‹ Publicistes modernesChapitre 25 sur 32 · V. ROSSI · texte numérisé non relu

V. ROSSI

tite maison de campagne aux portes de Genève, y consacrant sans relâche ses jours et souvent ses nuits au travail, apprenant l’allemand, étudiant l’anglais, se fortifiant dans le français qu’il comprenait alors sans le parler et qu’il devait plus tard parler et écrire avec une distinction rare , approfondissant en même temps le droit public , l’économie 'politique et l’histoire , enfin s’exerçant à traduire ou à imiter en vers italiens, qui participent, a-t-on dit, de la concision du Dante et de la noblesse d’Alfieri, quelques-uns des poèmes de lord Byron, les plus sombres de pensées et les plus riches de style, le Corsaire, Parisina, le Giaour. Un cours de jurisprudence appliquée au droit romain le mit, en 1819, en rapport avec le public de Genève, et tels furent, dans ces matières arides, l’éloquence, la diversité d’aperçus, le charme même de son enseignement, que les magistrats de Genève, admettant pour la première fois depuis trois cents ans un catholique dans l’Académie protestante de Calvin , lui confièrent la chaire de droit romain où avait autrefois enseigné Burlamaqui. Bientôt naturalisé. Al. Rossi ne tardait pas à établir entre Genève et lui un lien de plus. Il s’unissait à une jeune Genevoise qui lui donnait une modeste aisance et le bonheur intérieur.

Peu de temps après il était nommé député au conseil représentatif de Genève. Il y prit peu à peu une importance sans égale. « On trouverait difficilement ailleurs, écrit Al. Uuher Saladin dans son travail intitulé : M. Rossi en Suisse, de 1816 à 1833, une position semblable à celle que AI. Rossi se fit à Genève. Il y tenait la première place comme orateur, jurisconsulte.

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législateur , Homme d’État, et personne ne songeait à lui disputer cette supéiiorité incontestée dans un pays qui n’avait cependant jamais compté autant d’hommes supérieurs qu’à cette époque. Il prit une part active à toutes les réformes qui furent apportées dans l’administration du pays. »

En même temps il fondait les Annales de législation et de jurisprudence avec Sismondi , Bellot , Etienne Dumont , ancien collaborateur de Mirabeau , savant et enthousiaste commentateur de Bentham.

C’est aussi de cette période que date son Traité de droit pénal, qui vit le jour en 1828, et qui vient d'être publié de nouveau. M. Odilon Barrot en a présenté récemment devant l’Académie des sciences morales une substantielle analyse. L’illustre orateur y discute contradictoirement plusieurs points de doctrine, tout en approuvant la philosophie générale qui inspire l’ouvrage.

Disons un mot de ce traité, qui gardera une place importante dans la science du droit. Bossi n’y fait point découler le droit de punir, pour la société , du droit de se venger, comme la plupart des anciens criminalistes, ni du seul besoin de la défense , comme Beccaria , ni du principe exclusif de l’utilité , comme Bentham , ni de la poursuite de l’amendement moral, comme les auteurs du système pénitentiaire, mais de l’idée pure de la justice, dont l’État est le dépositaire et l’organe. Le devoir de l’État, suivant lui, sa mission propre, est de faire servir la force à la réalisation de cette justice qui punit et réprime. Dans ce système, l’utilité peut être habituellement la mesure des peines, elle n’en est pas

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le principe. Une savante combinaison de la justice avec l’utilité, tel est donc le caractère que revêt avec cet esprit conciliant et vigoureux la philosophie du droit pénal. Il échappe ainsi au mal que produit l’un ou l’autre système adopté trop exclusivement. On le croirait à peine si l’expérience n’était là pour l’attester : cette noble et belle idée de la justice morale, prise comme le seul arbitre des peines, a conduit l’humanité, trop aisément faible et fanatique, à faire de la peine une sorte d’expiation religieuse qui anticipe en quelque sorte sur l’enfer par l’horreur des supplices. L’idée de l’intérêt public non limité par la justice a de son côté servi de prétexte aux plus redoutables tyrannies. Enfin la pensée que le coupable est un malade digne de commisération, qu’il faut moins châtier que guérir, a singulièrement énervé la répression. L’auteur du Cours du droit pénal ne donne dans aucun de ces excès. Il approuve en principe la peine de mort. Mais , non content d’en modérer l’usage pour le présent , il ne craint pas de prédire un moment où elle pourra disparaître presque entièrement sans péril pour la société. Ses fines analyses sur les degrés du crime, qu’il marque d’après la qualité de l’acte et l’intention de l’agent ; ses études profondes sur la tentative, sur la complicité, en un mot sur les points les plus controversés et les plus délicats de la théorie pénale ; enfin la hauteur fréquente des aperçus et la rigueur des déductions donnent à cet ouvrage de Rossi une véritable valeur. Mais , pour tout dire , son exjx)sition m’y a paru assez souvent empreinte de quelque sécheresse, et sa subtilité excessive me semble aller parfois jusqu’à la fatigue. Il ne s’est pas encore débarrassé

