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pension do 1500 francs ses premiers travaux, notamment un essai de grammaire générale, faisant suite à une édition de Touvrage de l’abbé Bergier sur les Eléments priinitifsdes longues. Le laborieux jeune bomme se mit donc à l’œuvre avec une nouvelle ardeur. Se tenant à l’écart des hommes de parti, des luttes quotidiennes et des sociétés secrètes , vivant au sein d’une pauvreté d'autant plus honorable qu’elle était volontaire; aimant mieux fortifier son esprit qu’utiliser sa plume, il commença par l’étude ce qu’il appelle son travail de conspiration solitaire. 11 chercha les antiquités socialistes dans la Bible, et, dans un Mémoire sur la Célébration du Dimanche, adressé à la même Académie, il fit, moins résolument peut-être dans la forme qu’il ne s’en flatte, mais avec une intention clairement indiquée, du divin législateur Moïse un philosophe socialiste. — M. l’roudhon devait découvrir plus tard que iMoïse avait rendu le plus triste service au peuple hébreu en lui enseignant le monothéisme. Mais alors il n’en était pas encore là. — Voyons comment il se juge à cette époque.
« .l’avais pris pour règle de mes jugements, écrit-il, que tout principe qui , poussé à ses dernières conséquences, aboutirait à une contradiction, devait être tenu pour faux et nié ; et que, si ce principe avait donné lieu à une institution , l’institution elle-même devait être considérée comme factice, comme utopie. »
Où un pareil procédé ne mènera-t-il pas un esprit raisonnant en algébriste sur les choses du monde moral et |K)litique ? Ces principes se limitant les uns les autres, ces concessions de logique dont le monde moral n’est que la résultante, il les rejettera, il les attaquera comme
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(les compromis hyjK)criles. Le fanalisme de la simplicité égarera jusqu’aux dernières exceulricilés le moraliste, lecouomiste et le jK)litiquc. Pas une pierre du vieil édifice social ne résistera à ses agressions, pas un des éléniciils entrant dans le comj(Osé de la civilisation ne sortira intact de cette dissolvante analyse. L’homme, comme la société, est un mélange, et qui dit mélange dit aussi, dans une mesure variable sans doute, mais pour une part inévitable, contradiction. Traiter cet état comme anormal et transitoire, là est l’erreur radicalede M. Proudbon. Le progrès adoucit la lutte, il né la supprime pas. Prétendre eiïacer Jusqu’à la dernière contradiction du monde, c’est effacer le monde lui-même.
L’homme porte en lui le germe de la corruption. Vous pouvez comme philosophe contester le dogme de la chute. Je vous défie, comme moraliste, de rejeter la corruption originelle. Non (jue l’homme soit radicalement mauvais; il ne l’est pas plus qu’il n’est radicalement et absolument bon. Le bien l’emiwrle môme dans sa nature, puis<]iie l’ordre prévaut dans le monde. Mais ce bien est mêlé de mal : les instincts mauvais sont et seront toujours en lutte avec les tendances élevées de notre nature morale. Mettre de la suite dans ses pensées, ramener à la loi de l’ordre scs sentiments et ses actions, sera demain comme aujourd’hui, dans dix siècles comme dans uji , une œuvre pleine de travail , plus dure mille fois (pic la soumission et la conquête de la nature extérieure. Vous vous révoltez vainement; il y aura toujoure, ô socialistes! contradiction entre nos désirs et nos destinées.
M. Proudhon, quand il s’efforcera de dégager une
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conclusion, sera forcé lui-même, et ce sera son châtiment, d'allier les contradictoires. Il cherchera, dit-il, un milieu entre la 'propriété individuelle et le communisme. Son audace dialectique ne l’aura mené qu'a une théorie équivoque, li se sera fourvoyé dans une impasse où les communistes auront le droit de lui jeter le nom de propriétaire, et les partisans de la propriété bien plus encore celui de lui infliger la qualification si injurieuse à ses yeux de communiste. . ’ *
La négation de la propriété emportant, con'tinue-t-il, celle de l’autorité, il déduisit immédiatement de sa définition ce corollaire non moins paradoxal ; La véritable forme du gouvernement c’est Va7i-archie. — M. Proudhon a toujours attaché une grande importance au trait d’union qui sépare ce mot dans son orthographe. Il lui semble qu’il rajeunit par là une chose très-vieille et trèsconnue. — Enfin, trouvant par une démonstration mathématique qu’aucune amélioration dans l’économie de la société ne pouvait arriver par la seule puissance de sa constitution native, et sans le concours et la volonté ndléchie de tous , reconnaissant ainsi qu’il y avait une heure marquée dans la vie des sociétés où le progrès, d’abord irréfléchi, exigeait l’intervention de la raison libre de l’homme, il en conclut que cette force d’impulsion spontanée que nous appelons Providence, n’est pas tout dans les choses de ce monde. « De ce moment, sans êti'e athée, je cessai, dit-il, d’adorer Dieu. »
(Je sans être athée a de quoi surprendre , dans la bouche du raisoimeur qui vient de nous découvrir sou
secret.
(juoi ! vous accumulez sur l’idée de Dieu toutes les
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contradictions que présente en soi le problème de la création, jointes à celles qu’offre à notre raison le spectacle du monde, et vous hésitez devant une négation absolue !
l.e résultat du mémoire: Qu'est-ce que la propriété? qii’il avait adressé aussi à l’Académie de Besançon, fut pour M. Proudhon un blâme sévère de cette Académie qui lui retira sa pension, (l’était la première tribulation du penseur révolutionnaire.
La série des antinomies de Kant, avec laquelle le novateur résolu à aller jusqu’au lx)ut se flattait d’édifier et non plus seulement de démolir, lui servit de point de départ et de méthode lorsqu’il écrivit un de ses ouvrages les plus bizarres, et qu’il apprécie sévèrement aujourd’hui comme composition littéraire, la Création de r Ordre dans l’ Bumanité. Il se proposa d’y suivre le développement logique du progrès. Il ne fit qu’y étendre encore le cercle de ses négations. M. Proudhon, dans cet ouvrage plus ambitieux que profond et dont l’inextricable confusion fait ressembler à une ironie sa pompeuse promesse de créer Vordre dans l’humanité , arrivait en partie aux idées de la jeune école hégélienne. Nous savons par un habile critique, par M. Saint-René Taillandier, dans ses savantes Etudes sur 1? Allemagne, que c’est à ce moment qu’il fil la connaissance de M. Grünn , jeune missionnaire de l’école d’IIégel, lequel venait à Paris cherchant un homme avec sa lanterne philosophique. Dans son très-spirituel récit, M. Grünn nous, apprend que cet homme ne fut .ni Al. Considérant ni Al. Louis Blanc, qu’il peint avec une finesse, avec une malice toute française; mais que cet
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homme fut M. Proudhon. M. Griion alla visiter l’ardent penseur dans sa mansarde de la rue de Seine, et il lut clairement sur son front le signe du prophète. Son enthousiasme alla même, il nous le dit avec le plus grand sérieux, juscju’à le trouver beau, d’une beauté olympienne et divine. Ajouterons-nous que rien ne donnait prétexte à un tel jugement à des yeux moins prévenus par la philosophie hégélienne? . .
Le jeune hégélien partit, et alla chanter en Allemagne la gloire de l’écrivain révolutionnaire.
Jusqu’à quel point M. Charles Grünn modifia-t-il cette pensée inquiète? Ce qu’il y a de certain, c’est que, par le travail interne de son esprit, M. Proudhon se trouvait tout disposé à recevoir la langue de feu de la philosophie allemande comprise tant bien (jue mal, et qu’à l’arrivée de M. Grünn il avait au moins la grâce suffisante. Tous ses ouvrages, et la méthode même qui y préside, se trouvent déjà contenus dans son premier mémoire sur la propriété. Mais il n’avait pas encore mis en dehors scs idées sur Dieu. Il l’attestait encore comme une réalité vivante dans le premier de ses ouvrages. Dieu ne sera plus désormais pour lui qu’une hifpothèÿe dont il maintient la nécessité contre VJiwnatnsme de Feuerbach et des derniers disciples de l’hégélianisme. Curieux travail, qu’il peut être utile d’étudier comme symptôme delà grande maladie contemporaine, la violence au sein du scepticisme, l’affirmation hautaine dans le néant des doctrines !
Dans le Système des contradictions économiques , son ouvrage le plus remarquable, il établit tout au début une radicale opposition entre Dieu cl l’homme. Cette
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opposition n’a pas môftiocrement contribué , par les termes effrontés et burlesques dont il l’exprime, à attirer sur l’auteur l’attention du public ébahi et scandalisti. Écoutez M. Proudhon dans ses Confessions : « Otte théorie des contradictions, dit-il axec un imperturbable sang-froid, abolit le mysticisme catholique; elle fait de la théologie la science positive des rapports entre le Créateur, nu la nature, mère de tous les êtres [aima parens rertim natura), et l’homme, son expression la plus élevée, par conséquent son antithèse. » A ses yeux, Dieu est dans l’homme, mais U y est sous la forme de l’instinct, de la vie aveugle; l’homme véritable, c’est la liberté et la réflexion. Or, pour M. Proudhon, il y a une guerre à mort entre l’instinci stationnaire et la réflexion progressive. D’où il conclut qu’il y a une guerre à mort entre Dieu et l’homme, guerre où l’homme doit être vainqueur, selon la loi du progrès. I^a nature recule, la raison arrive! Donc Dieu s’en va, l’humanilé vient. C’est cette espèce de monstruosité logique qu’il faut appeler la philosophie et la théodicée de M. Proudhon.
' La citation suivante peut donner une idée de l’argumentation fiévreuse et du style frénéti([ue de l’auteur de ce pamphlet contre Dieu. O langue de Bossuet, qui célèbre la Providence en des accents si sublimes, langue de Rousseau ,- qui exalte encore Dieu avec une émotion pénétrante, comme le père de cette nature si belle, de cette humanité si grande au sein de ses misères, qui se confie en lui comme en son dernier refuge, langue de Voltaire lui-même, si nette et si limpide, qui s’emploie à démontrer l’éternel ^géomètre des mondes,
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M. FROÜDHON E^ 1848.
