‹ Publicistes modernesChapitre 26 sur 32 · P. B08SI · texte numérisé non relu

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Lorsque M. Rossi prit possession de la chaire du Collège de France, l’économie politique n’avait pas encore eu chez nous son professeur; car on hésite à donner ce nom à J.-B. Say, bien qu’il ait enseigné pendant plusieurs années devant l’auditoire choisi du Collège de France , et devant le public plus nombreux et plus populaire du Conservatoire des arts et métiers. J.-B. Say ne professait pas, à proprement parler, il lisait. Or, quelles que soient la solidité des démonstrations, la clarté et l’élégance de la forme, qui ne sait que l’art de l’écrivain difïêre profondément de la méthode dü professeur? Il y a dans la parole parlée une vertu qui n’appartient pas à la parole écrite. Les procédés de vulgarisation ne sont point les mêmes dans le livre et dans la chaire. Le professeur, et je ne perds pas de vue Rossi en m’exprimant ainsi , fait de sa leçon une sorte de discours, parfois même de petit drame formant un tout complet; il fait jouer pour ainsi dire autour d’une pensée unique et centrale toute une série de faits et d’arguments. La netteté des déductions , la rigueur des principes et des conclusions sont des qualités requises de la part de celui qui se porte comme le représentant d’un dogme scientifique. Cette épreuve , qui avait manqué à l’économie politique, lui fut, disons-le, très-profitable, lorsque Rossi se chargea de la lui faire subir. Sa nature d’esprit et la tâche qu’il avait à remplir étaient on ne peut mieux d’accord. Qui donc était plus capable que'

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cette intelligence si vigoureuse de dégager, à l’aide d’une perspicacité clairvoyante, un corps de doctrine des nombreux ouvrages dans lesquels les différents points dont' s’occupe la science économique étaient disséminés et restaient comme enfouis pour la masse du public? Il n’y a pas lieu de s’étonner qu’il soit devenu comme le législateur de la science économique.

Les faits prennent peu de place dans le cours de M. Rossi; les exemples n’y servent, pour ainsi dire, qu’à illustrer les principes. Cette méthode sévère lui a permis d’embrasser tout l’ensemble des lois économiques dans un espace restreint , et de n’omettre rien d’essentiel. Il traite de la production de la richesse dans ses deux premiers volumes ; le troisième est consacré à la distribution des produits , c’est-à-dire aux questions de profits, de salaires, de rentes. Les causes diverses qui influent sur la production remplissent en partie le quatrième, complété par des aperçus sur l’impôt et sur le crédit.

Les systèmes que l’économie politique ou publique a enfantés depuis la fin du seizième siècle, attestent qu’elle a suivi la marche ordinaire de l’esprit humain ; elle a débuté par l’empirisme et l’hypothèse, et elle s’est conformée aux divers états de société dans lesquels elle a pris naissance. Par là s’explique le faux ou l’incomplet des premiers systèmes. Le jour où la science essaya de regarder les faits économiques, comment n’eùtelle pas été frappée de la grandeur commerciale de quelques villes dont le développement et la liberté faisaient contraste avec la barbarie et le servage des campagnes? Voilà ce qui explique en grande partie comment le sys-

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tème mercantile n’aperçut de richesses que dans l’argent, et de moyens d’acquérir que dans les manufactures et le commerce d’exportation. La pratique avait créé lé système mercantile, qui n’était qu’une sorte de recueil de prétendus moyens de faire fortune pour les nations, en ruinant les peuples rivaux. Il devait être remplacé par une doctrine qui représentât la double protestation de la philosophie contre la routine et de l’agriculture contre le règne trop exclusif des métaux précieux. La France, à la fois philosophique et agricole, enfanta la théorie des physiocrates, qui réclamèrent la liberté du travail et ne virent de richesses que dans le produit net de la terre. L’école de Quesnay ne devait pas dire le dernier mot de ce développement scientifique toujours en rapport avec l’esprit général du temps et le caractère particulier du pays. L’Angleterre vit naître enfin l’école industrielle d’Adam Smith. Cette école résuma dans un ensemble harmonieux tout ce qu’il y avait de juste dans Jes théories précédentes. Elle considéra le travail, ce nouveau roi des temps modernes, comme le principe essentiel de la richesse. ‘ • -