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des broussailles de la scolastique; ses écrits ultérieurs accuseront un progrès marqué quant à la forme.

La révolution de 1830, qui agita aussi la Suisse, accrut la place que Rossi occupait déjà dans la politique. Le rôle qu’il joua dans la formation du nouveau pacte fédéral , connu sous le nom de 'pacte Rossi , est un des épisodes saillants de l’histoire contemporaine. Ce pacte, rédigé en cent vingt articles, avait pour but de réformer les vieilles institutions aristocratiques et cantonales , et de donner plus de régularité et plus de force au gouvernement central. Mais, voté unanimement par la diète., il ne put être mis à exécution par l’opposition des cantons ligués à Sarnen et par celle des communes. rurales de Lucerne obéissant au parti jésuitique , coalisé avec une portion du parti radical. On sait que quinze ans plus tard, en 1848, le même pacte était imposé aux vaincus du Sunderbund, mais avec des modifications qui en altèrent le caractère primitif par l’annihilation de l’influence des petits cantons. Affligé par ce rejet d’un plan auquel il s’était consacré avec la plus grande activité, atteint dans ses moyens d’existence par le séjour prolongé qu’il avait fait à Lucerne, et n’ayant pu conserver même la modeste fortune que madame Rossi lui avait apportée en dot, Rossi vint chercher en France un nouveau théâtre à son activité intellectuelle et à sa multiple capacité.

Sa fortune devait y être rapide. Le 14 août 1833, il ' était appelé , sur la présentation des professeurs et par le choix du ministre son ami, M. Guizot, à la chaire du Collège de France, qu’il a occupée jusqu’en 1840, et

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qu’il ne quiUait que pour entrer au conseil royal de l’instruction publique. Peu de temps après sa nomination au Collège de France, il fut chargé simultanément d’enseigner le droit constitutionnel à la Faculté de droit. La nomination de ce professeur étranger, appelé à enseigner le droit national à la jeunesse française, dut mécontenter un certain nombre de personnes et fournir des armes à la presse opposante. La jeunesse prit fait et cause contre le professeur; il fallut suspendre le cours pendant quelque temps; il fallut installer, presque au milieu d’une émeute, RI. Rossi dans sa chaire de droit. « 11 y parut, écrit son éloquent biographe M. Mignet *, tavec une confiante sérénité. Maître de son esprit ainsi que de son visage, dont les trails étaient réguliers et fins comme ceux d’un marbre antique, il promenait un regard pénétrant et assuré sur son auditoire tumultueux, qui finit par l’applaudir aussitôt qu’il consentit à l’entendre. Il transforma sans peine les désapprobateurs de sa nomination en admirateurs de ses leçons. »

C’était le moment où le radicalisme et le communisme poursuivaient leur active propagande, qui devait porter en' 1848 les fruits que nous avons vus. Ceux d’entre les républicains qui ne désiraient pas l’entière perturbation de la société et qui en acceptaient les bases principales , à peu près telles que le Code civil les a reconnues et consacrées, rêvaient du moins, au nom de la souveraineté du peuple, la simplicité absolue en matière de gouvernement. L’idée d’une certaine pondération des

1 Notices et portraits historiques, t. II.

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pouvoirs leur répugnait absolument. Une dictature ou une assemblée unique réunissant tous les pouvoirs était l’idéal politique caressé par ces admirateurs fervents de la Convention. Ce qui était plus suspecté encore que l’équilibre des pouvoirs, c’était Y individualisme , mot qui commençait à avoir cours et par lequel on essayait de décréditer la liberté et l’individu lui-même. La théorie de l’État omnipotent n’avait jamais rencontré autant de faveur. Elle était prcchée par ceux-là mêmes qui accusaient d’une épouvantable tyrannie le plus doux des gouvernements qu’ait eus la France, par des anarchistes qui se déguisaient, lorsqu’ils se mêlaient d’évangéliser, en docteurs fanatiques et en apôtres exclusifs de l’autorité.

