivain. Sa renommée ne devait naître qu’avec les Considérations sur la révolution française, publiées en 1796. Pourtant il avait déjà pijblié quelques morceaux qui avaient attiré sur lui l’attention. Son premier opuscule avait paru dès 1773 à Chambéry, ayant pour sujet Y Éloge de Victor- Amédée ///, duc de Savoie, roi de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem, prince de Piémont. Il est visible que,, dans ce premier écrit,

J. de Maistre n’a trouvé encore ni sa forme ni scs ' idées. On y rencontre les opinions libérales et des vœux de tolérance, et tout à côté l’apologie des mesures qui interdisent la publication des discours et des écrits qui déplaisent au gouvernement. En 1777, il avait prononcé un discours de rentrée devant le sénat de Savoie sur les devoirs du magistrat, contenant déjà quelques passages vigoureux, mais qui est loin de faire préjuger le futur écrivain. Les expressions et les réminiseences de Jean- Jaajues Rousseau et du dix-huitième siècle y occupent encore beaucoup de place; les souvenirs des républiques anciennes y côtoient l’éloge de la vertu, de VÉtre suprême et la critique des préjugés. Viennent ensuite des écrits dont quelques-uns sont fort supérieurs à ces premiers essais. Les Lettres dun rorjaUste savoisien à ses cempatriotes, publiées à Lausanne, d’avril à

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juillet 1*793, accusent avec beaucoup plus de netteté les opinions de rauteui*, qui se sont dégagées sous l’influence des événements révolutionnaires. Elles renferment un complet éloge de rancicnne constitution de Savoie, dont l’auteur fait ressortir tout ce qu’elle avait de conforme à la raison et à une sage liberté. 11 appelle la restauration de Victor-Amédée et raille l’idée d’établir la république des Allobroges. Il se moque Hcs, prétendus législateurs français implantant brusquement chez eux les institutions anglaises. Le Discours à madatne la marquise de Costa., sur la vie et la mort de son fils Alexis- L^uis-Eugène de Costa, lieutenant au corps des grenadiers royaux de Sa Majesté le roi de Sardaigne, mort, âgé de 16 ans, à Turin, le 21 mai 1794, d’une blessure reçue à 1 attaque du Col-Ardent, est une amplification de rhétorique qui porte çà et là la trace du penseur énergique et de 1 écrivain distingué. Tel passage annonce l’auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg pour le fond et pour le fon. Ces morceaux ne sont que des éclairs. En août 1795, paraît le pamphlet intitulé Jean-Claude Têtu, maire de Montagnole, district de Chambéry, à ses chers concitoyens les habitants du Mont-Blanc. Celte philippique campagnarde contre la domination française est pleine de sel, d’un accent original et mordant, d’un ton jovial et agressif, qui révèlent un talent remarquable de pamphlétaire. Cet opuscule mérite encore d’être lu ‘. Nous n’avons plus qu’à dire un mot de son Mémoire sur les prétendus émigrés savoisiens (1 1 96), pour arriver

‘ Il Tient d’être réimprimé dans les deux volumes de Lettreset opuscules inédits, Vins, 1831, 2 vol. in-8°.

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ce qu’on peut appeler les chefs-d’œuvre dû comte dè

Maistre. Une loi de l’assemblée nationale des* Allobroges invitait tous les citoyens qui avaient émigré dès h 1" août 1792 à reprendre leur domicile dans le terme' de deux mois, sous peine de confiscation de tous leurs , biens. On antidatait l’émigration, et on la faisait même antérieure à l’entrée des Français dans le pays : c’était pouratteindre certains grands propriétaires. Les émigrés obéirent et rentrèrent, mais pour rencontrer une cruelle persécution. De Maistre, témoin oculaire, “et lui-même rentré avec sa famille au commencement de 1793, sigWBle les hideuses particularités de ces persécutions. On emprisonne les hommes d’un côté, les fennnes de l’autre; on sépare les mères el les enfants, on sépare les époux.

« C’était, disait le représentant Albite, pour satisfaire hi la décence. » ^

■ « La cruauté dans le cours de cette révolution a souvent eu, s’écrie M. de Maistre, la fantaisie de plaisanter : On croit wir rire l’enfer; il est moins effrayant quand il hurle.»';.. '

Le 1" septembre 1793, h minuit, oh tire ' les détènds de prison et on les transporte sur des charrettes de Chambéry à Grenoble, où ils manquent en arrivant d’être massacrés par la populace. Puis, sans plus de raison, ils sont ramenés de Grenoble à Chambéry. Le 9 thermidor les sauve : « Sans le 9 thermidor, dit l’auteur du 3fémoire, c’est une opinion universelle dans le département du Mont-Blanc, tous les' prisonuiei’s devaient être ■ égorgés. » Un mouvement d’émigration avait accompagné ces horreurs. Ceux qui y avaient cédé étaient-ils de vrais émigrés? Non, selon M. de Maistre, qui mvoque le

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bénéfice des nouvelles lois rendues par la Convention sur le rappel des girondins proscrits et de ceux qui avaient fui depuis lors pour échapper à la terreur^ de Robespierre.

Un bel appel à la clémence, adressé aux conseils et au Directoire exécutif, tertninail cet éloquent Mémoire. '

Enfin, la même année, paraissent les Considérations sur la France ', qui l’élèvent au rang de publiciste européen et fondent sa renommée, qui désormais ira croissant. (

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