à quel usage te fait servir le blasphème des sophistes contemporains î Est-ce le délire d’un moment? Est-ce un de ces cris que la douleur arrache à l’humanité doutant de Dieu dans une heure de suprême angoisse? Non, c’est, malgré ce style enflammé, le résultat savant de la réflexion philosophique chez un orgueilleux rêveur. Écoutez le défi que jette au ciel le Titan du socialisme!
« Le |irrrnier devoir de rhomnie intelligent et libre est de chasser incessamment l’idée de Dieu de son espritet de sa conscience. Dar Dieu, s’il existe, est èsseiitiellement hostile à notre nature» et nous lie relevons aucunement de son autorité. Nous arrivons à la science malgré lui, au bien-être malgré lui, à la société malgrt’ lui : chacun de nos progrès est une victoire dans laquelle nous écrasons la Divinité.
« Qu’on ne dise plus : Les voies de Dieu sont impénétrables! Nous les avons pénétrées, ces voies, et nous y avous lu eu caractères de sang les preuves de l’imimissance, si ce n’est du mauvais vouloir de Dieu. Ma raison longtemps humiliée s’élève peu à peu au niveau de l’innni ; avec le temps elle découvrira tout ce que l’inexpérience lui dérobe; avec le temps je serai de moins eu moins artisan de malheur, et par les lumières que j’aurai acquises, par le perfectionnement de ma liberté, je me purifierai, j’idéaliserai mon être, et je deviendrai le chef de la Création, rftgal de Dieu. Un seul instant de désordre que le Tout-Puissant aurait pu empêcher et qu’il n’a pas empêché accuse sa providence et met eu défaut sa sagesse. Le moindre progrès que l’iiomme, ignorant, délaissé et trahi, accomplit vers le bien, riionore sans mesure. De quel droit Dieu me dirait-il encore : Sois saint, parce que je suis saint? Ksprit menteur, lui répoudrai-je, Dieu imbécile, ton n‘‘gne est lini, cherche parmi les bêtes d’autres victimes, .le sais que je ne suis et ne puis jamais devenir saint; et comment le serais-tu, toi, si je te ressemble’? Père Éternel, Jupiter ou .léliovah, nous avons appris à te con-
M. l’.-J. l'HOLKHON KN 1848.
naître : lu es, tu fus, lu seras à jamais le jaloux d'Adam, le tyran de Proniétliée.
» Ainsi je ne tombe point dans le sophisme réfuté par saint Paul, lorsqu’il défend au vase de dire au potier : Pourquoi m’as-tu fabriqué ainsi? Je ne reproche point à l’auteur des choses d’avoir fait de moi une créature inharmonique, un incohérent assemblage; je ne pouvais exister qu’à celle condition. Je me contente de lui crier ; Pourquoi me trompes-tu? pourquoi par ton silence as-tu déchaîné en moi l’égoïsme? pourquoi m'as-lu soumis à la torture du doute universel, par l’illusion amère des idées anlagonisles que tu avais mises en mon entendement? Doute de la vérité, doute de la justice, doute de ma conscience et de ma liberté, doute de loi-même, ô Dieu! cl comme conséquence «Je ce doute, nécessité de la guerre avec toi-méiiic et avec mon prochain! Voilà, Père suprême, ce que tu as fuit pour notre boidicurbt pour la gloire j voilà quels furent, dès le prmeipe, la volonté cl ton gouvernement; voilà le pain pétri de sang et de larmes dont lu nous as nourris. Les fautes dont nous te demandons la remise, c’csl toi qui nous les fais commettre; les pièges dont nous te conjurons de nous délivrer, c’est toi qui les as tendus, cl le Satan qui nous assiège, ce Satan, c’est loi.
« Tu triomphais, et personne n’osait te contredire, quand après avoir tourmenté en son corps et en son âme le juste Job, ligure de notre humanité, tu insultais à sa piété candide, à son ignorance discrète et respectueuse. Nous étions comme des néants devant ta majesté invisible, à qui nous donnions le ciel pour dais et la terre pour escabeau. Et maintenant te voilà détrôné et brisé. Ton nom, si longtemps le dernier mot du savant, la sanction du juge, la force du prince, l’espoir du pauvre, le refuge du coupable repentant, eh bien ! ce nom incommunicable, désormais voué au mépris et à l’anathème, sera sifflé parmi les hommes. Car Dieu c’est sottise et lâcheté. Dieu c’est hypocrisie et mensonge. Dieu c’est tyrannie et misère; Dieu, c’est le mal. Tant (pie l’humanité s’inclinera devant un autel, l’humanité, c.sclavc des rois et des prêtres, sera réprouvée; tantqu’uu homme, au nom de Dieu, recevra le serment d’un autre homme, la société sera fondée sur le parjure, la paix et l’amour seront bannis
M. P.-J. PHODUHON KN 1848.
tl’eiilre les mortels. Dieu, retire-toi! car dès aujourd'hui guéri de ta crainte et devenu sage, je jure, la main étendue vers le ciel, que tu n’es que le bourreau de ma raison, le spectre de ma conscience.
€ Je nie donc la suprématie de Dieu sur l’humanité, je rejette son gouvernement providentiel, dont la non-existeiice est suftisamment établie par les hallucinations métaphysiques et économiques de l’humanité, eu un mot par le martyre de notre espèce ; je décline la juridiction de l’Être suprême sur l’homme, je lui ôte ses titres de Père, de Roi, de Juge, bon, clément, miséricordieux, rémunérateur et vengeur. Tous les attributs dont se compose l’idée de providence ne sont qu’une caricature de l’humanité, inconciliable avec l’autonomie de la civilisation, et démentie d’ailleurs par l’histoire de ses aberrations et do ses catastrophes. S’ensuit-il, parce que Dieu ne peut plus être conçu comme Providence, parce que nous lui enlevons cet attribut si important pour l’homme, qu’il n’a pas hésité à eu faire le synonyme de Dieu, que Dieu u’existe pas, et que la fausseté du dogme théologique soit, quant à la réalité de son contenu, dès à présent démontrée?
• Hélas! non, un préjugé relatif à l’essence divine a été détruit; du même coup l’indépendance de l'homme est constatée : voilà tout. La réalité de l’Être divin est demeurée hors d’atteinte, et notre hypothèse subsiste toujours. En démontrant, à l’occasion de la Providence, ce qu’il était impossible que Dieu fût, nous avons fait dans la détermination de l’idée de Dieu un premier pas; il s’agit maintenant de savoir si cette première donnée s’accorde avec ce qui reste de l’hypothèse, par conséquent de déterminer, au même point de l’intelligence, ce que Dieu est, s’il est.
c Car, de même qu’après avoir constaté la culpabilité de l'homme sous l’influence des contradictions économiques, nous avons dû rendre raison de cette culpabilité, sous peine de laisser l’homme mutilé, et de n’avoir fait de lui qu’une méprisable satire; de même, aprè.s avoir reconnu la chimère d’une providence en Dieu, nous devons chercher comment ce défaut de providence se concilie avec l’idée d'une intelligence et d’une
370 M. p.-j. PRom»HON EN 1848.
liberté sonvcraines, sous peine de manquer à l’hypothèse proposée, et que rien encore ne prouve être fausse.
* .falTirme donc que Dieu, s'il est un Dieu, ne ressemble point aux efiigies que les pliilosophes et les prêtres en ont faites ; qu’il ne pense ni n’agif selon la loi d'analyse, de prévoyance et de progrès. qui est le trait distinctif de l’homme; qu’au contraire, il ;emble plutôt suivre une marche inverse et rétrograde; que l’intelligence, la liberté, la personnalité en Dieu sont constituées .inlrement qu’en nous, et que cette originalité de nature, parfaitement motivée, fait de Dieu nn être essentiellement auticivilisateur, antilibéral, antihnmain »
De telles aberrations font pitié. Certes, l’athéisme n’esl pas nouveau dans le inonde. Le poète Lucrèce, dans la majestueuse énergie de ses vers, ne. l’a-t-il pas même élevé jusqu’à une sorte de grandeur mélancolique? N’ea a-t-il pas tiré toute une sombre poésie? Mais reconnaître l’existence d’un Dieu et en faire le symbole du mal , qu’est-ce, sinon un pur délire? Sur quelle apparence' repose l’hypothèse de M, Proudhon, si ce n’est sur une simple hallucination de son esprit? Où a-t-il pris ce Dieu instinct, fatalité, oppression, opposé à la lumière, à la liberté, au progrès? Où a-t-il pris la raison de sa haine et de ses blasphèmes? En vérité, c’est puéril . — Disons-le, le tempiîrament joueun grand rôle dans le talent d’écrivain de M. Proudhon. La bile le domine et l’entraîne aux plus grands écarts. Parfois l’emporté pamphlétaire ne s’afipartient plus. Sa parole l’enivre. Dans çet état particulier d’ivresse, l’invective la plus violente devient sa figure favorite. Tant pis pour Dieu s’il se rencontré sur le chemin de sa dialectique intempérante !
* Système des contradictions économiques, ch. vm. De ia Providence, |>. 281, 283, 284.
M. r.-J. PROUDHO» EN 1848.
Thèse, antithèse, synthèse, voilà tout le secret de cette t.lialedl(|ue efîrénée. M. l’roiulhon se montre surtout fier de sa méthode. A l’aide de l’antinomie, il prétend tout résoudre. Le seul réstiltat certain qu’il obtienne de ces oppositions perpétuelles du ]>our et du contre, <le ce double plaidoyer en sens inverse au sujet de tous les grands principes sociaux et économiques, c’est de se donner l’air d’un pur ergoteur. Les plus déliés sophistes, contem|K)rain8 de Socrate et de Platon, n’avaient certes rien en métaphysique de plus subtilement contradictoire que M. Proudhon en économie sociale. Un |)cut au reste, avec lui, se donner un plaisir d’artiste, celui d’assister successivement à la revue de toutes les idées. Plaisir de quehiues instants ! Il se change bien vite en fatigue et en dégoût. On croyait parfois entrer dans un champ fertile et salubre; la végétation était vigoureuse; un gai soleil s’y jouait; on s’aperçoit bientôt qu’on marcbe dans un cimetière. Un cimetière d'idées, tels sont les livres de M. Proudbon. 11 pose et démolit la thèse, la propriété. A cette ijuestion : Qu’ext-ce que la propriété? il fait la ré]K)nse fameuse : « La propriété, c’est le vol ! » C’est à pro|K>s de cette assertion tranchante et ridicule jetée en pâture aux passions des masses qu’il s’écrie : « La délinition de la propriété est mienne, et toute mon ambition est de prouver que j’en ai compris le sens et l’étendue. î/i propriété, c’est le vol! 11 ne se dit pas en mille ans deux mots comme celui-là. Je n’ai d’autre bien sur la terre que cette délinition de la propriété, mais je la tiens pour plus précieuse que les millions de Rothschild, et j’ose dire qu’elle sera l’événement le plus considérable du règne de Louis-Philipjte. » Ur ce fameux mol que s’aji-
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372 SI. H.-J. l-HUtlMION KK 1848.
proprie M. l'roudhon n’esl pas de lui, mais, on l’a remarqué avant nous, de Brissot de Warville, qui avait dit : tt La propriété exclusive est un vol dans la nature, « et ajouté : Le ptropirihnire eut un voleur.
