TU. MORDS
n’en a pas. Ulite, sans doute, conune tout autre instrii« ment de travail, elle ne vatidra que par le travail et 1q capital qui s’y seront incorporés. Ce fut si peu un privi-' lége d’être le premier occupant de la terre nue (privilège en tout cas périmé depuis longtemps, même dans la per-' sonne des héritiers), que les prétendus usurpateurs do cet instrument de travail ont été moins les privilégiés que les martyrs de la propriété. La terre nue, en effet, c’est la ronce et le reptile, c’est le marécage pestilentiel, c’est la lutte, c’est la souffrance sous les formes les plus pénibles ; c’est la mort, arrivant à la suite de privations horribles et de maladies qui consument lentement l’hé-^î roïque pionnier de la culture et de la civilisation, surt" lequel plus tard des sophistes, pour toute récompense, appelleront la malédiction du genre humain. On croit . que c'est la terre qui a fuit le propriétaire primitif. La vérité est que le propriétaire ne l’est devenu qu’après avoir fait la terre ; fait la terre, non, sans doute, en tant que matière ; à ce compte, l’homme ne crée rien, mais en tant que valeur, seule manière dont il ait été donné l’homme de créer. Les Espagnols du temps, et au rapport (laLocke, en jugeaient ainsi. Bien loin de maudire, à la ir^ière de Morus, de Rousseau et de Mably, dans un fougueux anathème celui qui osait enclore, assainir, ensemencer un terrain inoccupé, et dire : Ceci est à ils le récompensaient au contraire, ils lui accordaient une ' prime. C’était beaucoup plus raisonnable. Les commu-, nistes insistent et veulent que l’usurpation consiste en
ceci du moins que toutes les places sont prises*. Mais^
* Je ne fais ici que reproduire une partie des consklératious déjà
où voit-on que la terre nue fasse défaut? Elle forme de beaucoup la plus grande 'j)artie de notre globe; car l’homme, qu’on prétend si vieux, paraît, au contraire, à peine commencer l’œuvre de sa jeunesse, et n’avoir pris jusqu’ici qu’une possession aussi incomplète qu’imparfaite de sa demeure. La terre nue s’offre en masse à l’audace de nouveaux usurpateurs. ToutT le monde sait qu’il y en a, |)ar exemple, des quantités aux Etats- Unis. Or, combien y vaut-elle? un dollar l’acre, ou plutôt ce qui vaut^ ce n’est pas elle, c’est la protection sociale, ce sont les circonstances plus favorables , nées .elles-mêmes du travail humain , au sein, quelles son exploitation est placée; car, dans le désert, t elle n’aurait aucun prix , fût-elle d’une incomparable fertilité. D’où vient donc que tant de pauvres gens qu’on dit spoliés refusent d’aller se faire spoliateurs à leur tour? Est-ce par ménagement pour l’avenir qu’ils enrichiraient? Assurément, non. C’est qu’ils ont entendu parler des misères de l’émigration, misères fort inférieures pourtant à celles qu’eurent à supporter les premiers occupants, alors que la civilisation ne pouvait leur venir en aide. Les communistes mettent |^lus invincible persistance à soutenir que ce qui est vrai au commencement cesse de l’être, et que, si d’abord l’usu^ pation se justilie par les difficultés attachées à l’exploitation, il n’en est plus ainsi dans l’état de civilisatioUi^. Ils oublient que le sol est à chaque instant acheté par la propriété mobili^rè, qui n’est elle-même que duHa-
lirt^senlées par moi-m^me ailleurs (Manuel d" Économie politique ; Discours sur le Principe de Propriété, dans me? Études de Philosophie morale, p. i 1
TH. MORLS
vail capitalisé, et que ce combat à soutenir contre la terre dure encore. Ce n’est pas seulement à une époque perdue dans la nuit des temps, c’est maintenant, c’est toujours que la terre est à créer ^ à faire, suivant la forte expression de M. Michelet ', comme instrument de travail; c’est une œuvre sans cesse à recommencer, une œuvre qui lient l’homme perpétuellement ^ en haleine. Bien loin d’être en ce sens un instru- ^ ment de travail privilégié , il n’en est pas de plus indocile, de plus constamment prêt à la rébellion, ni ' dont l’entretien coûte autant. Voyons les autres conquêtes de l’homme, le cheval, le bœuf, l’âne, l^fehiameau, les différents oiseaux de basse-cour. Ces conquêtes étaient beaucoup plus aisées à faire, beaucoup ' plus faciles à garder. Entre les animaux domestiques et l’homme, il y a, en effet, une mystérieuse affinité,
Entre la terre et l’homme, au contraire, il semble ^ qu’il n’y ait naturellement qu’hostilité, une hostilité ^ pleine de résistance qui semble répéter au dernier occupant comme au premier la sentence divine : « Tii gagneras ton pain à la sueur de ton front. » Les communistes n’en diront pas mbins^ en établissant entre la' propriété foncière et la propriété mobilière un parallèle désavantageux à celle-là, que l’homme ne crée pas le*^ fonds en tant que fonds. L’homme crée-t-il davantage ''W'l’animal dont il fait sa proie par la chasse, le poisson qu’il prend dans ses filets, le bois dont il a su façonner <les flèches? Ainsi la légitimité de la propriété est contemporaine de la propriété même. Le droit ne fléchit pas
(. Michelet, le Peuple,
plus à l’figard de l’appropriation du fonds que relativement à celle de la surface ; il ne s’éclipse pas plus à l’égard de la propriété foncière que relativement à la propriété mobilière ; il n’est pas plus en défaut à l’égard de la propriété permanente que relativement à la simple possession ; il est le même, toujours le même, sacré au même titre, au même degré.
En croyant que la loi fonde la propriété au lieu de simplement la garantir, et qu’elle peut, en conséquence, la modifier indéfiniment, au gré de l’utilité variable, réelle ou prétendue, interprétée par le législateur, le communisme s’est exposé à prendre tous les excès légalement commis contre la propriété pour les abus de la propriété même , et l’a ainsi calomniée auprès des masses. Ainsi, tous les privilèges qui ne sont que des attentats à la liberté du travail et à la propriété ont été pris et sont donnés eux-mêmes pour des propriétés sacrées, à commencer par l’esclavage, propriété impie, contradictoire, et pourtant légale aujourd’hui même dans un pays qui s’appelle républicain. Les droits féodaux, qui limitaient la propriété de l’homme sur les fruits de son travail et sur son travail même, propriété originaire que Turgot proclamait la première et la plus imprescriptible de toutes, les droits féodaux ont été pris et se sont donnés pour les propriétés légitimes et inaliénables. On a vu dans les majorais, dans les substitutions, dans les biens de mainmorte, des abus de la propriété, tandis que l’idée du droit y eût fait voir des ‘attentats légaux contré la propriété. La propriété a donc été considérée par le communisme, qui s’explique en partie par cette erreur, comme coupable des abus
382 TH. HORCS
mêmes dont elle était la victime ; il lui a imputé les maux qui eussent été épargnés à l’humanité en la res- > pectant.
Les adversaires du communisme ne lui prêtent pas moins des armes en voulant que là propriété ait son origine et son titre dans les combinaisons savantes de Tutile et dans l’autorité de la loi ; au contraire, c’est la propriété qui préexiste à la loi, c’est elle qui a rendu la loi nécessaire, et qui ne cesse de lui communiquer son caractère sacré; l’utile est venu après le droit comme la conséquence sort du principe. Traduction d’abord imparfaite et trop souvent altérée du droit, la loi n’exprime elle-même dans son progrès vers une justice plus satisfaisante et plus égale que le progrès de l’idée de propriété qui se dégage des ombres et des entraves dont l’avaient surchargé la conquête, l’esclavage, et toutes les violations que le droit naturel a subies dans le cours des ‘temps. Tel est le sens de la civilisation prise au point de vue économique. M. Thiers l’a on ne peut mieux démontré '. La propriété est devenue de plus en plus personnelle, et par là même, — tant cette idée de personnalité est loin ici d’être synonyme d’égoïste privilège, — de plus en plus ouverte à tous, moyennant le travail qui est une propriété en puissance, et qui puise une rémunération toujours croissante dans la masse des richesses qu’il accroît indéfiniment. Il y a de nos jours et dans notre pays plus de personnes qui possèdent, plus de choses qui sont possédées, et ces choses le sont plus complètement; la propriété, la plus individuelle des^
• De la Propriété, par M. Thiers.
^ ET LE CO.MMLNISaiE MODERNE. 303
idées, et la plus liée à l’intérêt personnel, est aussi pour vainsi dire la plus sociale. Elle ressemble à un fleuve qui est allé sans cesse grossissant et se divisant de plus en plus. Elle devient, en un mot, de plus en plus commune. Cela eût suffi , pour empêcher un esprit supérieur et au fond judicieux comme Morus , s’il eût vécu de nos jours, d’être communiste à la façon du royaume à' Utopie. Cela ne fait qu’exciter nos communistes contemporains , esprits exagérés et médiocres , ignorants et violents, qui rêvent de l’avenir^ et du progrès, en prenant des réminiscences pour des pressentiments et des chimères pour l’idéal. Comment les combattre? Par une meilleure théorie de la propriété que celle qu’on leur oppose trop souvent, par le soulagement apporté autant que possible à la misère, par l’instruction devenue plus répandue , par le développement pacifique de la richesse, par l’action incessante enfin de la civilisation qui combat la communauté en la réalisant autant que possible par l’usage sans cesse accru d’une foule de biens communs à tous et qui , par un procédé merveilleusement efficace, tend à diminuer le nombre des communistes; comment cela? en augmentant le nombre des propriétaires*. . * -
* Le morcellement de la propriété territoriale a réalisé dans la mesure du possible et du désirable, si même elle ne l'a parfois dé* passée, la loi agraire au profit de nos familles de paysans. Veut-on voir comment la civilisation représentée, dans cette circonstance spéciale, par les entrepreneurs capitalistes, peut encore s’y prendre pour changer les ouvriers en propriétaires et les moràliser par la propriété, qu'on lise les éloquentes pages du livre de M. Jules Simon : l'Ourrière, sur la Société mulhousienne des cités ouvrières, pages 363 et 39i, 4< édition.
M. LOUIS BLANC
La guerre à la bourgeoisie forme le trait principal de M, Louis Blanc comme publiciste. Il l’attaque au nom de l’économie sociale dans son livre de V Organisation du Travail. 11 la décrie dans son Histoire de Dix Ans. 11 la bat en brèche dans ses discours du Luxembourg. Il se vante d’avoir prêté contre son règne, dès l’enfance, le serment d’Annibal. 11 la combat rétrospectivement dans son Histoire de la Révolution , et particulièrement dans le premier volume de cet ouvrage. Ses attaques prennent même dans ce volume, consacré à la revue de l’bisloire moderne jusqu’à la Révolution française, un caractère tout systématique. La bourgeoisie y représente dans le cours déjà long de son histoire une idée, un principe funeste, que l’auteur appelle Vindividualisme. C’est ce premier volume de Y Histoire de la Révolution que j’aurai surtout en vue dans cette étude. Toute la doctrine de M. Louis Blanc s’y trouve exposée et comme ramassée. Le talent et les défauts de l’auteur y paraissent de même dans tout leur jour. Ce talent est
* Histoire de la Révolution fremçaise, tome I.
p oilized by G'oo ■’ I*.
M. LOUIS IILAISC.
réel. Il y entre, a-t-on dit, beaucoup de rhétorique. Soit. Nous ajouterons, pour être juste, que cette rhétorique n’exclut point des qualités d’écrivain plus solides. L’auteur a beaucoup lu , non pas sans doute comme Ut un historien impartial, mais comme lit un avocat dont le thème est fait d’avance. La force et l’éclat, une chaleur qui se répand dans toutes les parties du récit l’abandonnent rarement. Que lui manque-t-il pour être un écrivain tout à fait hors ligne? un peu de cette simplicité et de ce laisser aller, de ces touches plus légères, de cette absence d’emphase et de raideur qui reposent le lecteur de l’énergie même et de la recherche trop constante des effets pittoresques et oratoires.