En constatant cette influence des époques diverses sur ces manières successives dont l’économie politique a été comprise , Rossi entendait-il lui refuser le titre de science? Personne ne s’est plus appliqué, au contraire , à le lui conférer et à distinguer une économie politique rationnelle, ayant ses principes sûrs, ses bases fixes, de l’économie politique appliquée. Celle-ci, à l’en croire, doit seule se préoccuper des éléments de nationalité, de temps et d’espace qui modifient souvent les résultats de la science pure. L’économie politique ra-

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tionnelle, c’est la science qui recherche la naturelles causes et le mouvement de la richesse, en se fondant sur les faits généraux et constants de la nature humaine et du monde extérieur. Tels seront notre puissance sur les choses au moyen du travail, notre penchant à l’épargne, si un intérêt suffisant nous y pousse, notre penchant à mettre en commun notre activité et nos forces, nos instincts et nos droits de propriété et d’échange ; tels seront aussi certains axiomes applicables à tous les temps comme à tous les pays : ainsi la nécessité du concours du travail, du capital et de la terre ; ainsi la tendance des profits, sous tout régime de libre concurrence, à s’équilibrer dans les différentes industries; ainsi les lois fixes de la valeur. C’est à l’économie politique appliquée qu’il appartient de tenir compte des frottements et des obstacles, et en général de toutes les considérations qui influent sur la solution pratique des questions d’intérêt matériel.

Cette méthode a été taxée pourtant de roideur et d’inflexibilité ; reproche peu juste à l’égard de Rossi. De quel droit l’économie politique dite rationnelle ou pure - serait-elle accusée de tyrannie ou de chimère lorsqu’elle admet elle-même la nécessité des tempéraments et des atermoiements? Le fait même de distinguer la science qui n’est que la possession des vérités générales, de l’art qui en tire les applications successives avec une circonspection modérée, n’est-il pas toute une protestation contre cette tendance despotique? Aussi plusieurs économistes ont-ils adressé -à Rossi le reproche tout contraire. Ils ont prétendu qu’il fait trop céder les vérités économiques aux exigences parfois arbitraires de la

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politique. Ce qui est vrai , c’est que l’auteur du Cours reconnaît que d’autres puissances que l’économie politique ont droit au règlement des affaires humaines. C’est affaire aux législateurs , aux hommes d’État , de s’inspirer dans tout problème pratique des divers principes moraux et politiques nécessaires à sa solution.

L’économie politique n’est; à vrai dire, que l’histôire du travail et des diverses combinaisons qu’il affecte et qui lui communiquent des degrés différents de fécondité. Le premier des économistes, Adam Smith, semble l’avoir compris par une sorte d’instinct , en débutant par sa célèbre description de la division du travail qui communique aux efforts humains un puissant ensemble et une fécondité merveilleuse. L’exposition scientifique de ce maître y avait gagné en simplicité et en grandeur. Rossi me paraît embarrasser la science de trop de subtilités en commençant par traiter de l’idée de la valeur, notion des plus épineuses, qui risque de rebuter le lecteur inexpérimenté par un appareil scolastique et des difficultés de définition. Rien n’est plus délicat, au surplus, rien n’est plus fin et plus délié que les analyses consacrées par l’habile argumentateur à la valeur en usage et à la valeur en échange. Les lois qui président à la formation de cette dernière sorte de valeurs n’avaient pas encore été étudiées peut-être avec ce soin exact et scrupuleux.

Une des questions qui divisent le plus les économistes de nos jours, c’est celle que l’on a appelée la question de la rente. Les personnes qui ont quelque habitude des matières économiques ne sauraient se méprendre sur la signification de ce dernier mot^ d’origine anglaise. La

rente [rmt), d’après Ricardo, est un privilège de la propriété foncière qui tient à la nature des denrées agricoles limitées en quantité. La rente représente l’écart entre le prix de production, en comprenant dans celui-ci les profits du capitaliste , et le prix de vente. C’est ainsi que sur un marché où les possesseurs de terres d’inégale fertilité enverront leur blé, il s’établira un prix moyen qui ne laissera aux uns qu’un strict bénéfice, et qui constituera pour les autres un excédant, une rente^ sans qu’ils aient eu à faire le plus léger travail ou la moindre avance nouvelle de capital pour mériter cet avantage. C’est ce phénomène, en particulier, qui a fait accuser d’injustice la propriété foncière par M. Proudhon et par quelques autres réformateurs. De graves objections, émanées d’écrivains moins suspects , ont été adressées à la théorie de Ricardo. Cette prime gagnée par certains propriétaires, loin de dépendre toujours de la fertilité naturelle et gratuite du sol , n’est-elle pas , a-t-on dit, dans une foule de cas, la rémunération des capitaux en^ fouis, perdus peut-être par des générations entières dans l’amélioration de la terre, le prix de mille essais, de mille tâtonnements coûteux? Est-elle d’ailleurs un privilège spécial à l’industrie agricole, et fallait-il imaginer une théorie tout exprès? En tant que la rente dépend de l’accroissement de la demande, on aurait fort à faire de citer tous les cas dans lesquels une prime, analogue à celle dont parle Ricardo, est obtenue. Quels sont les produits^ quels sont les services qui ne voient ainsi s’accroître le prix de leur rémunération sans un rapport exact avec les frais de production, en face d’une population qui devient de jour en jour plus nombreuse et plus aisée?

