‹ Publicistes modernesChapitre 12 sur 32 · III · texte numérisé non relu

III

Ccrles, les Considérations de Joseph de Maistre, ce . livre qui se relit encore avec tant d’intérêt, ne sont point un ouvrage impartial. La révolution y est traitée de satanique., et, avec toute l’injustice des hommes de son parti; J. de Maistre ne sait voir que les crimes de celte ‘ époque et non en discerner les principes salutaires et durables qui protestent contre ces crimes mêmes. Mais ce qui dénote le grand publiciste et tranche avec le parti auquel il appartient, c’est qu’il aperçoit et qu’il marque avec une rare vigueur d’expression la grandeur de l’événement si sottement, mais si universellement rapetissé par ses propres amis politiques aux proportions d’une révolte et d’un accident fortuit. J. de Maistre voit dans la révolution une expiation, une épreuve d’où l’humanité pourra sortir retrempée et meilleure, a II u’y a point,

‘ Londres (Nçufcliâlel), 1796, in-8°; souTcnt re'imprimées, notamment Londres (Bâle), 1797, in-S"; Paris, 1814, in-8®; nouvelle édition, revue tl corrigée par l’auleur, Paris, 1821, iu-8"; Lyon, 1820, in-8®; Paris, 1843, 1843, 1847, in-8®.

148 JOSKl'H DE MAISTRE.

dit-il, de châtiment qui ne purifie, il n’y a point de désordre que l’amour éternel ne tourne contre le principe du mal. )) Il soutient que, le mouvement révolutionnaire une fois établi , la France et la monarchie, c’est-à-dire l’intégrité des États du roi futur, ne pouvaient être sauvées que par le jacobinisme. Par là, J. de Maistre abonde dans le sens de ses adversaires, qui considèrent la Terreur comme nécessaire, et il porte dans ce point de vue une audace étrange et inusitée de la part d’un royaliste. Ce point de vue a été longtemps dominant chez les historiens de la révolution; il est fort ébranlé aujourd’hui. On croit moins à celte nécessité du salut par le sangversé. On se demande si la Terreur n’a pas joué elle-même le rôle de la provocation et n’a pas plus servi à créer le danger qu’à le conjurer. N’est-ce pas elle qui, par la mort de Louis XVI, jeta le , défi à l’Europe, jusqu’alors assez disposée à tolérer la révolution? Remarquons que la moderne philosophie de l’histoire date en grande partie de J. de .Maistre,, cet ennemi véhément des idées modernes. Il a mis à la ' mode et il indique avec un certain effort de précision le rôle providentiel de la France, que lui assignent son génie sympathique, universel, son esprit de prosélytisme et sa langue qui se prête si admirablement, par sa clarté, à l’expression et à la propagande de ce génie.

Scs Letlrca, récemment publiées, nous le montrent également favorable à notre pays. On ne peut contredire aveo-plus de franchise et de vivacité les vœux antifrançais de quelques émigrés avec lesquels il était en relation, par exemple du baron de Vignet qui ne cachait pas que le succès de la coalition lui semblait le

JOSEPH MC MAISTUE.

triomphe dè la bonne cause, le rétablissement de la justice, de la religion et de l’ordre. Pour Joseph de Maistre', si la coalition triomphait complètement, il Terrait dans la destruction de la France « le germe de deux siècles de massacre, la sanction des maximes du plus odieux machiavélisme, l’abrutissement irrévocable de l’espèce humaine , et môme, ce qui vous étonnerait beaucoup, une plaie mortelle à la religion : mais tout cela exigerait un livre. » La monarchie, comme il l’entendait, n’était certes pas la monarchie constitutionnelle : pourtant il écrit encore à SI. de Vignet : « Quant à l’autre point sur lequel, à mon vé- , ritable regret, il me semble que nous ne sommes paS; parfaitement d’accord, c'est la révolution (quelconque) qui me paraît infaillible dans tous les gouvernements. Vous me dites à ce sujet que les peuples auront besoin de gouvernements forts, sur quoi je demande ce que vous entendez par là? Si la monarchie vous paraît plus forte à mesure qu’elle est plus o45o/mc, dans ce Ciis, Naples, Madrid, Lisbonne, etc., doivent vous paraître des gouvernements vigoureux. Vous savez cependant, et tout le monde sait que ces monstres de faiblesse n’existent plus que par leur aplomb. Soyez persuadé que pour fortifier la monarchie, il faut l’asseoir sur les lois, éviter l’arbitraire, les commissions fréquentes, 1*^ mu- ' tâtions continuelles d’emplois et les. tripots ministériels. » V' " .

Il devait ajouter plus tard : « Je voudrais me mettre entre les rois et les peuples pour dire aux peuples : Les abus valent mieux que les révolutions ^ et aux rois : Les abus amènent les révolutions. »

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Nos utopistes ont souvent cité l'autoritc de celui que Ballanchc appelait \e prophète du passé. L’école saintsimonicnne notamment a mis en avant la phrase célèbre" dans laquelle l’auteur des Considérations annonce avec ce style ardent, net et œloré qui lui est propre, ou qu’il va se former une nouvelle religion , ou que le christianisme sera rajeuni de quelque manière extraordinaire,

« Je suis si persuadé, écrit-il, des vérit/^s que je dé* fends, que lorsque je considère raffaiblissêment général des principes moraux, la divergence des opinions, l’éhranlement des souverainetés qui manquent de base, ' l’immensité de nos besoins et l’inanité de pos moyens, il me semble que tout vrai philosophe doit opter entre ces deux hypolbèses : ou qu’il va se former une nouvelle religion, ou que le christianisme sera rajeuni de quelque manière extraordinaire. C’est entre ces deux suppositions qu’il faut choisir, suivant le parti qu’on a pris sur la vérité du^ christianisme. » Joignons à cet endroit le passage des Soirées qui vient à l’appui de ce qui précède, passage tant commenté, tant exploité par lessaint-simoniens :

« Il faut nous tenir prêts pour un événement immense dans l’ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observajbnrs. Il n’y a plus de religion sur la terre, le gcnrAiumain ne peut rester en cet état... Mais attendez que l'affinité naturelle de la religion et de la science les réunisse dans la tète d’un homme de génie. L’appariüon de. cet homme ne saurait èire éloignée, et peutêtre même existe-t-il déjà. Celui-là sera fameux et mettra fin au dix-huitième siècle, qui dure toujours , car les

Diglti od i)y C--“-?gle

JOSEPH DE MAISTRE

lël

siècles intellectuels ne se règlent pas sur le calendrier, comme les siècles proprement dits. Tout annonce je ne sais quelle grande unité vers laquelle nous marchons à grands pas. >5

Sans tirer de ces grandes vues, parfois aventureuses, des conclusions exagérées , en voilà certes plus qu’il n’en faut pour se convaincre à quelle hauteur Joseph de Maistre s’élève au-dessus des idées de l’émigration et de toutes les conceptions monarchiques et catholiques, telles qu’elles se produisaient alors. Cette pensée de rajeunissement eût fort surpris au dix-septième siècle.

Quant au rôle de prophète qu’il commence avec les Considérations , il faut, laisser ses amis l’admirer et s’extasier sur ses prédictions. Il n’est pas heureux en annonçant comment se fera la contre-révolution. Il ne l’est ])as plus lorsqu’il annonce, en se trompant trois fois, que la ville de Washington ne s’élèvera pas, ou qu’elle ne s’appellera pas Washington, ou que le congrès n’y résidera pas, précisément parce que toutes ces résolutions avaient été prises par le congrès américain. Nous indiquons par là même un. nouveau paradoxe de .M. de Maistre, mais qui lient à une vue juste; celle que les choses ne se passent pas suivant ce que veulent les établir les résolutions des législateurs, qu’elles ont leurs raisons d’être profondes et inévitables, tellement que les constitutions écrites ne sont rien. Celte vue n’est vraie qu’autant qu’on la renferme dans de justes limites. Elle ne doit pas aller jusqu’à ce hautain méj)ris des droits de l’homme, qui lui a fait écrire

!52 J-OSEl'II UE MAISTI’.E.

qu’il n’avait vu que des hommes , et l’homme jamais. Sans doute, il y a des différences dans l’humanité dont il faut que les lois écrites tiennent compte , mais il y a aussi des points de ressemblance. La nature morale de l’homme est partout la même, et ce qui est juste en soi ne varie pas avec la latitude et avec la race. Quoi qu’il en soit, M. de Maistre a prêté ici encore des vues fécondes, aventureuses et justes à !a fois, selon le degré où on les adopte, au siècle qu’il contredit et qu’il a si souvent scandalisé. Ce mouvement novateur d’une intelligence puissante qui remue beaucoup d’idées est le côté le plus frappant et le plus attachant de cet esprit dont les conclusions, prises à la lettre, seraient le renversement de tout ce qu’il y a désormais d’acquis dans les idées de liberté, de tolérance, d’émancipation civile et politique. C’est justement parce que ces idées se sentent aujourd’hui très-fortes et invincibles, que nous croyons pouvoir parler du comte de Maistre sans passion hostile, et même avec cette mesure de sympathie que méritent la grandeur de rintelligenec, la générosité d’uno nature morale très-haute, la sincérité- des couvictions, enfin de nobles pensées, d’une sagacité souvent fort pénétrante , qui peuvent être recueillies ' dans son œuvre.

Cette même année 1797, le comte de Maistre fut rappelé en Piémont, et quitta non sans regret cette ville de Lausaune, où des travaux sérieux et la société de Giblx)n, de Necker et de madame de Staël, pour laquelle

JOSEPH DE MAISTKE. 133

il montre son goût à travers le dissentiment. le plus complet sur tant de points, avaient adouci pour lui les peines de l’exil. Son séjour à Turin devait peu sc prolonger. Après la défaite du roi Charles -Emmanuel IV et l’occupation de Turin par les Français, M. de Maistre dut s’expatrier, et il s’embarqua le 28 décembre 1798. Il arrive à Venise après un périlleux voyage : ce séjour de Venise fut le temps le plus dur de son émigration. Réduit pour tous moyens d’ewstence à quelques débris d’argenterie, il Voyait chaque -.jour diminuer scs dernières ressources.- Ses lettres portent l’empreinte touchante de sa sérénité dans cette crise^ extrême. Logé avec sa femme et ses deux enfants dans une seule pièce du rez-de-chaussée à l’hôtel du résident d’Autriche, qui n’avait pu lui faire acccf^r davantage, il s’y livrait encore à l’étude, à la méditation, et le soir son hôte, le comte de Kevenhüller, le cardinal Maury et d’autres personnages distingués venaient s’y asseoir auprès de lui.

Avant de partir pour Venise, M. de Maistre avait écrit à M. le comte de Chalembert, ministre d’État, pour le prier de faire savoir à Sa Majesté qu’il ne la suivait pas en Sardaigne, de crainte d’être à charge dans ces tristes circonstances^; mais qu’il sc mettait, comme toujours, au service du roi, prêt à se rendre, au premier appel, partout où il pourrait lui consacrer sa vie. L’espoir du prochain retour du roi à Turin l’engagea à quitter Venise. Mais le roi ne put aller que jusqu’à Florence, où l’Autriche le força de s’arrêter. C’est de là que M. de Maistre reçut sa nomination au poste* de régent de la chancellerie royale en Sardaigne, pre-

164 ' , JOSEPH DE MAISTBE.

mier poste de la magistrature dans l’île. Cette -fonction,

. en faisant cesser son état de gêne, lui préparait des ennuis d’un autre genre. Pendant la guerre, l’admi- , nislration de la justice s’était affaiblie dans l’île de Sardaigne; les vengeances s’étaient multipliées, les impôts rentraient difficilement, et la haute classe manifes- 'tait une répugnance extrême à payer ses dettes. M. de Maistre eut à lutter contre de grandes difficultés, qu’il ne fut pas toujours à même de vaincre. Il était arrivé le 12 janvier 1800 à Cagliari. Directeur de la grande chancellerie , président do l’audience royale, juge suprême de l’amirauté, il remplit avec conscience et zèle des fonctions si diverses. Pour faire face à tant de travaux, il fut obligé, pour la première fois de sa vie, de renoncer <à ses occupations littéraires. Et cependant les ' deux années qü’il passa à (’agliari ne furent pas entièrement perdues pour la science : tous les jours, après ses repas, il consacrait quelques instants à de savants entretiens sur le grec, l’hébreu, le copte, etc., avec un religieux dominicain, le père Ilintz, professeur de langues orientales. En septembre 1802 , il reçut du roi l’ordre de se rendre à Saint-Pétersbourg en qualité d’envoyé extraordinaire et plénipotentiaire. Cc fut pour loi un nouveau sacrifice. Il fallait se séparer de' sa femme et de ses enfants, entreprendre une nouvelle carrière dans les conditions les plus ingrates. Il partit néanmoins pour Saint-Pétersbourg. C’était au commencement du règne d’Alexandre.' Son esprit de conversation, ses connaissances profondes et variées, sa re- ' nommée déjà établie devaient lui attirer une grande considération dans les hautes classes de la société.

Oiniîi/ed i)y -'^Ic

JOSEPH PE MAISTRE.'

Alexandre donna une marque personnelle de ses sentiments pour J. de l\Iaistre en nommant son frère, le comte Xavier, alors réfugié à Moscou, directeur du musée de la marine à Saint-Pétersbourg. En 1806, il reçut une nouvelle preuve de la faveur impériale. Il avait appelé auprès de lui son fils âgé de seize ans, e) qu’il ne pouvait plus laisser à Turin, exposé par la conscription à servir contre son roi, sa patrie et ses parents. Au mois de décembre 1806, l’empereur Alexandre recevait le jeune llodolpbe de Maistre à son service comme officier dans le régiment des chevaliers-gardes. Pendant son séjour en Russie M. de Maistre avait conservé des relations amicales avec quelques-uns des affidés de Louis XVTll, particulièrement avec le duc de Plaças. Il fit, à la même éporpie, une tentative pour obtenir, à Paris, une audience particulière du premier Consul pour üenlretenir des intérêts de son souverain, et Cela sur le constiil même de M. Alquier, ambassadeur de la république française. Il ne reçut point de réponse, mais les égards singuliers dont il fut l’objet à Saint-Pétersbourg de la part de l’ambassade française firent voir que sa démarche n’avait pas déplu.

Un grand nombre de ses Lettres^ datées de Saint- Péter.sbourg, intéressent à la fois la biographie et l’histoire. La première (juillet 1802) est sur Bonaparte, qui as[)irait alors visiblement à changer le consulat en empire. Une dame, amie de J. de Maistre, s’effrayait de cette installation d’un pouvoir souverain qu’elle estimait illégitime. Avec tout le respect que je vous dois, écrit de Maistre, je ne puis être de votre avis sur le grand événement qui fixe les yeux de l’Europe , et qui me paraît

JÜSEI’II lÆ MAISTRE.

unique dans l’iiistoire. Vous y voyez l’établissement définitif, la consolidation du mal ; moi je persiste à le regarder comme un événement heureux dans toutes les suppositions possibles. » Et il énumère ces diverses suppositions : « Si la maison de Bourbon est décidément , proscrite, il est bon que le gouvernement se consolide en France. . . il est bon qu’une nouvelle race commence une succession légitime, celle-ci ou celle-là, n’importe à l’univers... J’aime bien mieux Bonaparte roi que simple conquérant. )) Si c’est le contraire qui arrive, cl si les Bourbons ne sont pas à jamais rejetés, il faut bien qu’on leur prépare les voies de retour, car eux-mèmes ne sont pas gens à rien inventer pour cela. « Les Bourbons français, dit de Maistre, ne sont certainement inférieurs à aucune race régnante; ils ont beaucoup d’esprit et de bonté. Ils ont de plus celte espèce de considération qui naît de la grandeur antique, et enfin l’utile instrui^on que donne nécessairement le malheur; mais, quoique je les croie trèscapables jouir de la royauté, je ne les crois nullement capables de la rétablir. Il n’y a certainement qu’un usur- 2>ateur de génie qui ait la main assez ferme et même assez dure pour exécuter cet ouvrage. y> Auquel cas, • continue-t-il, « la commission de Bonaparte est de rétablir la monarchie et d’ouvrir tous les yeux, en irritant également les royalistes ou les jacobins ; après quoi il disparaîtra, lui ou sa race. » Partout il reconnaît la grandeur de la inission, le génie de l’homme puissant qui domine l’Europe, et il en parle avec une vraie magnificence d’expression. De même, au lieu de voir dans le mouvement auquel il assiste un vulgaire intermède, abandonné aux jeux de la force et du Viasard, il y voit

JOSEPH DE MAISTBE.

une des grandes époques du genre humain, une ère qui commence.