M. Louis Blanc excelle, d’ailleurs, à peindre les mouvements populaires, les passions des chefs de parti, la vie jHiissante qui anime les foules au moment des révolutions. IMusieurs de ces récits rappellent la manière dont Tacite, qu’il semble vouloir imiter et avec lequel je ne le compare pas, dépeint la révolte des légions de Pannonie et de Germanie. Sa concision piquante se plaît aux portraits et y réussit. Je parle de l’effet et non de la justesse. Le parti pris, jioussé jusqu’à ce degré, finit ()ar nuire môme à l’art. A-t-il à parler d’un ouvrier? il manque rarement de le proclamer beau, d’une beauté olympienne. Les laideurs mêmes des prolétaires lui apparaissent avec un caractère grandiose qu’elles n’ont pas toujours. Il divise les hommes en deux classes : les démocrates, qui ont généralement toutes les vertus généreuses et touchent au sublime, et ceux qui ne sont {>as démocrates; ceux-ci sont remplis de vices et^d’égoïsme ; tout au moins, si l’auteur est forcé de rendre justice
M. LOUIS BLANC
à leur honnêteté, il les représentera d’un esprit faible et étroit. Yi' Histoire de Dix Ans est un des ouvrages qui ont le plus réussi , grâce à ce procédé, à dépopulariser le règne et la personne du roi Louis-Philippe. C’est pourquoi le parti légilimisle a applaudi et contribué au succès d’un livre dans lequel il était ménagé, quelquefois même flatté, et dont il sentait toute la puissance de dénigrement à l’égard du gouvernement établi. On a rarement employé plus d’art perfide à rapetisser les hommes et les événements d’une époque, à la rendre méprisable, aux yeux du peuple. Les on dit, les insinuations odieuses jetées en passant, les récits alîecbant sans preuves l’air et le ton d’une confidence recueillie à de bonnes sources, achèvent de faire de cet ouvrage un pamphlet dont l’histoire est le prétexte habilement exploité. ^
L’enthousiasme! le dénigrement! quelles terribles armes, même quand elles sont séparées! Que sera-ce quand elles se trouvent réunies? Cet enthousiasme est-il sincère chez M. Louis Blanc! Pourquoi ne verrais-je en lui qu’un tribun, flatteur de la multitude, au profit de ses vanités ou de ses ambitions? L’illuminisme du sectaire est empreint dans ses conceptions sociales comme dans ses jugements. Sa vie laborieuse, digne, les qualités privées que louent en lui ses amis, la foi contagieuse qui enflamme ses paroles m’assurent, quanta moi, de la sincérité et de la vivacité de ses convictions. M . Louis Blanc a tous les défauts qui appartiennent à son école, à son parti. Il a l’idolâtrie dû peuple , entendu comme on l’entend ' chez ses amis. Le peuple se compose de la partie remuante, agitée de la société. Il est hautain et dédaigneux
M. LOUIS BLANC
pour les hommes d’État. Leur tort est de gouverner avec le bon sens ordinaire . Leur crime est de se déOer des mauvais côtés de la nature humaine. 11^ enfin le fétichisme de lui-méme. C’est le signe de tous les réformateurs. Charles Fourier, après avoir découvert le phalanstère, ne se croyait-il pas empereur du monde renouvelé? Saint- Simon ne jouait-il pas au prophète? Et M. Proudhon, auquel on disait un jour que Dieu pourrait bien se passer de l’approbation qu’il lui refuse, ne répondait-il pas avec l’aplomb d’un magnifique orgueil : « Peut-être! » Juge superbe des théories de Fourier, de Saint-Simon et de P. -J. Proudhon, M. Louis Blanc a créé, lui aussi, lin nouvel univers. II rêve une société où tous les besoins seront satisfaits, où la répartition se fera selon ces mêmes liesoins et non selon les capacités et les œuvres, où dès lors tous les salaires seront égaux, depuis celui du garde champêtre et du manœuvre jusqu’à celui des premiers magistrats de la république. Dans cette sociélé,le ressort de l’intérêt personnel ne sera compté pour rien. Cliacun travaillera en vue des autres. La concurrence , remplacée par le point d’honneur du travailleur, sera abolie. La fraternité régnera sur ses ruines. Tous les hommes enfin seront rois. Lui-même ne l’a-t-il pas promis aux ouvriers, qui recueillaient avidement ses enseignements, ci qui en attendaient alors la prochaine réalisation? Si vous objectez qu’un pareil monde ne suppose pas moins qu’une nouvelle nature humaine, n’ayant rien de commun avec celle que nous connaissons, et qui est la nôtre, l’auteur vous déclare^iù^telligent et aveugle, sinon pervers. Et c’est dans cès dispositions d’esprit, c’est avec cette nature et ce parti pris de sectaire que vous abordez
M. LOmS BLANC.
l’histoire! Ne comprenez-vous pas qu’il ne vous est possible (l’en faire qu’une apologie ou un réquisitoire?
(juelle exactitude, quelle vérité attendre d’ailleurs de riiistoire écrite par catégories d’idées, ainsi que pourrait l’écrire un disciple de Hégel? Autant vaudrait chercher dans toutes les , phases de l’histoire de France l’infini, le Bni et leurs rapports, que de s’appliquer à y retrouver à chaque moment de la durée, avec IVI. Louis Blanc, l’Autorité, l’Individualisme et la Fraternité? Telles sont, en elTet, les trois données fondamentales de l’histoire du monde. Écoutons l’auteur lui-même nous donner ses définitions :
« Le principe d’autorité est celui qui fait reposer la vie des nations sur des croyances aveuglément acceptées, sur le respect superstitieux de la tradition, sur l’inégalité, et qui, pour moyen de gouvernement, em-, ploie la contrainte.
« Le principe d’individualisme est celui qui, prenant l’homme en dehors de la société, -le rend seul juge de ce qui l’entoure et de lui-même, lui donne un sentiment exalté de ses droits sans lui indiquer ^ devoirs, l’abandonne à ses propres forces, et, pour tout gouver7 nement, proclame le laisser faire. ^
« Le principe de fraternité est celui qui , regardant comme solidaires les membres de la grande famille, tend à organiser un jour les sociétés, œuvre de l'homme, sur le modèle du corps humain, œuvre de Dieu, et fonde la puissance de gouverner sur la persuasion, sur. ^ le volontaire assentiment des cœurs. » • ’
'i Que valent ces définitions? Sont-elles légitimes ou arbitraires? Ne confondent-elles pas l’usage et l’abus?
U. LOUIS BLANC
Toute autorité est-elle tyrannie? Tout individualisme est-il égoïsme? Mais à quoi bon ces questions? pourquoi ces scrupules? Ne fallait-il pas que M. Louis Blanc rattachât à quelques principes chargés de tous les péchés du monde ce qu’il a déjà dit de l’exploitation tyrannique de l’homme par le capital, du mal produit par la concurrence? Ne fallait-il pas que l’humanité lui fournît des types correspondants aux idées qui constituent à ses yeux te drame vivant de l’histoire? La fraternité aura donc ses héros, l'individualisme aura ses représentants. Nous allons voir à quels jugements de détail cette manière générale d’apprécier les hommes et les événements a conduit l’historien radical. Nous allons voir d’ahord comment il juge le rôle de la bourgeoisie, auquel la ]dus grande partie du volume est consacrée. Y a-t-il historiquement un moment où cette qualification odieuse d’étroit et égoïste individualisme se justifie? Y en a-t-il un où la classe moyenne cesse de travailler, même en songeant à son propre avancement , pour toute la société? Dans toutes les 'grandes occasions où elle exprime ses vœux et ses désirs, ses revendications en faveur du droit et du progrès ne s’étendent-elles pas à toutes les classes sans distinction, sans exclusion? Instructive enquête dont quelques traits suffiront, je crois, pour dégager les conclusions.
Et d’ahord, un fait frappe tous les yeux non prévenus. Aujourd’hui, pour embrasser d’un coup d’œil d’ensemble le dernier résultat de ce long travail des siècles, nlest-ce pas le caractère le plus essentiel de la bourgeoisie ((u’on ne puisse donner d’elle une définition rigoureuse depuis qu’il n’y a plus ni
M. LOCIS BLANC
ordre de la noblesse, ni ordre du clergé, ni ordre dû tiers état, mais une même nation, une seule société? Si l’on décompose, même supeilîciellemenl, les éléments qui se placent sous le titre commun de bourgeoisie, comme haute, moyenne et petite bourgeoisie, bourgeois fonctionnaires publics, bourgeois exerçant des professions libres, bourgeois capitalistes, fabricants,’ commerçants, à tous les degrés que ces mots comportent, bourgeois par héritage et bourgeois fils de leurs œuvres, etc., ne se frouve-t-on pas en présence d’une classe tellement diverse par ses origines, tellement complexe par ses éléments, tellement ouverte, tellement mobile, que, bien loin de lui infliger le nom de caste, celui même de classe semble déjà une appellation bien uniforme pour désigner des catégories si variées? '
M . Louis Blanc, suivant ici l’exemple deM. Augustin Thierry et de ses autres savants devanciers, commence par l’étude des origines l’histoire du tiers état. Il ne peut pas se refuser à saluer un progrès dans la formation d’une classe moyenne nombreuse, ce grand desideratum de l’antiquité. 11 ne peut pas ne pas reconnaître, au point de départ comme au terme du développement de la bourgeoisie, la présence de la liberté et du travail. 11 nous montre dans la vie municipale le berceau et la première école de la classe moyenne à l’époque de la chute de l’empire romain. Qui ne voit avec une sorte d’intérêt sympathique et anxieux dans ces temps de spoliation et de violence, une somme réelle de libertés communales subsister au cinquième siècle au sein des villes? Que de causes agissantes d’altération et de des-
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M. LOCIS BUkNC.
trudion l’assiègent et la menacent ! Comment s’étonner que ces libertés commencent alors et continuent jusqu’au dixième siècle un mouvement de décadence provoquée par rétablissement des vainqueurs barbares dans les campagnes? Le tiers état s’abaisse à mesure que la féodalité s’élève : comme classe, il compte à peine; pourtant, loin de dépérir, il se recrute et multiplie. Une société ne se passe jamais complètement d’industrie : quand la féodalité eut commencé à prendre son assiette, elle ne demeura pas sans en sentir le besoin. Des agrégations d’bommes se fixèrent peu à peu autour du château féodal : de là une nouvelle augmentation du tiers état ajoutée auy villes gallo-romaines; l’origine de hameaux, de bourgs et de villes nouvelles. Voilà le modeste point de départ de la bourgeoisie. Elle doit son existence, elle devra son alfranchissement , ses accroissements, son influence, sa prépondérance enfin, à son énergie, à son activité utile. C’est par là que cette classe seule a vraiment une histoire économique qui se développe , au lieu d’une organisation qui s’immobilise et s’altère. IS’est-ce point là, je le demande, un trait à remarquer à son honneur?
Le privilège est la condition universelle au moyen âge. Fondement politique et économique des autres classes, il ne fut pour la bourgeoisie qu’une armure contre les attaques de la féodalité constituée et envahissante, et non point une usurpation de la force ou de la ruse. Voilà ce que l’iiistorien démocrate aurait dû peutêtre reconnaître plus complètement qu’il ne l’a fait. Au lieu de cet aveu qui n’eût été qu’équitable, il s’attache
M. LOUIS BLAN'C
à relever comme une distinction odieuse la démarcation des éoî/ryco/s et des manants. C’est entrer un peu tôt, ce me semble, dans la voie des récriminations et des reproches. Ces bourgeois, après tout, étaient des manants de la veille. Chaque jour un plus grand nombre de manants ne s’élevait-il pas au rang et à la dignité de bourgeois? L’ordonnance de 1327, rendue par Philippe le Bel et que cite M. Louis Blanc avec murmure, ne le prouve-t-elle pas elle-même? « Quand aucun veut entrer en aucune bourgeoisie, il doit aller au lieu dont il requiert être bourgeois, et doit venir au prévôt du lieu ou à son lieutenant, ou au maire quand il reçoit les bourgeois, et dire à cet officier : « Sire, je vous requiers la bourgeoisie de cette ville, et suis appareillé de faire ce que je dois. » Alors le prévôt, ou son lieutenant, ou le maire, on la présence de deux ou trois bourgeois de la ville, du nom desquels les lettres doivent faire mention, recevra sûreté de l’entrée dans la liourgeoisie, et que le récipiendaire fera et achètera, dans l’an et jour, une maison de la valeur de soixante sols parisis au moins. » Selon M . Louis Blanc, cette ordonnance ne faisait que constater un droit étidili, dont on trouve la trace à répoipie de la grande insurrection des communes. Les conditions de ce droit variaient selon les localités. Il y avait telle localité où, d’après ses propres citations, on peut conclure (juc ces conditions étaient assez faciles. Mais comment voir avec l’bistoi'ien radical, dans ces garanties demandées, un abus exorbitant? Où donc la bourgeoisie auraitelle puisé sa force de résistance et d’organisation, si elle ne s’était constituée jusqu’à un certain point à part, comme toute classe le faisait alors, comme toute pro-
M. LOUIS BLANC. 313
fession tendait à le faire? Était-ce sa faute si la féodalité était alors comme un commun modèle? Ne fallait-il pas enfln que la bourgeoisie devînt comme l’état-major des classes inférieures, qui venaient successivement trouver place dans ses cadres déjà bien flexibles et de plus en plus agrandis?