C'est de la même façon que M. Proudhon pose et démolit l’antithèse, le communisme. Impossible de faire meilleure justice d’une doctrine. Il y a un sentiment trèsvif et qui éclate fréquemment chez M. Proudhon, c’est le sentiment de la dignité , de la pureté morale, de l’honneur, en un mot. Les doctrines basses et grossières le révoltent. Pourquoi ne pas le reconnaître ici ? La vie privée de M. Proudhon est des plus recommandables. Sévère dans ses principes, austère dans ses mœurs, il n’a pas le laisser aller de conduite et de doctrines des philosophes du dix-huitième siècle. C’est un stoïcien de langage et de pratique. Il flétrit avec un accent moral plein d’énergie les théories de réhabilitation de la chair. « Le socialisme, au lieu d’élever l’homme vers le ciel, écrit-il, l’incline toujours vers la boue'. » — 11 nie, et cela devrait lui ôter le droit de rêver la perfection pour l’avenir et rbarmonie absolue, il nie la proposition fondamentale (les théories socialistes que l’homme naît bon et que la société le déprave. Il la convainc de contradiction. 11 prouve que si l’individu était bon, la société, qui se compose d’individus, ne saurait être devenue mauvaise. Au l'este, c’est un esprit chagrin, malgré quelques saillies d’une verve toute gauloise et rabelaisienne. Le monde lui apparaît triste et désolé. La noire mélancolie de ce Lucrèce que je nommais tout à l’iieurç
' tiijstàne des cont radie lions économiques, ch. xji, p. 36J,
Digiti; ;; : , (îoogk'
M. PROUlillON KN 1848.
seml)le l’avoir touclié. II juge les femmes sévèrement, en dehors de tout sentiment chrétien et moderne. La chevalerie n’a pas entamé ce rude plébéien. Aristote ne paraît pas plus pénétré (}ue lui de l’infériorité intellectuelle et morale de la femme sur l’homme. « Bien loin d’a|)plandir, dit-il, à ce que l’on appelle aujourd’hui l’émancipation de la femme, j’inclinerais bien plutôt, s’il fallait en venir à cette extrémité, à niettre la femme en réclusion ‘. » Mais il ne consent pas à son avilissement par le communisme. Il est partisan déclaré de la famille et de la monogamie. « La communauté des femmes, s’écrie-t-il, est l’organisation de la peste. Loin de moi, communistes ! votre présence m’est une puanteur, et votre vue me dégoûte! » Non content de cette véhémente apostrophe, 31. Proudhon s’aj)plique avec une loghjue très-serrée à montrer (jue tout communisme mène à l’abolition de la famille, dès lors à la plus complète abjection de la personnalité qui n’acquiert, dit-il , qu’avec la famille toute son énergie. Là ne se borne même pas la pressante argumentation de 31. Proudhon. 11 convainc tous les socialistes ses confrères * de n’ètre que des communistes inconséquents, il les condamne à la destruction radicale de toute société et de toute morale, tous tant qu’ils sont, fouriéristes, owenistes, saint-simoniens, disciples de Gabet. Il combat enfin d’une façon triomphante ce qu’il y a de
* Voir le mémoire : Qu’esl-ce que la propriété? p. 26;i. « Le droit de la femme et scs rapports avec l’iionimo, ajoute M. Proudhou, sont encore à déterminer; toute la législation matrimoniale, de même que la législation civile, esta faire. »
’ Système des contradictions économiques, ch. xii.
M. P.-J. P»OUf)HO>’ EN J 848.
chimérique à chercher la l'ralernité en dehors de la justice. 11 commente, avec son exj)rcssion originale et pittoresKjue, ce que les économistes ont dit siir les vices de la eharité forcée et sur l’insuffisance du sentiment fraternel pour amener une production abondante. Il prouve à merveille que la réduction des frais généraux, par la consommation en commun , n’est point une conception nouvelle et qu’elle trouve ses limites dans la nature humaine, qui ne s’accommode pas de cette publicité banale de tous les instants , et meme dans tous les calculs de l’économie politique. 11 soutient que la communauté fait d’une nation a un grand polypier. » Quelle misère ! Voilà donc le dernier terme de cette organisation communiste qui promet monts et merveilles? Les hommes seront à jamais « attachés comme des huîtres, côte à côte, sans activité ni sentiment, sur le rocher... de la fraternité! » Parlez-nous donc de dignité, parleznous de progrès! — Notez que tout cela est du domaine de l’antithèse. Le communisme, avant la révolution de Février, n’avait pas moins péri des mains de Prôudhon que la propriété elle-même, morte aussi à l’en croire, du moins virtuellement, grâce à ses coups. « J’ai accompli l’œuvre que je m’étais proposée, écrivait-il à la lin de son premier mémoire sur . la Propriété; la propriété est vaincue; elle ne se relèvera jamais. Partout où sera lu et communiqué ce discours, là sera déposé un germe de mort pour la propriété; là, tôt ou tard, disparaîtront le privilège et la • servitude; au despotisme de la volonté succédera le règne de la raison. » M. Proudhon avait manié avec le même succès l’arme de la thèse et de l’antithèse au sujet de
r-‘'"-"hy CoOglv
la division du travail, des machines, de la concurrence. Après les avoir défendues très-habilement par la thèse, à la façon des économistes, il les avait laissées sur le carreau blessées au cœur par son antithèse meurtrière. Animé au carnage comme un soldat ivre du combat, et la logique lui montant à la tète comme un vin capiteux, il en avait fait autant pour la religion, nous l’avons vu, autant pour la philosophie, autant pour le gouvernement. — C’est fort bien , direz-vous ; mais la synthèse? — • Ici M. l’roudhon, dans ses Confessions, est parfait de naïveté. — .T’avais publié, dit-il, dès 1 846, la partie antinomique de ce système ; je travaillais synthèse... quand la révolution de Février arriva. — N’était-ce pas jouer de malheur? M. Proudhon avait tout démoli. Il avait accompli triomphalement la tâche de l’antithèse; son œil satisfait se promenait avec satisfaction sur les ruines. Il allait rebâtir l’édifice sur de nouveaux frais... quand éclata la révolution de Février. Mais ne , désespérons pas. M. Proudhon n’eut garde de se jeter dans ce qu’il nomme le gâchis politico-socialiste du gouvernement provisoire. Il poursuivit à l’écart ses lal>orieuses études, et la synthèse économique qu’il put bientôt proposer à ses contemporains fut la Banque du peuple, et l’idée de la gratuité du crédit.
' * Il
La partie critique des idées de M, Proudhon est de beaucoup la plus claire. Il se plaît à mettre aux prises les diverses explications qui ont été données du principe
376 M. l'KOCDHON EN 1848.
dt* propriété parles philosophes, les jurisconsultes et los économistes. Quel est le fondement véritable du droit de pi opriété? Est-ce la liberté humaine s’emparant des choses et les modifiant à son gré? Est-ce donc ce droit que la plupart des jurisconsultes ont appelé le droit du premier occupant? Est-ce enfin le travail, comme l’ont soutenu Quesnay et ses disciples au dix-huitième siècle et comme le soutiennent encore les économistes contemjjorains?
L’auteur du Mémoire : Qu’est-ce que la propt'iété? s’applique à battre en brèche ces diverses propositions. Si c’est la liberté qui sert de fondement à la propriété, comment se fait-il que tous les hommes étant doués de l’attribut moral du libre arbitre, tous ne soient pas également propriétaires? M. Proudbon n’admet pas même cette propriété originelle que nous avons, suivant les mêmes pbilosopbes, de notre personne et de nos facultés, dont l’exercice, en s’appliquant à la matière, donne lieu à la propriété réelle. « L’homme, dit-il, a des puissances, des vertus, des capacités; elles lui ont été confiées par la nature pour vivre, connaître, aimer; il n’en a pas le domaine absolu, il n’en est que l’usufruitier. S’il était maître souverain de ses facultés, il s’empêcherait d’avoir faim et froid ; il mangerait sans mesure et marcherait dans les flammes; il soulèverait des montagnes, ferait cent lieues en une minute, guérirait sans remède et par la seule force de sa volonté, et se ferait immortel*. » Singulières subtilités! Quoi! pour que la propriété personnelle existe , il faut qu’elle se
‘ Premier mémoire : Qu'est-ce que la propriété ? p. 5tl.
M. l’.-J. PKOUWION EN 1848. 377
tnanifesle par une puissance infinie qui n'appartient pas à la nature humaine ! Il faut qu’elle se révèle par des abus qui équivaudraient à un suicide ! Car quel est le droit qui ne se détruit en s’exagérant?