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Rossi ne semble pas avoir pressenti ces objections , soit pour en tenir compte, soit pour les combattre. Il prend à son compte la théorie de Ricardo, il la commente, il la tire au clair, il la rend sienne, en quelque sorte, en la présentant au public français. Ainsi fait-il pour Maltbus, dont il adopte la célèbre formule sur la tendance de la population à dépasser rapidement le niveau des subsistances, de telle sorte que, si la prévoyance humaine n’y met ordre, la misère, la maladie, la mort se chargent de rétablir l’équilibre. La seule modilication qu’il y fasse porte “sur la rigueur trop mathémati(iue avec laquelle Malthus avait cru pouvoir formuler le rapport de la population et des subsistances, en affirmant que la première suivrait dans son développement une progression géométrique , tandis que le second terme ne suivrait qu’une progression arithmétique, ce qui amènerait entre le nombre des hommes et la quantité des moyens de vivre un écart énorme dans un espace de temps fort restreint. Sauf cette réserve, Rossi pose le principe malthusien comme un des dogmes fondamentaux de la science économique. Le taux des salaires dépend, selon lui , de la proportion existante entre le nombre des travailleurs et le capital dont la formation est naturellement plus lente. Nul progrès donc, rien que des palliatifs d’une portée purement temporaire, en dehors de la limitation volontaire de la population.

Des objections très-fortes ont été adressées à ce système. Il réduit à l’excès la faculté de multiplier les subsistances. Il fait entrer la multiplication des hommes pour une part généralement fort exagérée dans l’expli-

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cation de la misère. L’exemple actuel de l’ Angleterre j telle surtout qu’elle s’est transformée depuis 1846 sous l’influence du free trade^ ne prouve-t-il pas la coexistence possible d’une population prompte à se développer et d’un bien-être croissant ‘ ? La plaie du paupérisme, hideuse toujours là où elle apparaît, n’a-t-elle pas diminué dans d’incroyables proportions, grâce à l’élévation des salaires et au fait tout nouveau du bon marché des subsistances? Persistera-t-on longtemps à ignorer encore dans notre optimiste pays, qui s’intitule volontiers en toutes choses le premier pays du monde, que l’ouvrier de Londres , de Manchester, de Birmingham, est en moyenne, et sauf des exceptions décroissantes, plus heureux que l’ouvrier de Paris, de Rouen, de Lille et des autres cités manufacturières de notre France, dans laquelle pourtant la population se développe avec une assez grande lenteur? Est-ce que la taxe des pauvres n’est pas allée se réduisant en même temps que le chiffre de la mortalité et de la criminalité? Une vive argumentation, les plus heureux emprunts faits à l’histoire, une éloquence qui touche parfois au pathétique , une haute ironie à l’égard des remèdes menteurs proposés par une aveugle philanthropie, forment d*aU<ileurs les traits éminents de cette remarquable discussion sur le principe de Malthus. Les mêmes qualités recommandent VEs^ai sur la population^ qui sert d'In-

‘ M. Louis Reybaud, dans son excellente élude sur Rossi, qui fait partie de son volume sur les Économistes modernes, a présenté avec force ces objections contre le système de Malthus , auquel il se montre d’ailleurs moins favorable en général que nous ne le sommes.

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troduction au grand ouvrage de Malthus ; cet essai peut être qualifié de chef-d’œuvre pour la sévère beauté de la forme.