M. Louis Blanc a consacré tout un chapitre à l’influence de la commune sur la formation et le développement de la bourgeoisie. Il insiste beaucoup pour démontrer qu’elle eut surtout le caractère guerrier et ne reconnaît guère le caractère civil qu’au municipe. Il signale dans la commune des inégalités qui ne se retrouvent point dans le municipe. Nous avons entendu M. A\igustin Thierry, pris à partie dans ce chapitre par M. Louis Blanc, vivement contester cette distinction dans les termes absolus que lui a prêtés l’historien de la Révolution. Quoi qu’il en soit, les villes devinrent, grâce à la commune, comme autant de camps du travail. Bourgs et villes se séparèrent du domaine privé, s’émancipèrent de la protection abusive et ruineuse du manoir féodal. Mais qui ne le sait? rien ne s’opère dans la société, sans que les transactions interviennent, sans qu'elles soient du moins essayées. Quand il ne réclama plus d’énormes tributs, la lance au poing, sur ses vassaux devenus plus nombreux et plus forts;' . le baron ne céda pas néanmoins ce qu’il appelait ses droits de propriété sans conditions : ces conditions " étaient des redevances en argent ou des services en nature. Les bourgeois durent lutter pour la franchise des ponts, des portes, des marchés; pour la taxe sur les fours , les moulins , les eaux ; pour le droit de bâtir ou
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de réparer leurs maisons, surtout pour l'administration de la justice. Que d’elTorts, grand Dieu! que de lentes conquêtes disputées pied à pied ! que de taxes ! Les bourgeois des villes anciennes étaient soumis à la taille pour les personnes, au cens sur les immeubles , à des droits sur l’entrée des denrées et des marchandises, sur les ventes et les mutations, à des impôts pour la plupart des actes de la vie civile. Adopter une profession, marier leurs filles, faire entrer leurs fils dans le clergé, rien de tout cela ne se faisait {)Our eux sans grands déboursés. Les mainmortables des villes neuves, ne possédant la terre que par une sorte de bail perpétuel , ne (louvaient ni l’aliéner ni l’hypothéquer; ils étaient privés du droit de tester quand ils n’avaient pas d’enfants légitimes; ils né se mariaient qu’avec le consentement du seigneur. ..
Les chartes furent autant de conquêtes du droit naturel, de la liberté civile sur les différents degrés de cette tyrannie. Tantôt elles furent des concessions arrachées de vive force par de véritables insurrections ; tantôt elles provinrent de l’octroi intéressé de la royauté, cherchant pour ses besoins intérieurs ou extérieurs des subsides réguliers contre l’étranger et un auxiliaire armé contre la féodalité menaçante; tantôt, quoique plus rarement, elles furent conquises par le tiers état seul, malgré cette même royauté s’unissant aux seigneurs contre les vassaux révoltés. Il fallut des efforts inouïs et souvent renouvelés pour que la commune pût posséder une juridiction indépendante, une véritable souveraineté dans Liptérieur de ses murailles. La maison de nos aïeux fut souvent à la fois une fabrique et un château fort. Dans' la mesure de la liberté et de la sécurité croissantes, l’in-
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dustrie se développa, le commerce s'étendit, la richesse devint plus abondante.
M. Louis Blanc lui- même a tracé ce tableau avec le mouvement et le coloris qui sont halntuels à son talent. Il a montré combien contribua à développer la classe moyenne l’établissement de la commune, sous quelque forme qu’on l’envisajre , — soit qu’il s’agisse de la ville municipale du Midi, imitée des républiques de l’Italie, administrée par ses consuls, ses capitouls, scs jurais , ses prud hommes, et se développant avec une complète indépendance sur le fonds permanent de l’antique municipalité romaine; — soit qu’il s’agisse de la ville de bourgeoisie du centre, qui dut ses privilèges aux concessions seigneuriales , et s’administra par des magistrats élus, mais sous la surveillance des officiers du seigneur; — soit qu’il s’agisse enfin de la commune proprement dite du Nord, constituée par association sous la foi du serment, administrée par des magistrats procédant uniquement de l’élection, maires, échevins, jurés, et dont le développement tout spontané, tout indigène, bien plus contesté, fut très-peu politique, mais se montra, à un très-haut degré, civil et industriel.
Considérée dans ces temps de formation laborieuse, l’histoire du tiers état peut s’exprimer économiquement par la lutte de la richesse mobilière, née de l’industrie, contre la propriété territoriale, fille de la conquête. D’un côté, tout ce qui représente le droit ; de l’autre, l’établissement longtemps solide, mais démoli pièce à pièce, de la force et de la conquête. De là aussi, comme second trait caractéristique et comme corollaire, la prédominance crois-
M. LOUIS BLANC
santé des villes sur les campagnes, c’est-à-dire la prééminence progressive du travail libre sur le travail serf : le premier, élément actif de civilisation, trouvant dans les effets mêmes de sa fécondité des ressources nouvelles; le second, inerte vestige de la barbarie. C’est une triste et monotone histoire que celle de celte partie sacrifiée du tiers état qui vit dans les campagnes, opprimée et à demi sauvage. Sur elle pèsent les charges les plus lourdes les impôts les plus inexorables, les corvées, la taille, la gabelle. Sans doute on la voit çà et là faire effort, à l’exemple des villes, pour améliorer sa condition, forcer les seigneurs à transiger; mais ces efforts partiels ne présentent ni la même suite, ni le même succès que le mouvement continu et irrésistible des villes où régnent, '' avec une liberté plus grande, l’association, l’industrie. Les hommes de la haute bourgeoisie restèrent-ils insensibles à ces souffrances de leurs frères des classes inférieures? IVullement. Les réclamations des légistes du douzième au quinzième siècle jouèrent dans la société le même rôle que les philosophes devaient jouer plus tard ;
. ils firent parler la justice comme le christianisme faisait parler la charité. Inspirées par eux, les ordonnances de quelques rois , singulièrement de Philippe le Bel et de Louis le Hutin, rappellent aux seigneurs, en des termes - dont la hardiesse est bien faite encore pour nous frap-" per, que « toute créature est franche par droit naturel, » et que « tout chrétien a été racheté par le sang de Ngt^e-Seigneur. » Ces revendications et ces mesures in^Utu^ent le respect de la vie et jusqu’à un certain point de là personné des serfs. Il n’était donné qu’à i’ac^isse^ent progressif du capital , qui répandit l’ai-
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sance, et au grand travail politique non interrompu de la France, qui créa l’égalité, de pouvoir y mettre un terme. Les violences populaires , racontées avec tant de sympathie par M. Louis Blanc, échouèrent, comme cela dévait être. Comment la barbarie eut-elle fait ce que la loi elle-même ne pouvait faire alors? La Jacquerie, avec ses représailles horribles qui en amenèrent de plus effroyables, ne put qu’aggraver les maux contre lesquels elle s’insurgea.
RI . Louis Blanc a rendu justice à la fécondité du mouvement imprimé au monde parles croisades. Il a rappelé comment, ruinés par les fêtes, les brillants équipages et la rage du Jeu, la plupart des preux chevaliers, partis pour la terre sainte, se trouvèrent, au retour, littéralement criblés de dettes. Il en résulta pour eux l’impossibilité de retirer des mains du bourgeois les biens qu’ils lui avaient engagés, ou même la nécessité de nouveaux engagements. Le clergé , placé dans la même situation vis-àvis des biens, féodaux remis entre ses mains, se trouvait engagé à soutenir sa cause par une communauté d’intérêts. Si le seigneur jugeait commode, sans payer ses dettes, de reprendre scs biens, la royauté, heureuse d’avoir une raison si juste de le battre eu brèche, prêtait lu main à l’exécution du contrat. Ainsi fut entamée - la propriété féodale. Quand elle serait demeurée intacte, elle n’en eût pas moins rencontré une compétition puissante dans les accroissements de sa rivale, qui recevait de l’Orient mille secours inattendus. Des sources nouvelles de production agricole et manufacturière, de nouveaux débouchés dans des ports de mer, les premiers du monde par l’importance, une nouvelle cause de sécurité
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dans la répression de la piraterie en commun , de nouveaux moyens de circulation dans les banques destinées à ré|)ondre et à contribuer au nombre croissant des transactions : voilà quelles furent les principales conquêtes que l’industrie et la bourgeoisie durent aux croisades. Quel inépuisable aliment d’activité y trouva la bourgeoisie française, soit par la production directe, soit par l’échange ! La noblesse avait eu ses croisades religieuses; elle eut ses croisades commerçantes. Il ne lui manquait plus que des blasons pour qu’elle marchât, du moins dans sa représentation la plus élevée, presque l’égale de la noblesse. Philippe le Bel les lui vendit. Avec le loisir que procure la richesse, elle eut les lumières, et elle prit des mains du clergé le dépôt de la science. Avec les lumières, et grâce à la vénalité des charges, elle s’empara, par le moyen des parlements sortis de son sein, du dépôt de la loi. Avec la loi, le savoir et la richesse, comment ne se serait-elle pas fait un jour la place qui lui était due? Ses progrès économiques ne lui furent, pour y parvenir, ni d’un médiocre encouragement au quatorzième siècle , ni d’un médiocre secours à la fin du dix-huitième.
Tandis que les communes étaient en voie de fonder la bourgeoisie comme classe, et que les croisades contribuaient à la développer, un fait contemporain et auxiliaire, l’organisation des corporations par saint Louis, dont M. Louis Blanc se plaît à signaler les mérites et les avantages, servit à lui donner une existence plus solide. Quelle fut l’utilité des corporations dont on counait aÿscz les abus? Le fut de substituer la hiérarchie à
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l’anarchie, une division du travail régulière, quoique à bien des égards vicieuse , au hasard d’une répartition qui n’eût pu, dans ces temps de trouble profond, s’opérer convenablement d’elle-mêrne. Malgré les gênes nombreuses qu’elles imposaient à l’individu, elles lui donnèrent plus de réelle liberté et de sécurité qu’il n’eût pu en espérer sans elle sous un régime de désordre universel et de tyrannie capricieuse. Les villes devinrent comme de vastes manufactures où chaque métier fit sa tâche, et ne fit qu’elle seule. Une certaine émulation en même temps qu’un certain concert s’établit entre les divers corps de métiers. Réunis dans les mêmes quartiers, les artisans travaillèrent sous les yeux du consommateur. Le scandale des fraudes qui indignaient le saint roi en très-grande partie disparut. La bourgeoisie, dans une mesure considérable, dut à la corporation organisée sur de nouvelles bases des habitudes d’économie, de persévérance au travail. Les ouvriers y trouvèrent des moyens de résistance à l’oppression et des signes de ralliement. Le tiers état industriel et commerçant eut ses syndics, ses chambres de discipline , scs conseils : cette armée disciplinée du travail forma dans la société générale comme une société dis- ■* tincfe ayant ses mœurs, ses lois, ses magistrats, ses moyens d’influence, on serait tenté de dire presque son gouvernement. ' ' ■ ^ i
Au reste, corporations èt communes ne furent que les instruments de ce long progrès, instruments mêlés de bien et de mal, corruptibles et caducs comme tous ceux que l’humanité emploie, il devient tôt ou tard né-
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cessai rc qu’elle les rejette et les remplace. Les corporations et les communes n’échappèrent pas à cetle condition générale qui fait que rinstilulion utile devient stérile, que l’appui se change en obstacle : mais la marche ascendante du tiers état n’en fut point arrêtée; il avait fait son chemin par elles, il le fit sans elles, puis malgré elles. Au seizième siècle, les communes seront en pleine décadence, ne donnant plus que quelques signes inquiets d’une existence jalouse, égoïste, hostile à la civilisation générale; jamais pourtant la bourgeoisie n’avait paru plus florissante, et quelle route elle devait encore parcourir ! La chute plus tardive des corporations sera de même un jour l’indispensable condition de'ce progrès. La société française , placée sous l’empire de l’oppression et de la grande iniquité féodales, dut traverser ainsi des formes d’une liberté et d’une justice fort imparfaites pour se rapprocher, de degré en degré, par voie d’élargissement continu , de la liberté complète et de l’absolue justice. Quand les vérités qui président à la société civile ,, ont été une fois perverties par l’abus de la force, qui peut dire combien il faudra de routes détournées pour qu’elle rentre dans l’ordre, d’échelles qui se brisent sous ses pas pour qu’elle remonte laborieusement vers une condition et plus juste et meilleure?
Les privilèges de la bourgeoisie furent, quand on les juge avec équité, la première étape de la liberté et du droit, ti’est ainsi qu’il faut savoir comprendre les inégalités qui séparent les maîtres et les ouvriers. Encore une fois, je le demande à M. Louis Blanc : que serait devenue la masse du tiers état si elle n’avait eu tout à la fois pour guide et pour bouclier cette aristocratie bour-
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geoisc formée de barons de l’industrie, de savants, d’hommes de robe, de tout ce qui a en soi la force qui résiste? Sans cohésion , sans tradition , sans appui , elle eût été disloquée, dispersée en atomes, par tous les tiraillements et par le choc des forces constituées en face d’elle ; elle eût du moins, comme dans la vieille Égypte, risqué de languir, soumise héréditairement à ses prêtres et à ses guerriers, dans une infériorité éternelle. ;■
Aussitôt que la bourgeoisie eut cessé de ^ cantonner dans la résistance, à ce mouvement de concentration forcément un peu exclusif succéda un mouvement d’expansion que M. Louis Blanc eût dû, à mon avis, remarquer davantage. L’aspiration vers l’égalité, vers le droit commun se fait jour et ne cesse, depuis la seconde moitié du quatorzième siècle, de donner de nombreux témoignages. Déjà la bourgeoisie, modifiée sous l’influence du droit romain , présentait aveç la noblesse un contraste bien frappant au point de vue civil, contraste que M . Au-
.tjï^,..guslin Thierry, dans son Histoire du tiers état, fait ressortir avec force. Elle pratiquait le partage des biens paternels et mateniéls^^meubles ou immeubles , entre tous les enfant, elle reconnaissait l’égalité des frères et des sœurs, dlé.procBtmait.la communauté entre époux des choses acquises.pendant le mariage. Mais, à' dater de la seconde moitié dti quatorzième siècle, ce n’est plus dans le cercle de la famille et de la cité que se renferme l’esprit de justice et de liberté. Fort de ces dernières positions, il tend à devenir conquérant, à réformer, long-», temps sans y réussir, la société tout entière. C’est du sein même de la bourgeoisie, tâchez, de grâce, de ne ptt l’oublier avec une légèreté par trop' ingrate, que parti-
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rent des protestations contre les monopoles industriels et des réclamations ayant pour objets les réformes économiques et le bien-être des classes inférieures.
