‹ Publicistes modernesChapitre 21 sur 32 · TU. MORUS · texte numérisé non relu

TU. MORUS

Elles se perpétuent à travers la révolution française. Robespierre n’est pas communiste, bien que ses principes jettent la société sur la pente qui mène au communisme ; Babeuf, au contraire, c’est Morelly devenu homme d’action, et quel homme d’action, grand Dieu !

Le communisme philosophique ou du moins théorique et rêveur n’a reparu guère qu’avec M. Gabet, l’auteur du Voyage en Icarie, et avec les rédacteurs plus avancés du journal V Humanitaire. Dans son communisme fondé sur la fraternité et (jui reproduit tous les moyens habituels du communisme, assez peu varié de sa nature, M. Gabet voulait |>ourtant maintenir la famille au moins pt'ovisoirement. h' Humanitaire s’y opposait. Nous avons montré de quel côté est la logique. Ajoutons aussi, pour être juste, que M. Gabet se berçait de la douce chimère que chacun conserverait sa maisonnette et son jardin. Il permettait à ses Icariens, après avoir bien servi l’État q\n les surveille sévèrement toute la semaine, d’être absolument libres les dimanches, tout comme au collège. Gomment le trop naïf écrivain ne s’apercevait-il pas qu’un seul jour de liberté serait mortel pour le monotone et affadissant régime de l’Icarie? Sauf ces réserves, on reconnaît sous le miel de la forme l’inévitable esprit du communisme, c’est-à-dire le plus pur despotisme, réglementant l’industrie, la science , la religion, l’art même. Heureux pays pour les auteurs dramatiques plus en faveur auprès du gouvernement qu’auprès du public , dans lequel toutes les pièces, quelles qu’elles soient, sublimes ou médiocres, causant au spectateur du plaisir ou de l’ennui, une fois

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admises à être jouées sur le théâtre de la république, sont assurées d’avoir soixante représentations !

Le nom de Thomas Morus, chancelier d’Angleterre, eut, dès son vivant, une célébrité européenne parmi les savants, et ne cessa de grandir depuis sa mort. Le progrès constant de ce que l’on a nommé utopie, du nom' môme de son livre, n’a pas peu contribué depuis à l’entourer d’une sorte d’auréole prophétique aux yeux de ceux qui le regardent comme un de leurs ancêtres les plus glorieux et les plus directs. 11 est instructif de connaître ce premier des utopistes modernes, et de voir quels traits le rapprochent ou l’éloignent de sa nombreuse postérité.

Rien de commun entre Thomas More et les autres auteurs de systèmes sociaux. Ce qui distingue, en général, ces réformateurs, c’est un esprit d’indépendance facilement porté jusqu’à la révolte, d’ardente critique se laissant emporter jusqu’à la diatribe la plus amère, de dévouement et d’humanité, je le crois, mais aussi d’orgueil intempérant. Morus est l’humilité môme. — Ils sont libres penseurs, agressifs contre les religions, et commencent la révolution en essayant, en bons logiciens, de changer d’abord l’idée que les hommes se font de Dieu. Morus est un catholique fervent qui combat pour sa loi et qui meurt pour elle. — Enfin ils se tiennent à l’écart de ce monde corrompu, pour lequel ils ne ressentent que haine et mépris, et ils expirent en se consolant à

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l’idée des félicités terrestres qui attendentle genre humain après eux. Thomas More est grand chancelier d’Angleterre ; il termine une carrière d’honneurs par le martyre, et il semble à celle heure suprême avoir complètement oublié les délices d’LTopic, tant il est absorbé par la pensée du ciel de l’Evangile! — Le contraste n’esl-ilpas coinj)lel? Nous engageons ceux qui en douteraient à lire V Histoire de Thomas More, par Staplelon, avec les abondants éclaircissements qu’y a joints l’auteur estimable de nombreux travaux sur le protestantisme, M. Audin.