Assurément les jurisconsultes ont eu tort quand ils se sont bornés à présenter le droit du premier occupant comme une explication par elle-même suffisante. L’occupation n’est qu’un fait. Pour lui donner force de droit, suffira-t-il, avec la plupart des jurisconsultes, dé le consacrer par la loi civile? (lui ne voit qu’on n’aboutit ainsi qu’à reculer la question? La loi ne fait pas le droit, elle le suppose. Par delà les lois écrites il y a les lois naturelles. Lü droit naturel prime et inspire le droit positif qui le complète et l’élucide , mais ne le constitue pas. Pour que l’occupation soit légitime, il faut deux choses : 1® le droit naturel qu’a l’homme d’occuper la matière par le seul titre de sa suj)ériorité intellectuelle et morale. Ce droit, et c’est ce que les économistes ont bien comj)i'is, ne se réalise pleinement que par le travail , sorte d’occupation prolongée qui achève de justifier la propriété par une série d’efforts méritoires et qui lui donne par là le caractère d’une véritable récompense. 2“ 11 faut, en outre, que ce droit d’occupation n’ait pas été exercé par d’autres antérieurement. Autrement, en voulant m’emparer de la chose déjà possédée, ce n’est plus un droit que j’exercerais, c’est une injustice que je commettrais; ce ne serait plus une propriété que je m’attribuerais légitimement, ce serait une spoliation dont je me rendrais coupable. Lors donc que M. Proudbon soutient que l’occupation ne confère aucun droit (le propriété, même avec les conditions do travail et
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d’elforls que nous venons d’indiquer, parce que, dit-il , tous les hommes ont un droit égal d!ot;cuper, il lui convient «l’oublier que le droit qu’a chacun d’occuper ne . s.'nirait s’appliquer sans injustice qu’aux objets vacants. Déclarer qiie tous ont le droit de s’emparer soit d’une terre, soit d’une propriété mobilière, modifiée ou produite par l’application d’un travail et d’un capital préexistant; qu’est-ce, sinon décréter le vol et l’anarebie universelle?
Due dire de même de l’argumentation op|X>sée par le célèfire socialiste au travail comme fondement de la . propriété? — « Tu as travaillé, propriétaire ! s’écrie-t-il ‘ . Quoi! n’élais-tu pas sûr de ton droit ou bien espérais-tu tromper les bununes et faire illusion à la justice? llàtetoi de faire connaître tes moyens de dépense, car l’arrêt sera sans appel, et tu sais qu'il s’agit de restitution. Tu as travaillé ! Mais (ju’y a-t-il de commun entre le travail auquel le devoir t'oblige , et l’appropriation des choses communes? Ignorais-tu que le domaine du sol, de même que celui de l’air et de la lumière, ne peut se prescrire? Tu as travaillé ! ]N’aurais-tu jamais fait travailler les autres? Comment alors onl-ils perdu en travaillant pour loi ce que tu as su acciuérir en ne travaillant pas jK)ur eux? Tu as travaillé! A la bonne heure; mais Voyons ton ouvrage. Nous allons compter, peser, mesurer. Ce sera le jugement de BaUhasar, car j’en jure par cette balance, par ce niveau et par cette équerre, si tu t’es approprié le travail d’autrui, de quelque manière que ce soit, tu rendras jusqu’au dernier «]uarteron. »
' Premier mémoire : Qu'esl-ce gué la propriété? p. 87.
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M. p.-j. PROuimoN EN 4848. 379
— Eh ! sans doute, peut i-épondre le propriétaire incriminé, sans avoir besoin de se retourner comme un sanglier blessé, ainsi (pie le dit ce raisonneur intraitable, mais avec le plus complet sanp-froid, il ne siifïit pas que riiomme travaille pour arriver à la propriété de terres, de maisons , d’objets de jouissances nombreux et variés. Vous vous complaisiez dans le pénible contraste du propriétaire oisif, dont vous exagérez fort l’importance, car combien notre société compte-t-elle de ces riches fainéants, occupés à consommer sans produire? et de ces milliers de prolétaires (jui, pour prix d’un travail acharné, n’arrivent jamais à cette propriété tant désirée? Mais que prouve ce contraste contre le travail considéré comme principe originaire de la propriété? N’est-ce pas le travail (pii a fondé la propriété foncière en défricbant le sol, en l’assainissant, en le desséchant, en l’arrosant, eu le cultivant enfin? N’est-ce pas le travail qui a fondé et fonde tous les joure la propriété mobilière par la création du capital, fruit de l’industrie et de l’épargne? On montre souvent dans rusurfiation et dans la conquête le berceau de la jiropriété. Est-ce sérieux? L’usurpation et la conquête aiment à s’emparer des terres déjà fécondes, des richesses qu’a dévelof)pées la main de l’homme. 'L’occupation primitive du sol a été un service rendu et non un vol fait à tous. C’est si peu une usurpation qu’on donne aux colons en beaucoup de cas des primes et des instruments de tra»vail. Ils y rencontrent plus souvent la misère et la mort 'que la riche.sse. En tout cas, la nature montre assez , elle aussi, qu’elle (( vend œ qu'on croit qu’elle donne. » Le salaire enfin n’cst-il point aussi que propriété à laquelle
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le travail sert de foudeiïient bien visible et de titre quotidien? Presque tous nos propriétaires de maisons à Paris ne sont-ils pas d’anciens ouvriers ou fils d’ouvriers? Lorsqu’on me dit qu’en vertu de l’explication de la propriété par le travail , des maçons qui construisent une maison en doivent être légitimement propriétaires, je ris, et je crois que mon éclat de rire peut compter pour une réfutation en règle. Est-ce que les droits du travail antérieur, c’est-à-dire du capital, cessent par hasard d’exister? M. Proudhon nie ce droit, il est vrai, mais le genre humain et la science économique le reconnaissent bien haut. Qui a raison? Nous allons voir.
Ce que l’auteur des deux mémoires sur la Propriété attaque en elle, c’est uniquement, à l’en croire, la nomme de ses abus, c’est-à-dire, en un mot, ce qu’il appelle V^mire. Qu’est-ce pour lui que l’usure? Tout intérêt prélevé en sus du capital avancé, toute rente, tout fermage et tout loyer. Notons ceci d’abord. C’est sur une nouvelle notion de la justice que M. Proudhon prétend fonder tous ses plans de réorganisation. En quoi consiste cette notion? La justice distributive estelle dans la proportionnalité qui rend à chacun suivant son mérite et selon ses œuvres? Le monde Ta cru jusqu’à présent. Mais M. Proudhon vient changer tout cela. Pour lui comme pour tous les communistes qu’il répudie, la justice c’est l’égalité, non pas seulement, entendez-le, Té^lité devant la loi, l’égalité devant la responsabilité qui nous est commune à tous ; qu’est-ce de plus? l’égalité de fait, l’égalité des conditions. Cette ‘ théorie qui n’a rien de neul', W. Pî-oudhon cherche à la justilier; comment? d’abord par des- considéra-»
JJ. P.-J. PRODDHON EN 1848.
lions psychologiques et morales; selon lui, les facultés sont égales chez tous les hommes. C’est la théorie d’Helvétius. C’est aussi celle de M. Jacotot. Égales quantitativement, nos facultés ne diffèrent que qualitativement, répète intrépidement après eux M. Proudhon, c’est-à-dire par la diversité des aptitudes et des fonctions qu’elles sont appelées à remplir dans le système économique fondé sur la division du travail. Le talent, selon lui, ne donne lieu à aucun droit. A peine est-il en lui-même une supériorité. Qu’est-cé que le talent? Une vraie difformité, le développement monstrueux d’une seule faculté aux dépens des autres.
De pareilles théories font monter la rougeur au front; elles calomnient la civilisation, elles la frappent de mort. Avec elles, on brûle les livres et les monuments. Ainsi ont fait les communistes de Munster. Ce n’est pas, je le sais, l’intention de M. Proudhon. Lui qui se raille tant de la charité qu’il appelle du mysticisme et du dévouement comme moteur des intérêts sociaux, il ne saurait vouloir priver l’espèce humaine d’un de ses grands ressorts de production. Et pourtant il veut que le talent impose des devoirs sans donner lieu à aucun avantage particulier. Que dire de sa théorie égalitaire appliquée aux facultés? Pères de famille , venez témoigner sur ce qu’affirme cet aveugle et obstiné raisonneur. Dites à M. Proudhon si les facultés sont égales chez tous vos enfants. Et pourtant ne sont-ils pas élevés sous le même toit, dans des conditions parfaitement semblables? Mais quoi! tous les partisans de l’égalité absolue ne sont-ils pas les mêmes? Ne nientils pas radicalement tout ce qui blesse leur chimère? Laissons M. Proudhon attaquer dans le talent la source
M. P.-J. PRGDDHON EN 4848.
de propriété « lu pins détestahle, » laissons-Ie reprocher avec aniciiunio aux fonriéristes d’avoir maintenu cette distinction arisloci’atiquc avec les avnnüiges matériels qui eu découlent'. Quoi donc d’étonnant qu’il n’éprouve qu’aiUipatliie pour l’art et pour l’artiste? La peinture qu’il fait de celui-ci n’est point flattée ; il le représente comme un être dépravé, désordonné, profondément égoïste. Oh! la noble et brillante société que celle qu’il nous promet! Rien «[ui dépasse le niveau commun; le règne de la médiocrité universelle; l’équilibre des facultés dans leur commun aplatissement, llévolutionnaires qui vouliez abaisser l’insolente élévation des clochers de nos cathédrales, comme attentant à l’égalité si agréable à l’œil , si touchante pour le cœur, des maisons des simples citoyens, vous voilà surpassés !
Jjcstrnam et œdificabo : telle est l’ambitieuse devise de l’auteur du Système des contradictions. Destructeur, il l’est, certes, il l’est de manière à ravir cenx qui, dans ces matières sérieuses, ne chercheraient qu’un plaisir d’amateur. La sape et la mine ne sont pas des inventions plus merveilleuses que son procédé dialectique. Quelle dévastation savante ! quelle grandiose démolition ! (juel carnage en règle ! le bel incendie ! -Mais il s’agit de reconstruire. C’est ici, ô Érostrate, que nous vous attendons ! Vous avez promis de relever les colonnes du temple en ruine. Vous nous annoncez une cité nouvelle. J'en demande au moins le dessin. Une simple tour qui s’élève , quelque chose qui me fasse espérer un abri {>our cette pauvre société qui, depuis que votre
* Avfrtùsrmrnl aux proprietaires , p. 4t, et : Qu’esl-ce que la propnetéf p. 212, 2i3, 259 et 260.
M. P. -4* PROUf»HON EN i848.
souffle a passé sur elle, ne sait plus où se loger! Mais je n’aperçois que le néant. A ma demande pressante vous offrez encore de pompeuses formules. Comme dit l’Évangile , vous présentez des pierres à (jui demande du pain. Comment en serait-il aulrcment? Le fond de la doctrine n’est-il pas jugé? L’égalité absolue des con- '
tons n’est-elle pas la plus injuste et la plus imprable des chimères? Y a-t-il rien de plus absurde que de supprimer d’un trait de plume les différences qui proviennent de l’inégalité des facultés , des vertus, des chances même, et d’en rendre uniquement responsables l’éducation, le milieu social?