Les états généraux attestent à quel point l’esprit de la bourgeoisie prise en masse fut large, hardi, fécond. Les états généraux donnaient à la bourgeoisie, y compris les habitants des campagnes (|ui se réunissaient en assemblées primaires, une importance politique, en l’admettant à délibérer comme troisième ordre, tiers état, de même que les parlements lui conféraient une importance judiciaire. 11 ne sert de rien do dire, avec M. Louis Blanc, que ses vœux demeurèrent stériles. La hardiesse de ses idées n’en éclate que mieux dans la longue résistance qu’elles rencontrèrent.
Aux états généraux de 1335, elle émet le vœu de l’égale répartition de l’impôt. Elle demande, cette classe moyenne accusée d’égoïsme étroit, que le droit de percevoir les taxes ainsi que le contrôle de l’administration financière soient donnés aux états agissant par leurs délégués à Paris et dans les provinces. Elle réclame la suppression des monopoles exercés sous le nom de tierces personnes par les officiers royaux ou seigneuriaux. Ce n’est encore qu’uu début. En 1413, les réformateurs bourgeois, nommés par l’université et par la ville de Paris, agissent révolutionnairement. Ils contraignent le roi Charles VI à donner force de décrets à leurs résolutions, parmi lesquelles ou trouve au premier rang l’abolition de la vénalité des charges et tout un ensemble de mesures destinées à mettre la population des campagnes à l’abri des abus, non-seulement de la force, mais de la loi. Queb[ues réclamations écouoini-
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ques se font entendre encore aux états généraux de 1484. Elles vont s’accroître en hardiesse, en étendue, pendant le seizième siècle. . >
L’historien bourgeois d’un roi bourgeois, Comminës, l’historien de Louis XI, expose dans ses Mémoires un plan de réformes aussi large cpie fortement lié. Quelles sont les vues de ce premier publiciste de la bourgeoisie? Au dix-neuvièmé chapitre de son livre V, il se déclare* avec une netteté singulière pour la forme du gouver-f nement anglais, il réclame la tenue régulière des états, il conteste vivement aux monarques le droit de lever' l’impôt sur leurs sujets sans leur consentement; il attribue au roi défunt , et soutient , par des raisons qui lui sont propres, le projet d’établir l’unité dans les poids et mesures, celui d’abolir les péages à l’intérieur et d’assurer au commerce la. libre circulation en rejetant les douanes à la frontière. On ne taxera pis sans doute de telles idées de timidité ni d’exclusion.
Ces vues si fermes et si précises éclatent en Vœux publics aux états généraux de 1360. La suppression des douanes intérieures, l’unité des poids et mesures, voilà le double vœu qu’y fait entendre le tiers étati Il demande aussi la peine de déchéance des droits seigneuriaux contre tout noble convaincu d’exaction envers les habitants de ses domaines. L’année suivante, aux états de Pontoise, le droit de l’État sur les.||{^ sessions dœ clergé fut posé en principe. M.
Thierry, si instructif sur les états généraux et surÉéls-*^. toire de la bourgepiaé, noiis dit dans sa belle Introdmtion aux monuments inédits du tiers état, quel fut le plan auquel s’arrêtèrent les députés bourgeois pour
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l’extinction de la dette. Il consistait à vendre tous les biens ecclésiastiques en indemnisant le clergé par des pensions établies suivant le rang de ses membres. « On calculait que cette vente, dit l’auteur, devait produire 120 millions de livres dont 48 seraient prélevés comme fonds de la dotation nouvelle, 42 employés àX'amorüs> sement de la dette publique, et 30 placés à ii^rêt dans ' les villes et les ports de mer pour y alimenter le eonamerce, en même temps qu’ils donneraient un revenu, lixe au trésor. Ce plan, qui n’était rien moins que l’anéantissement du clergé comme ordre politique , tomba sans discussion devant l’offre faite et l’engagement pris ' par les députés ecclésiastiques d’éteindre avant dix ans le tiers de la dette par une cotisation imposée à fous les membres de leur ordre. » Une telle promesse i' bien entendu, fut oubliée et la mesure révolutionnaire 3e la sécularisation des biens du clergé dormit pendant deux cents ans. y; , =
Au temps de Henri III et de Henri IV, le progrès, vers l’égalité civile s’accéléra par l’abaissement dans la vie de cour des hautes existences nobiliaires et par Télé- vation simultanée des différentes classes du tiers état.
Oh lira avec quelque étonnement chez M. Louis Blanc que Henri IV fit monter avec lui l’individualisme sur le trône. On ne s’étonnera pas moins de le voir prendre la
turbulente Ligue, factieuse jusqu’à la prédication durégicide, pour le symbole du principe d’autorité ! Nous voici à la dernière tenue des états généraux convoqués én 1614, à la majorité de Louis XIII, dissous en 161 5^
: el ri^plî^cés désormais par l’action politique des parlements jusqu’à, la révolution française.'vj&mais encore
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vœux plus conformes au bien général n’avaient été consignés dans les cahiers du tiers état.
Ah ! ne craignons pas d’entrer dans quelques preuves de détail. Rendons à l’histoire sa justice. D’obscures querelles recèlent dans leur sein de grands et immortels principes. Ils se cachent ou plutôt ils éclatent déjà dans cette question oubliée de droit de la paillette, droit annuel mis par le fisc sur tous les offices de judicature et de finance. Celte taxe en échange de laquelle ils étaient rendus héréditaires, élevant à des taux inconnus jusqu’alors la valeur vénale des offices , avait pour effet de les concentrer dans les mains de la riche bourgeoisie. De là la première et violente collision entre la bourgeoisie et la noblesse, et des signes de jalousie et d’hostilité, des susceptibilités réciproques de cérémonial qui ne faisaient que préluder. Contre son intérêt le tiers état adhéra à la demande de suspension de la taxe moyennant laquelle les offices étaient héréditaires. S’avançant plus loin, il proposa d’abolir toute vénalité, et pour que les autres ordres eussent aussi leur part de sacrifice, de surseoir aux pensions dont le chiffre avait doublé depuis la mort de Henri IV, et de réduire les tailles devenues accablantes pour le peuple. Les deux autres ordres éludèrent, puis refusèrent. Le lieutenant général de la sénéchaussée d’Auvergne, Jean Savaron, député du tiers, prenant plusieurs fois la parole, dit en propres termes : « C’est pour le peuple que nous travaillons , c’est contre nos propres intérêts que nous combattons. » Devant le roi il traça une pathétique peinture de la misère des habitants des campagnes. El comme l’orateur de la bourgeoisie avait osé dire que la
M. LOUIS BLANC
France était une famille de frères dont le clergé et la noblesse étaient les aînés, le tiers état le cadet, il y eut grande rumeur et indignation , et plainte par-devant le roi. « Nous ne voulons pas que des (ils de cordonniers et de savetiers nous appellent frères, dit le baron de Senecey; il y a de nous à eux autant de différence qu'entre le maître et le valet. » Tout Paris répéta ce quatrain :
O noblesse, ô clergé, les aînés de la France,
Puisque l'honneur du roi si mal vous maintenez,
Puisque le tiers état en ce point vous devance,
11 faut que vos cadets deviennent vos aînés.
Et en effet le tiers les devançait à un point qui maintenant encore nous frappe d’étonnement. Ces cahiers de 1814 auraient dû plaire au cœur démocratique de M. Louis Blanc. Quelle sollicitude de l’intérêt général y éclate ! Comme la classe populaire tout entière se trouve comprise dans de tels vœux ! Le tiers y demande que les professions soumises depuis l’année 1376 au régime des maîtrises et jurandes puissent s’exercer librement; que tous les édits en vertu desquels un lève des deniers sur les artisans, à raison de leur industrie, soient révoqués, et que toutes lettres de maîtrises accordées comme faveurs de cour soient déclarées nulles; que les marchands et artisans, suit de métier formant corporation , soit de tout autre , ne payent aucun droit pour être reçus maîtres, lever boutique, ou toute autre chose de leur profession; que tous les monopoles commerciaux ou industriels soient abolis; que les douanes de province à province soient supprimées, et que tous les bureaux de
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perception soient transférés aux frontières. De tels faits ne prouvent-ils pas à la fois centre ceux qui accusent la bourgeoisie dans le passé d’un esprit d’individualisme étroit , et contre ceux qui regardent la révolution de 89 comme un fait sans antécédents et sans racines?
Les parlements furent la seule représentation, à dater de 161S, de la bourgeoisie française. Il demeure certain , quand on compare leurs remontrances avec les vœux des états généraux , qu’ils furent bien loin d’en être la représentation complète, et que bien de justes désirs fermentaient dans les masses dont ils ne tinrent nul compte. M. Louis Blanc remarque que le parlement de Paris, qui devint comme le second pouvoir de l’État, n’a attaché son nom à aucune de ces réformes sociales, à aucune même de ces tentatives comme celles que nous venons de rappeler, qui recommandent à jamais un corps politique à la gratitude de l’histoire. Les libertés gallicanes dont on lui fait généralement honneur avaient ellesmêmes trouvé , bien avant lui , d’énergiques soutiens , soit dans les rois , soit dans les états. Au point de vue économique, son action est nulle, et plus tard sa résistance fut fatale. Sauf quelques nuances, je m’associerai ici au jugement sévère qu’en porte L’bistorien de la Révolution.
Désormais c’est par l’action partie d’en haut que s’accomplira le progrès du tiers, et encore plus sans doute par le mouvement déjà donné au travail et à la richesse. Richelieu fit de grandes choses pour la bourgeoisie, en voulant servir la royauté; le service immense, mais indirect, qu’il rendit à celle-là comme à celle-ci s’exprime d’un mot ; il abaissa la féodalité. M. Louis Blanc
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H. LOUIS BLANC
s’est complu dans ce portrait presque comme s’il s’agissait d’un révolutionnaire de 1793. « A qui la veut pour agir, écrit-il , l’autorité impose quelquefois des devoirs violents : Richelieu se montrera terrible, jamais vil, la bassesse étant inutile à la force. D’ailleurs, bien sûr dé ne frapper dans ses ennemis que ceux de l’État, il ne reculera en rien, il ne reculera jamais. Les grands verront leurs forteresses démolies, leurs conspirations déjouées, leurs chefs les plus puissants décapités en Grève, et un ministre qui est des leurs les préparera à l’égalité civile par l’égalité devant le bourreau. » (P. 177.) On sait assez que ce tendre et profond amour du peuple qui anima d'autres hommes d’État se trouve peu dans cette âme altière. Pourtant ce grand ministre dont M. Louis Blanc loue le « lumineux bon sens » (p. 177) fut loin de demeurer étranger au sentiment des besoins du tiers état. Il proclama et fit proclamer par une assemblée de notables , tout entière à sa dévotion , que l’assiette de l’impôt doit être telle que les classes qui produisent et qui souffrent n’en soient pas grevées, et que l’industrie et le commerce, principaux resstHrts de la prospérité nationale, doivent être de plus en plus tenus à honneur. L’ordonnance de 1629, connue sous le nom de Code Michau, qui sortit de cette assemblée, consacra plus d’une amélioration féconde. Le tiers, en 1614, avait demandé l’abolition des corvées abusives et des banalités sans titre : elle y consentit. Timide dans la plupart des satisfactions qu’elle accorda aux autres demandes, elle décréta aussi que les petits marchands mêmes pourraient prendre le titre de nobles, et, en conviant les gentilsbommes à se livrer au commerce maritime ou à
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M. LOUIS ULAISU.
tout autre, elle déclara qu’ils ne dérogeraient pas à leur noblesse par cette occupation. Le travail s’était à grand’peine relevé des mépris d’une vaniteuse ignorance; on entrevoit déjà le temps où le mépris ne s’attachera plus qu’à l’oisiveté. Richelieu, par sa part directe et personnelle, contribua surtout à honorer le travail intellectuel, celui des lettres, qui n’avait guère été jusque-là moins avili que tous les autres. Titres ineffaçables pour ce grand homme d’État aux yeux de la bourgeoisie, sans compter le titre à jamais glorieux de sa -politique extérieure! Pourtant ajoutons que dans sa préoccupation légitime et opportune, mais ici exagérée, d’unité administrative, il mit le pied sur les vieilles libertés municipales. Leurs antiques franchises, maintenues dans leur totalité , n’eussent été qu’un obstacle à la liberté générale qui exigeait plus d’unité; mais avec Richelieu commença l’excès : il devait s’accroître sous Louis XIV et plus tard.