Staplelon, fort |X!U connu parmi nous, est presque le contemporain de ThomaSxMorus.il est né le mois même où celui-ci mourut. Comme son modèle, il a éprouvé la persécution religieuse. Elisabeth l’a forcé à quitter le canonicalde Chichcsler, qn’ilavait reçu de la reine Marie, et l’a obligé de fuir l’Angleterre. 11 visite tour à tour Louvain, l’aris, Home, Douai, où il obtient une chaire; mais l’intlucncc anglaise, bientôt dominante dans cette ville, le contraint de la quitter, jus(ju’à de meilleurs jours. Il y revient achever sa vie, et il y meurt en 1698, au moment d’ètre nommé cardinal. Stapleton, grâce à son époque et à ses voyages, a donc pu causer avec les amis de Morus, et il a reçu la communication de maints détails intéressants de la bouche même de Dorothée Coly, la sœur d’adoption de Marguerite Ro|)cr, celle illustre et savante fille du chancelier.

Quant au livre lui-même, il est clair qu’il est écrit exclusivement pour la propre édification de l’écrivain et pour celle des lecteurs. C’est l’homme plus que l’auteur qu’il nous fait connaître. Aussi les particularités abondent, cl il n’est recoin dans le cœur et dans la vie de

Thomas More qui ne soit pénétré. Ajoutez à cela les renseignements qu’il a été permis à M. Audin de se procurer, grâce à la communication des Archives si soigneusement fermées à la science par la main jalouse d’Élisabeth au temps où vivait Stapleton , et vous verrez que rien ne manque pour reconstruire au complet la physionomie morale du célèbre auteur de Y Utopie.

Ce qui ressort clairement de l’ouvrage de Stapleton et de l’opinion des principaux savants du dixhuitième siècle sur Thomas More, c’est que le livre de Y Utopie est loin d’avoir eu dès lors, dans la pensée publique, la signification révolutionnaire, ou au moins décidément réformatrice, que l’école communiste lui a attribuée depuis. Tout au plus servira-t-il de prétexte à quelques insinuations de la part des puritains de la réforme, pour mettre en doute l’orthodoxie de son auteur.

h'Utopie^ imprimée à Louvain en 1316, n’est qu’une étude d’après Platon, écrite en latin avec une pureté et une élégance qui contribuèrent à la faire accueillir avec enthousiasme par les érudits d’une époque savante éprise innocemment de toutes les réminiscences antiques.

La critique des abus forme la partie la plus sérieuse de l’ouvrage : quant au côté dogmatique, aux idées positives, Morus y croit un peu moins peut-être que Fénelon lui-même ne croit à l’État de Salente. C’est le rêve d’un honnête homme ; c’est l’ingénieux labeur d’un savant du seizième siècle, enivré de l’antiquité, qui se déiasse de ses austères controverses par une conception romanesque. Si Y Utopie a fait des fanatiques, ce n’est pas

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à coup sûr Thomas Morus. Il n’a pas été son propre disciple.

Ce n’est pas que nous contestions la sincérité de Morus dans cette célèbre élucubration , ni la portée d’une œuvre qui jirocède et résume toutes les conceptions du communisme moderne. 11 est sincère, à coup sûr, quand il s’élève contre les abus énormes de la société du seizième siècle; il est sincère quand il reproche, avec une vigueur qui s’inspire du christianisme et de la justice naturelle, aux riches leurs exactions, aux princes leurs tyrannies, aux lois leurs iniquités, à la pénalité l’atrocité des supplices et l’abus de la peine de mort qui , prodiguée contre les voleurs, avait pour effet inévitable, remarquait-il, de les empêcher de reculer devant l’assassinat. Il est sincère quand , faisant allusion à l’abandon des enfants du peuple, privés de tout enseignement intellectuel et moral, il s’écrie, avec une énergie de parole qui ne lui est pas ordinaire : « Vous abandonnez des millions d’enfants, aux ravages d’une éducation vicieuse et immorale. La corruption flétrit sous vos yeux ces jeunes plantes qui pourraient fleurir pour la vertu, et vous les frappez de mort quand, devenus des hommes , ils commettent les crimes qui germaient dès le berceau dans leurs cœurs. Que faitesvous donc? Des voleurs pour avoir le plaisir do les prendre ! »

Sur tout cela, répétons-le, Morus est sincère ; ajoutons qu’en ayant égard à la constitution sociale et politique de son pays et de son temps , il trace un tableau trop exact. Mais il a le tort d’attribuer la misère des salariés exclusivement au mauvais vouloir des riches et nul-

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lemeiil à l’insuffisance du capital, alors à la disposition de la société. L’économie politique place comme point de départ nécessaire au progrès, comme condition absolue de la diminution de la misère et de l’accroissement du bien-être populaire le fruit du travail accumulé, le capital. On n’aurait fait que généraliser la misère en ]>artageant le capital de la société par portions égales. Morus ne paraît point s’en douter, et il attaque la richesse et les riches avec une violence qui contraste avec ‘ la douceur de sa poétique imagination.