Il lisait beaucoup, et il lisait avec ordre, la plume à la main, écrivant, dans un volume relié posé à côté de lui, les passages qui lui paraissaient remarquables . et les principales réflexions que ces passages faisaient naître en lui. Lorsque ce volume était à sa fin, il le terminait par une table des matières par ordre alphabétique, et il en commençait im autre. Le premier de ces recueils est de 1774, le dernier de 1818. C’était un arsenal où il puisait les souvenirs les plus variés, les citations les plus heureuses, et qui lui fournissait un moyen de retrouver l’auteur, le chapitre et la page, sans perdre de temps en recherches inutiles. Il travaillait régulièrement quinze heures par jour, et ne se délassait d’un travail que par l’autre. Il faisait sa lecture assidue de Platon et des anciens. C’est une particularité à noter. On sait combien à cette époque l’étude des anciens était délaissée. Ce commerce intellectuel entretenu avec les philosophes et les poètes grecs, qu’il lisait dans le texte , ainsi qu’avec les écrivains de l’anliquité latine et avec tous les grands génies du dix-septième siècle, dont il se nourrissait sans cesse, a dû contribuer à donner à sa manière cette largeur, cette richesse de savoir et ce mouvement qui le classent à part parmi les écrivains de son temps. A Saint-Pétersbourg, il avait une table ou un fauteuil tournant : on lui servait à dîner sans que souvent il lâchât le livre ; puis, le dîner dépêché, il faisait demi-tour et continuait le travail à peine interrompu. 11 répondait un jour, en riant, à quelques personnes qui l’engageaient à venir

JOSEPFI DE MAISTRE.

avec elles jouir d’un soleil de printemps ; « Le soleil! je puis m’en faire un dans ma chambre avec un châssis huilé et une chandelle derrière! » Ce mot ne rappellet-il pas le mot célèbre de madame de Staël préférant à toutes les beautés des lacs son ruisseau de la rue du Bac? — « H plaisantait sans doute en parlant ainsi, écrit à ce propos M. Sainte-Beuve, à qui nous empruntous ces détails, il trahissait pourtant sa vraie pensée. Intelligence platuniipie, vivant au pur soleil des idées, il lie voyait volontiers dans ce flambeau de notre univers qu’une lanterne de plus un moment allumée pour la caverne des ombres. » Avec cela, rien du savant de profession ; point de mauvaise humeur lorsque quelqu’un entrait; 1 toujours, disent ceux qui l’ont connu, bon, aOeclueux souriant.

Ses fonctiéns diplomatiques ne lui prenaient que peu de temps. II représentait son souverain, alors si appauvri, presque gratuitement. Un jour, a titre d’indemnité pour les vjisseaux -sardes capturés, on vint lui compter ^ cent millemvrcs de la part de l’empereur; il les envoya "à son roi. « Qu’en avez-vous fait? lui demanda quelque temps après le général chargé de les lui remettre. — Je les ai envoyées à mon souverain. — Bah ! ce n’était pas pour les envoyer qu’on vous les avait données. » Quant à lui, il lui suffisait d’avoir un peu de représentation pour l’honneur de son maître; souvent il dînait seul avec du pain sec. ' .

Comme diplomate, un de ses collègues qui avait traité avec lui s’exprimait ainsi sur son compte : « Le comte de Maistre est le seul homme qui dise tout haut ce qu’il pense, et sans qu’il y ait janaais imprudence. » La res-

JOSEPH DE MAISTRE

tauralion, qu’il avait tant annoncée, ji’arracha pas iM. de I\laistre à son ambassade. Les années 1814, 1815, 1818 le laissent à Saint-Pétersbourf?. Accusé de faire de la propagande religieuse contre l’Église grecque, jusqu’au point de produire des conversions an attaquant la foi des individus avec lesquels il était en relation, reproche contre leijuel il se défendit près de l’empereur, fatigué de se voir suspect malgré les liens qui rattachaient à la Russie, il demanda son rappel en 1817. R faut ajouter que quand l’ordre des jésuites, pour lequel il avait lîn grand faible, eut clé supprimé par l’empereur Alexandre, il est difficile de croire qu’il n’ait pas parlé plus que cela ne plaisait.

R revint dans sa patrie après vingt^cinq ans d’pbscnce, en passant par Paris. Il y arrivait le 24 juin. Durant son séjour, il fut dignement accueilli par l’élite de la société parisienne. Il eut une audience de Louis XVIII, qui lui témoigna toute sa reconnaissance des services qu’il avait rendus à la cause monarchique. Il se rendit à une séance de l’Institut, et comme ^ il restait modestement confondu dans la foule, sur l’invitation de leurs collègues, quatre académiciens vinrent le prier d’entrer dans l’enceinte et lui firent apporter un fauteuil. A son arrivée à Turin, le roi de Sardaigne récom|M;nsa ses siîrvices en le nommant premier président de ses cours suprêmes. M. de Maistre se trouvait alors le chef d’une des familles les plus nombreuses et les plus considérées de l’ancien duché de Savoie. Il put passer au milieu d’elle le peu de temps qui lui restait à vivre.

Le 17 janvier 1819, l’Académie des sciences de Turin -f saisit l’occasion de la première place vacaùte de la classe

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des sciences morales, historiques et philologiques, à laquelle il appartenait, pour l’admettre au nombre des membres résidants. Les grandes publications du comte de Maistre, dès longtemps composées, datent de ces an- 'nées finales. C’est en vue de la France que J. de Maistre a composé tous ses grands écrits. M. de Maistre aimait la France; c’est toujours la France qu’il admire, c’est toujours en elle qu’il esj>ère, ses lettres en témoignent, dans les moments memes où la cause qu’il sert a le plus à souffrir de nos victoires. L’idée d’abaisser la France lui paraissait la plus impolitique des idées. Il }>cnsait qu’après avoir ébranlé le monde, la France était destinée à le raffermir, et que l’avenir réservait encore les grands rôles au peuple de saint Louis et de Louis XIV.

La vogue du principal de ses ouvrages, les Soirées de Saint-Pétersbourg, n’a pas cessé, après bien des révolutions accomplies dans les idées comme daais les faits. C’est un livre qui vivra par la vive éloquence de l’écrivain, par l’intérêt durable du sujet, par ces grandes vues qui font penser, même, n’arrivât- on pas, ce qui est le cas le plus ordinaire, à penser comme lui. La singulière apologie du bourreau, qu’accompagnent des détails affreux de roue et de torture, l’exagération énorme avec laquelle il insiste sur l’idée de l’expiation et sur les sacrifices sanglants, le panégyrique insolent de la guerre, les explications atténuantes de l’inquisi-

JOSEPH DE MAISTRE

tion, étaient autant de défis jetés à l’esprit de liberté et de tolérance. Ces défis ont été relevés avec une vivacité pour le moins égale à la sienne.

On connaît le sujet des dialogues qui composent les Soirées de Saint-Pétersbourg. Trois interlocuteurs, qui ne se distinguent que par des nuances : le sénateur russe, de religion grecque; le chevalier français, aimable et sérieux ; le comte, qui n’est autre que Joseph de Maistre, y discutent avec uneaniination, un piquant et une élévation d’idées et de langage rares en tous les temps, la question du gouvernement temporel de la Providence et l’idée de la justice divine telle qu’elle se manifeste dès ce monde. Comme il n’a jamais devant les yeux que notre méchanceté et nos vices, M.de Maistre ne voit dans les événements qui nous affligent que des punitions du ciel. La prière et la réversibilité., sur laquelle il insiste presque exclusivement, lui paraissent les deux grandes voies de salut. Il applaudit, somme toute, au gouvernement de la Providence plutôt comme à un pouvoir sévère et rigoureux que comme à une intervention de miséricorde et de bonté. Exagérant, pour ainsi dire, les conséquences corruptrices du péché originel, il montre dans les hommes un troupeau de méchants et de pervei’s qui se régénèrent dans l’expiation, et que doivent surveiller de très-près leurs gouvernements.

Les Soirées de Saint-Pétersbourg, avec tout ce qu’elles présentent de choquant, d’outrageux au hon sens, à la tolérance', à l’humanité, ont pour double caractère de rectifier, par l’excès contraire, le jwint de vue moral alors dominant, et'd’élargir singulièrement l’horizon philosophique de la fin du dix-huitième siècle. Quelle réponse

JOSEPU DE VAISTRE.

aux petits préceptes tranquilles de la morale de l’intérêt, et aux conseils énervants de 1a morale du plaisir, que ce 'tableau de l’humanité présenté comme le développement d’un poëme tragique, malgré ce que la miséricorde divine peut mêler de consolation au suprême dénoûment.

Ce côté mystérieux, terrible des choses, ce côté qui existe et qui résiste, est opposé par le puissant écrivain à un optimisme flatteur et décevant. L’expiation se pose comme dogme et comme réalité douloureuse et même sanglante , en face de l’utopie du bonheur absolu.

Que les idées d’expiation, de réversibilité surtout, qui reviennent sans cesse sous sa plume, soient des mystères et, à ce titre, n’aient pas droit de cité en philosophie, rien de plus vrai. Mais entre l’expiation et la réhabilitation d’une part, conçues comme explication de la vie, et l’épreuve d’une antre part, comme moyen de perfectionnement, solution offerte au problème de la destiné© par la philosophie spiritualiste, l’accord n’est-il pas plus près d'avoir lieu qu’entre l’une ou l’autre de ces idées et la morale matérialiste de la plupart des sectes sociales, qui se rattachent dans le di.v-huitièrae siècle à Mably et à Morelli? Je lajsse au lecteur non prévenu le -soin de faire la réponse.

L’origine du mal, les destinées futures de l’humanité,, pourquoi le juste souffre, la guerre, le sacrifice, la prière, le gouvernement divin, les révolutions, voilà les hauts sujets si étrangers à Saint- Lamhert et à" ses amis, voilà les grandes thèses de philosophie morale et historique posées ou renouvelées avec un merveilleux talent et avec . un incontestable à-propos par les Soirées de Saint-Pétersbourg; voilà les questions que M. de Maistre agite,

JOSEPH DE MAISTHE.

vehit ex tripode, dans un style plein d’imprévu, de mouvement, de mordant, de grandeur, malgré des (races de manière, de bel esprit et quelque roideur parfois déplaisante, dans un style qui, par le tour ingénieux, brillant, concis, tournant au trait, tient de Sénèque et de Montesquieu, parfois de Voltaire.

On a rapproché Joseph de xMaistre, dans les Soirées, de M.deBonald, l’auteur de \âLégislation primitive, et de M . de Lamennais, l’auteur de [' Indifférence. Je trouve à M. de Maistre, en dépit de son ton provoquant et injurieux, quelque chose de plus large et de plus fécond, Sans doute M. de Bonald n’aurait pas écrit la tirade odieuse sur le bourreau, produit du cerveau échauffé d’un homme pcrsoniiellemeut hou et humain, qui veut faire peur. Mais que de perspectives étrangères à M. de Bonald lui-même! quelle haute métaphysique par moments! quelle façon neuve, directe, élevée de considérer les questions ! Comme il les ahopde de front, allant droit aux plus grandes et aux plus fécondes ! Il met vraiment l’esprit dans un haut état. Chez M. de Bonald, presque tout dans le fond est artificiel. Il a beaucoup des procédés de l’idéologie. Avec sa théorie du langage, c’est presque une sorte de Destutt de Tracy orthodoxe ; il fait, lui aussi, de l’esprit humain une table rase sur laijuclle les signes x iennenl graver et meme créer les idées. Seulement il déclare l’esprit humain dans l’impuissance d’avoir trouvé ces signes. Les subtilités d’idées et même celles de mots jouent chez lui un grand rôle. Sa conclusion est de déshériter l’esprit humain de tout principe métaphyr sique et de toute morale naturels. JJe même, et à plus forte raisou pour M. de I^iUmennais dans le second vo-

JOSEl-ll DE MAISTKE.

lume de son Essai, où il est établi que la raison mène nécessairement au doute absolu et que nulle faculté, même les sens, ne |)cul nous mettre en possession d’aucune vérité sans la révélation. M. de Lamennais s’est plaint là-dessus de n’étre pas compris par M. de Maistre. Je le crois aisément : une telle vue est juste l’opposé de la philosophie du célèbre écrivain piémontais. Rien de commun entre eux si ce n’est l’iiltramonlanisme , c’està-dire, il est vrai, le point le plus saillant et la thèse la plus bruyante, mais non pas le fond philosophique de leurs doctrines. M. de Lamennais relève et dévelo[)pe les indications sce])tiques des Pensées de Pascal; tous les penchants de M. de Maistre sont pour Malehranclic et pour Leibnitz.

Paru après les Soirées, le Pape a eu im retentissement presque égal. Ce curieux ouvrage est d’une lecture moins variée, moins attachante pour l’universalitc des lecteurs, même à ne le prendre que comme un ouvrage purement littéraire. Ce n’est pas qu’on n’y trouve en foule des pensées ingénieuses, un style nerveux, in- ‘cisif, de beaux tableaux historiques; mais, outre que les défauts de l’auteur comme écrivain y sont plus saillants et qu’il y prodigue plus qu’ailleurs les traits d’un goût équivoque, les concetii, la thèse qu’il défend est, s’il se peut, encore plus insoutenable que toutes celles dont il s’était fait le défenseur, et blesse d’autant plus qu’elle touche de plus près à la pratique. On ne {jeut s’empêcher de se demander ici surtout si M. de Maistre ne nuit pas plus à la cause religieuse qu’il ne la sert en lui attribuant un caractère presque tout politique. Un tel ouvrage justifie complètement l’appellation de prophète

JOSEPH HE MAISTRE

lui a été donnée parBallanche; et encore ce passé, l’arrange-t-il à sa guise et le colore-t-il au gré de son imagination. Toute la thèse du livre du Pape repose sur ridée que l’auteur se fait de la souveraineté. Il faut, selon lui, que la souveraineté soit quelque part et qu’elle soit infaillible pour juger tous les conflits. Ce souverain infaillible, devant lequel les rois et les peuples videront leurs démêlés, c’est le pape. Là est le secret de la pacification générale, de l’abolition de l’étal révolutionnaire. Pure utopie dont le passé lui-même est bien loin d’être une confirmation, et qui exige au préalable l’adhésion de tous les esprits et la soumission de toutes les volontés à ce pouvoir réputé infaillible dans tous les domaines ! L’auteur a beau répéter (pie c’est dans l’intérêt des idées de liberté, de réforme sage, de félicité des peuples qu’il demande cette soumission universelle à la papauté; le bon sens place son utopie parmi les plus rétrogrades. C’est dans ce livre encore que le comte de Maistre porte les plus rudes coups aux libertés gallicanes, qu’il prend en outre à partie dans un ouvrage à part. Ainsi Bossuet est qualifié par de Maistre du titre d’hérétique. « Bossuet, s’il ne s’est pas repenti, dit-il, est mort hérétique. » L’idée a fait fortune, et M. de Maistre, mettant à ])lus forte raison les jansénistes et Port-Boyal avec Pascal parmi les hérétiques, a trouvé de nombreux disciples.