Pêle-mêle de nobles et de bourgeois, de princes du sang et de magistrats municipaux, de parlementaires et de gens du peuple, agitation stérile pour le progrès politique et pour les réformes sociales, la Fronde, dans laquelle M. Louis Rlanc voit non sans exagération l’annonce dune révolution, éleva des barricades sans renverser aucun abus et mit aux prises des prétentions, non des droits. Elle n’est qu’un épisode romanesque dans l’histoire sérieuse de 4a bourgeoisie.
Le règne de Louis XIV fut le triomphe de la royauté préparant le triomphe du tiers état. Colbert, c’est la bourgeoisie au pouvoir : non plus, il est vrai, demandant, par la voix des états de 1614, l’adoucissement du
M. LOmS BLANC.
régime des jurandes et aspirant à la liberté du travail, mais la bourgeoisie usant de ce principe d’autorité qui avait Oni par tout conquérir et tout soumettre , et le faisant servir à l’accroissement financier, industriel et commercial de la France. Colbert a trouvé dans l’historien de la révolution un juge très-favorable. M. Louis Blanc voit en lui ce qu’il estime le plus au monde, un grand organisateur du travail et de l’industrie. M. Louis Blanc se déclare, au reste, protectionniste. Il ajourne la liberté du commerce international au règne de la frar lernité générale et de la paix perpétuelle. C’est nous prêcher une bien longue patience.
Achevons de tracer avec l’habile écrivain quelques-uns des derniers traits de ce tableau de la classe moyenne ' jusqu’à la Révolution. La fatale guerre de Hollande et la révocation de l’édit de Nantes, qui vinrent fausser ou détruire l’œuvre de l’infatigable Colbert, marquent douloureusement dans l’histoire de la bourgeoisie. La guerre do Hollande pesa sur elle de tout le poids d’un impôt énorme. nivocation de l’édit de Nantes chassa du sol français toute une jwpulation d’hommes actifs, probes, attachés aux professions industrielles et commerciales |>ar la malveillance même du pouvoir qui les écartait des fonctions publiques. La France laborieuse sembla comme frappée au cœur par cette émigration d’ouvriers , de capitalistes, de négociants, d’inventeurs. Toute la seconde partie de ce règne, si fécond durant la première, fut pour le tiers état tout entier comme un temps d’épreuve.
« Vos peuples meurent de faim, écrivait Fénelon dans une de ses courageuses lettres à Louis XIV. La culture des terres est presque abandonnée ; les villes et la
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campagne se dépeuplent; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti. Vous avez détruit la moitié des forces réelles du dedans de votre État pour faire et pour défendre de vaines conquêtes au dehors... Le peuple même (il faut tout vous dire)... est plein d’aigreur et de désespoir. La sédition s’allume peu à peu de toutes parts. » Vauhan, dont je ne sais pourquoi M. Louis Blanc n'a pas fait un héros de la fraternité, car il le méritait, lui, plus que personne, écrit aussi : « J’ai fort bien remar- (pié que , dans ces derniers temps , près de la dixième |>artic du peuple est réduite à la mendicité et mendie eflectivement; que des neuf autres parties il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire l’aumône à celle-là, parce qu’eux-mêmes sont réduits à très-peu de chose près à cette malheureuse condition : que des quatre autres parties qui restent trois sont fort malaisées et embarrassées de dettes et de procès, et que dans la dixième où je mets tous les gens d’épée, de robe, ecclésiastiques et laïques, toute la noblesse haute, la noblesse dislin- . guée et les gens eu charge militaire et civile, les bons marchands, les bourgeois rentés cl les plus accommodés, on ne j)eut pas compter sur cent mille familles. »
Le régime du despotisme n’a proflté à aucune époque aux classes moyennes.
Et pourtant si la bourgeoisie eut beaucoup à souffrir durant la longue et désastreuse période qui remplit la fin du règne de Louis XIV, ce règne ne marque pas moins son avènement aux grandes affaires, aux grands emplois , à la considération sociale dont celle du prince était la règle. Nobles ou non, les maréchaux passèrent
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avant les ducs; les ministres nés dans la bourgeoisie n’eurent au-dessus d’eux que les princes du sang, et leurs femmes furent admises à la table du roi. Le dernier des grands seigneurs, le duc de Saint-Simon s’en indigne. Il croit flétrir d’un mot le règne de Louis XIV : Règne de vile bonrg^isie.
Traversons rapidement l’époque de la régence. L’événement le plus considérable qui la signale au point de vue social est le système de Law. Nous verrons tout à l’heure comment M. Louis Blanc l’a jugé. C’est un de ses plus singuliers chapitres. Accordons toutefois à l’historien que le système de Law, qui d’ailleurs ruina pour le moins autant de familles qu’il en enrichit, donna une nouvelle énergie à l’esprit d’entreprise , et jeta la spéculation dans le commerce lointain. Une association se forma chargée d’exploiter nos possessions lointaines de l’Amérique sous le nom de compagnie d’Occident , et compta au nombre de ses directeurs le régent luimême. L’éclat des grandes fortuqes bourgeoises rivalisa avec celui des fortunes aristocratiques, ou le dépassa.
Restait un dernier moyen d’influence, le plus grand, l’intelligence. Le mérite, au dix-septième siècle, avait été un honneur, il fut une puissance, la première de toutes, au dix-huitième. N’est-ce pas du sein de la bourgeoisie que sortirent ces philosophes qui travaillèrent de concert à l’émancipation de la pensée humaine? L’économie politique devait jouer un grand rôle dans cette philosophie qui se montrait préoccupée des droits et des intérêts terrestres de l’humanité, de même que celle qui l’avait précédée avait paru absorbée dans l’étude du noonde
M. LOUIS BLANC
purement intellectuel, de Tâme et de Dieu. Quel fut le caractère si méconnu par M. Louis Blanc de cette économie politique qu’il a appelée bourgeoise? Son caractère le plus saillant est précisément l’universalité de son principe. L’idée de justice appliquée aux transactions, et placée dans la liberté égale pour tous, tel fut comme le drapeau de l’école des physiocrates. Quel est celui de ces publicistes qui n’ait en vue la masse tout entière du peuple? Quel est celui d’entre eux qui ne fasse servir la science à la destruction de ces privilèges qui n’étaient plus que des entraves? Avec les économistes du dix-huitième siècle, le vieil esprit de liberté en matière d’industrie et de commerce , que nous avons vu s’annoncer de bonne heure, reprit la parole, et de vagues aspirations devinrent un corps complet de science, la formule nouvelle d’un dogme social. Quesnay, en dépit de quelques distinctions purement théoriques sur la classe productive et la classe stérile, distinctions auxquelles M. Louis Blanc attache une importance sociale parfaitement arbitraire et bien éloignée de la pensée de' ce publiciste, fut le premier qui l’exposa régulièrement. Turgot , qui porta les vues de la nouvelle science au pouvoir, dut glorieusement échouer dans cette œuvre de régénération commune , emportant les regrets comme il avait eu les sympathies de la majorité de la nation.
Le sophisme de M. Louis Blanc — de quel autre nom désigner son procédé de raisonnement? — son sophisme consiste à confondre la bourgeoisie tout entière avec un certain nombre d’intérêts privilégiés qui étaient au dixhuitième siècle incorporés aux abus de l’ancien régime.
Digiti-trJ bÿ GiiOgle
M. LOUIS BLANC
Il prouve l’égoïsme de ceux-ci, et il en tire une conclusion générale et hostile contre la bourgeoisie prise en masse. Rien de plus contraire à la vérité que cette conclusion. L’esprit général des classes bourgeoises dépassa ces catégories qui s’élaient parquées dans leurs intérêts solitaires et finit par les vaincre. Les privilèges liourgeois eurent pour adversaires théoriques des publicistes bourgeois , et tombèrent sous les coups non de ce qu’on appelle le peuple , mais de la bourgeoisie ellemême. Ce fait est capital et répond aux assertions de l’histoire ultra-démocratique.
La bourgeoisie réunie en assemblée constituante fitelle autre chose en effet, en 1789, que proclamer la fusion des classes et des intérêts sans nulle exception? A la place de ces libertés partielles constituées en monopoles, elle mit la liberté générale. L’abolition des jurandes et des maîtrises fut une mesure qui intéressait spécialement la masse populaire comme celle des corvées et des réquisitions, comme l’égale admissibilité à tous les emplois. C’est par des mains bourgeoises que les privilèges bourgeois furent détruits et la condition générale de la nation élevée et améliorée.
L’histoire prise dans son ensemble ne justifie donc pas les conclusions de l’historien de la Révolution , quant aux résultats généraux. Les jugements qu’il porte sur les hommes qui ont joué un rôle important sontils habituellement mieux fondés? N’est-ce pas se mon-
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trer bien pressé de faire apparaître la fraternité que de la présenter sous les traits de Jean Iluss? Cet héroïque et touchant hérésiarque mourut pour des questions de théologie et de discipline. Combattre les indulgences, dénoncer même l’excès des richesses de l’Église et leur source souvent honteuse, rappeler les maximes de l’humilité évangélique, est-ce donc proclamer le dogme de la fraternité sociale? La douce victime du concile de Constance eût-elle reconnu sa pensée dans les fureurs des llussites? Quelle fraternité que celle qui s’exprime par les massacres de Ziska? Que dire enfin de cette singulière phrase de M. Louis Blanc : « Parmi les Bohémiens , il y avait , à côté de ceux qui disaient : « Pour être libres, soyons tous frères, » ceux qui se bornaient à dire . « Soyons libres; » à côté des Tahorites il y avait les Calistins, thermidoriens d'alors^ traîtres futurs qui dominaient dans Prague. Ceux-ci entrèrent en négociation avec le concile de Bàle, et le 6 mai 1434 ils égorgèrent, au profit de l’ennemi commun, leurs alliés, leurs sauveurs surpris en trahison. Ce qu’un égorgement avait commencé, un combat l’acheva, et il n’y eut plus de Tahorites. » Il faut sans doute une dose plus qu’ordinaire d’illusion pour voir dans Bobespierre et dans Saint-Just des représentants et des martyrs de la fraternité, et pour traiter le 9 thermidor comme un épouvantable attentat de l’individualisme. Mais retrouver, mais poursuivre de son invective haineuse Tallien et ses amis jusque dans le passé des guerres de paysans, ah ! c’est véritablement pousser trop loin la fantasmagorie des analogies historiques!
Nous pourrions apprécier de même les jugements de
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M. Louis Blanc appliqués à une foule d’homnntes politiques et de penseurs religieux ou philosophes. Qu’il traite d’individualiste Luther inaugurant l’intervention du sens individuel en religion, je le conçois. Mais que Luther ait été ennemi de la fraternité, parce que, poussant aux révoltes de la conscience, il condamna les insurrections de la misère , et ne suivit point lés anabaptistes dans leurs rêves sanglants de communauté matérialiste, c’est ce qu’il est bien moins aisé de comprendre. Plus tard vous ferez de Voltaire , l’ami des rois , un grand individualiste , du républicain Rousseau un type de la fraternité humaine. Cette appréciation ne manque pas de motifs sans doute. N’est-elle pas pourtant fautive à bien des égards? Est-ce que Voltaire n’a pas plus que l’auteur de V Émile combattu pour l’humanité , pour la douceur des lois, pour la tolérance? Est-ce que la fraternité, dont il est difficile de séparer la sociabilité, trouvait un symbole bien exact dans le moins sociable des génies du dix-huitième siècle, dans le panégyriste de la vie sauvage , dans l’admirateur passionné des républiques très-peu fraternelles de l’antiquité? Le titre de républicain confère -t- il à lui seul tant de privilèges? Que dire du jugement de M. Louis Blanc sur le banquier réformateur Jean Law? Quoi! cet Écossais, c’est la fraternité incarnée! ce joueur, c’est un dogme vivant! Quoi! l’inventeur de l’agiotage est un révélateur charitable ! Law un prophète d’égalité ! Law un apôtre ! La pénurie des hommes aptes à représenter dans votre drame humanitaire la troisième partie de votre trilogie était donc bien grande sous le régent [K)ur que vous en fussiez réduit à mettre la main sur le
M. LOUIS BLANC
banquier Law ! La paissance du mot organiser est-elle donc fascinatrice à ce point que le projet de constituer le crédit par l’État ait suffi pour tous faire attribuer à un habile faiseur et à un chimérique esprit les proportions d’un grand homme! Enfin, par quel parallèlè terminez-vous votre tableau souvent éloquent du dixhuitième siècle? Par la glorification de Necker et par les plus injustes critiques adressées à Turgot. Que tout ce qu’il y eut de faux dans les idées sociales de Necker trouve un apologiste dans l’auteur de l'Organisation du travail, c’est, tout simple. Il y a assez d’idées mal débrouillées dans l’auteur, moitié socialiste, moitié prohibitionniste, de l’écrit Sur la législation et le commerce des grains, pour expliquer de tels éloges. Mais Turgot, était-il juste de lui reprocher, après avoir reconnu d’ailleurs les grands services qu’il rendit, d’avoir « manqué, d’étendue et de ce puissant coup d’œil qui , dès l’abord, mesure la portée d’un principe? » S’il y a un jugement qui soit le contre- pied de la vérité, c’est celui-là. L’étendue jointe à la pénétration est justement le caractère éminent de l’intelligence de Turgot. Ses ouvrages , comme le témoignage unanime de ses contemporains, en font foi pour tous les esprits non prévenus.