Le cours de droit constitutionnel de Rossi fut en grande partie dirigé contre cette mauvaise tendance qui gagnait de plus en plus les Jeunes générations. Au point de vue social, il indiqua le rôle et les limites de l’État; au point de vue purement politique, il prit parti pour les gouvernements composés d’éléments divers et offrant un certain tempérament, un certain équilibre, contre les gouvernements simples qui ne sont et ne peuvent être que des gouvernements absolus, de quelque nom qu’ils s’appellent, monarchiques, aristocratiques et même démocratiques. Tel est le sens des . morceaux qui nous ont été conservés et qui figurent dans les nouveaux Mélanges, formant deux volumes de la collection complète des œuvres de M. Rossi.

Aujourd’hui que la question de l’État et de ses limites préoccupe toutes les têtes pensantes, il n’est pas

sans intérêt de voir quelle solution générale y donnait l’éminent publiciste chargé de mettre des idées plus justes dans l’esprit de jeunes gens trop imbus à cet égard des doctrines de l’antiquité. La théorie de Rossi me paraît tenir un raisonnable milieu entre les écoles ultra-gouvernementales et l’école libérale économiste, qui désarmait trop l’État de quelques-unes de ses attributions nécessaires. Il écartait les explications matérialistes de l’État, ces explications qui lui donnent la force pour origine et pour but, et qui ont toutes plus ou moins pour père le philosophe anglais Hobbes. Hobbgs est le logicien du pouvoir absolu. Il est à remarquèr que ses maximes reprennent autorité toutes les fois qu’il y a éclipse de la liberté et affaissement de la conscience humaine, du sentiment moral en politique. Rossi se place à l’extrémité opposée. Il voit dans nos instincts et dans nos besoins le mobile de l’association civile ; il assigne pour objet à l’État la réalisation plus ou moins parfaite d’un élément essentiel de la raison humaine , l’idée du juste. L’homme est sociable, en un mot, à ses yeux , et , chose plus caractéristique , il l’est parce que l’idée du juste lui a été départie et qu’il éprouve le besoin de la faire passer dans les faits, comme il est poète parce qu’il a le sentiment du beau, religieux parce qu’il lui a été donné de concevoir une puissance et une bonté inGnies. Sans l’idée du juste qui s’impose à l’activité humaine , on ne pourrait concevoir pour l’homme une société régulière, moins encore une société progressive.

Fallait-il pourtant concentrer toute la notion de l’État dans l’idée de la justice et tout son rôle dans la protection à garantir aux propriétés et aux personnes? Rossi

ne l’admet pas. Il a toujours combattu cette pensée que l’État n'est qu’une pure abstraction. Il y reconnaissait une personne morale , dont la vie , pour lui avoir été communiquée par les individus, n’en est pas moins distincte de celle de chacun d’eux. Qu’est-ce donc que l’État à ses yeux? Un être organisé en quelque sorte, ayant sa mission qui consiste à aider au développement des forces sociales, à mettre la puissance collective au service des efforts individuels dans le cas où leur action réduite à elle-même est trop impuissante. C’est au nom de cette pensée que l'économiste inspiré des mêmes principes réagira plus tard, en traitant de l’impôt, contre les disciples trop eiclusifs de Smith et de Say, qui définissaient te gouvernement un mal nécessaire et qui allaient jusqu’à voir dans l’impôt presque une usurpation sur la propriété.

Mais là n’était pas le danger : il était dans ces écoles chaque jour gagnant du terrain et qui investissaient l’État moderne de plus d’attributions que n’en eut jamais, sauf quelques exceptions, comme la Crète et Lacédémone, qui font pour ainsi dire scandale dans l’histoire , l’État antique lui-même avec sa prépotence et son ingérence universelle. Entre l’État, même réduit à la tâche insuffisante de rendre la justice au dedans et de défendre, par l’organisation savante de la force publique, l’intégrité du territoire, et l’État absorbant les activités individuelles, M. Rossi eût préféré, et il ne s’en cachait pas , il eût préféré sans la moindre hésitation le premier parti. Avec quel soin inquiet il examine l’hypothèse chère à tant d’esprits dits avancés, l’État omnipotent, nous allons le voir.