Pour opérer ce grand miracle de l’égalité des fortunes, M. Proudhon s’adresse à l’économie politique. C’est une des vérités désormais les mieux acquises de la science économique, qu’il ne saurait y avoir d’étalon fixe de la valeur. Toute valeur, en effet, fùtrelle destinée à servir de commune mesure, n’est-elle pas variable par essence? Ne l’est-elle pas par le fait de la nature dont les productions sont inégales? Ne l’est-elle pas par la population dont le nombre varie? Ne l’est-elle pas en vertu même de l’esprit de l’homme dont les besoins , les goûts , les caprices changent sans cesse? La loi de l’offre et de la demande exprime les variations de la valeur. M. Proudhon se révolte contre celte loi. 11 n’en veut plus entendre parler. Il se met à rêver en économie politique la quadrature du cercle, le.mouvenaent perpétuel, c’est- - à-dire la valeur absolue et immuable. 11 la déclare possible. Le ly|x: en existe , selon lui, dans la quantité de travail qu’un objet a coûté à produire ; c’est l’exagération jusqu’à l’absurde d’une proposition d’Adam Smith
juste dans une certaine mesure. Sans doute tous les économistes reconnaissent que la quantité de travail est un élément essentiel de la valeur; mais comment voir une mesure dans cette quantité purement matérielle sans tenir compte ni de la qualité du travail, ni de l’intensité des efforts individuels, qui fait exécuter le mémo travail beaucoup plus vite à l’homme zélé et habile? Qu’importe? Tous les travaux ayant coûté le même nombre d’heures de travail seront rémunérés également dans la république proudhonnienne. Tout produit matériel ou intellectuel vaut ce qu’il coûte de frais et de temps, déduction faite de l’intérêt, rente ou fermage. « Quoi! s’écrie à ce sujet un disciple de l’école phalanstérienne, nulle différence entre un tableau du Titien et une enseigne de cabaret? La statue du Gladiateur vaut tout juste autant qu’une charretée de moellons? » — A cela que répond M. Proudbon, difficilement à bout d’arguments? « Ce n’est pas à une charretée de moellons qu’il faut comparer la statue du Gladiateur, mais à la quantité de moellons que peut fournir le carrier pendant toute la durée des études du statuaire, et naoyennant les frais que la profession de ce dernier suppose. » Eh bien ! admettons que le talent ne soit compté pour rien, que le travail soit tout. Qui donc fera, s’il vous plaît, ce calcul que vous réclamez pour déterminer la valeur dans tous les cas particuliers? Ah ! je vois bien comment il s’opère de lui-même dans la société actuelle, sous la loi de concurrence, en tenant compte toutefois du talent et de la bonne ou mauvaise fortune, et de tous ces accidents que vous voudriez supprimer pour arriver à une imjwssible rigueur mathématique. Mais cette tâche qui consis-
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ferait à fixer la valeur de toutes choses d’après la quantité de travail , c’est à je ne sais quelle abstraction que vous ne définissez jamais et (|ue vous nommez'vaguement la société, que vous en confiez rexécution. Vous invoquez la société. Où sc réalisc-t-elle, sinon dans l’État (juc vous niez? Vous vous proclamez vous-même anarchiste, vous déclarez la souveraineté déchue aussi bien que la pro- |)riété. (’omment donc obtenir cette tarification générale des produits, fixée d’après le nombre d’heures de travail nécessaires à leur création? Qui en chargez-vous ?. . . Speetntum admissi, risum teneatis amici... C’est l’Académie des sciences. N’est-ce pas se moquer du lecteur au delà même de ce qu’il est permis à l’auteur du Système des contradictions? Calculer le prix de revient de tous les services dans tous les genres, de tous les produits ayant passé, fragment par fragment, par des centaines de mains, traversé des milliers de lieues, depuis la matière première, qui vient des cinq parties du monde, jusqu’à la dernière main-d’œuvre! Ah! la statistique, intrépide pourtant, demande grâce à l’implacable organisateur. Le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, que M. Proudhon investit particulièrement de cette gigantesque fonction , se récuse. 11 le peut sans fausse honte. Pour faire ce que vous demandez, est-ce que le génie d’un Aristote, de mille Aristote ne serait pas impuissant?
Où donc est-elle celte synthèse après laquelle nous soupirons? Ni propriété, ni communauté, qu’allonsnous devenir? — La théorie de l’égalité des valeurs sert de f>ont entre ces deux abîmes également horribles aux yeux du réformateur. L’heureux rivage sur lequel il nous
conduit, c’est la possession. La voilà, la synthèse promise par i\l. Prondhon ! T..a possession, qu’est-ce donc? c’est la prop*iélé individuelle , nmins ce que l’auteur appelle l’usure, moins par conséquent les inégalités sociales, moins, al lez -vous dire sans doute, l’hérédité, cette perpétuité de la propriété se transmettant du père aux enfants et faisant de la famille comme un tout solidaire... Ne vous hâtez pas tant de conclure. M. Proudhon, qui a méconnu bien d’autres principes s’il se peut plus essentiels, s’arrête devant l’héritage : sans l’héritage, à ses yeux , point de famille. 11 lui suftil d’interdire le cumul des successions. C’est bien doux en comparaison de tant de négations radicales. Mais quoi! un seul héritage ne suffit-il pas pour ramener l’inégalité? 11 me faut bien ici, ou avouer mon manque absolu d’intelligence, ou acouser M. Proudhon de l’inconséquence la plus inconcevable et la plus énorme. Ce qui est certain, c’est que cette partie si importante de son système, et qui devrait être la plus claire de toutes, a paru à bien d’autres qu’à moi parfaitement inintelligible. Comment concilier l’égàlité durable, je ne dis pas seulement avec l’héritage, mais avec la faculté d’aliéner les terres et les capitaux? Si les capitaux et les terres sont déclarés inaliénables, comment concilier une prohibition aussi dure avec cette liberté absolue dont M. Proudhon prétend faire la loi suprême? Je défie qu’on sorte de cette alternative : ou la possession pure et simple, cet état bien connu des peuples primitifs, et qui n’est que l’enfance de la propriété, ira jusqu’au bout de ses conséquences naturelles, et voilà la propriété restaurée; ou la possession individuelle sera maintenue .dans ses limites rigoureuses, et c’est juste-
H.‘ H. -J. PROtlPHON EN 4848. 387
meut là le régime de la communaulé, tant bafoué par le célèbre écrivain, car il n’ya point de communisme qui puisse et qui prétende même abolir le fait de l’appropriation, de la possession individuelle, indisjwnsable à la conservation de notre existence. Le communisme ne va point sans doute jusqu’à ôter à chacun la possession de l’habit et de la chemise qui le couvrent. Soyons sincères : votre régime de liberté prétendue aboutit à la tyrannie d’une dictature révolutionnaire. Vous vous débattez vainement. Sans une autorité (jui, après avoir tarifé toutes choses, fasse exécuter ces tarifs, vous allez de nouveau vous heurter à l’inégalité. 11 m’est impossible de reconnaître la moindre originalité dans ces conclusions du* système de M. Proudhon. La forme seule est originale. Klld seule j>rouve l’esjjrit de l’auteur. Le fond est connu, c’est le fond éternel de tout socialisme niveleur. Non, l’humanité libre n’ira jamais là. M. Proudhon le sent bien; se porterait-il sans cela d'une façon si iin[)érieuse et si hautaine pour son organisateur et son législateur? Croirait-il nécessaire de lui faire subir l’opération préalable d’un complet boulevci-sement? Quoi qu’il en soit, le système de W. Proudhon arrive finalement, on vient de le voir, à se nier et à se détruire, comme tout ce qu’il attaque. Dans je ne sais quelle parade, Arlequin, après avoir tout escamoté autour de lui, finit par s’escamoter lui-même. N’est-ce pas l’image du célèbre socialiste, en dépit de tout son sérieux?
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Il esterai qu’il reste à M. Proudhon la grande invention du crédit gratuit. C’est sur elle qu’il compte à la fois jMjur renverser la propriété et pour la remplacer. C’est d’elle que doit naître un régime plus conforme à la justice et au bien-être de l’humanité. Ne soutient-il pas que l’intérêt de tout capital , de même que le loyer de toute maison ou instrument, soit de jouissance , soit de travail , de même que le fermage de toute terre , est la vraie lèpre de la propriété par buiuelle'elle se détruit et se dévore elle-même? N’est-ce pas pour ce vice qu’il la déclare contradictoire et impossible? N’y voit-il pas le principe de toute exaction, de toute rapine dont souffre la masse des travailleurs? Écoutez-le plutôt : « Le prix du prêt, loyer de capitaux, intérêt d’argent, usure en un mot faisant partie intégrante du prix des produits, et cette usure n’étant pas égale pour tous, il s’ensuit que le prix des produits, composé qu’il est de salaire et d’intérêts ne peut pas être aajuilté par ceux qui n’ont pour le payer que leur salaire et point d’intérêts; en sorte que par le fait de l’usure le travail est condamné au chômage et le capital à la banqueroute. » Cette question a été l’objet d’une discussion des plus vives dans le journal dirigé par M. Proudlion : La Voix du Peuple, entre M. Proudhon et Frédéric Bastiat. L’intérêt du capital est-il légitime? Est-il prélevé aux dépens des travailleurs? Son maintien est-il utile ou funeste à la société? Tels sont les points sur lesquels roule celte intéressante