L'Examen de la Philosophie de Bacon n’est qu’une longue diatribe en deux volumes, assez légère pour le fond, contre le chef de l’école expérimentale. M. de Rémusat, qui a écrit lui-même sur Bacon un ouvrage, beaucoup plus substantiel et plus équitable, a jugé avec

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une légitime sévérité ce livre de M. de Maistre. Il aLuse par trop ici de sa verve et de sa facilité pour le persiflage et l’invective qui venaient à lui dès qu’il tenait la plume et surtout quand il croyait s’adresser à de purs esprits. Les duretés et les impertinences alîectées du critique ne nuiront pas à l’indestructihle renommée de Bacon. Ce que je noterai pour ma part dans l’ouvrage de M. de Maistre, c’est la lutte qui prélude contre la philosophie de la sensation. « Si Kant, écrit M. de Maistre, avait marché en simplicité de creur cà la suite de Platon, de Descarfes, de Malehranche, etc., il ne serait déjà plus question de Locke dans le monde, et la France peut-être serait désinfntnée de son ridicule et funeste Condillac. Au lieu de cela, il a plii à Kant de se livrer à cet orgueil aigre et exclusif qui refuse de devoir rien à personne. Il nous a parlé comme une pythouisse énigmatique. Il n’a rien voulu dire comme les autres hommes; il a invmté une langue; et non content de nous proposer d’ap[>rendre l’allemand (certes, c’était bien assez ! ) , il a voulu nous forcer d’apprendre \eKant.yt •

Dans son ouvrage sur Bacon, M. de Maistre, tout en jugeant la philosophie allemande avec cet hummir dont ses pages sont remplies, fait donc une œuvre analogue à celle qu’avait entreprise madame de Staël dans son beau livre sur V Allcmafjne. 11 s’agit, pour l’un comme pour l’autre écrivain, de la réhabilitation du spiritualisme. C’est là le point commun, le" seul , entre ces deux nobles esprits si opposés, qui se connurent, comme ■nous l’apprennent \e?,' Lettres récemment publiées. Se' disputèrent ët restèrent amis. J’aime à croire que le

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JOSEPH DE MAISTRE

lien entre eux fut cette communauté de tendances sur le fond des questions qui sont l’éternel tourment de l’humanité.

Joseph de Maistre n’a pas la raison conciliante, large , foncièrement judicieuse de l’auteur de V Allemagne et des Considérations sur la révolution française, ce livre sensé qui fait si curieusement pendant aux Considérations du publiciste monarchique et ultramontain. 11 s’en faut que l’on sente dans le livre sur Bacon, non plus que dans les autres écrits de Joseph de. ^ Maistre, la même âme sympathique. L’intelligence pure, ' la polémique acérée régnent ici souverainement. C’est l’épée de la logique aux mains d’une raison plus haute que sûre. Mais, à ce point de vue abstrait, l’auteur •• du Bacon est supérieur à madame de Staël. 11 est plus métaphysicien. Son érudition est enàprunlée aux sources directes, tandis que, pour le savoir, comme pour les idées, son illustre rivale (qu’elles qu’aient été son initiative et son influence) n’est, au fond, que l’éloquente écolière de Schlegel, de Benjamin Constant, de Charles de Villers, sans compter M. Necker et Jean- Jacques Rousseau. Joseph de Maistre est alors presque • le seul philosophe qui connaisse Platon et en partie Aristote, enfin Kant, en faveur duquel, malgré ses plaisanteries, il avait réellement àppirta à idéchiffrer l’allemand. Esprit trempé dans lè^nfîoulè antique, s*èn- K llammant à la lecture de Pindare lu dans l’onginal, il ne met rien au-déssusde Platon et de Pythagorç. ' Partout il conçoit comraê' idéal et célèbre en des termes magnn fiques, qü’on n’a point assez remarqués peut-être, l’alliance des sciences, de la philosophie et de la religion.

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JOSEPH . DE MAISTRE

11 appartenait au défenseur du passé dç réhabiliter aussi la scolastique : M. de Maistre le fait dans une mesure ici parfaitement équitable. Il sait reconnaître tout ce qu’il y a eu d’efibrt de génie et môme de solidité dans ces espèces de cathédrales de syllogismes, bafouées, comme ces autres cathédrales de pierres, par un scepticism^ dénigrant et réhabilitées aussi par notre âge. La métaphysique du dix-septième siècle a toute son admiration. 11 est bien loin de traiter Descartes comme l’a fait l’abbé de Lamennais. Si, pour le dire en passant, dans son livre sur V Église gallicane, il malmène Pascal et le jansénisme, c’est parce que, selon lui, ils exagèrent la corruption et la faiblesse de l’homme. Les erreurs mêmes de la métaphysique cartésienne lui paraissent être de génie et honorer la pensée. « J’avoue, dit-il, que je ne me permettrais point de tourner en ridicule une pensée de Descartes et de Malebranche. »

L’école philosophique, dite rationaliste, peut revendiquer comme siennes les pensées suivantes qui tranchent avec le fond d’idées hostiles à la valeur de la raison qui ont pris depuis quelques années tant d’autorité dans l’Église :

« Ne soyons pas la dupe de l’hypocrisie qui ne cesse d’en appeler à la Bible et de nous inviter à donner d la foi ce qui est de la foi. Ce respect de comédie ne tend point à élever l’Écriture sainte, mais à dégrader la raison en la rendant ainsi étrangère à Dieu.

« Dire avec Bacon que les hommes ne peuvent par la raison s’e former aucune idée de Dieu, c’est une épouvantable proposition que tous les athées signeraient avec transjwrt. . '

JOSEPU^DE MAISTRE.

, « Soutenir qu’on n’a aucune idée de Dieu parce qu’on n’en a pas une idée parfaite, et que c’est absolument la même chose d’ignorer ce quil est ou s'il est, ce n’est pas seulement un blasphème contre Dieu même, c’est encore un blasphème contre le bon sens. Il en résulterait que nous n’avons l’idée de rien, puisqu’il n’existe rien dont l’essence nous soit parfaitement connue; et certainement nous connaissons bien moins la matière que l’esprit.

a Comment l’homme recevra-t-il une vérité nouvelle s’il ne porte pas en lui une vérité intérieure, une règle innée sur laquelle il juge l'autrel Entre Moïse et Hésiode, qui nous force de choisir? L’un vaut l’autre, s’ils ne sont jugés d’après une règle intérieure.

« En général, rien ne peut donner une idée à un homme, elle peut seulement être réveillée; car si l’homme (ou une intelligence quelconque) pouvait recevoir une idée qui ne lui est pas naturelle, il sortirait de sa classe et ne serait plus ce qu’il est; on pourrait donner à l’animal l’idée du nombre ou celle de la moralité.

« Il n’est pas rare d’entendre des hommes, tantôt simples et tantôt coupables, dire que Dieu est trop grand pour que nous puissions nous en former une idée. Ils ont donc l’idée de l’existence, l’idée de la grandeur, l’idée de la supériorité, l’idée de l’intelligence, l’idée de la puissance, l’idée de la sagesse, même s’ils y regardent de près, l’idée de l’infini ou de l’indéfini exclusive de toute limite, et ils appellent cela n’avoir point d’idée. Déplorable délire !

« Rien n’empêche de comparer l’intelligence à l’in-

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telligence pour en tirer la seule définition de Dieu qui soit 'à la portée de l’homme : c’est l’intelligence et la puissance telles qu’elles nous sont connues, avec l’infini en plus. »

jM. de Maistre, on le voit, s’inspire de la tradition , platonicienne et cartésienne , et la commente en des termes'qui retombent de toute leur hauteur sur ses prétendus disciples, si déterminés à refuser à la raison humaine toute certitude en dehors de la révélation.

Si l’Écriture contient quelques paroles, trop humaines, faudra-t-il donner la préférence au texte pris à la lettre ou à la raison humaine? J. de Maistre ne craint pas de poser cette question. Il la résout en continuant son raisonnement sur rantériorilé de la raison à la lévélation : .

, « Il est bien essentiel d’obserter que l’Écriture sainte ne révèle nulle part l’existence de Dieu; elle la suppose comme une vérité connue antérieurement; et, loin d’ajouter aux différentes preuves que nous trouvons dans tous les traités de théologie naturelle, on dirait, au contraire, que les écrivains sacrés se rapprochent de notre faiblesse en nous présentant un Dieu plus semblable à nous; et la raison est approuvée par la foi, lorsqu’elle se permet de rectifier quelques expressions trop humaines, .si l’on peut s’exprimer ainsi, et destinées évidemment à sé mettre à la portée du grand nombre. » ’ ' . .

Et enfin , pour ne pas multiplier des citations qui pourraient être infinies :

' « Le but de la révélation n-’est que d’amener l’esprit humain à lire dans lui-même ce que la main divine y

JOSEPH DE MAISTRE

traça.,. La raison, examinant sur la règle éternelle cachée dans le fond de son essence, dit à la révélation Vous avez raison, c’est-à-dire vous êtes la raison. »

« C’est toujours le même sophisme qui égare ; Dès ' que vous séparez la raison de la foi, la révélation, ne pouvant plus êlrc prouvée, ne prouve plus rien. »

Est-ce décisif? '

' Voilà donc M. de Maistre convaincu d’être un philosophe, un rationaliste, croyant à la divinité de la raison.

Ses chapitres sur l’âme, sur la matière, sur les causes finales, sur l’union de la religion et de la science, sont inspirés par le même esjiril : ou plutôt c’est celui de tout son livre. Partout l’éloge de la mélaphysique, les sciences morales considérées comme possibles , comme devant opposer un contre-poids nécessaire aux progrès exclusifs des sciences qui ont la matière pour objet; partout l’esprit platonicien, cartésien.

On a publié de Joseph de Maistre, en 18.^8, des . Mémoires politiques et correspondance diplomatique, avec explications et commentaires historiques , par ‘.M. Albert Blanc, docteur en droit de l’université de Turin, et portant pour épigraphe : « Il faut prêcher sans • cesse aux peuples les bienfaits de l’autorité, et aux rois les bienfaits de la liberté. »■ Ce volume a eu un grand succès en Piémont et en France. Une politique antiautrichienne, une politiijue nationale, y est recommandée en effet à la maison régnante en Sardaigne, et M. de

JÜSEl-H DE MAISTRE.

Maistre s’y montre tout à fait favorable à l’agrandissement du rôle du Piémont et à son alliance avec la "France. Faiblesse de nos prévisions et 'dérision de nos vœux ! Combien cet agrandissement de sa chère patrie lui eût été amer par la manière dont il s’est opéré ! Quelle distance entre le triste déclin de la papauté temporellé et les magnifiques destinées qu’il rêvait pour elle!

Cette grande destinée touchait à sa fin. M. de Maistre mourait d’apoplexie le 26 février 1821, après une lente paralysie qui l’avait envahi depuis quelque temps. Cependant, la veille de sa mort, il avait signé encore plusieurs actes de chancellerie. Après avoir dévoué toute sa vie à scs idées et à sa cause, il était rentré en Piémont dans la plus complète pauvreté. Tous ses biens ayant été vendus, il avait eu part à l’indemnité des émigrés, 'mais une bonne partie des terres qu’il avait possédées, se trouvant située en France, n’avait point été portée en compte. Avec la modeste compensation qui-lui fut allouée et un millier de louis que lui prêta le comte de Blacas, il avait acheté une terre de cent mille francs environ. Ce fut le seul héritage matériel qu’il légua à ses enfants.

Le jugement des honnêtes gens sur Joseph de Maistre est parfaitement résumé dans ces lignes qui terminent un article dè M, Silvestre de Sacy sur les Lettres et opusades inédits' : « Par le paradoxe, Joseph de Maistre est le Jean-Jacques Rousseau de la réaction religieuse et politique, il en est le Voltaire par sa manière d’écrire : l’esprit pétillé sous sa plume. 11 faut reconnaître

‘ Variétés littéraires, morales et politiques, par M. Silyestre de Sacy, t. II.

JOSEPU DE MAISTRE.

aussi, dans tout ce qu’il a publié, une qualité qui rachète bien des défauts : l’élévation morale. Trop d’écrivains n’ont le beau et le grand que dans l’imagination; de Maistre avait l’un et l’autre dans le cœur... Il n’y a pas une ligne dans ses ouvrages qui ne sente l’honnête homme et le gentilhomme; il impose le respect à ceux mêmes que ses paradoxes froissent et révoltent le plus. Ses Lettres font quelque chose de plus et de mieux encore : elles le font aimer. »

Oui, c’est bien là l’homme; mais il faut reconnaître que son influence sur la direction qu’a prise le catholicisme a été funeste. Il a contribué à l’isoler du siècle. Il lui a prêté des allures provocantes qui ne conviennent nia l’humilité du chrétien, ni à la majesté de la religion. Il a créé une école non de saints, non d’apologistes et de docteurs, mais de pamphlétaires. Il a fait de la religion un parti. Depuis lui, le principe d’autorité n’a cessé de s’exagérer, de s’exalter pour ainsi dire au sein de l’Église. Un langage de plus en plus irritant a été tenu contre les libertés modernes. L’alliance du catholicisme et de l’absolutisme, si amèrement regrettée par de sincères et éloquents catholiques a plus d’une fois paru se resserrer. Voilà la part de l’homme de secte et de parti. C’est celui-là que notre temps semble seul connaître. Il a trop souvent caché le moraliste supérieur, le grand publiciste. Les côtés faux et éphémères de ses idées, en lui créant une sorte de gloire de scandale, ont presque effacé les côtés durables, excellents, éclatants aussi de cet esprit supérieur. Ce sont ces derniers que j’ai cherché surtout à mettre en lumière. La bassesse seule

174 JOSErn i«e maistre.

est haïssable. Partout où se rencontre une grande élévation morale, une parole convaincue et fîère, inclinons-nous, et écoutons, sauf à faire suivre notre respect par nos réserves et à ne pas sacrifier à l’admiration notre indépendance. Admirons tout ce qui est. digne d’être admiré, mais tenons-nous-en fermement, en fait d’opinions et de croyances, à ce qui est juste et sensé. ■

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Avant que M. Ernest Naville vînt nous faire connaître Maine de Biran comme homm'e dans l’intimité de ses pensées, nous le connaissions comme métaphysicien par la publication de la plupart de ses œuvres philosophiques, due à M. Cousin, ou tout au moins par l’introduction dont les a fait précéder l’illustre éditeur. Peu de philosophes avaient plus besoin que Maine de Biran d’une pareille élucidation. La clarté n’cst pas chez lui, il s’en faut, toujours égale à la profondeur. Il n’est écrivain que par échappée. C’est ce qui explique pourquoi sa renommée, après avoir été le secret, avant sa mort, d’une rare élite intellectuelle, n’a pas beaucoup franchi depuis lors l’enceinte de l’école. .

Le public lettré sait pourtant en gros ce qu’il- a été. L’idée générale qu’il éveille est celle d’un philosophe qui se distingue éminemment par le caractère tout intérieur de ses recherches. Plus (jue nul autre, en effet, M. de Biran mérite le titre de métaphysicien du moi. Personne

‘ Maine de Biran , sa vie et ‘ses pensées , publiées par Ernest Naville. ■ r • • •

avant lui ne s’était à ce point, selon son expression, regardé passer^ écouté vivre. La plupart des philosophes de la même école, tout en prêchant l’étude directe du moi sous le nom d’observation psychologique, en sortent à chaque instant. Ils cherchent dans les livres, dans les grands événements de la pensée philosophique, la connaissance de l’homme. M. de Biran met à noter ses sensations'les plus fugitives, ses pensées et ses actes internes les plus compliqués, la même attention inquiète que mettent certains malades à interroger les états successifs par lesquels ils passent.

A ce titre, il est un phénomène rare et peut-être unique en philosophie. L’organisation du philosophe explique en grande partie, d’autres diraient qu’elle explique complètement la nature de sa philosophie. « Toute sa vie, dit M. Ernest Naville, il subit au plus haut degré les influences du’dehors; le vent qui change moditie ses dispositions ; l’état de son âme varie avec le degré du thermomètre. » Une constitution si mobile, si délicate, devait contribuer pour beaucoup à diriger son attention sur les faits dont l’àme est le théâtre. « Quand ou a peu de vie, ou un faible sentiment de vie, écrit M. de* Biran lui-même en 1819, on est plus porté à observer les phénomènes intérieurs ; c’est la cause qui m’a rendu psychologue de si bonne heure. »

Ce retentissement perpétuel, et douloureux presque toujours chez lui, du physique sur le moral détermina la direction de ses recherches. Cette instabilité, continuel sujet de ses plaintes, et dont il se sent comme humilié, est précisément ce qui devait le pousser à chercher en lui-même un point fixe^ quelque chose d’un et

d’identique, qui ne fût pas, ainsi que la sensation, le jouet du monde extérieur.

II est impossible, en parlant d’un ouvrage quelconque d’un homme qui fut exclusivement métaphysicien, de ne pas parler soi-même un peu métaphysique. Je le ferai avec sobriété, et seulement dans la mesure où cela me paraît absolument nécessaire pour avoir la clef du Journal intime.