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Deux éléments, selon lui, pourraient seuls s’y constituer, la politique et la religion, à la condition que celle-ci soit uniquement un moyen pour celle-là. Est-ce que l’art n’est pas condamné à la stérilité là où l’imagination n’a pas le champ libre, et où toute spontanéité est étouffée ? A Sparte, les éphorcs coupaient les quatre cordes que Timothée avait ajoutées à sa lyre. Dans les pays où l’État est tout , il n’est pas jusqu’aux monuments qui ne portent le signe d’une civilisation immobile en caractères aisément reconnaissables. Ne rappellentils pas par leur étonnante solidité et leurs gigantesques proportions la puissance et l’activité politique de l’État, la soumission et l’intervention toute passive de l’indi- ■ vidu? Ils ne sont pas l’ouvrage, l’invention d’un homme célèbre ; ils sont l’œuvre d’un peuple, la révélation d’une époque. Et comment la science elle-même s’élèveraitelle dans les hautes et pures régions de la pensée, dès lors que les esprits manquent de hardiesse et de loisir? — L’industrie, dira-t-on peut-être, pourra du moins prospérer. — Pas davantage, répond avec beaucoup de raison M. Rossi. Elle sc sent captive, elle languit chez un peuple qui ne peut librement disposer de ses capitaux ni de ses forces , chez un peuple dont elle chercherait en vain à stimuler les désirs par la variété de ses produits et la nouveauté de ses inventions.

On trouvera peut-être un peu étrange la nomenclature par laquelle M. Rossi désignait les différentes sortes d’États, selon le but qu’ils se proposent et l’étendue des attributions qu’ils remplissent. L’idée de les définir par ces caractères pour ainsi dire tout intérieurs n’en est pas moins heureuse et nouvelle. Que l’État soit en

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effet aristocratique ou démocratique, cela n’implique absolument rien quant au développement plus ou moins libre laissé à la personne humaine. La liberté et la servitude ne se sont-elles pas également rencontrées sous ces deux formes ? La distinction qu’introduit Rossi va plus à fond. 11 appelle Étals compactes ceux qui suppriment en l’absorbant toute activité, ceux qui n’admettent ni spontanéité ni variété. Les États actifs, au contraire, aident au développement individuel. Ils encouragent les efforts particuliers ; ils s’y associent au moyen de la puissance générale dont ils disposent. Les États défensifs sont ceux qui se bornent à peu près à assurer la sécurité. Tel est le cas général des confédérations. Rossi est partisan des États actifs ; mais il les arrête à temps sur la pente où leur activité, au lieu d’aider celle des particuliers, commencerait à l’accabler, comme cela ne se voit que trop dans les pays d’extrême centralisation. ' L’exposition des vérités générales et théoriques s’unit chez Rossi , publiciste , avec le sentiment net et précis des causes particulières qui modifient l’action des principes abstraits dans leur application aux différents états de société. Je ne lui fais point, au reste, de cette méthode un mérite original : cette méthode n’est-elle pas celle du dix-neuvième siècle? n’est-elle pas celle de nos philosophes, de nos historiens, de nos publicistes? Comment ne pas reconnaître qu’il y avait toutefois opportunité et nouveauté à l’appliquer d’une manière aussi dogmatique et aussi directe à l’enseignement du droit constitutionnel , et en général des sciences sociales.quî vivaient encore trop sous le régime de la méthode pureinent abstraite propre au dix-huitième siècle? -

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Ma sympathie pour les idées de Rossi ne m'aveugle pas, au reste, sur tel défaut que la critique peut y signaler. Il m’est impossible de ne pas remarquer, par exemple, une contradiction assez frappante entre la manière dont l’illustre publiciste conçoit la notion philosophique du droit à l’époque où il enseignait à Paris, et l’interprétation tout autre qu’il en donnait à une époque antérieure de laquelle date un des morceaux les pliis considérables de ses Mélanges, celui qui roule sur les Rapports du droit avec la civilisation. Lorsqu’il composait ce dernier écrit, Rossi appartenait à cette école dont l’influence était dominante à' Genève , qu’il habitait alors, école de jurisconsultes qui reconnaissait pour inspirateur M. Étienne Dumont, l’habile et zélé traducteur de Bentham. Alors il combattait, lui aussi, systématiquement, l’existence d’un droit naturel. Le droit lui paraissait une pure création de la loi. De ce que la notion du droit ne se développe que dans l'état social, il en concluait un peu trop aisément que cette notion est purement acquise et n’a rien d’inné ni de rationnel. Ses opinions, qu’il exprimait comme toujours avec quelque roideur et d’un ton assez agressif contre l’école opposée, devaient changer complètement sur ce point capital quelques années après, sous l’influence des idées philosophiques françaises qui commençaient à se répandre et dont M. Royer-Collard, M. Cousin, M. de Broglie, étaient les interprètes écoutés. C’est ainsi qu’il se réfute luimême très-explicitement en traitant du droit constitutionnel, et qu’il constate l’existence d’une politique spéculative comme d’un droit spéculatif et en quelque sorte idéal. Que ce droit soit appelé droit naturel , droit ra-