M. FROUDHON EN 1848.
controverse, lue avec une avidité dont les controverses religieuses au dix-septième siècle, les discussions philosophiques au dix-huitième, et de nos jours les luttes de tribune les plus émouvantes peuvent seules donner l’idée. Ai-je besoin de dire que le rôle du bon sens spirituel, aiguisé et avisé, y appartient à Basliat; celui de la logique étourdissante, captieuse parfois, pleine de ressources et d’imprévu, à M. Proudhon? Bastiat se tient renfermé prudemment dans le cercle de ]a question même , il s’y cantonne, il cherche à y ramener sans cesse son contradicteur; inutile effort! celui-ci s’échappe en mille excursions dans le passé de l’humanité, se promène à travers les législations, s’amuse à battre tous les buissons de la philosophie de l’histoire. Mon Dieu ! que d’art dé- - pensé à ne pas traiter une question, et combien d’aplomb à soutenir que c’est l’adversaire qui se refuse à la traiter ! Selon le disciple de' Ilégel, l’usure, c’est-à-dire l’intérêt, a été dans le passé un instrument d’égalité et de progrès. C’est ainsi que la monarchie absolue elle-même, comme dans l’ordre judiciaire l’épreuve de l’eau bouillante et la question ont été à leur tour des instruments de correction et de progrès, car il va jusque-là, ce qui nous semble un peu fort. Juste et utile autrefois, l’intérêt ne l’est plus aujourd’hui. Pourquoi? voilà ce que M. Proudhon échoue complètement à démontrer. Il n’y aurait ni plus ni moins de raison à soutenir que dans le passé l’humanité s’est servie de sa tête pour penser et de ses pieds pour marcher, mais que ce sera le contraire à l'avenir. 11 se croit en droit d’affirmer que les frais de circulation des capitaux pourront être abolis, et de cette assertion gratuite il tire une conclusion que cette
’ir
M. P. -J. PROtliIlON KN ^848.
prémisse accordée ne donnerait pas; car l’intérêt des capitaux ne saurait se ramener aux Irais de circulation. Toute valeur ne se compose-t-elle [>as de deux éléments : la iximunération du travail et la rémunération du capital ? Pour que ces deux éléments entrassent en proportion identique dans toutes valeurs égales, il faudrait quoi? que toute œuvre humaine admît le même contingent de travail actuel et de travail accumulé. Je n’insisle pas sur cette vérité, qui ruine l’idée de l’égalité absolue. L’ingénieux contradicteur de M. Proudhon en a tiré le plus heureux parti. Je me borne avec Bastiat lui-mème à demander au défenseur de la gratuité du crédit si le prêt ne se résout plus dans une privation pour le capitaliste, comme par le pasxé, si le capital prêté cesse de courir aucun risque, si prêter ne constitue pas un service, s’il est juste que ce service demeure sans récompense, si la nature humaine et la nature des choses ont changé en un mot? car c’est là, et non pas dans de vaines élucubrations prétendues philosophiques qu’est tout le nœud de la question. Comment M. l’roudhon espère-t-il que l’humanité contribuera à développer le capital, ce fonds croissant du bien-être, cet auxiliaire et cet émancipateur du travail sous forme de machines, de procédés perfectionnés, de matières premières, une fois que l’épargne aura pqçdu avec l’intérêt sa raison d’être? L’écrivain de la Voix du Peuple nie que le capitaliste se prive, comme si ce n’était pas se priver (jue céder un instrument que l’on pouvait convertir en jouissance immédiate, ou féconder en l’ernployant s6i-niême , ou réserver pour l’avenir. Il nie de même la liberté dn débat entre l’emprunteur et le prètem-, liberté qui^rcn se combinant
:ivec la multiplication des capitaux, a amené l’intérêt, dans nos sociétés civilisées, à un taux décroissant. L’exigence des prêteurs frappe seule M. Proudhon. 11 rejette dans l’ombre la limite que leur impose la concurrence qu’ils se font. IL lui plaît d’imaginer la plus chimérique des hypothèses pour faire, disparaître d’un trait de plume ces conditions protectrices du pauvre et du faible. Voici un des ])assages les plus spécieux et les plus piquants de cette polémique irritante et décevante, qui donnera une idée de sa manière d’argumenter.
« Voulez-vous , écrit-il à Bastiat , voulez-vous savoir quelle (lénioralisaliüu épouvantable vous créez parmi les travailleurs avec votre théorie du capital, qui n’est autre,- comme je viens de vous le dire, que la théorie du droit de la/orce? 11 me sufiira de reproduire vas propres arfiiiments. Vous aimez les apologues. Je vais, pour concréter ma pensée, vous en proposer quelques-uns.
« Un millionnaire se laisse tomber dans la rivière. Un prolétaire vient à passer. Le capitaliste lui fait signe. Le dialogue suivant s’établit.
« Le millionnaire. — Sauvez-moi , ou je péris.
« Le prolétaire, — Je suis à vous, mais je veux pour ma peine un million.
« L.e millionnnire. — Un million pour tendre la main à tou frère qui se noie! Qu’cst-ce que cela te coûte? une heure de retard! Je te rembourserai, je suis généreux, un quart de journée.
« Le prolétaire. — Dites-moi, n’est-il pas vrai que je vous rends un service en vous tirant de là?
« Le millionnaire. — Oui.
0 Le prolétaire. — Tout service a-t-il droit à une récompense?
• Le millionnaire. — Oui.
« Le prolétaire. — Ne suis-je pas libre?
1 Le millionnaire. — Oui.
« Le prolétaire. — Alors, je veux un million. C’est mon dernier pilxi'Je ne vous force pas, je ne vous impose rien malgré vous, le ne vous empêche point de crier: A la barque! et d’appeler
M. F. -J. l’KOüOUON E.N 1848.
quelqu’un. Si le pécheur, que j’aperçois là-bas, à une lieue d’ici, veut vous faire cet avantage sans rétribution, adressez-vous à lui : c'est plus commode.
« Le millionnaire. — Malheureux ! tu abuses de ma position. La religion! la moralel l’humanité!
« Le prolétaire. — Ceci regarde ma conscience. Au reste, l’heure m’appelle, finissons-en. Vivre prolétaire, ou mourir millionnaire, lequel voulez-vous? » —
« Sans doute, Monsieur, vous me direz que la religion, la morale , l’humanité , qui nous commandent de secourir notre semblable dans la détresse, n’out rien de commun avec l’intérét.
« Je le pense comme vous ; mais que trouvez-vous à redire à l’exemple suivant?
— c Un missionnaire anglais, allant à la conversion des infidèles, fait naufrage en route , et aborde dans un canot , avec sa femme et quatre enfants, à l'ile de... — Robinson, propriétaire de cette lie par droit de première occupation, par droit de conquête, par droit de travail, ajustant le naufragé avec son fusil, lui défend de porter atteinte à sa propriété. Mais comme Robinson est humain, qu'il a l’âme chrétienne, il veut bien indiquer à cette famille infortunée un rocher voisin, isolé au milieu des eaux, ou elle pourra se sécher, et reposer sans crainte de l’Océan.
O Le rocher ne produisant rien, le naufragé prie Robinson de lui prêter sa bêche et un petit sac de semences.
« J’y consens, dit Robinson, mais à une condition : c’est que tu me rendras 99 boisseaux sur 100 que tu récolteras.
« Le naufragé. — C'est une avance ! je vous rendrai ce que vous m’aurez prêté, et à charge de revanche.
< Robinson. — As-tu trouvé un grain de blé sur ton rocher?
'c Le naufragé. — Non.
« Robinson. — Est-ce que je te rends service en te donnant les moyens de cultiver ton lie, et de vivre en travaillant?
« Le naufragé. — Oui.
« Robinson. — Tout service mérite-t-il une rémunération?
« Le naufragé. — Oui.
« Robinson. — Eh bien ! la rémunération que je demande, c’est 99 pour 100. Voilà mou prix.
M. P.-J. PBOUbUON EN 1848. 393
( Le naufragé. — Transigeons : je, rendrai le sac de bld et la bèclie avec 5» pour 100 d'intétêt. C'est le taux légal.
« Robinson. — Oui, taux légal, lorsqu’il y a concurrence, et que la marchandise abonde, comme le prix légal du pain est de 30 cent, le kilogramme, quaiul il n’y a pas disette.
« Le naufragé. — 09 pour 100 de ma récolte ! mais c’est un vol! un brigandage!
« Robinson, — Est-ce que je te fais violence? est-ce <jue je t’oblige à prendre ma bêche et mon blé? ne sommes-nous pas libres run et l’autre?
« Le naufragé. — 11 le faut, je périrai à la tâche; mais ma femme, mes enfants!... Je consens à tout; je signe. Prêtez -moi, par-dessus le marché, voire scie et votre hache, pour que je me fasse une cabane.
« Robinson. — Oui-dà! J’ai besoin de ma hache et de ma scie. Il in’én a coûté huit jours de peine pour les fabriquer; je te les prêterai cependant, mais à la condition que tu me donneras 99 planches sur 100 que lu fabriqtieras.
« Le naufragé. — Eh parbleu! je vous rendrai votre haclm et votre scie, et vous ferai cadeau de cinq de mes planclies en reconnaissance de votre peine.
« Robinson. — Alors je garde ma hache et ma scie. Je ne t’oblige point, je suis libre.
« Le naufragé. — Mais vous ne croyez donc point en Dieu! Vous êtes un exploiteur de l’humanité, un malthusien, un juif !
« Robinson. — La Religion, mon père, nous enseigne que « l’homme a une noble destination, qui n’est point circonscrite « dans l’étroit domaine de la production industrielle. Quelle est (I celte fin? Ce n’est pas en ce moment le lieu de soulever cette « question. Mais, quelle qu’elle soit, ce que je puis te dire, c’ert '< que nous ne pouvons l'attendre, si, courbés sous le joug d’un M travail inexorable et incessant, il ne nous reste aucun loisir « pour développer nos organes, nos affections, notre intelli- « gence, notre sens du beau, ce qu’il y a de plus pur cl de plus « élevé dans notre nature... Quelle est donc la jmissance ijui « nous donnera ce loisir bienfaisant, image et avaiit-goùt de « l'éternelle félicité? c’est le capital. J’ai travaillé jadis, j’ai épar-
gné précisément en vue de te prêter; tu feras un jour comme moi.
a Le naufragé. — Hypocrite! ^
« Robijvion. — Tu ni'iiijuries : .\dieu ! tu u’as qu'à couper les , arbres avec tes dents, et scier tes plandies avec tes ongles.
