‹ Publicistes modernesChapitre 27 sur 32 · V. ROSSI · texte numérisé non relu

V. ROSSI

que l’association pénètre davantage dans nos mœurs ; il voit en elle la source de modifications non moins profondes dans notre clat social et économique, que celles qui ont été le résultat de la vapeur cl des autres progrès de l’industrie. Il recommande aux petits propriétaires la pratique de l’association agricole pour l’achat et la vente de certains produits, pour l’emploi de certaines matières cl certains instruments , comme seul remède suffisamment efficace aux inconvénients du morcellement exagéré; il loue d’ailleurs la petite propriété pour ses effets moraux et pour sa fécondité sans égale dans un trèsgrand nombre de cas. Comme exemple heureux d’association , il cite les fromageries du Jura, qui par la mise en commun du lait permet à des paysans possesseurs d’une ou deux vaches d’arriver aux résulhils de la grande exploitation. Peul-clre même ne tient-il pas assez de compte ici des résistances qu’oppose l’esprit défiant et routinier de nos paysans, ainsi que l’absence d’un capital suffisant.

On ne comprendrait pas toute la portée utile de cet enseignement si l’on ne se reportait au moment où il avait lieu. Plusieurs causes pouvaient alors troubler le regard de l’économiste. Sous l’influence de l’essor meme qu’avait pris l’industrie inaugurant ses brillantes destinées à l’époque de la Restauration, il arrivait fréquemment que les marchés sc trouvaient encombrés de marchandises invendues. De là, une nouvelle inquiétude qui commençait à peser sur les esprits. L’EurojiC ne se mettait-elle pas h trop produire? Où s’arrêierail celle furie industrielle? Malthus et Sismondi s’élaient eux-mômes associés à ces crainles et avaient poussé un

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P. ftOSfit.

cri d’alarme. Peu ému de ces clameurs, Rossi, suivant d’ailleurs en cela les enseignements de J. B. Say, mais en tirant le parti le plus habile et le plus judicieux, prouve qu’il ne peut pas y avoir de trop-plein général, de general glut, comme disent les Anglais ; que la dif- " ficulté de placer certains produits attestait seulement l’insuffisance de produits à donner en échange, et qu’il y avait dans ce fait dont on se plaignait beaucoup plus un indice de misère que de pléthore. Les industriels devaient mettre sans doute leur prudence à éviter ces ruptures d’équilibre dans la production qui se résolvent par des crises souvent terribles ; mais que le genre humain se garde de faire consister sa sagesse à s’arrêter prématurément dans la carrière de la production !

« Ne dites pas, s’écriait éloquemment M. Rossi, ne dites . pas aux hommes de ralentir la production , car s’ils prêtaient l’oreille à ce faux précepte, ils condamneraient un grand nombre de leurs semblables à ne jamais quitter les baillons de la misère. C’est par l’accroissement successif, incessant de la richesse publique que peu à peu une aisance honnête pénétrera dans tous les rangs de la société et fera disparaître le spectacle déchirant de l’indigence involontaire. C’est ainsi que les peuples actifs, intelligents, producteurs, après avoir passé de l’esclavage au servage et du servage au travail libre, mais encore accablés de souffrances et de misères, arriveront peu à peu au travail suffisamment rétribué et sùr du ^ lendemain. C’est là ce que la science et l’bistoire peuvent promettre aux peuples laborieux, instruits, moraux, sensés; elles ne leur promettent pas l’Iildorado, une vie de luxe et de fainéantise, une égalité chiraé-

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rique, di'S biens usurpés, des jouissances crimineUe^, mais du travail consolé et ranimé par de satisfaisantes rétributions et d’bonnêtes loisirs, ce travail qui honore l’homme au lieu de le dégrader, et qui assure au tra* vailleur tout le bonheur dont il nous est donné de jouir ici-bas! Il faudrait, pour en douter, n’avoir jamais visité ces honnêtes et laborieuses familles dont le travail se trouve secondé par d’heureuses circonstances et par des mœurs irréprochables ; il faudrait n’avoir jamais souri à la pureté de leurs plaisirs, à la naïveté de léursjoies. » Avec les encombrements de marchés, l’autre fait qui’ pouvait troubler les intelligences moins sûres que la sienne, c’était, suivant l’expression pittoresque de Benjamin Constant, cette fureur de renchérissement qui semblait animer nos législateurs.