Comment ne pas rappeler que l’originalité propre de M. de Biran en philosophie, c’est la revendication de l’activité libre de l’âme humaine méconnue par le matérialisme du dix -huitième siècle? L’homme, selon Cabanis comme selon toute l’école alors dominante, école aussi vieille que l’esprit humain, et qui durera probablement autant que lui, n’est qu’un pur écho, un effet, une résultante : c’est un instrument qui rend exactement les sons que lui fait rendre la nature extérieure. Maine de Biran, au contraire, envisage l’homnie comme étant essentiellement une force , subissant , il est vrai, les influences du dehors, mais capable de réagir en vertu d’une initiative qui vient d’elle. C’est celte force qui constitue le moi, qui est le moi luimême. M. de Biran semble répéter le mot classique de Wédée en face du fatalisme triomphant; mais iLne le répète qu’après tous les doutes qui précèdent la découverte, qu’après avoir épuisé tous les tâtonnements de la méthode analytique, qu’après qu’il a eu pris fortement et lentement possession de ce point central de l’existence spirituelle. L’idée de la force, non pas seulement ni surtout envisagée dans le sens vaste et large où l’avait entendue Leibnitz peuplant l’univers de monades, mais

I . l’idée plus spéciale de cette force qui, s’attestant à nous

directement dans le fait de conscience, meut l’nrganisme à son commandement, et se meut elle-même dans un cercle infranchissable à toute tyrannie venant des hommes ou des choses, voilà le retranchement dans leque M. de Biran s’enferme avec une persévérance inouïe. Là encore une fois est son originalité. Tandis que d’autres déploient contre la métaphysique sensualiste de plus grands fronts de bataille, il se tient comme cantonné dans cet unique point fortifié qu’il regarde comme inexpugnable, moins soucieux, ce semble, d’attaquer que de ne pas se rendre. Ce n’est pas le plus brillant, mais c’est / le plus solide de tous les courages pbi1osopbi([ues qui .aient jamais lutté pour la cause du spiritualisme.

• Nous pouvons maintenant^ parler des Pensées qui viennent de voir le jour pour la première fois avec plus ’ de chance de bien les entendre. Elles servent de commentaire à cette philosophie;- elles nous font voir à l’œuvre celte contemplation incessante d’une âme qui s’observe. Elles nous introduisent dans l’intérieur du - philosophe. Faut-il dire que c’est là un livre? Non, c’est bien naïvement cette fois, et sans .aucune préoccû- ' .pation d’une publicité sur laquelle il ne comptait pas, la confession d’un esprit pur, jaloux de se dévoiler à lui seul, et se racontant en quelque sorte jour par jour sa propre histoire. - .

, - On ne saurait trouver une meilleure contre-épreuve ' jK)ur le système. La valeur et l’insuffisance de la philosophie de M. de Biran m’ont paru se manifester de plus en plus comjdétenient à mesure que j’avançais dans cette lecture ; sa valeur, par une vie intérieure qui semble ac-

quérir une intensité croissante ; son insuffisance, par le sentiment de dégoût et de désespoir où paraît tomber finalement cette volonté si sûre de sa supériorité sur le monde. Ah ! qu’on cesse de nous entretenir de l’orgueil des philosophes ! Rien n’est circonspect comme M. de j ran ; rien n’égale la défiance où il est de lui-même et de sa propre force, (^est de son humilité qu’il convient de parler seulement. Je dis humilité et non’ simple modestie d’homme et timidité de penseur; le mot chrétien d’humilité exprime seul l’état de cette âme en peiné qiè trouve bien en elle la philosophie, mais non pas l’étoffe du stoïcisme. ' ^ •

Il faut se hâter de le dire pour rassurer les esprits que toute reclierche philosophique a bientôt effrayés. M. de Biran n’a rien écrit d’aussi accessible que ses Pensées par le fond et par la forme. Son style s’y montre habituellement clair, correct, expressif; on sent un homme qui cherche moins ici le dernier degré de la précision scientifique qu’un soulagement tout personnel. On y goûte une sorte d’onction qui contraste avec la sécheresse du mélaphysicien hérissé de formules.

Nous devons des reriiercîraents à M. Ernest Naville.

Il a rendu au public, à tous ceux du moins qui s’intéressent encore aux choses de l’esprit, un vrai service ' par la publication des Pensées, dont il s’est fait l’éditeur. C’en est un aussi que celle Vie de Maine de Biran ', placée en tête de l’ouvrage, et qui. est elle-même un ouvrage distingué. M. Naville a voulu nous faire conr naître celui auquel il a voué une sorte de culte , pour ainsi dire, héréditaire dans sa famille. On ne pouvait y mieux réussir. Nous connaîtrons désormais chez

l’auteur du Mémoire sur Y Habitude et des Co7isidérations sur le physique et sur le moral à la fois l’homme intérieur et l’homme extérieur : l’homme extérieur, c’est-à-dire le personnage public qui fut conseiller d’État, député, plus ou moins mêlé à la politique du temps, un de ceux qui vinrent faire entendre en 1813 à l’empereur Napoléon des avertissements courageux, bien qu’un peu tardifs, enfin le partisan dévoué de la dynastie des Bourbons, attaché d’ailleurs à la même ligne de modération que son ami intime, l’honnête, l’éloquent M. Lainé. -

« 20 mars 1815. — Levé avec le jour, je sors à pied pour aller clicï le ministre de l’intérieur et chez M. Guizot, que je trouve partis. Les rues de Paris sont encore désertes ; tout annonce la révolution ; je passe toute la matinée dans la plus vive agitation. A onze heures et demie, séance peu nombreuse , où le président lit la proclamation qui ordonne la séparation et la clôture des chambres; une heure 'après, je monte en voiture avec M. Lainé, et noos prenons notre direction sur Versailles, crainte d’une arrestation qui parait se manifester à Chartres. *

« Chartres, îe 2 1 . . . — Toute la nui t se passe dans les angoisses, ayant sous les yeux un régiment de dragons, commandé par un colonel vendu à Bonaparte, qui, de son autorité privée, avait défendu de donner des chevaux aux voyageurs en poste. Nous, partons enfin au lever du soleil. »

« Le 28... — 11 n’y a plus de nation française, elle n’était pas digne d’un bon roi ; elle ne méritait pas le bonheur qui commençait à luire sur elle. Le peuple français ne mérite que d'ètre conquis; le voilà sous le joug des soldats et des jacobins plus féroces encore. La génération actuelle , née des orages de la révolution, dépravée et profondément immorale, n’est pas susceptible d’un bon gouvernement. >

Je l’avoué, au surplus, ce Maine de Biran politique

MAINE DE BIKAN.

m’intéresse médiocrement- de sens en lui l’honnêle homme, mciis il n’;i rien d’original. Que M, de Biran ait, lui aussi, rédigé un certain nombre de rapports, qu’il ait prononcé même quelques discours à la tribune, comment faire pour s’y intéresser beaucoup? Cela intéressait si peu M. de Biran lui-même ! "

Dans un passage de son journal, il se compare à un somnambule errant dans le monde des affaires. Faut-il que Je taise une critique avec laquelle j’ai hâte d’en finir? M. de Biran sent que sa place n’est pas dans ce milieu oii se traitent tant bien que mal les affaires de ce bas monde. Tout ce qui l’éloigne de la philosophie lui cause de vifs regrets, même des remords. Cette plainte revient vingt fois sous sa plume dans Pensées. Presque autant de fois, je dois l’avouer, je suis tenté de lui demander sa démission d’homme politique ou de philosophe. Si vous portez dans les conseils de l’État les distractions, la timidité, les dédains, le profond ennui d’un métaphysicien, retournez à votre cabinet où vous vous sentez vivre seulement d’une vie entière, où vous êtes véritablement vousmême. Si la psychologie trop continûment pratiquée sur le vif vous fatigue et vous épuise tout autrement que ces travaux desquels l’àme est absente, prenez votre parti résolument, embrassez la vie active et ne pliilosophez plus qu’aux heures perdues. Ce gémissement perpétuel, à propos des obstacles extérieurs qui lui paraissent contrarier son développement et son travail de métaphysicien, obstacles que rien ne le forçait de se créer à lui-même, fatigue un peu chez Maine de Biran. On ressent à la longue une impression pénible de cette indécision qui semble constamment tourner sur elle-même.

' UAiM£ DE MBAM.

Cela dit, revenons à ce qui fait l’intérêt réel des Pensées et aux sentiments constamment sympathiques qu’inspire l’âme excellente qui les a écrites.

M. Naville s’est appliqué à caractériser cette philosophie en quelque sorte personnelle telle que la montre à l’œuvre le Journal intime, et il l’a fait avec une exactitude, avec une délicatesse de touche dignes d’éloge. Il n’est guère possible de porter la lumière d’iine main .plus discrète et plus sûre dans les replis d’une pensée à laquelle ne manquent certes ni la subtilité ni le raffinement. Je laisse de côté ce que le spectacle de cette âme méditative a de touchant, pour ne voir que ce qu’il présente de curieux. Ce long monologue d’un pur esprit, ces transformations d’une intelligence dues uniquement à son travail sur elle-même, ce philosophe comme celui que Platon décrit, habitant solitaire, au milieu de la foule, du monde intérieur, ce n’est pas un objet d’observation si commun, et qui soit si dépourvu

d’un sérieux attrait.

. Un jeune homme est poussé par une vocation irrésistible vers la méditation philosophique. Aussi sensible à l’atmosphère morale que tout le monde respire alors qu’.à l’action des influences intérieures, il reçoit d’abord passivement la métaphysique de son temps. Tout, jusqu’aux seditaires promenades dont son journal nous retrace- le souvenir, en porte visiblement l’ettipreinte. Douce ou riante, triste ou sombre, la sensation semble alors le dominer lui-même. Il se regarde vivre déjà, mais il se laisse vivre encore... Poussé par le

MAINE OE BIBA^.

vent' de la révolution dans sa terre patrimoniale de ' Grateloup, frappé dans sa position, inquiet pour sa liberté, il s’occu|)e de jouir de ce beau ciel qui fait un contraste si étrange avec la noire folie humaine, et de philosopher sur ce qu’il éprouve. Psychologue par instinct et par quelques lectures, il va le devenir par une étude suivie. La question mise au concours : De P habitude dans ses rapports avec la facidté de penser, sert d’éveil à son aptitude. ‘

On retrouve avec un vif intérêt dans le Journal intime les pensées qui correspondent à cette période de la vie de M . de Biran , dans laquelle l’idée de volonté , de force libre occupe exclusivement son esprit. Ses traités philosophiques nous livrent l’idée; ses pensées nous découvrent à nu le sentiment. En voyant M. de Biran opposant la plus belle défense à ceux qui veulent nous réduire à n’ètre qu’une sensation transformée , il est difficile de n’être pas frappé du mobile qui le pousse. L'homme eu lui se demande avec inquiétude s’il n’est qu’un flot de la vie universelle destiné à s’abîmer demain sans aucun souvenir de l’existence présente dans l’océan de l’Étre inflni. Qu’est-ce que cette conscience que nous avons de nous-mèmes? JN’est-elle qu’un éclair fugitif dans l’éternité, né de la rencontre fortuite ou fata le de certains éléments? A peine allumé, doit-il à jamais, cet éclair, s’éteindre dans la nuit? Oui ou non, sommesnous des créatures persistantes, des persoYmes identiques aujourd’hui, dès lors pouvant l’être toujours?... M.'de Biran oppose le sentiment d’une existence distincte et permanente' au wVânf de Cabanis qui semble nous annihiler dès cette vie dans la nature extérieure. C’est au -

MAINE liE BIRAN.

nom du même principe de force libre, responsable, que nous voyons d’autres philosophes chercher aujourd’hui encore à résister au néant du panthéisme qui ne laisse vivre la substance que pour anéantir la personne. Certes bien des différences séparent l’école de Spinosa et l’école de Condillac, objet spécial des critiques de M. de Biran. Tout diffère entre elles, méthode et esprit général. Autant l’une est étroite, autant l’autre a de grandeur métaphysique. Qu’importe pourtant, h ce point de vue du moi qui s’interroge sur son présent et sur son avenir? Qu’importe au point de vue plus général de l’explication, il est impossible de ne pas dire de la justification du plan divin , du moment que l’on admet qu’il y a un plan et un dessein?

Les Pensées de M. de Biran sont, en ce sens, comme ses livres mêmes, une arme aux mains du spiritualisme. Elles sont le contre-pied de cette philosophie qui ne voit entre nous et la plante qu’une différence d’organisation.

« On a beau dire que la doctrine de Condillac est opposée au matérialisme et quelle donne beaucoup à l’activité de l’âme, il est de fait que la sensation, qui est le principe et le pivot unique slir lequel roule cette doctrine, ayant sa cause hors de l’âme, qui est subordonnée à tous égards aux causes extérieures qui produisent ou occasionnent des sensations, l'âme est asservie et nécessitée par ces causes. Donc tout ce qu’elle sent, tout ce qu’elle est pour elle-même ne peiit être qu’un effet. Comment donc concilier ces maximes tant répétées par nos modernes ; « Tout pour l’âme se ( réduit à sentir; il n’y a pour elle que des sensations et des « combinaisons ou des résultats de sensations. » Avec ce principe sur lequel toute la morale est fondée : « L’homme est libre, il a «.en lui une puissance d'agir, de se déterminer, de commencer

MAhNE DE BIRAN.

n une série (le niouTcinents opposés à ceux des sensations et des O passions, » le fatalisme des sensations est incompatible avec la croyance au libre arbitre. Si les circonstances extérieures nous créent ce que nous sommes, nous ne pouvons pas nous opposera leur ascendant; si les objets extérieurs sont cause de tout ce qui se passe dans notre âme, quelle pensée indépendante pourrait nous affranchir de leur influence? ■< De quelque manière qu’on « s’exprime, il faudra toujours convenir qu’il y a deux principes a de vie différents dans la créature sujette à la mort et destinée c à l’immortalité; « dans la créature sujette à toutes les passions et misères humaines, et capable de s’élever, par une pensée activé, au-dessus de toutes les passions, de résister à tous les entraînements, de s’affranchir de toutes les misères et de se créer ce bonheur indépendant. 11 faut rappeler sans cesse l’homme au sentiment de celle existence indépendante ; il faut qu’il sache que sa volonté, et non pas les objets étrangers, le constitue ce qu’il est, personne morale, intelligente et libre par essence. »

A la phase du stoïcisme pur, très-accusée chez M. de Biran, stoïcisme, disons-le, beaucoup plus spéculatif qu'agissant, qui n’exclut pas chez lui quelque chose d’un peu mou et de flottant, succède un état nouveau.

Livré comme une proie à la réflexion, M. de Bimn ne s’était occupé que de l’homme en rapport avec la nature. Ce monde mystérieux, supérieur, que nous nommons divin, qui est comme le ciel de l’esprit, et qui occupa tant les Platon, les Malehranche et les grands spiritualistes de tous les temps, était demeuré à peu près fermé à ce métaphysicien exclusif du sentir et du vouloir. C’était une grande lacune. Une philosophie qui retranche de ses cadres la recherche de l’Idéal, une philosophie sans ouverture du côté de ce merveilleux inconnu, une telle philosophie est insuffisante. Le métaphysicien, chez M. de Biran, ne chercha pas à se com-

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pléter; mais l’homme devait ressentir jusqti’à la souf-. france l’immense lacune que présentait sa philosophie. Se contempler comme être libre, se croire une force, cela ne pouvait suffire éternellement à son esprit. D’antres s’en tirent en divinisant l’homme et en s’éprenant d’un culte 'enthousiaste pour leur nouvelle idole. M. de Biran répugnait par sa philosophrc à cette apothéose de l’humanité; il n’y répugnait pas moins par ses ins-, tincts. 11 se sentait trop souvent triste, il se savait trop partagé et trop inquiet pour se prendre jamais pour un dieu. .Jamais homme n’eut moins" d’inclinatioti à s’adorer. Scrupuleux, mécontent de son état intérieur, il ne, lui manqua peut-être que de s’aimer assez lui-même... Comment donc remplir cet abîme que sa philosophie n’avait rien pour combler?

Quand la raison ne dit plus rien à l’homme, il re-court au surnaturel. , ' ' '

De là chez M. de Biran une sorte de mysticisme.

Sans s’être décidément rattaché à la foi positive dans une révélation divine, il'se met de plus en plus exclusivement sous l’invocation des maîtres de la doctrine chrétienne depuis saint Paul jusqu’à Fénelon.