A j)cine, en lisant Staplcton se douterait-on que Thomas .More est l’auteur de ce livre de VUtopie, appelé à de si bruyantes destinées. Pas un mot sur cette vie de délices qu’on mène dans cette île si bien nommée (en grec, oi(-lopos, lieu qui n’existe pas); pas un mot sur cette vaste communauté vivant sous les lois d’une indissoluble fraternité, dans le mépris de l’or et de l’argent, comme cela se prati(|ue invariablement dans tout système communiste, sur ces familles gouvernées par le plus âgé de ces chefs, sur ces philarques élus par trente familles, présidés au nombre de dix par un prolophilarque et dont la réunion choisit, entre quatre candidats proposés par le IKUipIc, le prince nommé à vie et pourtant révocable.

Nulle analyse, nulle critique de ce communisme, qui tombe exactement sous les mêmes reproches (jue tous les systèmes qui l’ont suivi et imité : au dedans, asservissement complet ; l’individu dans la main du magis- ^

trat, travaillant et prenant ses repas en commun dans it"'

de vastes réfectoires sous sa surveillance, au milieu de la musique et des parfums, changeant de demeure sur son ordre, ne pouvant voyager sans sa permission,

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l’État, en un mot, maître omnipotent, répartissant les produits au prorata des besoins. Le gouvernement empêche la population de s’accroître démesurément en fondant des colonies dans les terres voisines. Nulle famille ne se compose de moins de dix membres adultes ni de plus de seize. Partage absolu des biens et des maux entre les citoyens, amour universel de la paix, dédain de la richesse, absence de commerce intérieur, égale distribution des produits dans toutes les localités, équilibre dès lors de la production et de la consommation , tels sont les fondements sur lesquels tout repose. Deux inconséquences honorables distinguent ce code de la communauté; on prétend y avoir des arts, et la religion y est laissée à la liberté du choix. Une sorte de théisme et la croyance à l’immortalité de l’ànie forment cependant la religion de l’Etat. Je laisse de côté une foule de détails sur le bonheur du royaume à' Utopie. La meilleure réfutation du livre n’est-elle pas dans son titre même?

Comment ne pas remarquer pourtant qu’il y a des és-' claves dans ce pays de la souveraine justice, comme dans la République de Platon? Morus a-t-il pensé , ainsi que Rousseau dans le Contrat social, que la liberté ne pouvait se soutenir que par l’esclavage destiné à lui créer des loisirs? 11 se contente d’en faire une pdine de la paresse comme de tous les crimes, châtiment qui, comme moyen répressif de la négligence au travail, dépasse à la fois la mesure permise et les souffrances que la liberté du travail dans nos sociétés impose aux oisifs et aux dissipateurs sans tant d’appareil et sans en rejeter l’odieux sur l’autorité. Les six heures de travail par jour ordonnées aux Utopiens et dont l’Assemblée investie du pouvoir lé-’

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gislatif opère la répartition entre les associés, ne seraientelles donc pas suffisamment productives, puisqu’il faut en outre appeler au service de la communauté le travail des prisonniers étrangers réduits aussi en esclavage? Est-ce, en vérité, la peine de signaler avec tant de force les maux et les abus de la société pour la relever en idée sur la base même du plus monstrueux des abus?

L’esclavage n’est pas, nu reste, la seule tache de V Utopie. Morus n’étend pas la fraternité au delà des frontières d’Ulopie, et la politique extérieure dont il écrit le code n’èst autre , chose singulière chez un philanthrope, que la politique anglaise à ses plus mauvais points de vue : rusée, envahissante, conquérante par intérêt, corruptrice; c’est la politique coloniale avec les excès qu’elle entraîne. Singulier humanitaire que cet écrivain qui donne au peuple rêvé par son imagination des conseils dignes de Machiavel ! On se demande ce qu’il faisait alors de ses sentiments de chrétien !