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tionnel, droU philosophique, philosophie du droit, légis> lalion générale, peu importe le nom. « C’est le droit, dit-il, que nous enseigne la raison , c’est le type dont le droit pratique, en d’autres termes l’histoire du droit, approche plus ou moins selon le développement des intelligences et la civilisation des peuples, le droit dont notre Code civil a, dans plusieurs de ses parties , donné une révélation si éclatante , que chez plus d’une nation éclairée il a survécu à nos conquêtes. »

J'indiquais tout à l’heure le soin que M. Rossi mit à introduire un élément plus concret, c’est-à-dire plus vivant et plus historique dans les abstractions du droit constitutionnel. Je ne sais si, par exemple, les considérations tirées de la race avaient joué encore quelque rôle dans une chaire de droit français. Rossi montre bien que les différences de race forment une circonstance essentielle dans la détermination de l’État. Mais il maintient avec fermeté le principe de l’unité morale du genre humain , et le caractère de perfectibilité commune à toutes les races , y compris les nègres. On a rarement mieux mis en lumière les inconvénients inhérents aux très-grands et très-petits États : pour ceux-là, lien insufûsant, parties mal rattachées au tout, désordre ou oppression arbitraire et centralisation étouffimte; pour ceux-ci, absence de développement suffisant au dedans et d’indépendance au dehors, tiraillements et factions, quelque chose de mesquin et de troublé à la fois, sans .compter l’excès du nombre des fonctionnaires. L’auteur du Cours de droit constitutionnel reconnaissait le plus dédsif des signes de la nationalité dans la langue, cette forme même de la pensée des peuples, qui donne

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une voix à leurs sentiments et par là leur communique la durée et une nouvelle puissance. L’incorporation politique de deux peuples parlant des langues diverses n’est qu’apparente, dit-il, tant que cette différence subsiste. La Suisse, où l’on parle, selon les cantons, allemand, français, italien, ne sera jamais qu’une confédération. Les Romains, pour achever la conquête des nationalités, effacèrent en quelque sorte sous l’unité de leur langue les dialectes nationaux de l’Espagne et des Gaules. Mais combien une telle œuvre n’est-elle pas difQcile ! Arracher à un peuple son idiome, n’est-ce pas lui arracher une partie intime de son être? Ce n’est souvent que par l’extermination complète des nations mêmes qui les parlent que les langues peuvent disparaître. En continuant enOn à examiner l’influence des langages au point de vue politique, ne découvre-t-on pas qu’une des causes qui rendent plus facile l’incorporation des provinces frontières à un pays voisin , c’est qu’elles flottent entre deux idiomes?

J’ai insisté sur ces généralités, parce qu’elles caractérisent la direction d’idées d’un écrivain , et parce qu’elles indiquent comment Rossi, c’est-à-dire un des publicistes les plus distingués de notre pays, comprenait l’enseignement du droit constitutionnel au dixneuvième siècle, sous la forme de leçons destinées à former des esprits philosophiques qui ne fussent point des rêveurs, et des hommes pratiques qui ne fussent pas dépourvus des principes. Je n’ai pas le dessein de prendre un à un les différents morceaux dont les Mélanges sont formés. La partie économique qui est spécialement historique, et dans laquelle les recherches