« Limoges, 19 ma/f 1824. — L'homme, extérieur se détruit, l'homme intérieur sc renouvelle (2* ëpltrc de saint Paul aux Corinthiens, chap. IV, verset 16). .Te sens qu’il en est ainsi pour moi. L’homme extérieur avait autrefois une vervô et des saillies qu'il n’a plus; mais aussi, ne me fiant plus à cette verve spontanée, je m’efforce de travailler l’homme intérieur, de manière à le rendre indépendant, quant à l’esprit, de ces, saillies de sensibilité qui doivent être considérées comme appartenant à-l’homme extérieur.

t Agir, méditer et prier sans cesse, voilà les seuls moyens du renouvellement de l’homme intérieur. Le royaume de Dieu , c’^est

MAIKB DK BIHAR.

la vie de l’esprit qui n’arrnrc que pour l’homme intérieur; tout le reste est du dehors, ou de la chair qui meurt à chaque instant. Autrefois, et môme encore à présent, j’ai été fort attentif à ces variations brusques -et continuelles des dispositions sensiiives, repardant sans cesse de quel côté soufflait le vent de l’instabilité ou celui des passions, non pour me mettre en garde, mais pour m’y laisser aller, et quelquefois avec délices, lorsqu’il arrivait que le veut souillait à mon gré, comme lorsque j'étais en verve de bonne humeur, de travail d’esprit, de contentement intérieur, d’amour-propre ou d’orgueil de la vie. Aujourd’hui, je sens combien tout cela est casuel et inférieur à ce qui vient d’une autre source de bon vouloir, soit que cette source tienne à vous-même et quelle ne demande qu'a ne pas être arrêtée par les passions • animales pour produire ses fruits, soit qu’elle nous soit donnée de plus haut : élar\t incapables de former de noiis-inémes aucune bonne pensée comme de nous-mêmes. (Épltre de saint Paul aux Corinthiens, chap. ni, verset 5.) Dans les deu.x cas, l’expérience prouve qu’agir, méditer, prier, sont toujours les conditions nécessaires de la manifestation et du développement de la vie de l’esprit, U n’importe pas que l’homme animal soit triste, abattu, découragé, paresseux, ou gai, conliant, plein d’un sentiment de force et d’énergie vitale'. »

Chose curieuse et instructive, le plus ferme défenseur (juait eu la liberté en philosophie finit en invo- (piant la grâce, Il fait appel à une faculté mystérieuse par laquelle nous sommes mis en communication avec le monde divin. Cette révolution intellectuelle se témoigne par plus d’une page caractéristique de cette disposition qui gagne chaque jour l’âme de Maine de Biran jiendant huit années, non sans retour en arrière vers l’étal de doute. On voit l’analyse aride du philosophe se changer en aspirations vers un monde supérieur, eu mouvements qui se colorent d’une teinté de poésie tendre et mélancolique. . ••

. Comment s’expliquer une telle révolution? Est-k;e seulement par le caractère incomplet de la philosophie de M. de Biran? N’est-ce pas plutôt que la pratique assidue de la vie intérieure met invinciblement l’esprit humain sur la pente du mysticisme? L’homme ne saurait rester toujours en face de lui-même ; c’est une ga-” genre que la nature ne peut soutenir. Il faut qu’à tout jirix il sorte de cette prison où il étouffe, et il n’y a quedeux manières d’en sortir : ou le monde avec les passions qu’il fait naître, avec les affections qui s’y développent, àVec le travail qui nous arrache fortement à. nous-mêmes, ou Dieu, devenu pour l’homme un objet de contemplation et d’amour et comme un confident de sa vie; cette alternative est inévitable. Une recherche exclusive de soi-même, eùt-elle la science pour noble prétexte, n’est qu’un suicide moral. C’est à force de remuer ce fonds fie misère et de malaise, qui est en nous et qu’il sentait vivre en lui, que Maine de Biran est amené à invoquer une force q^ui serve de support <àson énergie défaillante. L’air et la lumière lui manquent; il les demande à la source de toute vie, au prin- .cipe de toute lumière. Éprouvant en lui beaucoup’ d’ennui, un immense vide, il est porté irrésistiblement à chercher un divin consolateur. ' j

^ - Tous ces états sont bien connus par les âmes reli-.gieuses. Us ont été merveilleusement décrits par le mysticisme chrétien. Aussi M. de Biran finit-il jiar déclarer le christianisme fort supérieur au stoïcisme dans lequel il avait vu si longtemps l’équivalent de toute vérité plûlosophique et murale. ' - •

' Voilà le chemin qu’a fait des premières pensées aux

MAfNE DE BIRAN.

dernières cet esprit parli de lui-même; voilà où en est arrivé par un libre et incessant travail l’auteur du Mémoire sur V Habitude, le commensal de la société d’Auteuil, le disciple et ami de Tracy et de Cabanis, l’héritier des méthodes du dix-huitième siècle.

Tel a été Maine de Biran. Toute sa vie il a eu soif de vérité. Nul philosophe n’a eu plus de candeur et de désintéressement. C’est là à nos yeux la principale moralité comme le principal intérêt de cette publication, dont nous laisserons à d’autres la tâche de tirer des conclusions dogmatiques. Le Journal intime contient un rare exemple du euHe de la pensée pour ellemême; eh complétant le psychologue pénétrant par le moraliste délicat, il achève de faire connaître le doux et mélancolique penseur et met sur sa mémoire le rayon de lumière qui lui manquait. Il semble rendre à la vie la figure originale d’un métaphysicien que le nuage enveloppait trop. On retrouve un homme, avec toutes les nobles perplexités, avec tous les doutes, hélas! que ce nom d’homme comporte, dans un philosophe chez lequel l’âme et l’émotion étaient précisément ce qui jusqu’ici avait paru faire défaut.

ADAM SMITH MORALISTE

Les théories de sentiments moraux, les analyses de l’entendement forment aujourd’hui une branche de la littérature philosophique à peu près délaissée. L’étude de l’homme concret, tel que nous le montre l’histoire, avec ses variétés de races et de langues, a remplacé celle de l’homme abstrait et tend à la supplanter presque entièrement. Il se trouve un certain nombre de jeunes gens qui, tout au sortir du collège, composent une philosophie de l’histoire ou une théorie du progrès social. Il ne s’en voit plus qui brûlent de se signaler par un nouveau traité de l’homme.

Au dernier siècle, ce genre d’écrits était passé à l’état de mode. Combien nos quais n’en portent-ils pas de témoignages ! combien de poudreux volumes dont les titres indiquent que c’est l’homme qui en est l’objet! Vieux contemporains d’Helvétius et de Saint- Lambert, catéchismes de morale dont la moralité n’est pas fort élevée, livres de peu d’idées qui roulent sur les idées, quel

‘ Théorie des sentiTtunts moraux, nouvelle édition en un volume grand in-18, chez Guillaumin, 14, rue Richelieu. — Bibliothèque des Sciences morales et politiques.

AbAM'SmTU MORALISTE.

tort vous avez fait à la philosophie ! Tantôt c’est le bon sens vulgaire dans toute sa platitude ; tantôt c’est le paradoxe humiliant d’un matérialisme sans profondeur et sans style, ün comprend après cela qu’il se soit rencontm des fantaisistes pour soutenir que l’honi me n’existe pas et qu’il n’y a que des individus, de meme qu’on s’explique, après le prodigieux 'abus que les mêmes écrits font à tout propos de la nature^ l’exclamation fatneùse de M . de Maistre ; « La nature,queUé est cette femme ? » L’abstraction glacée a eu son règne« Elle a desséché la philosophie et décoloré jusqu’à la langue à la fin du dernier siècle. Le concret a maintenant son tour. 11 en use et en abuse. 11 prend dans l’histoire la forme des plus minutieux détails; il multiplie dans le style la métaphore et l’image. La curiosité moderne est très-éveillée sur les individualités saillantes et sur les particularités caractéristiques; \ homme est en défaveur et la morale en baisse.

Qu’on ne s’étonne donc pas que les sages s’alarment de ce mépris croissant des éludes morales et de ce goût emporté pour les détails purement pittoresques qui se passent de philosophie. Le mépris des éludes morales aboutit tantôt à celte érudition affamée qui ressemble à .un commérage gravement frivole, tantôt à ces ambitieuses synthèses historujues ou sociales qui prétendent embrasser la destinée collectivede .l’humaîiité, sans s’ètre donné la peine de connaître' la nature humaine dans ce qui' la constitue essentiellement.*' Hélas ! il n’y a jamais plus de systèmes que lors<|ue les principes manquent. Comment les rêves ne s’échapperaient-ils pas en foule dès qu'il est admis que l’homme ne porte eh lui- -

ADAm SMITH MORALIS'fE.

même aucune règle et qu’il n’est pas de songé <[ui ne puisse devenir une réalité?

Concluons que l’étude des livres de morale, et même des principaux systèmes auxquels la morale a donné lieu, doit garder une juste part dans le mouvement intellectuel contemporain. Tout peintre doit connaître les principes du dessin , tout médecin doit savoir les éléments de l’anatomie. Quiconque veut se faire le peintre ou le médecin de l’humanité doit, sous peine de manquer son tableau ou de tuer son malade, s’être formé une idée de ce qui forme le type humain en ce qu’il a de permanent.

- Le dix-septième et le dix-huitième siècle, ainsi que les anciens, l’avaient compris d’instinct. La morale constitue un genre à part à l’époque de Louis XIV, sous la forme d’observations détachées ou de traités qui ont à du ' fois l’édification et l’instruction pour objet. Au dix^qitième siècle, elle prend un tour plus systématique, elle vise à expliquer plus qu’à corriger et à peindre. Sous ces deux formes elle est étudiée par les hommes les plus éminents, et la littérature, au théâtre comme dans la chaire, semble y chercher une source de lumière. L’écrivain se met avec une sorte de candeur à l’école' du moraliste. Les œuvres morales de Platon et Xénophon, Sénèque, Montaigne, Nicole, sont dans toutes les mains. L’Angleterre fait comme la France. Avant et après Locke, les moralistes y abondent. Pope s’en inspire, comme Horace s’était inspiré des moralistes de la Grèce. Peut-être ce goût de la moralité dans la littérature a-t-il fait naître quelques genres un peu froids; mais la belle littérature classique s’en est nourrie et y a grandi. Les ' œuvres de la plus vigoureuse ou de la plus suave beauté

ADAM SMITH MOKALISTE.

de Corneille à Racine, de Bossuet à Fénelon, prennent naissance dans celte alliance de la littérature et de la morale. Voltaire y gagne ce qu’il a d’idées sérieuses, comme l’éloquence de Rousseau ce qu’elle a de substance et de fond. Tous paraissent regarder comme une discipline et comme une nourriture indispensable de l’esprit la morale étudiée non -seulement dans la vie par fragments épars et sous l’angle étroit de l’expérience individuelle,, mais comme une science et comme un art présentés dans les livres, résumés de la sagesse qui sont vivants aussi, quand ils ont pour auteurs de grands écrivains et de puissants observateurs.

Ces considérations justiflent sans doute la nouvelle édition de la Théorie des sentiments morar^pc, d’Adam Smith, livre autrefois goûté et admiré, qui faisait les d^ices de toute la fin du dix-huitième siècle, presque oublié maintenant.

Au dire des juges les plus compétents, de M. Cousin dans StOïiHistoire de laphilosophie écossaise; de Jouffroy dans son Cours de droit naturel, cet ouvrage de Smith est un des plus attrayants et des plus considérables que présente la philosophie morale, et les mots de charme, de merveiUeux talent ne leur paraissent pas exagérés pour qualifier la Théorie des sentimetits moraux. C’est sous les auspices de pareilles louanges et de telles autorités, qui sont pour l’écrivain du dix-huitième siècle comme une confirmation de sa gloire par les écrivains philosophiques les plus accrédités de notre temps, que se présente au public, sous une forme un peu rajeunie, le célèbre ouvrage d’Adam Smith, trésor d’observations fines, délicates, judicieuses et toujours exprimées avec

ADAM SHITB MOHALISTE. >

un rare bonheur. Peut-être un certain nombre de jeunes gens studieux, n’ayant point fait leur philosophie, et surtout ne s’imaginant pas l’avoir faite, voudront con-. naître un livre que lisaient les jeunes gens studieux d’autrefois. Peut-être, parmi les esprits sérieux, il y en aura encore queltpies-uns que ce sévère syjet attirera au' lieu de les effrayei;, et qui s’appli(|ueronl le conseil que donne Socrate au jeune Alcibiade d’étudier l’homme philosophiquement, avant de vouloir agir sur les hommes par la politique ou de toute autre manière. L’iin*

|)ortant est d’empêcher que la race des lecteurs d’ouvrage de morale n’acliève de se perdre, et (jue là, non plus *

qu’ailleurs, l’étincelle sacrée ne vienne tout à fait à s’éteindre; c’est sitôt fait.

Et qui mieux qu’Adam Smith, mieiix que le philosophe du sentiment, mieux que l’ingénieux commenta- |

leur de la sympathie^ serait en mesure de nous réconcilier avec ce genre d’études? Le [>hilosophe écossais ' i

garde un peu de ce sourire des anciens sages qui ôte à ,

la philoso[dûe son aspect rebutant; ses jugements sur la nature humaine offrent un piquant mélange de sé- 1

vérité et d’indulgence; ses |>eintures ne sont jamais dures et misanthropiques. Ses vues sur la société, sur l’histoire des systèmes, sur le progrès, achèvent de faire . do son livre un ouvrage de morale (|uc notre épo(|u*peut 80 résoudre à lire sans un trop grand effort. Les idées et les tendances en sont tout à fait modernes. Bien des , i

choses y eussent choqué Nicole. Ne peut-il ^ par ces mêmes choses, espérer de trouver grâce devant nous? •

8inith, comme Turgot en France, mais d’une manière bien plus méthodique et plus suivie, proteste contre le . -

ADAM SMITH MORALISTE. 195

système de l’égoïsme. Le sentiment offrait une sorte de transaction honnête et séduisante entre la sensation (jui se résout dans le piïr épicuréisme et ces doctrines de devoir que d’autres penseurs, dont plusieurs ont gardé un rang à part, tels que Clarke, Reid et Kant, avaient assis ou allaient asseoir sur des principes plus rigoureux.

On sîût le parti'populaire que l’éloquence de Rousseau a tire en France de la morale du sentiment. En Allemagne, .Jacobi y ralliait plus lard un certain nombre d’âmes philosophiques et poétiques qui manquaient d’air et de liimière dans ce qu’on a justement a[>pelé les « souterrains de Kant. » Un contem[)orain de Rousseau, Hut- ' * cheson, professeur de philosophie morale, exprimait, ’ sous les formes de l’enseignement, cette réaction du sentiment moral. Ilutchcson prend son point de départ dans la bienveillance , Smith prend le sien dans la sympathie. Ces vertus du dix-huitième siècle, la bienveillance qui devient |K)ur des âmes plus exaltées la passion de l’bumanité, la sympathie pour tout ce qui est beau, bon et sociable, forment, entre les mains de Ilutchesou, et surtout de Smitb, la base quasi scientifique de toute une théorie morale, féconde en développements et en applications de toute nature.

« Quelque degré d’amour de soi qu’on puisse supposer à l’homme, il y a évidemment ckms sa nature un principe d'intérêt pour ce qui arrive aux autres qui lui rend leur bonheur nécessaire , lors même qu’il n’en retire que le plaisir d’en être témoin. » Relie déclaration à laquelle l’honnête philosophe donne toute la portée d’une protestation contre ceux qui, « regardant l’amour-propro et scs raffinements comme la cause uni-

ADAM SMITH MORALISTE

Yersselle de tous nos sentiments, cherchent à expliquer la sympathie par l’amour-propre ! Il faut lire l’original pour comprendre l’art avec lequel Smith décrit ce fait ‘ de notre nature morale. Ce talent avec lequel il rainène à la sympathie les autres faits moraux, qui semblent au premier abord y être les plus étrangers, est plus grand encore. Quelle science délicate ! quelle analyse souple, déliée, qui semble jouer avec les difficultés les plus insolubles ! Comment ne pas reconnaître dans ce modeste philosophe un des esprits les plus doués de perspicacité et les plus originaux d’un siècle^ qui en a ' produit de plus éclatants, peu de meilleurs?