Un des passages les plus curieux de V Utopie^ est, au reste, celui dans lequel Morus lui-même, prenant la parole en son nom , oppose les objections que suggère l’éternel bon sens au tableau de la félicité communiste retracé par son interlocuteur, Raphaël llythlodée, qui arrive en droite ligne du royaume d’ütopus. « Bien loin de partager vos convictions, dit-il, je pense, au contraire, que le pays où l’on aurait établi la communauté des biens serait le plus misérable de tous les pays. En effet, par quel canal y coulerait l’abondance? Tout le monde y fuira le travail; personne n’étant aiguillonné par l’espérance du gain, chacun se reposant sur l’industrie et la diligence d’autrui, tous s’engourdiront dans la paresse.

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Quand même la crainte de la misère stimulerait les pa> resseux, comme la loi ne garantit pas inviolablement à chacun le produit de son industrie, l’émeute gronderait sans cesse affamée et menaçante , et le massacre ensanglanterait votre république. Quelle barrière opposeriezvous à l’anarchie? Vos magistratures consistent dans un nom vide et creux, un titre sans autorité. Je ne puis même concevoir de gouvernement possible chez ce peuple de niveleurs repoussant toute espèce de supériorité. » {Utopie, p. H4-HS, traduction de Stouvenel.) — A cela que répond Hythlodée? Il ne répond rien. Il se borne à dire : « Que n’avez- vous été en Utopie? » — « Nos modernes réformateurs, remarque fort bien M. Sudre, en sont encore à la réponse d’IIythlodée. »

Malgré ses lacunes, le livre de Sbipleton est un livre bon à consulter, plein d’onction, attachant, faisant connaître à fond Thomas Morus et ses alentours. L’abondance et la précision des détails qu’il donne sur l’homme sont d’ailleurs une lumière jetée sur le penseur. Quand on voit le mépris profond de Morus pour les richesses , on conçoit moins difficilement que l’idée de la communauté des biens ait pu entrer dans sa tête ; quand on le voit au milieu de sa famille nombreuse, dans sa retraite de Chelsea, entouré de respect et de tendresse, véritable modèle de vie patriarcale, on s’explique qu’il ait reculé devant le sacriflce de la famille. Celte fois, l’homme a été plus fort que le théoricien, le cœur a arrêté l’imagination sur la pente périlleuse de la logique.

Doux, bienveillant, spirituel, d'humeur enjouée, de la charité la plus active, de l’humilité surtout la plus profonde, évitant l’âcre dispute , aimant mieux adoucir

l’expression d’une opinion que de sacrifier un ami (et il compta parmi ses amis une foule de savants assez disputeursdc tous les pays, et en particulier Érasme), simple de cœur, sans aucun faste dans ses dignités et dans ses vertus, sans orgueil dans ses idées, tel est Thomas More. Sa vie intérieure, avec ses exercices religieux, fut celle d’un pasteur; elle est pleine d’ailleurs de controverses théologiques. Une preuve des instincts peu révolutionnaires de Thomas More, c’est la vivacité de la lutte de ce réformateur politique contre les réformateurs religieux. Il ne sort qu’une fois de la convenance de ton dont il ne se départ pas, et c’est pour combattre qui? Luther.

Je ne me demanderai pas si le pieux Stapleton et si M. Audin, écrivain très-catholique, n’ont pas un peu chargé, avec la plus parfaite bonne foi, le tableau de la sainteté de Morus. Sa vive piété, ses vertus chrétiennes sont attestées par Érasme, témoin peu suspect; par Ilolbein, plus récemment par Mackintosh.

L’interrogatoire, la prison, le supplice, la douceur inflexible de Thomas More forment une page grande et touchante de Thistoire d’Angleterre. Et d’abord pourquoi meurt-il? Pour ses convictions sociales? Pour expier et pour soutenir l’audace de ses critiques et de ses systèmes? Non. Il meurt, ce penseur téméraire, pour ne pas manquer à sa conscience de chrétien orthodoxe, qui ne lui permet pas de renier la suprématie spirituelle de la papauté; il meurt parce qu’il refuse, contre toutes les séductions et toutes les menaces, de jurer l’acte de succession qui, déclarant Catherine d’Aragon incestueuse, déshérite Marie, sa fille, au profit d’Élisabeth,

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