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sur l’antiquité grecque et romaine ont souvent de la nouveauté, doit être pourtant signalée, comme ayant beaucoup de valeur. J’en dirai autant du morceau justement célèbre intitulé : Observations sur le Code civil. Rossi y fait toucher du doigt les imperfections et les lacunes du Code Napoléon au sujet de l’association et des différentes formes de compagnies. L’idée de l’association, qu’on a reproché souvent à l’économie politique de ne pas apprécier à sa juste valeur, trouve dans cet économiste, disciple rigide de Malthus et de Bicardo, un défenseur décidé, j’allais presque dire un apôtre dans ce qu’elle a de réellement praticable. Nous y reviendrons. Je signalerai aussi les morceaux de critique historique. Ils sont écrits avec le même bon sens élevé et ferme. Le coloris même n’y manque pas, ni l’accent oratoire dans une juste mesure. Dans un article sur l'Histoire de Napoléon, par M. de Norvins, l’Empire est apprécié par un juge sévère, mais sympathique, on le sent, à toute grandeur. Il y a aussi une remarquable étude sur le soulèvement des Pays-Bas. J’y note en passaqt une excellente appréciation de Schiller historien, ne le mettant ni trop haut ni trop bas, et démêlant bien ce qu’il y a d’artificiel dans les procédés de l’écrivain allemand et dans ses portraits, qui se détachent pour l’effet plutôt qu’ils ne sont fondus avec le récit, comme chez les vraiment bons et grands historiens.

Comment caractériser le publiciste chez Rossi sans dire qu’il était partisan déclaré du gouvernement parlementaire? Un des plus longs chapitres de ces Mé^ langes est consacré à l’examen et à la défense de cette forme de gouvernement. Il n’en jugeait nulle autre

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plus compatible avec les nécessités de l’ordre et les garanties de la liberté. Il y mettait toutefois pour condition expresse l’existence de deux chambres ayant chacune un rôle spécial et possédant l’une et l’autre une influence sérieuse dans l’État. L’institution d’une chambre haute lui paraissait particulièrement indispensable à la défense du pouvoir exécutif. Dans sa pensée, une assemblée populaire unique devait nécessairement tomber sur le pouvoir exécutif avec toute la fougue de son mouvement et l’énormité de son poids , au risque de l’écraser ou de se briser elle-même dans le choc. M. Rossi ne pensait pas que l’amour de l’égalité, la division et la mobilité des propriétés, l’influence active de l’industrie et du commerce fussent d’immuables obstacles à 1 établissement des pairies. L’état démocratique du monde , qu’il ne contestait pas et dont il annonçait , comme M. de Tocqueville, le progrès croissant, ne lui semblait ne s’opposer qu’aux pairies fermées et revêtues de privilèges oppressifs.

On trouve dans cette étude sur le gouvernement parlementaire deux points développés avec une grande précision. Le premier est la nécessité d’une assemblée législative bien composée, qui représente réèllement et défende les intérêts généraux et aussi les intérêts particuliers et locaux, et qui alimente la vie politique. Sinon, dit-il , « on expose l’État à la plus terrible des maladies politiques , l’assoupissement et l’apathie , ou bien on crée un foyer de mécontentement, on prépare une mine qui éclatera tôt ou tard au détriment de la nation entière. » Le second point qui préoccujic visiblement l’auteur, quel est-il? (il faut bien le signaler

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aussi), c’est la crainte des excès du gouvernement pac^ lementaire, excès qu’il voulait surtout prévenir par ia constitution d’une forte pairie et par le respect des attributions du pouvoir exécutif. « Ce pouvoir, dit-il , immense, redoutable, doit pourtant être conservé dans sa plénitude par les nations qui ne veulent pas, par la crainte d’un système vigoureux, mourir de faiblesse. » Si Rossi restait convaincu que le gouvernement parlementaire offre moins d'inconvénients que les autres, on avouera au moins qu’on ne peut l’accuser d’avoir mis dans ses préférences ni passion ni aveuglement. Il n’était fanatique en rien , et il disait même un jour assez plaisamment à la tribune : « Le fanatisme répugne à mon tempérament ; je ne le trouve pas hygiénique. » Que n’a-t-on pas dit dans ces derniers temps des défauts du régime parlementaire? quelles peintures n’a-t-on pas fûtes de ce qu’il peut avoir tour à tour de trop lent dans l’expédition des affaires, de trop violent et de trop précipité dans la discussion et dans la décision des questions politiques? combien n’a-t-on pas insisté sur les débats pe^onnels et scandaleux qu’il laisse se produire, sur les vanités individuelles prenant trop souvent le temps qui est dû aux intérêts nationaux? Ce tableau est déjà tracé dans l’étude de Rossi avec une spirituelle et prévoyante sévérité. Il voudrait que le progrès des mœurs et des institutions corrigeât ce régime, autant que cela est possible à l’imperfection humaine , et il prend son parti des défectuosités en songeant que les gouvernements absolus en ont d’autres qui pourraient bien être pires. ,1'

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