Je n’insisterai pas sur l’erreur de ce système. Elle a été signalée maintes fois. Smith est persuadé que dans la formation de nos idées morales nous allons de nos -^'semblabres à nous-mêmes, et non pas de nous-mêmes à nos semblables, et que si, d’abord, nous n’avions pas jugé les actions d’autrui, nous ne pourrions jamais juger les nôtres. N’est-ce pas donner un fondemelit en quelque sorte extérieur à la morale? n’est-ce pas finalement prendre pour juge Vopinion, tribunal trop souvent capricieux et faillible? Smith a senti l’écueil. L’auteur de la Théorie des sentiments moraux a reconnu ce devoir de braver l’opinion et d’affronter, s’il le faut, l’antipathie publique. C’est même en partie pour échapper à cette conséquence de son système, qui n’arracherait la morale à l’empire de la force que pour la placer sous l’influence non moins tyrannique de la mode, qu’il a imaginé l'hypothèse d’un spectateur impartial. Ce spectateur est la personnification parfaite et supérieure de ces divers témoins sympathiques ou

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ADAM SMITH MORAUSTE. 197

antipathiques qui nous voient et qui nous jugent, et qui tous sont sujets individuellement à l’erreur. Ici se manifeste le caractère arbitraire du système de la sympathie. Ce spectateur idéal que nous portons en nous, et dont nous devons préférer l’approbation à celte de la multitude prévenue, Smith eût mieux fait de lui donner tout de suite son vrai nom, celui de la raison, au lieu de chercher à l’expliquer comme un produit artificiel de la seule sympathie. Le défaut du système moral de Smith consiste dans ce vain effort pour communiquer la précision , la généralité , la valeur d’une vraie règle morale à la sympathie, qui par elle-même est dénuée de toutes ces conditions.

Personne, au reste, n’a mieux décrit la suprématie du motif moral sur tous les appétits, sur tous les instincts, sur toutes les facultés de notre nature. « Les pages où il l’établit, écrit M. Jouffroy, sont non-seulement belles, mais parfaitement vraies. » — Quelque idée que nous nous fassions, dit Smith, de la faculté morale, toujours est-il que c’est à elle qu’appartient la direction de notre conduite, et par conséquent la surintendance de toutes nos autres facultés, passions et appétits. Il est faux (pie la faculté morale soit une faculté comme les autres, et n’ait pas plus de droit de leur imposer des *lois qu’elles à lui en donner. Aucune autre faculté ne juge de la faculté voisine : l’amour ne" juge pas du ressentiment, ni le ressentiment de l’amour ;'ces deux facultés peuvent être en opposition', mais l’une. n’approuve ni ne désapprouve pas l’autre; au contraire, c’est la fonction spéciale de la faculté morale de juger, d’approuver, de censurer toutes les au-

l98 ADAM SMITH MORALISTE.

très; c’est une espèce de sens dont tous les autres prfn- ’ dpes de notre nature sont l’objet propre. Chaque sens est souverain juge quant à son objet; 11 n’y a pas appel, en matière de couleur, de l’œil à l’oreille, ni de l’oreille à l’œil en matière de sens; tout ce qui plaît à l'œil est ' beau; au goût, doux; à l’oreille, hannonieux; ce qu’il appartient à la faculté morale d’apprécier, c’est jusqu’à quel point l’oreille doit être charnTée, l’œil amusé, le^ goût flatté ; jusqu’à quel point, en un mot, il convient, il est méritoire, il est bon que chacune de nos facultés^ soit développée ou contenue. Les mots bien, mal, juste,' injuste, méritoire et déméritoire, convenable et inconvenant, expriment ce qui plaît et déplaît à celle faculté: elle est donc le pouvoir gouvernant en nous. 'Ses lois sont de véritables lois dans la véritable acception du ternie, car elles règlent ce qui doit faire un agent libre,, et elles ont leur sanction qui punit ou récompense; au lieu que ce mot lois ne s’applique pas avec la même' justesse aux lois de la vision, de l’audition, de la loco^ motion et de toutes nos autres facultés, puisqu'il ne' signifie, dans ce sens, .que la manière fatale dont opèrent ces diverses facultés. ' ' • ^

L’école spiritualiste moderne qui prcuid le nom de " rationaliste a tout à la fois rendu justice à ce que ces idées ont de parfaitement vrai, et critiqué ce qu’elles ont d’incomplet. Jouffroy notamment reproche à Adam Smith d’abord de n’avoir pas vu que cette subordination de toutes nos facultés n’élait pas opérée seulement par le motif moral, mais pouvait l’être également partoutautre motif ou mobile de notre nature. Si nous nous projK)sons, remarque -t-il, la sympathie des autres pour but

ADAM'SMirn MORALISTE.

suprême de notre conduite, nous allons contrôler au nom de ce but et lui subordonner l’action de tout ce qu’il y a en nous d’appétits, d’instincts, de facultés. Autant en ferons-nous si nous posons pour but à notre conduite l’intérêt bien entendu, la gloire ou toute autre fin (juelconqne. « Ce caractère de servir de règle suprême à toutes les facultés de notre nature n’est donc pas spécial au motif moral; il peut appartenir à tout motif d’action, et il lui appartient le jour où ce motif devient le motif dominant de la conduite. Ce qu’a de spécial le motif moral, et c’est la seconde cliose que Smith n’a pas vue, c’est d’êtrè entre tous les motifs d’action possibles le seul qui soit obligation, et cela parce que les autres peuvent bien poser des buts à la conduite, mais que lui seul pose celui qu’elle doit avoir, celui qui est la véritable fin de la vie humaine, et qui seul nous apparaît comme légitime et sacré en soi. »

Tout livre de morale philosophique est tenu d’indiquer à (fuel caractère général on distingue une action bonne d’une action qui ne l'est pas. Aux yeux de notre aimable philosophe, celte marque essentielle d’une action Ixinne, c’est de tendre à l’harmonie wiiverselle. Et pourquoi cette idée de l’harmonie universelle est-elle ainsi, jdacée par Smith au-dessus de toute autre? (fest que, sans elle^ la conduite dépendrait des sympathies et des antipathies, souvent peu justifiées, du pays, du temps, des hommes avec lesquels on est en rapport. Avec l'idée de l’harmonie universelle, au contraire, nos actions trouvent un hut élevé et fixe, et toutes les incertitudes s’évanouissent. La sympathie, l’harmonie universelle y qui forme l’objet le plus haut de cette symr

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pathie, et à laquelle Smith donné pour couronnement le culte d’un Dieu dont l’amour semble être l’attribut le plus saillant, uni à la justice et à la parfaite intelligence; la sympathie et l’harmonie universelle, voilà > l’âme de la doctrine morale du sentiment.

L’idée de l’harmonie, sous une autre forme, se retrouvera dans l’économie politique de Smith. 11 établira expérimentalement que les intérêts bien compris de toutes les classes de producteurs et de toutes les nations sont en harmonie et non en opposition essentielle les uns avec les autres, comme on l’avait cru longtemps. Il recommandera la liberté du commerce au nom et en vue de la solidarité universelle. Peut-être ces indications feront-elles toucher du doigt les défauts et les mérites de la méthode de la Théorie des sentiments moraux. Cette méthode est en grande partie expérimentale, et c’est par là que l’ouvrage mérite de vivre. Elle est en partie hypothétique. Smith, comme presque tous les philosophes de son temps, veut à toute force faire sortir l’homme moral d’un seul principe que toute son habileté, et il la pousse à un degré incroyable, consiste à suivre dans toutes ses métamorphoses réelles ou supposées.

Les pages aimables, piquantes, les aperçus neufs et profonds abondent dans la Théorie des sentiments moraux. On y respire un parfum exquis d’honnêteté et de vertu qui, chez Smith, s’associe très-bien à une connaissance exacte revêtue parfois d’une expression malicieuse des faiblesses et des misères de l’humanité. Smith n’a pas moins de clairvoyance que son sceptique ami David Hume; mais il a de plus une chaleur d’âme qui vivi-

AbAM SMITH MURALISIK.

fie tout son livre. On sent que son cœur aussi affectueux que noble le prédestinait à être le philosophe de la sympathie.

La sympathie, sur laquelle le philosophe écossais s’efforce de fonder la' morale, se mêle tellement à toute nôtre nature que l’étude de ce seul phénomène moral entraîne celle de l’homme sous une foule de faces différentes. Il était bon que la sympathie ellemême fût l’objet d’une étude particulière. Pour que l’histoire morale de l’homme soit écrite aussi complètement qu’elle peut l’être, il y a lieu souvent de procéder, là aussi , comme en histoire et en histoire naturelle, par des monographies. La sympathie a trouvé dans Adam Smith un historien systématique, il est vrai, et qui ramène tout à son point de vue, mais d’autant plus pénétrant par là et aussi ingénieux, aussi attachant qu’on peut l’être dans un livre de pure morale.

BECCÀRIV- : . :

On ne lit plus guère Beccaria; que lit-on, d’ailleurs? Pas même Montesquieu, peut-être Montesquieu moins que personne. On cite comme une rareté un homnie ayant lu d’un bout à l’autre Y Esprit des Lois. 11 n’y a donc guère lieu de s’indigner qu’on ne lise plus du tout le Traité des Délits et des Peines ; d’ailleurs ai-je bien le droit de m’en étonner? hier encore je ne connaissais que par quelques extraits celui dont je me hasarde à venir parler aujourd’hui.

' Certes il y a de plus grands noms, il y a de plus beaux livres que ceux que nous a légués le publiciste milanais. Mais peu de renommées sont plus pures, peu d’ouvrages ont laissé une trace plus durable que ce traité qui a fait explosion, il y a un siècle, au milieu de l’Europe vivement émue. La race humaine, dans cette partie occidentale du monde habité; commençait à être prise de pitié et d’horreur à la vue de tant de pénalités iniques,

‘ Traité des délits et des peines, nouvelle édition précédée d'une introduction et accompagnée d'un commentaire, par M. Faustin Hélie, membre de rinslitut.

BECCAB1A.

de tant de supplices atroces. Beccaria a été la voix de ce ' remords ; il l’a fait éclater en anathènâes, en expressions de repentir et de honte. C’est là sa gloire.

RJaintenant que ce remords a vieilli, grâce au ciel, il ne faut pas s’étonner si l'ouvrage a fait un f>eu de même.

- Les yeux ont dû se détourner d’un programme de réformes pour la plupart accomplies. En ce sens on peut dire que le succès des idées a nui au livre, et qu’il y a * . quelque chose d’honorable pour la mémoire de l’écrivain dans la négligence même dont son œuvre est devenue l’objet.

, Ce n’est pas par une vaste érudition que se recommande cette œuvre d’un publiciste de vingt-sept ans, enivré de Rousseau et de âlontesquieu, et plus près du Contrat social que de la savante impartialité de des Lois. La science juridique est faible chez Beccaria.

Son traité, plus dogmatique que démonstratif, est une ' œuvre d’âme et de bon sens. Il n’appartient qu’aux criminalistes moralistes d’en apprécier tout le mérite ; eux ' seuls peuvent concevoir la puissance qu’a dû exercer cette candeur philosophique, mille fois plus accablante .que les arguties de l’école.

■ Discuter froidement avec les renards et les loups de la jurisprudence traditionnelle et barbare, s’enfermer dans leur antre, démontrer, à l’aide de textes laborieux à là cruauté qu’elle est cruelle, à la sottise qu’elle est sotte, à la lâcheté qu’elle est lâche ; démontrer à un Farinâcius qu’il avait tort de croire qu'il suffit de briser les os d’un homme ou de brûler sa chair pour lui extorquer la vérité, ç’eût été trop d’ingénuité; c’était la lumière de la publicité qu’il fallait répandre à Ilots sur ces hor-

204 BECCARIA

reurs ; c’élail l’argument tiré de la conscience qui était l’arguincnt valable; c’étaient les philosophes qu’il fallait enrôler; c’éLiit la foule qu’il fallait entraîner! La chaleur et la logique, la lumière et l’éloquence, voilà les puissances devant lesquelles toutes les subtilités sont impuissantes, quand le moment est venu d’en finir avec des abus trop criants. Devant elles, les Farinacius n’ont plus qu’à se cacher, les faux docteurs sont réduits à balbutier ou à se taire.

Examinons les principaux points de ce livre autrefois célèbre.

Beccaria s’interroge sur les sources iriêmes de ce terrible droit de j)unir que la société s’arroge sans scrupule. L’école spiritualiste explique ce droit mystérieux par le principe de mérite et de démérite, par la relation naturelle qui existe entre le mal moral et la souffrance, par la théorie de l’expiation. Cette explication suffit-elle? Ai-je le droit, moi individu, de me faire l’organe et le ministre de cette grande loi providentielle envers un autre homme? Ai-je le droit de forcer un voleur ou un assassin à expier son crifne? Ai-je le droit de l’enfermer, de le faire souffrir à ce titre-là seul qu’il est coupable? Quand l’État, prenant sur lui un droit que l’individu n’a pas, invoque, pour fonder la légitimité de la peine, la théorie de l’expiation, il se déclare Dieu sur la terre. Le talion^ qui paraît au plus illustre défenseur de la théorie de l’expiation, à Emmanuel Kant, le symbole le plus exact de la justice pénale , serait peut-être la conséquence la plus douce d’un pareil système pris trop

exclusivement ; c’est en s’inspirant uniquement de l’idée de l’expiation, ne l’oublions pas, que les anciens criminalistes avaient été conduits à faire du supplice des criminels un enfer anticipé. Sans doute Hobbes et ceux qui ont exagéré Beccaria lui-même, Filangieri, Bentham, Feuerbach, ont eu tort de ne voir dans la peine que l’utilité de l’exemple et son caractère préventif; mais Beccaria ne peut être blâmé de faire de cette pensée l’inspiration dominante de la loi positive. C’est avant tout dans la nécessité de sa défense, dans le principe de la conservation de l’ordre établi, dans le droit qu’elle a d'être et de se développer, que la société puise le droit de réprimer les attentats des volontés perverties; seulement elle doit elle-même respecter la loi morale dans la nature et dans l’application des jîcines, elle doit tenir compte, autant que le lui permettent ses moyens imparfaits, dans le degré du châtiment, du plus ou moins de culpabilité de l’intention de l’agent moral. La société puise aussi, quoique à un degré plus secondaire, son titre moral dans ce fait que les législateurs et les juges sont eux-mêmes soumis à la loi qu’ils font ou qu’ils appliquent; la loi est la même pour tous, personne donc ne peut se plaindre d’en subir jes conséquences.

Le livre de Beccaria sur les Délits et les Peines, paru en 1764, n’est pas seulement un plaidoyer contre les supplices atroces, il est un plaidoyer contre la peine de mort.

De là aussi l’immense effet que produisit le livre de ce jeune patricien venant contester la légitimité d’une peine qui passait aux yeux de tous pour le plus ferme fondement de la société. Il est beau de ressentir, au nom de la

Dt - li .

conscience humaine, des scrupules jusqu’alors inconnus du genre humain.

11 y a deux manières de condamner la peine de mort. On peut absolument en nier la légitimité. On peut en 'contester refficacité et la nécessité.

Beccaria s’est placé à l’un et à l’autre point de vue.

Au point de vue du droit pur, disons-le, il paraît faible et très-réfutable.

Ceux mêmes qui regardent la peine de mort comme illégitime en soi trouveront qu’il a mal choisi son terrain jiour en prouver l’iniquité. « La souveraineté et les lois , écrit-H , ne sont que la somme des petites portions de liberté que chacun a cédées à la société. Elles représentent la volonté générale, résultat de l’union des volontés particulières. Mais qui a jamais voulu donner à d’autres le droit de. lui ôter la vie? Et doit-oq supposer que dans le sacrifice que chacun a fait d’une petite partie de sa liberté, il ait pu risquer son existence, le plus précieux de tous lesbiens? » Combien n’est-il pas facile de répondre à Beccaria que ce qu’il juge impossible nous l’avons fait et nous le faisons tous les jours ! La réponse est devenue aisée aujourd’hui surtout que le contrôle de l’opinion s’exerce sans cesse sur le mode comme sur le degré de la jjénalité. Le jour où personne ne vojidrait courir ce risque de la mort à subir, à litre de châtiment d’un crime accompli, ce jour-l<à même là peine de mort tomberait, nous ne disons plus’devant la conscience universelle, mais devant la prudence unanime.