« Le naufragé. — Je cède à la force. »
Je ne cite pas la lin de ce petit drame justjn’ici artistement arrangé pour l’effet, et dans lequel l’avare Robinson (pauvre honnête Robinson ! quel rôle lui fait jouer M. Proiidhon ) exige des condilions de plus en plus honteuses du naufragé, obligé de lui livrer Jusqu’à l’honneur de sa fille. Robinson meurt désespéré,' à la fin de cette histoire lugubre, parce que cette lille, devenue sa servante, l’abandonne dans sa dernière.maladie, son tyran ayant refusé d’on passer par les conditions usiiraires qu’elle prétendait lui imposer à son tour. Cette grossière fantasmagorie ne prouve absolument rien. A quoi sert-il pour la thèse en question d’imaginer une de ces situations extraordinaires qui font taire tous les intérêts personnels, et qui mettent exclusivement en jeu le principe sympathique, la pitié, la commisération, le sacrifice? La vérité est, remarque trèsbien Rastiat, que pour élucider une question d’économie politique, M. Proudhon a imaginé deux cas où toutes les lois de l’économie politique sont suspendues. Qui jamais a songé à nier que, dans certaines circonstances, nous ne soyons tenus de sacrifier capital, intérêt, travail, vie, réputation, affection, santé? Mais est-ce là la loi des transactions ordinaires? Recourir à de tels exemples pour faire prévaloir la gratuité du crédit, n’est-ce pas avouer son impuissance à faire résulter cette gratuité de la marche oïdinaire des choses?
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M.- f.-J. PBOlJDHON EN 1848. î)95
On éprouve un sentiment pénible à discuter sérieusement de pareils rèvess On a besoin de S(î défendre contre l’impatience dont on se sent gagné. On s’effraye de voir jusqu’où l’orgueil de l’esprit nourri de creuses formules peut conduire une intelligence vigoureuse. Certes, jene-fais point le procès à la philosophie, même à la- philosophie allemande. Parler d’une façon légère et moqueuse de Kant et de Ilégel est un travers de l’esprit français. Kant est un des plus fermes génies dont l’humanité s’honore. Sa métaphysique contient les parties plus solides et l’une des meilleures démonstrations du rationalisme. Ilégel, malgré son prodigieux abus de l’abslractioii , n’a pas moins fait à la philosophie de riiistüireet à l’esthctique de belles et fécondes appliaitiüus de la métaphysique. N’a-t-il pas imprimé à rinielligeuce humaine un mouvement puissant dont l’excès seul nous frappe aujourd'hui? Mais l’absurde n’est d’aucune école, par la même raison qu’il peut être de toutes. Revenons, aux conclusions pratiques de M, Proudhon. Quand il conclut de la baisse croissante de l’intérêt à sa réduction à zéro, il devient justiciable de la plaisanterie. La meilleure façon de le réfuter est de lui répondre par une saillie, comme Bastiat. Le spirituel économiste lui demande si, de ce qu’on montre à l’Exposition des animaux, des moutons dont la tête est très-réduile , et sera peut-être réduite encore plus, il est légitime d’iuduire qu’un moment viendra oii les moutons vivront sans tête. Le capital s’accroissant sans intérêt ne sciait pas un phénomène moins miraculeux.
Eu revanche , M . Bastiat ne s’est-il pas exagéré ses
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obligolions? Il a pensé qu’il devait réfuter par une nouvelle lliéorio de la rente du sol la négation que ]\I. Proudhon tire de la propriété en s’appuyant sur la théorie de Ricardo. Sans doute Bastiat a raison de se refuser à une concession malheureuse de J. -B. Say. Celui-ci avait paru reconnaître que la propriété foncière a été une usurpation , mais une usurpation légitimée par la nécessité et par les services rendus au genre humain. La polémique de Bastiat sur le droit de propriété a renouvelé un des points les plus importants de l’économie politique. Mais que la rente du sol découle ou non d’une autre source que le travail , qu’importe à la légitimité de la propriété, du moment que ce qui est gagné en sus des frais de production j)ar le propriétaire n’est prélevé sur la part de personne? Cela suffit pour ôter le droit à M. Proudhon de s’écrier comme il le fait ici : « Qui a fait la terre? C’est Dieu. Propriétaire, tu interceptes les dons de Dieu. Donc, propriétaire,. retire-toi ! » Nul doute qu’il n’y ait des terrains qui rapportent plus, à égalité de travail et de capital, soit par l’avantage de la fertilité naturelle, qui n’est assurément pas une fiction, soit par l’emplacement qui ouvre aux produits de plus riches débouchés. C’est la loi de toutes les industries plus ou moins; c’cst celle de nos facultés elles-mêmes. Le talent n’est-il pas mieux traité que la médiocrité, dans toutes les professions, à égalité d’efforts et de dépenses? M. Proudhon se montre conséquent avec luimême, lui qui proscrit tout avantage fait du talent, en voulant que le travail seul constitue la valeur des terres. Les économistes ne sont nullement tenus à ce rigorisme. Je ne juge pas ici la théorie que Bastiat, réduisant la
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rente du sol à une catégorie de services humains, oppose à celle de ses devanciers : je soutiens seulement qu’elle est de luxe contre M. Proudhon. Privilège n’est pas synonyme d’iniquité; une chance heureuse ne constitue pas une spoliation. 11 n’appartient qu’à M. Proudhon de tracer un portrait chargé de tous les vices du propriétaire qu’il appelle <i un être sans entrailles, sons vergogne et libidineux. r> Mon voisin ne me vole pas parce qu’il a un sol plus favorisé que le mien ou un génie qui lui rapporte cent mille francs de revenus, tandis que, dans le même milieu , mon esprit médiocre, avec des efforts bien supérieurs et des avances de capital au moins égales , m’en rapporte à peine dix mille. Pour que M. Proudhon ait tort, jl n’est pas nécessaire que Basliat ait raison dans sa théorie particulière de la rente. Yoilà tout ce que j’entends établir ici.
A ses attaques contre la théorie de Ricardo, M. Proudhon en a ajouté de plus vives contre le fameux principe de population de Malthus. Que d’invectives! mais on va le voir, surtout que de contradictions ! Le français n’ayant pas le même privilège que le latin, celui de braver dans les mots l’honnêteté, je m’abstiendrai de citer les passages les plus caractéristiques de M. Proudhon sur le nouveau symbole qu’il donne au devoir conjugal. « Avec la théorie de Malthus, dit-il, le mariage n’est plus fait que pour les demoiselles surannées et les vieux satyres. Le remède de Malthus est impraticable et impuissant. Ce remède d’ailleurs, la contrainte morale, n’a pas tardé à devenir, sous la plume et dans l’intention des malthusiens les plus décidés , une con-
M. P. -J. proüdho’n en 1848.
trainte purement physique, etc. » Ne croirait-on pas qu’un critique si acerbe va conclure iout autrement que Mallhus? Il se montrera en fait plus rigoriste que l’économiste anglais. Il prêche dans les termes les plus nets la privation, l’abstinence ; il les enjoint aux époux ayant dépassé l’âge de quarante ans. Il conseille l’attente au jeune fiancé. Étrange adversaire de Malthus qui se trouve en fin de compte plus malthusien que Malthus lui-même ! Nous retrouvons ici cette austérité de principes, cette pureté sévère que nous avons déjà remarquée chez l’auteur du Système des Contradictions dans sa lutte contre les communistes. « C’est par la vertu, écrit-il, que l’homme, se dégageant de la fatalité, arrive graduellement à la pleine possession de lui-même; et comme, dans le travail, l’attrait succède naturellement à la répugnance, de même dans l’amour la chasteté remplace spontanément la lasciveté. L’homme n’est plus alors cet esclave déshonoré qui regarde la femme et qui pleure de rage; c’est un ange en qui la chasteté, le dédain de la matière , se développe en même temps que la virilité »
Revenons à la théorie de la gratuité et aux efforts tentés par M. Proudhon pour la faire passer dans le domaine des applications. La Banque du peuple a été l’essai malheureux de la réalisation du crédit gratuit. Plus l’épreuve se fût poursuivie , plus il eût été visible que la gratuité du crédit ne saurait être qu’un fait moral, exceptionnel, et non pas un fait légal et ordinaire. Dans
* Système des contradictions économiques, toipe II, ch. xm, p. 48o-i86. '
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M. P.-J. PRODDHOK EN 1848.
celte même discussion sur la Gratuité du crédit^ Basliai l’avait on ne peut mieux démontré ‘ . Il prouvait que, détruisît-on l’intérêt dans le prêt, on ne saurait le détruire dans la vente, si l’on réduisait toutes les transactions à des ventes et à des achats, comme le voulait le novateur. Il prouvait que prétendre arriver à des arrangements tels que celui qui travaille sur son propre capital ne gagne pas plus que celui qui travaille sur le capital d’autrui, emprunté pour rien, c’est poursuivre une impossibilité et une injustice. Les moyens ne valaient pas mieux que le but. On s’emparera du capital de la Banque de France, disait M. Proudhon. C’est de même que M. Proudhon, nommé représentant du peuple , développa sa proposition relative à l’impôt sur le revenu, par laquelle il demandait que l’État s’emparât du tiers des fermages, des loyers et des intérêts du capital : proposition repoussée par l’Assemblée, par 691 voix, dans un ordre du jour motivé, comnie étant « une atteinte odieuse aux principes de la morale publique et un appel aux plus mauvaises passions. » La banque d’échange remplaçant la monnaie par le papier (il nous rejetait en plein système de Law) , la Banque de M. Proudhon était fort analogue à celle de Robert Owen. Le célèbre communiste anglais avait essayé, lui aussi, d’s^urer l’échange des produits contre des bons exprimant des heures de travail. Indépendamment de ses autres vices économiques, la banque d’échange succombait devant un vice radical. Elle méconnaissait la nature humaine. Comment aurait-elle eu la vertu de réformer nos mau-
* Xll* lettre du recueil. Œuvres de Bastiat, t. V.