Le premier volume de l'Histoire de la Révolution, de même que les cinq volumes de l'Histoire de Dix Ans, renferme un double plaidoyer : l’un contre le gouvernement constitutionnel qui est la théorie politique de ce que l’auteur nomme la bourgeoisie, l’autre contre l’économie politique, qui est sa théorie sociale. Nous dirons en finissant quelque chose de cette double polémique. La bourgeoisie, pour répéter ce nom de guerre, la bour-
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geoieie attaquée ne doit pas se laisser jeter le mot de (.Emilie Desnioulins : « Brûler n’est pas répondre, n Elle aurait mauvaise grâce, elle sortie de la discussion et née de la lutte, à se servir de cette dernière raison des |K)uvoirs établis. Ah ! craignons que dans ce temps oii l’examen des erreurs est non -seulement un droite mais un devoir de citoyen , le silence ne soit pris trop ûsément [)our approbation ou ]>our impuissance !
Les critiques adressées par M. Louis Blanc au gouvernement constitutionnel ont-elles rien qui soit nouveau? Ne consistent-elles pas toutes à relever au nom de la logique tous les abus possibles , toutes les inégalités et tous les conflits du mélange des pouvoirs, à en exagérer les défauts réels , et à jeter un voile sur lés excès de la pure démocratie? Ainsi, ayant deux poids et deux mesures, on se montre scandalisé des moindres imperfections que le gouvernement représentatif jîeut révéler sous cette forme ; on trouve des raisons pour expliquer les excès et les crimes des républiques. C’est au nom d’un principe simple qu’on juge une œuvre de conciliation entre des principes divers, et, à ce point de vue |)urement théorique , combien on a beau jeu à relever les difficultés de leur accord et à les convertir en impossibilités absolues ! Il est commode de se réserver l’idéal, et de ne faire entrer la réalité dans ses calculs que contre ses adversaires. N’est-ce pas là au surplus le procédé constant des théories radicales ?
M. LOUIS BLANC
Le gfouvernemenl représentatif a été discxité, soutenu, nié bien avant qu’il fût question de le faire passer du domaine de la spéculation dans l’ordre des réalités ; il a des apologistes et des détracteurs qui datent de deux mille ans. Entre le gouveniemenl direct des masses et le despotisme monarchique, dont la Grèce et l’Orient lui présentaient le double spectacle , déjà le génie profond et réservé d’Aristote cherchait sa voie, et, avec une netteté, une abondance de détails, un souci de la pratique, une entente du mécanisme politupie, dont on reste étonné , il indiquait au législateur comme un idéal de modération et de force, de progrès et de stabilité, le gouvernement de la classe moyenne, l’élection confiée à la capacité, enfin le mélange harmonieux des pouvoirs. Toutefois l’auteur de la Politiqxic eût-il été si ferme et si explicite dans ses théories s’il ne se fût proposé de comliattre l’utopie de la République? Là, Platon, moitié par exagération philosophique du principe de runité, moitié par réaction contre les abus du pouvoir populaire , attribue le gouvernement aux lumières concentrées dans un petit nombre de mains. Toutefois, dans le livre des Lois^ ce grand philosophe propose un mélange de monarchie, d’aristocratie et de démocratie. Il semble ainsi se déclarer le partisan des gouvernements équilibrés. Mais au fond son idéal jiolitique reste une aristocratie constituée par le droit divin de la science et de la vertu. Ses magistrats philoso[)hes ressemblent fort à des prêtres. Le souvenir de l’Orient savant et immobile se mêle à la déduction abstraite qui lui fait tirer d’un certain idéal métaphysique une unité qui n’est pas la \Taie unité politique, une justice qui n’est pas
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la vraie justice sociale. Ce que disent les modernes socialistes, Platon le pressent et l’exprime avec la plus grande énergie, h' itidividualüme n’a pas d’ennemi plus déclaré ni de critique plus éloquent. On voit que je ne refuse pas à M. Louis Blanc une illustre filiation.
Dès le seizième siècle la question se trouvait posée nettement. Tandis que les écrivain's protestants, François ilotman et Hubert Languet, rappelés par l’historien de la Révolution , partant du libre examen et les yeux fixés sur les progrès du tiers état et sur la constitution anglaise, n’admettent le pouvoir monarchique que sous l’expresse condition qu’il soit surveillé et contenu par la bourgeoisie , et , traitant les masses avec assez de dédain, concluent en faveur de la souveraineté des estais ei des camerœ ordinariœ, tandis que les Discours politiques des diverses puissances proclament seule louable «. la domination composée de royauté et des meilleurs et plus suffisants, et toute autre espèce de civile administration malheureuse et inutile à la constitution d’un état politique, » la réponse à ces témérités ne se fait pas attendre : on traite comme des rêveurs, comme des esprits chimériques et désordonnés ceux qui ont conçu le singulier dessein de a composer une république raeslée des trois ! » L’homme qui tient ce langage , c’est l’apologiste de la monarchie pure , l’adversaire déclaré de la constitution d’Angleterre, c’est Jean Bodin dans ses six livres de la République. On trouve là déjà marquées d’un trait ferme et ironique quelques-unes des prétendues antinomies relevées par la polémique radicale entre les pouvoirs que le gouver-
M. LOUJS BLANC.
nement constitutionnel se propose d’unir et de faire marcher de concert.
La controverse se réveille à la fin du dix-septième siècle; ce qui n’était qu’une guerre de lettrés devient dès lors une affaire plus sérieuse. A peu de distance l’un de l’autre, un pieux archevêque du règne de Louis XIV, un ahbé lihertin de la régence , expriment leur opinion sur le gouvernement représentatif. Fénelon écrit ses Mémoires sur la succession d'Espagne , sa Lettre à Louis XIV, ses notes sur un Plan de gouvernement pour le Dauphin ; il réclame l’étahlissement d’états généraux et l’élection libre ; il veut qu’on réforme l’antique monarchie, « cette vieille machine délabrée, dit-il avec une singulière hardiesse de langage, qui va encore de l’ancien branle qu’on lui a donné et qui achèvera de se briser au premier choc. » Après Fénelon vient Dubois, comme le régent après le grand roi. Autant Fénelon avait mis de passion à appeler le remède, autant Dubois en met à le combattre. Comment Dubois n’eût-il pas haï d’instinct tout régime libéral? Que dire de ce singulier passage de sa lettre au régent? « Ah 1 monseigneur, ce n’est pas sans raison que les rois de France sont parvenus à éviter les assemblées connues sous le nom d’états généraux ! Vidée qu'un roi tient de ses sujets tout ce qu'il est et tout ce qu'il possède, l'appareil des députés du peuple , la permission de parler devant le roi et de lui présenter des cahiers de doléatices, ont je ne sais quoi de triste qu'un grand prince doit toujours éloigner de sa présence... Quelle source de désespoir futur pour Votre Altesse Royale, si elle changeait la forme du plus puissant royaume, si elle associait des
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s^ijets à la royauté^ ai elle établissait en France le ré^ yime de t AnyletCrre l ... » Et Dubois puisait ses arguments à la même source (pie les récents adversaires du droit des assemblées. C’est la partie la pins remarquable et à quelques égards la plus sagace et la plus pénétrante do son plaidoyer. Quels moyens, denlande-t-il au régent, quels moyens de s’opposer aux entrepmes d’une assemblée nationale qui résisterait aux volontés royales? Le monarcpie pourrait-il dire à la nation, comme au parlement : Vousn’êtes pas la nation? — Ces parlements, on les exile; on n’exile pas tout un peuple. — Si l’assemblée refuse les impôts, que faire? le pouvoir reste désarmé, le gouvernement royal est sans force. ^ — Les troupes? On se fait obéir avec elles par un parlement factieux ; mais quelles troupes marcheront contre une nation légalement constituée? Et s’il plaît à cette assemblée de détrôner le roi, qui l’en emj)cchera? de le bannir; qui l’eît en empêchera? de le tuer, comme les Anglais Charles 1", qui l’en empêchera? a Ah! monseigneur; que votre bon esprit éloigne de la France le projet dangereux de faire des Français un peuple anglais ! » Cette crainte de la prérogative des assemblées, ce reproche d’imitation de l’Angleterre, ne sont-ce pas là les arguments de tous les ennemis passés et présents du goüvet» nement représentatif? Ils ne font tous que contitiuar et commenter l’abbé Dubois. - ~ ' f
h' Esprit des Lois, œuvre d’un génie éminemment tempéré, et le Contrat social, ce code du radicalisme,’’ forment le double terme d’une antithèse qui se prolonge et se prolongera à travers les temps ; c’est le raisonnement pur, ne relevant que de lui-méme et se jouant
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sans entraves dans le domaine des abstractions, aux prises avec l’expérience et avec Thisloire ; c’est l’andace de l’esprit révolutionnaire armé d’une énergie inflexible et d’une logique de fer en face de la hardiesse réservée, prudente et yjatiente, parfois même à l’excès, de l’esprit pratique. Nos pères de l’assemblée constituante , que le radicalisme historique de M. Louis Blanc range beaucoup trop sous les bannières exclusives de Voltaire et de Montesquieu , de Turgot ou de Jean-Jacques Rousseau, quand eut sonné l’heure de la révolution , ne se placèrent en général exclusivement dans le camp d’aucun de ces grands hommes. Ils puisèrent un peu chez tous. Combien d’ailleurs leur inexpérience , jointe à l’entraînement l'évolutionnaire’, ne leur fit-elle pas commettre de fautes! L’assemblée constituante douta trop de sa force, ce qui la conduisit à en abuser. Elle ne se crut pas assez sûre du succès de la révolu lion [lour placer entre elle et la couronne un pouvoir pondérateur alors trop intéressé, à ce qu’elle croyait, à faire pencher la balance du côté des privilèges et à prêter main-forte à la monarchie absolue. Le régime représentatif, tel que le demandait un nombreux parti, désigné sous le nom d’école anglaise, ne lui semblait pas une machine de guerre assez puissante dans une œuvre qui devait être une œuvre de résistance et de destruction avant d’être une œuvre de conciliation et de paix. Elle rejeta la triplicité des pouvoirs, réduisit à une seule chambre le pouvoir délibératif, et ne voulut rien admettre entre l’hérédité royale et l’élection populaire. Quel combat à mort se livrèrent ces deux forces placées face à face! Quels déchirements, et à la 011 quel holocauste marquèrent le duel terrible
M. LOUIS BLANC
de la monarchie et de la république! Sombre histoire, spectacle horrible, enseignement sans pareil, que les trois années qui suivirent 89 donnèrent au monde épouvanté !