Le système protecteur avait depuis l’Empire pris^ii'ne* grande extension. Les tarifs de l’Empire avaient été fort dépassés par la Restauration. Le gouvernement de Juillet devait, il est vrai, les adoucir sur un certain nombre de points importants. Mais l’esprit qui les avait inspirés n’avait pas changé, et le système prohibitif conservait toutes ses positions vers cette date de 1833 et 1836. L’agriculture se complaisait dans des combinaisons prétendues protectrices, qui ne servaient qu’à lui enlever des débouchés. L’industrie manufacturière com-. mençait à vouloir faire un principe de la protection s;^ qu’elle avait eu jusqu’alors la sage modestie de pi^ senter comme un expédient/^ ^

Rossi combattit ce débordement de protectionnisme avec l’impartialité de la science et l’autorité de la chaire. ' 11 maintint avec fermeté le principe de la liberté du com-

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merce , en tenant compte des exceptions , à condition qu’elles ne fussent pas trop nombreuses, et des transitions nécessaires, à condition qu’elles ne prétendissent pas s’éterniser. Rien de plus vigoureux et de plus lumineux tout ensemble que sa défense de la théorie des débouchés. Il montre dans la liberté du commerce un principe qui repose sur le double fondement de la justice et de l’iililité, et qui peut convoquer en sa faveur les meilleurs sentiments des peuples comme les intérêts les mieux compris de la civilisation. Aujourd’hui encore, alors que la liberté des échanges a donné lieu à tant d’écrits remaniuables , les leçons de Rossi sur ce sujet si grand et si délicat, ces leçons dans leurs sobres et sûrs développements, dans la calme élévation de leurs principes, dans l’étude attentive qu’on y trouve de l’influence exercée par les révolutions économiques, qui font passer les peuples du régime des prohibitions à un état plus digne de leur maturité, doivent être considérées comme une des plus belles démonstrations de la vérité économique en cette matière; on peut y voir la charte même de la liberté du commerce international.

Tous ceux qui suivent avec intérêt le mouvement de la science économique avaient lu les deux premiers volumes du Cours d’économie politique de Rossi. Le mérite élevé de cet ouvrage faisait désirer vivement que la seconde partie vînt compléter l’ensemble de ce grand travail. C’est celle lacune si longtemps regrettée que les

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fils de l’illustre écrivain ont comblée, en donnant aü public le complément des œuvres de leur père. Nous possédons, grâce à eux, son œuvre tout entière. Les préc^ents volumes traitaient de la production de la richesse. Restaient les problèmes encore plus compliqués, devenus la préoccupation principale et le péril de notre temps, qui se rapportent à la distribution dans la société. Restaient aussi les questions relatives à l’impôt, à l’emprunt, au crédit. L’éminent professeur examine ceux-là avec tout le développement désirable dans son troisième volume, et il aborde celles-ci dans le quatrième. Si le temps lui a manqué pour qu’il traitât à fond du crédit et de l’impôt, du moins les fragments dans lesquels il s’en occupe suffisent-ils à marquer sa pensée en ce qu’elle a d’essentiel. - '

Toutefois, là n’est pas la partie la plus neuve des travaux de Rossi. Je ne crois pas qu’il ait rien écrit de plus neuf que le volume qui roule sur les relations de l’économie politique avec les autres sciences morales. L’auteur du Cours s’est proposé de prendre le fait économique à son point de départ, dans le milieu où il se développe, et d’apprécier les influences diverses qui le modifient.

Je ne sais si on conçoit bien au premier abord la grandeur d’un pareil plan. Elle est réelle. Faire un Exposé des causes physiques, morales et politiques, qui influent sur la production, c’était sortir de la pure généralité scientifique, c’était unir aussi intimement que possible le concret à l’abstrait, c’était rendre compte des choses dans leur origine et dans leur développement naturel. Par cela seul que toute science est condamnée à

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