Je ne veux qu’indiquer les points principaux tpi’a touchés Rossi dans la partie de son cours consacrée à la production, de manière à mettre en relief seulement ceux où sa part d’originalité se déploie, soit pour le fond, soit, plus souvent, pour les développements qu’il y ajoute. C’est ainsi que l’idée qu’il pourrait exister une mesure constante, un étalon invariable de la valeur^ n’a jamais été réfutée avec plus de force et de finesse. L’auteur démontre que la valeur ne peut être mesurée que par une valeur, que toute valeur est nécessairement variable, et qu’il résulte de ces principes qu’il y a contradiction dans les termes mêmes de la question. 11 applique cette règle aux mesures différentes de la valeur que quelques écrivains avaient crues se rapprocher beaucoup de l’immutabilité , sinon y atteindre , c’est-à-dire au travail, au blé, à l’argent. Le tableau qu’il trace des variations de la monnaie est une analyse frappante des utiles travaux de Humboldt et de Jacob. Rossi fait très-bien voir comment les lumières de la science économique sont nécessaires, quoique insuffisantes souvent encore , pour tirer de ces variations des renseignements exacts sur l’état des populations aux différentes époques.

Ses dissertations sur la production et sur le capital n’ont pas moins d’intérêt. Il établit d’une façon trèsphilosophique les vrais caractères de la production, laquelle, à proprement parler, ne crée rien, mais combine, modifie et transforme. Il y distingue trois éléments : une force , un mode d’application et un

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résultat. Peu importe que le produit soit matériel ou immatériel ; le travail est productif toutes les fois que le résultat de la force appliquée est de nature à satisfaire au besoin. Aussi combat-il l’idée d’Adam Smitb , qu’il y aurait un travail improductif par essence, de même qu’il combat celle des physiocrates, qui s’imaginaient voir dans l’agriculture une puissance créatrice par privilège.

Disciple, on l’a vu, sur beaucoup de points, des économistes anglais, Rossi s’en sépare avec avantage sur la définition du capital. Ce n’est pas qu’il en donne une notion essentiellement différente et qu’il y introduise des divisions nouvelles ; mais il marque mieux qu’on ne l’avait fait encore la moralité de ce fait né du travail et de l’épargne, et il proteste contre l’opinion de ceux qui placent dans le capital les avances que l’entrepreneur fait aux travailleurs. Il s’élève contre le matérialisme qui assimile le salaire de l’ouvrier, rétribution de son travail, comme le profit forme celle du capitaliste, au fourrage dont le laboureur fait l’avance pour alimenter les animaux nécessaires au labour, ou au charbon de terre que consomme une machine à vapeur. « La maehine à vapeur, dit-il, n’est destinée qu’à produire, elle n’est qu’un moyen ; si son action paye le charbon qu’elle consomme, les dépenses qu’elle exige, on la fait agir ; autrement on la brise. Mais l’homme est son propre but; il n’est pas un moyen ; il ne produit pas pour produire. Le monde, grâce à Dieu, n’est pas un tread milL dans lequel une puissance surhumaine ait enfermé l’homme pour qu’il ne soit exclusivement qu’un moyen. »

'I" J’ai remarqué déjà que Rossi est un des premiers qui

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ait appelé ratlenlion sur les avantages de {'association. Je tiens à y insister. C’est là le mérite saillant de ses Observations sur le droit civil français., considéré dans ses rapports avec l’état économique de la société. L’éminent économiste y reproche à nos codes de ne contenir guère jusqu’ici, sur les sociétés industrielles, que des têtes de chapitres. Parmi les associations industrielles , il ti’en est peut-être pas de plus utiles que les assurances, qui enlèvent au malheur sa funeste puissance en divisant ses effets , qui ôtent de leur danger aux entreprises les plus hardies, qui, enfin, permettent à l’intérêt ennobli de prendre , en quelque sorte , les formes de la charité. Eh bien , c’est à peine s’il en est question. Croirait-on que l’emphythéose, qui par sa durée forme aussi une espèce d’association à long terme entre les intérêts du fermier et du propriétaire, n’a pas même été mentionnée dans le Code civil? On s’étonnera moins pourtant de ces lacunes, qui paraissent d’abord inexplicables, si l’on songe que, lors de la promulgation du Code Napoléon (1803-1804), la révolution sociale seule était consommée, tandis que la révolution économique était loin d’avoir atteint le terme de sa carrière. L’industrie proprement dite n’étail-elle pas pauvre, faible, subalterne, le commerce maritime anéanti, le crédit presque inconnu ? L’esprit d’association faisait-il autre chose alors que bégayer à peine quelques projets sans portée ? Des administrateurs habiles, des laboureurs infatigables, des soldats invincibles : voilà, dit M. Rossi, le fonds de la France à cette époque. Le cours d’écono- , mie politique complète ces indications déjà bien importantes. Rossi y exprime à plusieurs reprises le vœu

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