A-t-on le droit de conclure avec M. Louis Blanc de cette lutte tragique à l’impossibilité radicale de l’harmonie des pouvoirs et par conséquent de la monarchie représentative? Qu’on veuille prendre la peine d’y songer; il n’y a ici que deux hypothèses possibles : l’une est à l’honneur du gouvernement constitutionnel, l’autre ne peut tourner contre lui. Ou bien la chambre haute, proposée par Mounier et ses amis, eût consolidé le gouvernement, rassuré les monarchies étrangères, fait entrer la royauté dans une voie moins ambiguë , la tenant à égale distance des concessions extrêmes et des coups d’État, contenu enfin et satisfait la nation qui, même dans ses représentants les plus avancés , ne songea que tard à la république, et alors le gouvernement , avec sa royauté limitée et ses deux chambres, eût épargné au pays des flots de sang, et cette longue alternative d’anarchie et d’oppression, et ces représailles de trente ans de l’ancien et du nouveau régime ; ou bien , si cette hypothèse est une pure chimère , s’il était nécessaire que le char révolutionnaire avançât, avançât toujours , jusqu’à ce qu’il eût écrasé toutes les résistances, s’il fallait qim la démocratie étouffât la royauté ou fût étouffée par elle, n’est-ce pas un étrange abus de raisonnement de tirer d’une situation sans analogue, d’une crise exceptionnelle, unique dans l’histoire, la preuve d’une incompatibilité naturelle et absolue entre le pouvoir monarchique et cel ui d’une assemblée ? S -,
M. Louis Blanc raisonne-t-il mieux quand, à propos
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M. LOUIS BLANC
(le Monlesquieu, il répète l’argument qui séduit d’ailleurs tant de gens, cet argument allégué tant de Ibis avant et depuis lui contre le gouvernement constitutionnel en lui-méme et contre l’assimilation de la France avec l’Angleterre? « Quand Montesquieu, écrit-il, vint proposer à la France l’adoption du système politique depuis longtemps établi en Angleterre, y avait- il entre les deux pays une analogie de situation qui autorisât de notre part un pareil emprunt? En Angleterre, la royauté, la chambre des lords, la chambre des communes, ne furent jamais que trois fonctions , que trois manifestations diverses d’un même |X)uvoir, celui de l’aristocratie : c’est ce que Montesquieu ne remarqua point. 11 crut que la constitution anglaise reposait sur le jeu de trois pouvoirs naturellement et nécessairement rivaux; et il ne soupçonna pas que si ces trois prétendus pouvoirs, au lieu de n’être que des fonctions, avaient été de véritables forces, des forces distinctes, ennemies, faites pour se contenir mutuellement, disposées à se combattre, la constitution anglaise aurait porté dans son sein les germes d’une effroyable anarchie ! Car enfin mettre en présence le principe héréditaire et le principe électif, un roi et une assemblée, n’est-ce pas créer au sommet de la société la nécessité d’une lutte pleine de périls? Et si, en cas de conflit, nul moyen légal n’existe de faire céder, soit le monarque, parce qu’il est inviolable, soit l’assemblée, parce que le droit de voter les subsides la rend toute-puissante, n’est-il pas évident que la société flotte incertaine entre une révolution et un coup d’État? En construisant le Corps de l’homme. Dieu a voulu que la tète eut sur le bras une autorité souveraine : la
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tète Tcut, le bras exécute. Le régime constitutionnel, inter|>rété dans le sens de Montesquieu, avait cela d’absurde (lue, dans le corps social, il appelait le bras à contrôler les décisions de la tète. 11 est vrai que, prévoyant la lutte, Montesquieu confiait à un troisième pouvoir le soin de la prévenir ou de l’apaiser. Mais estil raisonnable que pour arriver à une médiation, l’on commence par faire naître une cause de discorde? N’inventez pas le mal , vous n’aurez pas à en inventer le remède. »
11 faudrait puiser longuement dans la théorie et dans l’bistoire pour réfuter les assertions contenues dans ce passage de M. Louis Blanc. Ët qui donc doute que les difücultés qu’il indique ne soient sérieuses? Est-ce que toute la question u’est pas de savoir si les difficultés à vaincre jiour rendre une constitution viable ne sont point plus grandes encore dans toutes les autres formes connues de gouvernement? Ne peuvent-elles être atténuées d’ailleurs, ces difficultés, par la Sagesse et par l’expérience? L’Angleterre, cette Angleterre que vous citez, en est la preuve. 11 y a une exagération manifeste à ne voir avec M. Louis Blanc, dans la Chambre des communes et même dans la royauté, que de pures fonctions de l’aristocratie. L’élément démocratique n’a-t-il pas de plus en plus pénétre eu Angleterre sous nos yeux? Pourtant l’admirable esprit polilûiuc des Anglais, condition dont aucune institution n’a la vertu de dispenser, a su éviter les coups d’État et les révolutions. Quant à cette lutte présentée comme sans issue entre les deux pouvoirs , le mécanisme constitutionnel n’y présente-t-il pas une ressource sufiisante, toujours sous la réserve que
M. LOUIS BLANC
les hommes ne seront pas fous, dans le droit de dissolution accordé au pouvoir exécutif , qui remet la décision des conflits à la souveraineté nationale sans perturbation dans l’État? La lutte que M. Louis Blanc exagère entrc les pouvoirs est un fait plus général qu’il n’a l’air de le croire ici. Elle se présente entre la liberté et l’autorité, entre la religion et la philosophie, entre tout ce qui est tradition et foi et tout ce qui est examen. La lutte, elle est partout. Il est vrai que les réformateurs radicaux ont un moyen sûr de faire cesser cette lutte déplaisante. Ils suppriment l’un des deux termes aux prises, et croient avoir ainsi établi la concorde. C’est bien à eux qu’on peut appliquer le mot de Tacite : « Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant. »
Toute cette polémique se réduit au surplus à des termes fort simples, quand on la dé|)ouille de ses accessoires. JN’est-il pas dans la nature de tout principe unique proclamé souverain d’abuser promptement si on l’abandonne à sa pente? Y a-t-il une monarchie absolue qui ne soit très-vite arrivée à de monstrueux excès? Y a-t-il une démocratie pure qui n’ait abouti à tous les abus de la force et à la dure oppression des minorités? Les États-Unis eux -mômes, cela est bien fait pour frapper, ont senti le liesoin d’un sénat modérateur. Nul peuple sensé qui ne comprenne qu’une assemblée concentrant tous les pouvoirs, équivaut à la révolution en permanence ou au desjwtisme le plus écrasant. La domination d’une telle assemblée par un comité directeur est-elle la seule consolation que l’on olTre à nos besoins de liberté et de garanties individuelles? M. Louis Blanc veut un pouvoir fort. Il a raison, s’il le maintient dans
M. LOUIS BLANC
les limites de la répression et s’il borne du moins son intervention à un certain nombre de cas déterminés. Mais tel n'est point son idéal politique. L’État avec lui est l’organisateur universel. Il organise le travail , les banques, la propriété.
Ceci nous mène à apprécier la théorie sociale qui inspire les jugements de l’historien de la Révolution, adversaire de la bourgeoisie, apologiste décidé de Robespierre et de la Montagne. Et d’abord remarquons que M. Louis Blanc ne croit pas que le mal soit inhérent à la nature humaine. 11 attribue aux fausses combinaisons , dont les sodétés ont offert le spectacle douloureux jusqu’à présent, toutes les souffrances individuelles. « Le mal dans le monde , écrit-il , c’est un immense accident ! » Il répond aux plaintes des victimes par l’immortalité du genre humain, qui continue ses destinées sur celte terre imbibée de larmes et souillée de sang, d’un sang qui coule, hélas ! même au nom des idées les plus pures. Cette terre n’est-elle pas appelép à devenir un séjour de félicité pour l’homme régénéré , racheté de la servitude de l’ignorance et de Terreur? Assurément nous croyons au progrès comme M. Louis Blanc, mais n’est-ce pas une grande aberration de le croire illimité? et quelle autre aberration, quelle abdication pour la personne humaine que d’en charger l’État, si ce n’est dans une mesure relativement restreinte ! Non , non , le mal n’est pas un simple accident destiné ici-bas à disparaître. Hélas ! le mal tient à l’homme. 11 est en nous. L’homme est un mélange étemel de bien et de mal. Le bien l’emportera, ditesvous. Les institutions se perfectionneront; la raison
M. LODIS BLANC.
prendra plus d’empire; l’expérience ne sera pas toujours vaine ; de plus, les victoires du bien sont définitives, les défaites du mal sont irrévocables; l’imprimerie restera, et l’on ne rétablira pas la torture, on ne rallumera pas les bûchers de l’inquisition ; le procès ne s’accomplira plus désormais à des conditions violentes. Heureux pronostics, que nous acceptons en partie pour notre compte! Mais c’est pour cela même que nous ne croyons pas à la fin de l’individualisme, non plus qu’à la disparition de la classe moyenne. L’existence d’une classe moyenne , il faut le dire bien haut aux niveleurs, est une nécessité éternelle des sociétés. Elle y remplit un double office : elle reçoit ceux qui tombent des rangs plus élevés par leur faute ou par un malheur involontaire, ou simplement par le fractionnement des héritages , et ceux pour qui son accès est un objet incessant de persévérante ambition. Est-ce que la classe moyenne, avec ses défauts que vous lui reprochez amèrement, n’a pas aussi ses vertus propres , vertus qui ne pourraient être impunément pour la société sacrifiées ou trop subordonnées, vertus moyennes aussi, tenant plus de la réflexion que de l’âme et de l’instinct, qui servent au ménage social dans la vie de tous les jours, mais qui ont aussi leurs heures de vaillance et d’éclat? Vous en savez quelque chose, Iwurgeois nos pères, et vous aussi, héroïques bourgeois des Pays-Bas !
Il est pitoyable de voir sans cesse confondus les expressions les plus légitimes et les effets les plus utiles de l’intérêt personnel avec un vil égoïsme. Ce que M. Louis Blanc nous vante sous le nom de fraternité, qui est assez aveugle pour ne pas comprendre que c’est le commu-
M. LOUIS BLANC
nisme? Il y voit l'avenir de rimmanité. Parlant de Fénelon à propos d’une phrase de Télémaque à laquelle , certes, le grand évêque n’attachait pas tant d’importance : « Nul doute qu’il ne fût trop avant dans l’avenir, dit M. Louis Blanc, quand il écrivait : « Il ne faut « permettre à chaque famille, dans chaque classe, de « pouvoir posséder que l’étendue de terre absolument « nécessaire pour noiu*rir le nombre de personnes dont a elle sera composée. » Mably et Morelly, ces apôtres de la communauté des biens, ne sont -ce pas là les héros de M. Louis Blanc? U approuve en eux la théorie qui consiste à faire naître le droit des besoins. 11 va jusqu’à citer avec admiration ces folles propositions de Morelly dans son Code de la nature, qui résument le système de ce rêveur du dix-huitième siècle, et qui pourraient servir de préface et de commentaire au sien propre sur l’organisation sociale : a Maintenir l’unité indivisible du fonds et de la demeure commune ; établir l’usage commun des instruments de travail et des productions; distribuer les travaux selon les forces, les produits selon les besoins ; conserver autour de la cité un terrain suffisant pour nourrir les familles qui l’habitent; réunir mille personnes au moins, afin que, chacun travaillant selon ses forces et ses facultés, consommant selon ses besoins et ses goûts, il s’établis^ sur un nombre suffisant d’individus une moyenne de consommation qui ne déjKisse pas les ressources communes et une résultante de travail qui les rende toujours assez abondantes ; n’accorder d’autre privilège au talent que celui de diriger les travaux dans l’intérêt commun , c^ ne pas tenir compte, dans la répartition.
M. LOUIS HLANC.
de la capacité, mais seulement des besoins, qui préexistent à toute capacité et lui survivent; ne pas admettre les récompenses pécuniaires, parce que le capital est un instrument de travail qui doit rester entièrement disponible aux mains de l’administration, parce que toute rétribution en argent est inutile ou nuisible, » etc. Qu’est cela, sinon le communisme? — Et que dire d’un autre passage également approuvé par l’historien de J|t Révolution dans sa revue du dix-huitième siècle et dé-, veloppé par l’auteur de V Organisation du travail, passage caractéristique dans lequel Morelly nie que la paresse soit un vice naturel à l’homme? — Nous tenons t ici l’origine de l’idée reprise par IM. Louis Blanc que le point d’honneur suffit au travail sans la concurrence intéressée, et qu’il n’y a qu’à afficher dans l’atelier que tout paresseux est un voleur pour prévenir l’oisiveté, si tant est même que cette précaution soit nécessaire.
Détruire l’individualisme , dites mieux , la personne humaine, voilà donc où tendent ces fières théories ! Trouvent-elles, ah! trouvent-elles donc l’individu trop fort et trop digne dans nos jours troublés? L’originalité grande et sérieuse tend-elle donc trop à se répandre? Y a-t-il surabondance de caractères^ fortement trempés? Oui, le désintéressement est une noble vertu ; nulle vertu 0^1^ plète et véritable ne peut être sans lui ; car où U tiW pas, le dévouement n’est qu’un mot. Mais laissez aussi, ô moralistes! à Tiutérêt personnel sa place naturelle, utile , inévitable. N’est-il pas le créateur de toutes les grandeurs industrielles de l’humanité et de bien des eflbrts, même moraux, qui honorent l’homme? Ne tuez pas le moi en tuant l’intérêt légitime et réglé; ce ne se-
.M; LOL’IS BLANC.
rait pas le désintéressement généreux qui en prendrait la place ; non , ce serait la corruption et le sommeil de la mort. L’intérêt a son rôle marqué, comment pouvezvous le nier dans la marche des sociétés? Une certaine somme de bien-être est la condition des plus hautes lumières et du développement des instincts les plus délicats. Ah! si la théorie du désintéressement absolu qu'on nous oppose en industrie était quelque ‘part à sa place, ce serait à coup sûr dans la religion. Eh bien! nous voyons que là même les docteurs les plus autorisés de l’Église chrétienne ont jugé qu’elle était fausse et énervante. Ils l’ont repoussée en condamnant cette doctrine célèbre du pur amour qui , dans ses mystiques élans , prétendait écarter tonte recherche du moi humain, même en ce qui regarde la possession des biens éternels. Quoi ! Bossuet juge que les saintes œuvres cesseront d’abonder du jour où l’homme cessera de s'y rechercher lui-même jusqu’à un certain point, et voici que vous prétendez qu’à moins d’être un ennemi de la fraternité, un égoïste sectateur de l’individualisme et de la bourgeoisie , on doit s’appliquer à produire du sucre et du coton par pur amour de l’humanité ! Étranges théoriciens! Ils ne trouvent rien de mieux que de fonder le travail sur quoi? sur le principe même du quiétisme l C’est plus qu’il n’en faut pour juger, à travers les séductions de leur parole et les sophismes de leurs systèmes,^ de la valeur de leurs doctrines comme économistes, de la portée de leurs jugements comme historiens.