Heureusement Beccaria ne s’en tient pas à cette fausse argumentation. 11 reprend sa supériorité, il se montre avocat habile, logicien pressant, einbairas-

BEC«URIA.

sarit, tout à fait neuf, quand il examine et condamne de je ne sais combien de façons la peine de mort au nom du principe de Tutilité. Si la mort n’est pas ou a’est plus nécessaire, elle n’est donc pas ou elle n’est plus légitime ! La question se trouve ainsi ramenée à une question de fait; c’est à la résoudre dans le sens de l’inefficacité de cette peine que Beccaria déploie des ressources remarquables de dialectique, à ce point qtï’il n’est pas un seul peut-être des arguments mis en avant depuis Irti par les adversaires de la peine de mort qu’il n’ait su pirésenter avec beaucoup de force et revêtir de vives couleurs, « L’expérience de tous les siècles prouve qtie la peine de mort, dira-t-il, n’a jamais arrêté les scélérats* déterminés à nuire. » — « La rigueur du châtiment fait moins d’effet sur l’esprit humain que la durée de la peine, parce que notre sensibilité est plus aisément et plus constamment affectée par une impression légère, mais fréquente, que par une secousse violente et passa-gère. Le spectacle affreux mais momentané de la mort d’un scélérat est pour le crime un frein moins puissant que le long et continuel exemple d’un homme privé de sa liberté. » — El encore : « Pour la plupart de ceux qui assistent à l’exécution du criminel, son supplice n’est qu’un spectacle ; pour le petit nombre, c’est un objet de pitié mêlée d’indignation. (]cs deux séntimeuts occupent l’âme du spectateair bien plus que la terrèur salutail’e qui est le but de la peine de mort. » — Il 'ajoute,: « La peine de mort est encore funeste à la société par les exemples de cruauté qu’clje donne aux hommes. Si les passions ou la nécessité de la guerre' ont appris à répandre le sang humain, les lois devraient-elles inulti-

BECCAKIA.

plier celte barbarie, d’autant plus qu’elle donne la mort avec plus d’appareil et de formalités?... Le sentiment général sur la peine de mort est tracé en caractères ineffaçables dans ces mouvements d’indignation et de mépris que nous inspire la seule vue du bourreau, qui n’est pourtant que l’exécuteur innocent de la volonté publique, qu’un citoyen honnête qui contribue au bien général, » etc. Il insistera enfin sur cet « obscur lointain » dans lequel apparaît la mort à l’homme qui se sent résolu ou entraîné par la passion à commettre un crime.

Telle est la vraie signification du plaidoyer de Beccaria pour l’abolition de la plus terrible des pénalités. On y trouve du vrai et du faux. Mais il avait deviné, après avoir effleuré moins heureusement la question du droit abstrait, le terrain où la thèse qu’il a mise en avant peut et doit vraisemblablement triompher un jour. Ce n’est pas par des doutes exprimés sur le droit abstrait que la société se laissera jamais convertir sur ce point. Ces doutes, les hommes qui ont eu au plus haut degré le sentiment de l’humanité, Voltaire, Diderot, Rousseau, Montesquieu, ne les ont pas connus. Sans tirer de là aucune conclusion absolue, on peut en induire avec vraisemblance que tant qu’elle est réputée nécessaire, la peine de mort est légitime. Avec sa nécessité , sa légitimité cesse. Légitime aujourd’hui, elle peut ne plus l’être demain; légitime dans un état donné de civilisation, elle ne l’est plus dans tel autre. Cherchons donc , comme le dit très-bien M. Faustin Hélie, la solution de cette grave question dans l’étude approfondie des faits moraux, dans l’analyse des intérêts, des passions ou des idées qui produisent les crimes capitaux, dans ces solennelles én-

BKCC/UÜA.

quêtes chaque jour ouvertes devant les Cours d’assises, dans ce sentiment intime du public , expression de la conscience de tous, qui juge les actions criminelles et leur assigne les peines analogues, enfin dans les effets des châtiments eux-mêmes sur les condamnés, et répétons avec M. Rossi dans son Traité de droit pénal :

« La peine de mort est un moyen de justice extrême , dangereux, dont on ne peut faire usage qu’avec la plus grande réserve, qu’en cas de véritable nécessité, qu’on doit désirer de voir supprimer complètement, et pour l’abolition duquel le devoir nous commande d’employer tous nos efforts , 'en préparant un état de choses qui rende l’abolition de cette peine compatible avec la sûreté publique et particulière. »

On a, dans ces derniers temps surtout, accusé Beccaria d’avoir contribué à énerver la législation pénale et d’avoir frayé la voie à cette philanthropie trop -partiale qui s’épuise en faveur 'des coupables, au point qu’il ne reste plus rien de sa pitié pour la masse des gens inoffensifs livrés sans défense aux attaques du ^ crime puissant , impuni et plaint. Rien n’est moins fondé qu’une pareille accusation. Beccaria ne désarme point la loi de ses rigueurs nécessaires. Loin de là , le sentiment très-vif chez lui des nécessités sociales l’a conduit au contraire, sur quelques points, à exagérer les garanties de l’ordre. C’est ainsi qu’en attaquant avec beaucoup de raison les abus du droit d'asile et en voulant faire de \ extradition le code international de la sécurité publique , il tombe dans l’excès en retranchant des privilèges de la soùverainelé la belle ' 12,

240 ^. ■ BECCARIA

et touchante prérogative du droit de grâce, si universellement consacrée par la coutume. L’emploi du bannissement, qu’il voudrait de même trop généraliser, est une réminiscence fâcheuse des législations grecque et romaine. Enfin que dire de la peine étrange qu’il substitue à la peine de mort, l’esclavage perpétuel? Au moins aurait-il dû définir ce qu’il entend par cette peine qui n^est pas admissible ni même très-intelligible,

. à moins qu’il ne s’agisse de ce que notre code appelle les travaux forcés à perpétuité. C’est d’ailleurs au point de vue social qu’il plaide l’abolition de la peine de mort plutôt qu’au point de vue individuel dé. la régénération du coupable. Il est à noter que cet aspect tentiaire du cbâtimcnt échappe à cet esprit si humain et si libéral, mais auquel manijua trop le sentiment platonicien et chrétien jK)ur qu’il pût s’élever jusqu’à ce grand côté moral de la peine.

Lui-même s’est confessé do cet excès de sévérité. Dans la dernière édition de son Traité, il s’accuse d’avoir soutenu dans les précédentes qu’un banqueroutier non frau- ^ duleux pouvait être détenu pour gage des créances à exercer sur lui, et forcé au travail pour le compte de ses créanciers. « Je suis honteux d’avoir adopté cette opinion cruelle, » disait-il dans une note ; puis il ajoutait : « J’ai été accusé d’irréligion, et je ne le méritais pas; j’ai été accusé de 'sédition, et je ne le méritais pas; j’ai offensé les droits de l’humanité, et personne ne m’en a fait aucun reproche ! »

\ Beccaria n’a été ni un grand philosophe, ni un grand

jurisconsulte, qu’a-t-il été? un grand semeur d’idées

BECCARIA

nouvelles.' Ces idées justes autant que généreuses n’ont pas cessé de fructifier. La proportionnalité des peines aux délits, la modération dans les châtiments, voilà son livre. Il a développé le premier cet axiome entrevu par Platon et par Montesquieu, qne c’est bien moins la gravité qne la certitude de la peine qui en fait l'efficacité : idée qui aurait suffi à elle seule pour le conduire à demander plus de douceur dans les lois. On peut contester en partie ses vues un peu exclusives sur V interprétation juridique, comme l’a fait M. Faustin Hélie; mais s’il met de l’excès à se montrer partisan de l’interprétation grammaticale ou littérale contre l’interprétation logique, contre l’idée, dont on abusait énormément au profit de la complaisance ou de la dureté, qu’il faut prendre C esprit de la loi, c’est qu’il juge que l’interprétation littérale est destinée à produire plus de clarté dans la loi et moins d’arbitraire dans le juge; c’est qu’il estime avec raison que ce ne serait pas sans abus qu’on appliquerait à l’interprétation de la loi pénale, dans laquelle tout doit être prévu, pesé, arrêté, précis, les principes de l’interprétation de la loi civile, qui peut, dans certains cas, rester muette ou obscure, sans dispenser le juge du devoir de prononcer d’après les principes généraux du droit, l’analogie des matières, la similitude des cas prévus avec les cas non prévus , enfin d’après l’esprit d’équité qui domine tout. Il combat avec beaucoup de force l’ancienne théorie des preuves légales, alors en vigueur, et que l’ordonnance de 1S32 avait consacrée en soumettant la procédure au système inquisitorial. •Quel était le principe de cette théorie bizarre? c’était

BECCARIA

de matérialiser la preuve de manière à ce qu’elle fût attachée au fait lui-même et non à l’appréciation que le juge en pouvait faire; le juge n’était qu’un instrument impassible chargé de vérifier chaque élément, chaque circonstance du fait, et d’évaluer, suivant des prescriptions doctrinales, sa valeur probante. Peu importait que cette évaluation fût ou non conforme à sa conviction intime; il se bornait à spécifier, en les caractérisant, les aveux, les témoignages, les présomptions et les indices : chacune de ces circonstances avait un effet légal en vertu d’une sorte de tarif; la sentence n’était qu’une déduction des preuves établies par l’instruction. C’est cette théorie en quelque sorte mécanique des preuves légales, péniblement élaborée par la science subtile et étroite des criminalistes du seizième et du dixseptième siècle, que Beccaria contribua plus qu’aucun autre à renverser. Il pose en principe que la certitude essentiellement requise en matière pénale ne peut être renfermée dans les règles d’une preuve scientifique, et que cette certitude ne peut résider que dans la conscience du juge; nulle certitude légale^ en un mot, sans certitude morale. Il est peu de vérités exprimées dans le livre de Beccaria qui ne soient devenues aujourd’hui, sinon toujours et au même degré des axiomes, du moins des faits dominant dans la pratique. Il reprend contre l’usage des confiscations la thèse déjà soutenue par Montesquieu et par Bodin. Mais la réprobation des peines infamantes est une idée qui lui appartient en propre.

Comment aussi ne pas tenir compte à cet esprit ingénieusement inventif des efforts qu’il fait pour atteindre la dernière précision en dressant une échelle de la pro-

BECCARIA

gression des peines correspondant à la pi ogression des délits? Bentham a repris cette idée avec plus de force et d’habileté, sans arriver à la solution absolue d’une question compliquée de trop d’éléments, qui se combinent eux-mêmes dans des proportions trop variables pour se prêter à la certitude et à l’exactitude de la méthode mathématique.

Le lecteur contemporain s’étonnera peut-être de l’espèce de rigueur logique et compendieuse avec laquelle Beccaria fait le procès à une horreur telle que la tortime. 11 cessera de s’étonner s’il songe que des jurisconsultes distingués, que des magistrats qui, dans la vie privée, étaient de mœurs douces et d’un caractère bienveillant, ont persisté après le Traité des délits et des peines a soutenir l’utilité de la torture. Un homme, dit Beccaria, ne peut être regardé comme criminel avant la sentence du juge. Ce principe aurait dû suffire pour démontrer aux yeux de tous l’absurdité et l’injustice de la torture. Comme critérium, quoi de plus incertain? Est-ce qu’on n’a pas vu cent fois les corps robustes et les volontés énergiques y résister, même chez le coupable; l’innocence y succomber au contraire et se délivrer de la douleur, devenue trop poignante, par un aveu qui la calomniait? Quelle horreur et quelle ineptie que l’injonction faite à l’accusé de confirmer son, aveu par le serment après la cessation du supplice ! La non-confirmation devenait ainsi le signal de nouveaux tourments. Quelques jurisconsultes ne permettent cette infâme pétition de principe que jusqu’à trois fois. D’autres docteurs abandonnent la chose à la

BECCAHIA.

discrétion du juge. La torture appliquée pour éclaircir les contradictions de l’accusé est encore un autre nonsens. Le trouble de l’accusé n’explique que trop ces contradictions. Est-il moins absurde, est-il moins injuste de tourmenter un homme, parce qu’on suppose qu’il a commis un autre crime que celui qui lui est imputé? N’est-ce pas encore une jieine infligée par l’arbitraire le plus monstrueux et la plus gratuite supposition? Quant à faire avouer le crime des autres, quel prétexte pmir tourmenter celui qui ne l’a pas commis 1 La torture, dites-vous, purge F infamie. « La question estelle donc un creuset, et l’infamie une matière impure et hétérogène qu’on veuille séparer d’un corps où elle est mêlée. » Eh bien! ces raisons si évidentes. ne convainquaient pas tout le monde. Des magistrats les réfutaient en forme. Un jurisconsulte encore estimé, Muyard do Vouglans, innocentait la torture en soutenant que l’accusé était déjà à demi convaincu du crime ; il allait même jusqu’à prouver qu’elle était instituée pour son plus grand bien. Il détachait, dans sa docte arguménlation, d’une ordonnance de (^harles-Quint, l’arücle suivant i « Chacun étant, selon les lois, obligé d’éviter non-seulement le crime, mais même les apparences du crimè, qui lui donnent un mauvais renom ou qui forment des indices contre lui, celui qui ne sera pas sur ses gardes ne pourra s’en prendre qu’à lui-même de la sévérité qu’il se sera attirée ! » 0 honte et misère dé l’esprit humain !

Ainsi pensait-on, chose inouïe, il y a moins d’un siècle, avant que Beccaria, Voltaire, Montesquieu eussent annoncé la fin du moyen âge en 'matière de pénalité et substitué la douceur moderne à l’antique féro-

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BECCARU.

cité. Honneur à Beccaria ! Il a formulé dans un théorètup, dont son livre est le développement ingénieux atitant qu’énergique, ,les conditions de la justice telle que les nations allaient désormais vouloir l’appliquer. Il a écrit pour ainsi dire au frontispice des temps modernes :

« Pour qu’une peine ne soit pas une violence d’un seul ' ou de plusieurs contre un citoyen , elle doit être publique^ prompte^ nécessaire, la moindre qui soit possible dans les circonstances données, proportionnée au délit et réglée par la loi. » Quelle découverte dans le monde physique vaut ces découvertes ou plutôt ces revendications de vérités éclipsées dans l’ordre moral?

L’hdmme, dans Beccaria, mérite d’être connu. II segi blerait que l’auteur d’un livre qui rompait ouvertement avec les préjugés reçus devait avoir un courage exalté et une certaine fougue de tempérament. Rien de tel pourtant. ,Ce généreux adversaire des pénalités atroces était doux, mélancolique et timide. Il lui manquait cette animation indispensable mêpie aux entreprises purement intellectuelles. Heureusement H rencontra un inspirateur, un soutien , dans Pierre Verri, son ami de jeunesse et son compagnon d’études. L’ âme ferme çt • le caractère ardent de Verri le sauvèrent de sa propre faiblesse. Il osa écrire, il osa prendre confiance en luimême, il osa s’exposer aux persécutions. Cela dut lui coûter plus qu’à tout autre. Plus tard, en butte à la malveillance et inquiété, il a'dit ce mot qui le peint : a qu’il

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voulait bien être apôtre, mais non martyr, » Le marquis César Beccaria appartenait à l’aristocratie milaïiaise. Élevé par les jésuites au collège de Parme, ce fut, dit-on, un écolier inégal , d’une constitution un peu molle , n’ayant de goût réel, parmi les études qu’on faisait alors, que pour les mathématiques et la philosophie. On sait qu’être élevé chez les jésuites était un préservatif fort peu efficace contre l’invasion des idées du siècle. Beccaria ne tarda pas à adopter la philosophie française dans ses opinions le» plus hardies. Ses parents en furent froissés. Un mariage d’inclination, qui leur parut une mésalliance, acheva de les éloigner de lui. Il lui fallut vivre loin de la maison paternelle. Il connut l’amertume de la gène et les dures nécessités du ménage. On peut conclure de ces honorables révoltes que, si timide qu’il fût, il n’était pas incapable de résolution. Il a écrit, d’ailleurs, dans une de ses lettres qu’il avait été de bonne heure animé par trois sentiments très-vifs : « l’amour de la r^utation littéraire, celui de la liberté, et la comjiassion pour le malheur des hommes, esclaves de tant d’erreurs. » Le premier ouvrage qu’il composa et publia sur les instances de Pierre Verri, fortement frappé de ce qu’il y avait chez ce jeune homme de vive et originale pénétration , roula sur la circulation monétaire dans le JMilanais. Ce travail annonçait chez Beccaria le futur économiste qui devait être égal et, j’incline à le croire, supérieur même au légiste. Il est bien moins connu pourtant comme économiste que comme criminaliste. On se l’explique en sachant que ses Éléments d'économie politique n’ont vu le jour qu’en 1804, dans la collection italienne de Custodi, quand le

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grand ouvrage d’Adam Smilh était devenu classique. Combien, d’ailleurs, une protestation éclatante contre la peine de mort et la torture n’était-elle pas de nature à faire plus de bruit que de fines et sagaces analyses sur le développement de la richesse! Il était dans la destinée de Beccaria de se heurter toujours à quelque préjugé. La publication de ce premier ouvrage d’économie publique mit son auteur aux prises avec les vieux préjugés économiques qui voyaient dans la monnaie un signe purement conventionnel des richesses. Le marquis Carpani s’en rendit l’organe irrité eh accordant seulement que la mauvaise monnaie qui circulait devait être sans doute refrappée, mais avec un titre affaibli. Les deux Verri prirent part à la guerre économique qui s’engagea, et ridiculisèrent dans des brochures le marquis Carpani et son parti.