M. P.-J. PROTJDHON EN 1848.
vaises inclinations? Bien au contraire, l’extrême facilité de se procurer du papier-monnaie, sur la simple promesse de travailler à le rembourser ultérieurement, ne serait -elle pas le plus puissant encouragement au jeu, aux entreprises folles, aux opérations hasardeuses, aux spéculations téméraires , aux dépenses immorales ou inconsidérées? — Impossible, d’ailleurs, de sortir de cette alternative (jue lui posaient également Bastiat et M. Thiers : ou la banque aura un capital dont elle paiera l’intérêt, et alors elle ne pourra, sans se ruiner, prêter sans intérêt ; ou elle disposera d’un capital gratuit , et en ce cas d’où le tirera-t-elle en dehors de la nation? Dans l’une et l’autre hypothèse : ou elle prêtera avec mesure et discernement, et alors on n’aura pas le crédit universel; ou elle prêtera sans garantie, et en ce cas elle fera promptement faillite. — Qu’arriva-t-il? La Banque fît faillite, même avec un capital. Il est vrai que M. Proudhonj’ejeta fièrement ce désastre sur sa condamnation par le jury à trois années de prison pour délit de presse qui mit le terme le plus opportun à l’opération déjà discréditée.
La Banque du peuple , est-il besoin d’y insister? ne pouvait pas réussir. Eût-elle réussi, elle n’eût pas atteint le but que se proposait M. Proudhon, qui était, dit-il, de commencer par là la régénération de l’humanité. Croire qu’on régénérera l’humanité par les banques et non en s’adressant à l’homme, au cœur, à la raison, à l’individu moral, est l’erreur inimaginable de M. Proudhon. Il met tout dans l'économie politique. Et qui donc, si ce n’est lui, peut se fîgurer que la banque remplacera jamais le temple et l’école? Un guichet pour autel, un
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comptoir comme monument de nos destinées intellectuelles et morales, quel étrange rêve humanitaire ! O la sèche et l’ennuyeuse utopie !
Pourquoi userions-nous, en terminant cette e8C[uisse, de paroles amères et dures à l’égard de M. Proudhon , que je tiens , malgré tout , pour une intelligence éminente? Comme il le fait lui-même dans ses Confessions, ne "vaut-il pas mieux invoquer la douce ironie, cette ironie qui fut sainte et divine quand elle dit du haut de la croix par la bouche du Juste expirant : « Pardonnezleur, ô mort Père, car ils ne savent ce qu'ils font ! S’il est vrai « qu’elle apaise par son sourire les discussions et les guerres civiles, qu’elle fasse la paix entre les frères, qu’elle procure la guérison au fanatique et au sectaire, » comment ne pas l’invoquer ici? N’est-il pas juste, d’ailleurs, de tenir compte à M. Proudhon de ses services, oui, de ses services? Personne, avant et depuis Février, n’a plus ébranlé le socialisme de M. Cabet, de M. Louis Blanc et des autres. Personne n’en a fait saigner les plaies d’une main plus impitoyable. Personne n’a montré, pour le réfuter et le discréditer, plus de science, de raison, de logique, d’âpreté; et cela avec d’autant plus d’efficacité que son zèle paraissait aux masses plus désintéressé et plus sincère. Tandis qu’en 1848 un Aristophane de boulevard exposait sur le théâtre M. Proudhon aux risées publiques et parodiait en scènes burlesques la maxime qui assimile la propriété au vol , lui-même donnait à la France une comédie bien supérieure. C’étaient MM. Pierre Leroux et V. Considérant qui en faisaient tous les frais.
M. Proudhon nous avait promis de nous dire qui il
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402 M. P.-J. PRODDHON BN 1848. ^
est. Nous compléterons à cet égard ses confessions. A Dieu ne plaise cpie nous rendions l’économie politique responsable de tristes erreurs dont elle présente la meilleure réfutation; mais de quoi n’abuse-t-on pas? L’économie politique du dix -huitième siècle, frappée des abus de l’intervention de l’État, en attaquant avec une légitime énergie les privilèges et les monopoles, a trop souvent ébranlé jusqu’à la notion de l’État lui-même. Excès qui devait à son tour provoquer un autre excès! C’est contre cet excès nouveau , qui voudrait tout attribuer à l’État , que réagit maintenant l’auteur des Contradictions économiques. Comment? en corrigeant, en complétant l’économie politique? Non; en portant son principe jusqu’aux extrémités les plus insensées.
L’économie pcÆtique avait dit : Liberté ! M. Proudhon répond : An-archie!
L’économie politique avait dit : Diminution des attributions du gouvernement. M. Proudhon répond : Suppression du gouvernement.
L’économie politique avait dit : L’individu est toujours le meilleur juge de ce qui lui convient. M. Proudhon en conclut l’intervention immédiate, directe et incessante du peuple ; il soutient, contre la théorie du gouvernement représentatif, traité par lui de stupide chimère, que les individus, juges à chaque instant de ce qui leur convient et ne pouvant agir par délégation, ont incessamment le droit de dissoudre les assemblées.
Étrange socialisme qui n’est qu’un individualisme effréné! M. Louis Blanc est la contradiction Vivante du principe libéral de l’économie politique, M. Proudhon en représente la corruption et le dernier excès, combiné
M. P.-J. PROÜDHON EN 1848.
avec les rêveries germaniques les plus antisociales. Où sa logique a passé, que reste-t-il? Rien. L’humanité dépouillée s’aperçoit avec effroi que tout lui manque en même temps, Içciel sur sa tête, la terre sous ses pieds. Propriété qui noi^ attaches à ce monde passager par des liens si doux, foi, religion, spiritualisme, qui nous élevez au-dessus de lui, tentes sacrées qui abritez nôtre vie d’un jour, qu’êtes-vous devenues? A votre place, une fausse lumière s’offre pour guide, une ombre vaine se propose à nous sous je ne sais quelle fantastique et ridicule apparence de papier-monnaie. On s’approche, la lumière disparaît, l’ombre trompe la main qui veut la saisir, le fabuleux palais s’écroule. Tout s’est éteint, tout s’est tu ; le pour et le contre eux-mêmes ont cessé de parler. On ne voit plus que les ténèbres; on n’entend plus que le silence. Le monde perfectionné qu’on nous promettait est là devant nous : ce monde , quel est-il ? Rien de plus que l’antique cliaos.
P. ROSSI
La publication complète et récente des œu'vres de Rossi en huit volumes (nous n’en possédions naguère que deux) appelle de nouveau l’attention sur cet homme éminent dont la mémoire, doublement consacrée par le mérite de ses travaux scientifiques et par l’éclat d’un rôle historique, est assurée de ne point périr. La renaissance nationale de l’Italie invite aussi à reporter un regard reconnaissant vers celui qui en fut un des premiers et des plus purs précurseurs.
Par ses travaux, Pellegrino Rossi appartient à la France; il appartient à la patrie italienne par ses services, par ses préoccupations constantes dans l’exil, enfin par la mort la plus héroïque. Le nouveau royaume d’Italie s’en est souvenu. L’université de Bologne élevait naguère un monument en l’honneur de Rossi. En outre , une somme est inscrite dans le budget italien pour publier tout ce qu’a écrit ce penseur illustre, comme politique, économiste, diplomate. Sous toutes les formes que revêtit son esprit comme dans tous les séjours que traversa sa vie errante, ne fut-il pas voué à la propagation théorique et au triomphe pratique de ces
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idées de i^ilisation et de liberté que L’Italie cherche à s’appliquer aujourd’hui ?
Né à Carrare, dans le duché de Modène, le 13 juillet 1787, élève brillant du collège de Corregio, puis des écoles de droit de Pise et de Bologne, où il reçut à dixneuf ans le titre de docteur, avocat bientôt renommé, professeur de droit civil au Lycée et de droit criminel à l’Université , conseiller du gouvernement en matière d’État, dès l’âge de vingt-sept ans, il avait déjà marqué avec éclat ses premiers pas dans cette carrière de travail, d’influence et d’honneurs où il devait continuer de marcher avec une habile persévérance. Ami des idées françaises qui, à défaut de la liberté politique, donnaient du moins à l’Italie l’ordre administratif, le jeune Italien vit avec regret la chute de notre domination en 1814. On peut comprendre, lorsqu’on se reporte à cette époque , qu’il ait cru servir la cause^de la civilisation en Italie en s’associant, en 1813, à la tentative du roi de Naples, Murat, en qualité de commissaire général des provinces occupées entre le Tronto et le Pô. C’étaient les Autrichiens qu’il fallait empêcher de dominer sur le sol italien, c’était la liberté civile et politique qu’il fallait implanter dans l’Italie indépendante et formant une nation. Car Rossi, dès cette époque, n’allait pas moins loin ‘ ; c’était là le sens des brûlantes proclamations qu’il lançait aux populations sans s’en avouer l’auteur. Mais dès le 20 mars, Murat étant obligé de prendre la fuite, son jeune défenseur quitta Bologne, et, après
‘ On pent lire dans la Seme des Deux Mondes du !«'■ décembre 1861 une intéressante étude de M. de Mazade sur le rôle politique de M. Aossi.
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P.. BOSSI.
avoir erré quelque temps dans les Calabres , parvint à Naples, où il s’embarqua pour se rendre en Suisse.
Il arriva dans le printemps de 1816 à Genève, qu’il avait déjà visitée en 1813, et il s’y flxa. Cette ville était alors le rendez-vous d’un grand nombre d’bommes supérieurs dans les* sciences naturelles et dans les sciences morales. M. Rossi vint prendre sa place au milieu d’eux. A Coppet, chez madame de Staël, il eut l’occasion de faire la connaissance de M. le duc de Broglie, qui l’attira plus tard à Paris, et qui devait contribuer, avec M. Guizot, à lui ouvrir la carrière de l’enseignement et de la politique. On a beaucoup reproché à l’illustre banni ses changements de patrie. Si les cir-. constances le forcèrent d’en changer, nous verrons comment il n’en eut jamais qu’une au fond du cœur, il devait le montrer au prix de son sang. Ce fut pour son intelligence une bonne fortune que ces divers séjours qui devinrent pour lui comme autant d’écoles. Lorsqu’il devait aborder plus tard les problèmes, agités en tout lieu du monde, du travail et de la richesse, il put le faire sans tomber dans aucun des écueils de la spécialité exclusive, c’est-à-dire en philosophe, en moraliste , en politique , et dans un véritable esprit de cosmopolitisme. Il lui fut donné, par la comparaison étendue des divers systèmes d’économie politique, comme aussi de droit pénal et de droit constitutionnel, d’introduire pour sa part dans les sciences morales une sorte d’éclectisme judicieux et ferme qui vise non sans succès à tenir compte de tous les faits conune de toutes les doctrines.
.Pendant plusieurs années, il s’enferma dans une pé-
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