Avant de juger l’œuvre de M. Proudhon, si le mot d’œuvre convient au vaste travail de démolition qu’il a tenté d’accomplir, faisons-nous une idée de l’homme.
Pour le connaître, adressons-nous à son œuvre la plus personnelle, les Confessions d'un révolutionnaire.
Co7ifiteor, mot d’humilité et de repentir qu’autrefois l’homme murmurait à l’oreille du prêtre et qui restait un secret entre le pécheur et Dieu ; mot qui signifiait :
Je m’accuse, et qui, dans le moderne langage, veut dire : Je me glorifie !
Confiteor, c’est-à-dire : J’avoue, comme J.-J. Rousseau, j’avoue que nul homme ne fut meilleur que moi ; •
j’avoue, comme M . de Chateaubriand dans ses Mémoires^ que je suis un homme prédestiné, un mortel digne de servir de pendant à Washington, à Bonaparte, à tout ce qui fut grand dans mon siècle ; j’avoue, comme l’illustre auteur des Confidences, que nul enfant, parmi les fils d’Ève, n’eut un regard plus beau, une altitude plus
< Confessions d'un révolutionnaire, — Système des contradictions économiques, — Mémoires sur la propriété, — Gratuité du crédit,
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noble, un front plus rayonnant, une imagination plus riche et plus splendide; confiteor.
De (luelles faiblesses , de quels excès l’auteur du livre de la Propriété, le journaliste du liepréseîitant du Peuple, l’agitateur révolutionnaire fait-il au public l’huiniliant aveu? Est-ce d’avoir ravi leur dernier prestige dans les masses à des princi[)es tenues [)our sacrés? Est-ce d’avoir voulu, comme il s’en est vanté, placer l’occitlcnt à l’orient et l’orient à l’occident? d’avoir eu plus de souci de la dialectique que du bon sens, et de la renoimnée de son nom que du sort des pauvres gens enivrés de son éloquence et de ses promesses? Est-ce d’avoir maudit Dieu avec une violence digne de Lamettrie et avec une verve digne de Rabelais?... Non : de tout cela iM. Droudbon ne se confesse pas, il s’en loue hautement, (le que iM. l’roudbon reconnaît avec une rude franchise, c’est qu’il était le seul, parmi tant de mauvais médecins, qui, selon son expression, put accoucher heureusement la révolution de Février, le seul parmi tant d’empiriques inexperts entre les mains de qui le progrès ne courût aucun danger.
Et jHjurtanl le titre de Confessions p’est pas menteur. M. Proudhon confesse quelqu’un; mais ce quel(|u’un, ce n’est pas lui. M. Proudhon confesse, les uns après les autres, ses amis et ses adversaires. C’est ce qui fait la piquante originalité de son livre. L’auteur y joue le riMe, non de pénitent, mais de prêtre, et quel prêtre! il renvoie les coupables (tout le monde l’est à scs yeux), non absous, il les renvoie avec plus de pitié que de 1ère, avec plus de dédain que de miséricorde, (lue se propose-t-il donc? de faiixî dire aux réactionnaires et
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aux révolutionnaires comment, instruments rebelles du progrès, usant tour à tour le principe d’autorité, le govr vemementalisme absurde, ils ont, soit en combattant directement le socialisme, soit en le servant, bien que par des moyens à contre-sens, hâté la chute du vieux monde et préparé l’avénement du nouveau. — Ainsi les magiciens suscitaient les miracles des prophètes, et la tyrannie des Hérode n’empêchait pas la venue du Christ.
Nous assistons de la sorte à une série de réactions (|ue nous ne soupçonnions pas contre le principe de 1a révolution. M. Louis Blanc, qui le croirait? se voit classé parmi les réactionnaires. Que dire de la réaction Ledru- Rollin? Nous avons même la reac^/on Barbés (p. 99). Pour le coup ceci dépasse par trop la mesure du paradoxe et la permission dont M. Proudhon abuse de se moquer de ses lecteurs.
Qui suis-je ? Ainsi M. Proudhon intitule lui-même un de ses chapitres. Dites -nous donc qui vous êtes. Nous sommes curieux de le savoir. Celui qui a battu en brèche la propriété et honni le communisme; dénigré et préconisé l’économie politique, bafoué ses adversaires encore plus que ses alliés, terminé tel de ses livres, le plus dissolvant, par une brûlante apostrophe au Dieu de liberté et d’égalité, et nié à la fois la Providence; combien de fois cet horame-là , s’il se prend lui-même au sérieux, n’a-t-il pas dû se demander la tête entre les deux mains : « Qui suis-je? qui suis-je donc? »
Après février, quand la démocratie se consumait ellemême à la poursuite de ce pouvoir « que son but, dit M. Proudhon, est précisément d’annihiler en le distribuant, » il fallait, ajoute l’auteur des Confessions d’un
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Révolutionnaire^ « il fallait s’établir dans l’opposition, rejeter le pouvoir sur la défensive, agrandir le champ de bataille, simplifier en la généralisant la question sociale; étonner F ennemi par Y audace des propositions, agir désormais sur le peuple plutôt que sur ses représentants; opposer sans ménagements aux ^ssions aveugles de la réaction l’idée philosophique et révolutionnaire de février. Un parti ne se fût point prêté à cette tactique; elle exigeait une individualité résolue, excentrique même, une âme trempée pour la protestation et la négation. Orgueil ou vertige, je crus que mon tour était venu. » Plus tard, M. Proudhon parlera de son outi'ecuidance, se représentera comme abruti par la logique; Ne voilà-t-il pas pourtant quelques confessions précieuses à recueillir?
Comme tous les réformateurs, il voulait le bonheur du peuple. Il le voulait d’une manière à lui particulière, et qui le préoccupait plus encore que le but poursuivi ; voilà qui parait encore plus sûr. Ainsi que Danton , mais en penseur et non en homme .d’acr tion, il se proposait d’étonner par V audace. Ses coups de main n’étaient pas des septembrisades de bourreau, mais de logicien. Il tuait avec la plume, il n’immolait que des arguments, à ce qu’il lui semblait du moins. Il avoue encore ici « sa présomption effrénée qui ne respecte rien, s’arroge exclusivegnent le bon sens et le bon droite et prétend attacher au pilori quiconque ose soutenir une opinion contraire ! Aurions-nous jamais rien dit de plus fort?
L’auteur des Confessions d’un Révolutionnaire ne craint pas, nous l’avons vu, de se poser lui-même coimne
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unQ négation. Quelque flatteur pourtant que lui semble ce rôle, il n’est pas homme à s’en contenter. Est-ce que tout critique socialiste ne contient pas un prophète? Est-ce que tout prophète moderne ne contient pas un organisateur? M. Proudhon prétend bien être à la fois critique, prophète, organisateur, et par-dessus tout, un éminent philosophe. 11 a des principes, une méthode il a une exégèse, une théodicée, une morale à lui, ; est possible de rattacher à une école philosophi^é.^ une individualité aussi excentrique, c’est à celle de Hégel. C’est Hégel qu’il faut nommer le maître de M. Proudhon. C’est au métaphysicien allemand qu’il emprunte ses fameuses antinomies. J’ajoute que le maître eût été médiocrement satisfait de l’élève. Nonseulement Hégel eût détesté la philosophie sociale ou anti-sociale de M. Proudhon; mais il eût trouvé ce qu’il y a mêlé de métaphysique extrêmement faible. En vérité il aurait eu raison .
N’est-il pas à regretter que l’auteur se soit refusé à entrer dans de plus amples détails sur ses origines intellectuelles, sur le commerce qu’il entretint avec la philosophie de l’Allemagne? une part plus large à la biographie nous eût éclairés sur cet étrange penseur et sur son système. M. Proudhon, comme il le ^ dit, étant un des originaux de notre temps, cela eût pu intéresser un public qui pardonne presque qu’on l’effraye à condition qu’on l’amuse. Mais quoi? il déclare ne faire nul cas de la biographie. L’histoire même et le roman n’ont d’attrait pour le disciple de Hégel qu’autant qu’il y retrouve les manifestations des idées. M. Proudhon ne se confesse donc pas comme Rousseau , il sc
DigitiztrJ
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confesse comme Descartes écrivant le Discours sur la méthode. C’est, en un mot, là confession d’un esprit pur. A ce titre même, il devait au tnoins, puisqu’il était en veine de confidences, nous raconter la formation de sa pensée ; nous dire sous quelles impressions particulières d’éducation, de lectures, d’entretiens et de solitaires ■ méditations il arriva à formuler ses bizarres idées sur la ])ropriétéet sur l’État. M. Proudhon préfère se pré*s«nter an public comme un esprit formé tout d’abord, cl lui laisser ignorer scs sources mystérieuses. Les révélateurs ne se forment pas pièce à pièce ; ils s’éveillent prophètes un beau jour et disent au monde : « Me voilà ! » Les biographies le font naître au village de Chanans, dans le département du Doubs, d’un père tonnelier. Il eut, dit l’une d’elles, une enfance comprimée. « Les épargnes de sa famille, péniblement amassées, suffirent à peine aux frais de ses premières études ; sa persévérance, on pourrait dire son acharnement au travail, triompha de tous les obstacles. Dès l’alwrd, ses curiosités s’étaient tournées vers les questions religieuses. Le livre de Fénelon sur l’existence de Dieu, qui lui tomba sous la main au collège, avait éveillé en lui cet attrait pour les choses de l’ordre surnaturel. » Il fut placé en apprentissage dans un atelier de typographie. Le début de M. Proudhon rappelle, on le voit, les commencements de Jean- Jacques Rousseau et va les rappeler encore mieux. Il entre dans la carrière par un travail couronné par l’Académie de Besançon, sa patrie. C’est ainsi que Rousseau avait commencé son orageuse vie littéraire par le discours sur /es Scieures et les Arts couronné par l’Académie de Dijon. Est-ce à dire avec bien dés gens
qu’il faille pousser plus loin le parallèle? M. Proudhon imite sans doute, en la portant jusqu’au dernier excès, l’invective passionnée et amère de l’auteur du Contrat social. Il a comme lui l’amour exalté du paradoxe. Comme lui encore il met l’art sur le même pied que la vérité, sinon au-dessus. Mais ai-je besoin de le dire? il est à une infinie distance de l’imagination de ce ^
seau qu’il traite d’ailleurs avec le dernier méprisi.^ est fort inférieur comme écrivain. Je reconnais qu’il y a de verve dans ce puissant manieur d’idées. verve est parfois merveilleuse. Mais il est rare qu’elle se soutienne au delà de quelques pages, et que l’écrivain n’arrive assez vite à l’ennui par l’obscurité. En revanche, M. Proudhon, dans les matières de gouvernement, et surtout d’économie politique, possède des connaissances bien plus précises que les autres socialistes (il pourra trouver le compliment médiocre). S’il a moins lu avec une attention consciencieuse que parcouru avec l’impatience de la fièvre les principaux économistes (il avouait un jour à Bastiat qu’il n’avait pas lu Malthus tju’il déchire d’autant plus), il déploie parfois une pénétration, une vigueur de pensée et un entrain de style que nul écrivain peut-être n’a surpassés. Personne ne répand à ses bons moments plus de mouvement et d’intérêt sur les aridités de la science. Qu’une vraie sympathie pour les souffrances de l’humanité soit au fond de l’âme du redoutable sodaliste , je le veux bien ; il parle beaucoup de son amour pour la justice ; cet amour ressemble fort à celui que tout penseur ou rêveur porte à son système ; on sent en tout cas peu battre le cœur sous ce style bardé de syllogismes, armé et cuirassé pour le
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combat. Une lutte opiniâtre, une gymnastique aussi puissante qu'habile, voilà ce qui frappe chez cet athlète de la logique socialiste, chez ce brillant prestidigitateur de la critique révolutionnaire, si inépuisable en tours de force et en tours d’adresse. C’est un mélange sans analogue jusqu’ici de solitaire, de théologien, de philosophe et de teneur de livres. Chimérique et exalté de positivisme, plein d’élans incontestables, au milieu de ses folies, vers le vrai, quand le bon sens se révolte en lui contre certaines absurdités des écoles rivales de la sienne, parlant avec mépris des lettres et des gens de lettres, et dévoré de la vanité maladive du lettré , il associe l’utopie à VA plus B, l’injure et la diatribe à l’abstraction sèche.
Ce que l’auteur des Confessions d'un Révolutionnaire paraît avoir le plus à cœur de prouver à ses lecteurs, c’est « qu’aucun homme n’a dans toute sa vie agi avec plus de préméditation, plus de discernement. Il propose de montrer aux autres hommes par son exemple où peuvent conduire « un génie rigoureux, les démonstrations impartiales et les principes désintéressés de la science. » Il n’est pas arrivé au socialisme comme la foule, ignobile vulgus, en sectaire ou en homme de parti, mais en érudit et en sage. Jugeons cette érudition et cette sagesse.
M. Proudhon avait reçu le baptême d’une société savante. « Il avait eu pour marraine une Académie. » Les fonds légués par M“* Suard à l’érudite compagnie de Besançon, pour venir en aide aux jeunes Francs- Comtois sans fortune qui se distingueraient par quelque écrit ou travail scientifique , avaient récompensé d’une