C’est alors qu’enhardi par son succès, Beccaria fonda avec les deux frères si distingués l’un et l’autre un recueil philosophique et littéraire paraissant sous ce titre : le Café, sur le modèle du Spectateur anglais, et qui, dans sa courte durée (1763-1766), obtint un grand succès. La foiulation de ce recueil se rattachait pour Beccaria au patriotique désir de relever intellectuellement le Milanais. A la même époque, Genovesi créait en quelque sorte à Naples l’étude des sciences morales et politiques. Beccaria gémissait que dans sa ville natale, sur une population de 120,000 âmes, il y eût à peine vingt personnes qui aimassent à s’instruire.

Les vœux de son ardent patriotisme furent accueillis et encouragés par le comte Firmîani , gouverneur autrichien de la Lombardie, le plus libéral patron qu’cus-

218 BECCARIA

sent dans cette contrée les lettres et les sciences. C’est sous ses auspices que Beccaria forma une société- d’amis, .s’occupant de lettres et de philosophie. Différents traités de littérature et de morale, de physique et de métaphysique, composèrent le recueil qui fut l’expression de ces études poursuivies en commun.

Parmi les discussions qu’y fit insérer Bc*ccaria, on remarqua surtout des Recherches sut la nature du stylef C’était, sous une forme ingénieuse et subtile, utt par radoxe renouvelé d’Helvétius qui en faisait le fond. Beccaria y soutenait que tous les hommes naissent pour-^ vus d’une égale dose de génie pour la poésie, l’éloquence, etc., et que, formés par la même instruction, tous raisonneraient, parleraient, écriraient également bien, soit en prose, soit en vers. Absurde paradoxe qui exagère singulièrement l’idée de l’égalité native et qui fait peu d’honneur à l’esprit d’observation d’une philosophie qui s’intitulait expérimentale! 11 n’y a rien de bien glorieux pour le jeune Milanais de lui avoir servi complaisamment d’écho. Il est curieüx de voir, par un exemple.qui n’est d’ailleurs qu’un des cas nombreux d’une loi presque universelle, à quel point en ce bas monde on est toujours d’une église; à quel point, on réjiète toujours un catéchisme , surtout dans la jeunc*S8e, alors même qu’on arbore pour drapeau la libre' pensée avec une fierté presque insolente. • -

Au reste, noos l’avons déjà reconnu, Beccaria n'était point un métaphysicien. Légiste philanthrope, et bien- * tôt économiste erofond, tels furent ses vrais titres. Le Traité.des délits ei .des peines k peine paru futtraduiten vingt-deux langues. Lui-même ne comptait pas sur un

BECCARIA

tel succès. 11 avait écrit dans son introduction : « Si en

soutenant les droits des hommes et l’invincible vérité ,

' je pouvais arracher à la tyrannie ou à rignorance quelques^uiles de leurs victimes , les larmes et les bénédictions d’un seul innocent, dans les transports de sa joie, me consoleraient des mépris du genre humain. » Traduit par l’abbé Morellet, sur les instances de M. «te Mar lesherbès, commenté par Voltaire, le plus insigne honneur que pût obtenir un publiciste, honoré en outre de marques de considérations par tous les goûyernemèntç réformateurs si nombreux alors, par la Prusse, la Rus- , sie, la Toscane, par la. ville de Rerne qui lui faisait frapper une médaille, publiquement loué par l’illustre lord Mansfield, il jouit de toute la gloire qu’il pouvait désirer et de plus de popularité que jamais en obtinrent des écrivains bien supérieurs. Elle ne le défendit pas, cette popularité si chère au cœur du jeûne Milanais, contre les cabales à Milan même et dans quelques Etats voisins. Les vieux juges attachés à la loi quand même , les amis des antiques errements juridiques ne lui pardonnaient pas d’avoir dénoncé la torture , et le jeune philosophe se vit menacé de poursuites pour ses attaques à la législation établie, et à la veille de la pça^^ cution. 11 iallut que te comte Firmiani prit sous sajmptection ferme et décidée le livre ét l’auteur.,, -

Dans l’intervaUe^ Beccaria avait fait un voyage, en France' (1766) dans des eiràxistances qui achèvent de peindre son caractère. Lra philosophës le pi%ssaient de venir à Paris « Au moment de réaliser ce dessein et d’aller visiter ceux dont les encouragements lui représentaient en quelque sorte la gloire, il est repris de sa timidité na-

13ÉCCARIA.

turellc : l’idée du monde de Paris l’effraye. ÀVrivé'à Lyon, il ne veut pas continuer son voyage et parle de revenir sur scs pas. Il fallut que Pierre Verri, qui faisait avec lui le voyage, le contraignît pour ainsi dire à l’achever. Il arrive à Paris, il y reçoit l’accueil le plus chaleureux; un de ces accueils que la philo^phie réservait à ses adeptes de tous les pays, et qu’elle devait plus tard faire à Franklin. Le mal du pays le prit au milieu de ces brillantes réceptions. Il retourna en Italie, passant près du séjour de Voltaire, sans même, ce qui indigna fort Verri, oser aller visiter le philosophe son maître et son admirateur enthousiaste. ■ ‘ .

Pour le mettre à l’abri de l’orage que sa circonspection personnelle n'empêchait pas de se former, le comte Firmiani (1768) créa» pour lui une chaire d’économie politique à Milan. Il l’occupa presque toute sa vie, qui s’écoula désormais dans de paisibles études. Il fut nommé de plusieurs commissions. En 1791, il faisait partie d’une commission de réforme du droit criminel et d’un conseil qui s’occupait d’un ensemble d’améliorations civiles et économiques. Il mourait d’apoplexie le 28 novembre 1793, ayant été le témoin tour à tour enthousiaste et attristé de la Révolution française dans sa brillante aurore et dans ses spectacles d’horreur, qui lui montrèrent plus que jamais prodiguée cette peine de mort qu’il avait condamnée dans ses rêyes de publiciste philanthrope. Peut-être se demanda-t-il avec amertume si l’adoucissement dans le supplice , dù en grande partie à son influence, n’avait pas contribué lui-même à le ren- <hre plus commun en le rendant moins révoltant , et si la méchanceté humaine ne ressemblait pas à un créan-

. BECCAHIA. 224

cier avide qui, sous une forme ou sous une autre, veut toujours retrouver son compte. - -

C’est pour garder sa chère tranquillité que Beccaria ne publia point ses leçons d’économie politique. Il manqua, par cet excès de timidité, une seconde gloire que l’Europe éclairée lui aurait indubitablement décernée'. Un savant économiste anglais, M. Macleod, vient de donner,- dans son Dictionnaire d! économie politique , une longue analyse Éléments d! économie politique de Beccaria. 11 en résulte qu’il avait conçu de cette science l’idée la plus large et très-souvent la plus exacte. Plusieurs de ses analyses sont des chefs-d’œuvre de pénétration. Il allait certainement plus loin, comme intelligence des conditions de celte science nouvelle, que les économistes français de la même époque dont il évitait du moins en général les opinions trop systématiques.

• M. Joseph Pecchio, dans son Histoire de l’Economie politique en Italie, lui rend d’ailleurs justice en le plaçant parmi les précurseurs les plus profonds de la science économique. ' '

N’èst-ce pas un titre véritable que d’avoir su grouper un grand nombre de points particuliers autour de ce grand principe : « que ce n’est point la plus grande quantité de travail en général, mais seulement la plus grande quantité de travail utile , c’est-à-dire donnant la plus grande quantité de, produits possible, qui est la plus avantageuse ? » De cette maxime, qui devrait être écrite, a-l-on dit, sur chaque machine facilitant le travail, comme la plus belle apologie de la mécanique, Beccaria lira quelques vérités neuves relativement au temps ou il écrivait.

BECCARIA

1“ Division du travail. '< Chacun éprouve par' Fexpérience qu’en appliquant la main et l’attention toujours sur le même genre d’ouvrages ou de produits, les résultats sont plus faciles, plus abondants et meilleurs que si chacun faisait isolément les cha«es qui lui sont nécessaires : là les uns font paître les troupeaux, d’autres en cardent les laines, d’autres en font des tissus; celui^’ ci cultive les blés, celui-là en, fait du pain; un autre fait des habits ; un second fabrique les outils pour les agriculteurs et les ouvriers : c’est ainsi qiu^ les arts se multiplient, s’enchaînent tous, etqiie les hommes se divisent |>our l’utilité générale et particulière en plusieurs classes et conditions. » Le principe de la division du travail fut presque en même temps découvert par Adam Smith, et plus amplement détaillé dans tous ses phénomènes par ce célèbre écrivain qui en fit sa grande conquête. Néanmoins, J.-B. Say convient que Beccaria est le premier qui indiqua avec précision cette importante théorie.'' - 2® Estimation du travail ^ circonstances selon lesquelles le prix de la main-d'œuvre doit être réglé. « J’ai dit, continue Beccaria, qu’en estimant le travail, il est nécessaire d’avoir égard au temps qu’emploie le travail même, parce que les aliments sont un besoin constant et périodique ; il faut encore avoir également égard au temps du travail des arts inférieurs jusqu’au dernier, Il y a encore quelques autrq| considérations qui entrent dans l’estimation du travail, comme pSar exemple, la quantité plus ou moins grande de l’ouvrage, et la plus ou moins grande capacité qU’il exige; ensuite les périls et les risques que l’on court en faisant cet ouvrage, soit par la fragilité de la matière première, soit par quelque

beCcâria.

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circonstance intrinsèque ou extrinsèque qui la rend mau-; vaisc o»i*nuisible. » •

Ce principe est le même encore que celui qui a été établi par Smith, quoique l’auteur anglais soit beaucoup ■plus fécond en exemples et en conséquences.

3" Capitaux productif s . « Pour multiplier les fruits déjà terre, les hommes eurent pendant longtemps de grandes difficultés à surmonter. Ils durent déboiser le terrain, en ôter les pierres, le labourer, foire des ca-r naux- d’irrigation, le féconder avant. qu’il fût en étal, seulement de recevoir les premières semences en cette quantité que nous voyons aujourd’hui nourrir des populations considérables. Or, toutes ces opérations exigeaient de la fatigue, du temps, des instruments propres à labourer la terre, des matières aptes à la féconder, et des semences déjà produites par elle, pour les y ensevelir de nouveau afin qu’elles pyssent se reproduire et se multiplier; mais durant ce temps et ces fatigues, les hommes durent se nourrir, s’habiller, se loger près du lieu de leur travail, et avoir en propriété ces choses qui devaient servir à perpétuer la reproduction sur la terre. Nous nommerons donc capital fondateur de V agriculture la somme de toutes les choses préalablement necessaires à rendre productive une terre inculte , et nous ferons observer que, sans ce capital fopdatedr, la tertë serait restée inculte et déserte. Dq^plus, la terre ayant été pi^ parée pour être cultivée et produire, il fallait la conserver telle, parce que les produits d’une aùnéeétant epusommés, il était nécessaire de la mettre en état de les reproduire dans l’année suivante ; mais cette reproduction exige une nouvelle semence pour jeter sur le ter-

rain ; et où la prendre si ce n’est dans les produits précédents de l’an dernier ? Elle exige des bras qui coltivent, des animaux qui fécondent et qui aident le travail; il faut se nourrir, se loger, conserver les instruments aratoires, et nourrir ces animaux qui contribuent au travail même. Tout cela exige une dépense continuelle et des richesses qui ne peuvent être employées à aucun autre usage qu’à celui de la reproduction Nous appel-

lerons. donc ces richesses nécessaires à la reproduction capital annuel, et nous ferons observer que si elles viennent à diminuer, ou Si elles n’e'xistent plus, la reproduction diminue ou cesse tout à fait, et la terre redevient ce qu’elle était, inculte et déserte. »

J.-B. Say, on le voit, n’a été que juste en affirmant que Beccaria analysa pour la première fois les vraies fonctions des capitaux productifs.

Comme preuve de l’imagination inventive de Beccaria, je citerai encore la projxisition qu’il avait faite d’adopter, et cela avant la Révolution française , la mesure décimale prise dans le système de la terre, afin d’avoir un étalon toujours égal et immuable pour les poids et les mesures. Cette méthode, qui, de nos jours, lit tant de bruit en Europe, et fut mise en pratique en France pour la première fois, Beccaria l’avait suggérée en 1780, lorsque le gouvernement voulait introduire l’uniformité de poids et de mesures en Lombardie.

Ajoutons pourtant à notre regret que Beccaria n’était point d’accord avec Verri sur la liberté absolue du commerce des grains.’ Dans cette question , Beccaria se rapprochait plutôt de Carli et de Galiani; il soutenait que l’absence de système était le meilleur de tous les sys-

tèmes que puisse imaginer le politique le plus raffiné en matière d’approvisionnement, et il admettait que, dans certains cas, il pouvait y avoir lieu à quelques règlements et à quelques restrictions.

Comme Verri, Beccaria s’est élevé contre les fidéicommis , le droit d’aînesse , et les immortelles mainmortes (c’est ainsi qu’il les désignait) ; cependant son opinion sur la petite culture différait de celle de son ami. « Il ne pense pas, écrit à ce sujet le comte Pecchio, que l’on ne doive avoir en vue que la quantité des produits de la terre ; il insiste, au contraire, sur les avantages de la grande culture, comme celle qui laisse un plus grand produit net, lequel sert à alimenter les manufactures, sort de l’État, paye les impôts, et enfin, donne le mouvement à toute la machine de l’économie d’une nation. Mais comment peut-Il y avoir de grande culture sans grandes propriétés, liées perpétuellement par les fidéicommis? Beccaria concilie cette contradiction apparente, en faisant observer que, dès que le libre commerce des produits du sol est établi , le prix des denrées se tient constamment élevé, et qu’alors la grande culture s’introduit partout. Ainsi , les terres trop divisées , par exemple, par l’effet de la succession des familles, ou seraient données à bail à un seul fermier, ou ^raient vendues à celui qui les réunirait en uiie seule cette manière, la proj)riété serait divisée sans;queja c^ture le fût. S’il arrivait ce que Beccaria suppo«, la question de l’utilité des grandes propriétés, qui diviâSpresque tous les écrivains, et principalement les auteurs anglais d’avec les français et les italiens, dont la plupart sont en faveur de la petite culture, cette question serait décidée. »

Il se rapprochait des économistes français , dont il se séparait sur d’autres points, quant à la définition de la production. C’est ainsi qu’il considérait les ouvriers ’ comme une classe stérile , et les manufactures comme n’aupmenlant pas la production , sous le prétexte, sou-

vent réfuté depuis lors, qu’elles ne représentent que la valeur de la matière première et des éléments con8pm> mes par les ouvriers en la travaillant; Verri avait eûfoiv ici une opinion différente et, disons-le, plus juste; ^ ^ voyait dans les ouvriers une classe productive^ dont la production comprend la valeur de la màtièpe mière, la consommation proportionnée aux bras.q#-j,« sont employés, et de plus, cette portion qui ^nridbit^ celui qui a élevé la fabrique, et qui s’y emploie avec talent et succès.

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