‹ Publicistes modernesChapitre 28 sur 32 · V. nossi · texte numérisé non relu

V. nossi

isoler son objet pour le mieux étudier, elle risque de perdre un peu le sentiment des rapports et de substituer une simplicité factice et excessive à l’unité du monde réel, unité si variée et si compliquée. Nul doute qu’en ce qui concerne les faits économiques, s’ils ont leur nature et leurs lois propres, ils tiennent aussi par leurs racines à beaucoup d’autres faits d’ordre différent. C’ést.i^i qu’ils dépendent" en partie des mœurs, de l’état®^, de la religion, des lieux, des climats, des races. Et comment en serait-il autrement? N’ont-ils pas pour point de départ l’homme, cette chose ondoyante et diverse?^ . n’ont- ils pas la nature pour théâtre? et le théâtre ici n’agit-il pas sur l’acteur et ne diffère-t-il pas beaucoup dans l’espace et dans le temps? Un pareil sujet suppose, on le voit, une connaissance approfondie de l’histoire. A moins de se contenter d’une vague esquisse, il exige des notions étendues en morale, en droit public, en géographie physique et politique. M. Rossi, maître dans quelques-unes de ces branches de la connaissance humaine, n’était complètement étranger à aucune. Aussi, bien qu’on ne puisse voir dans son travail qu’une ébauche, les onze leçons consacrées à mettre les faits économiques en rapport avec les causes qui les modifient sont l’œuvre d’un esprit supérieur. .

Je laisserai Rossi lui-même exposer son plan où du moins l’indiquer dans une des pages qui servent de début à ce volume :

« En exposant la théorie de la production de la richesse, dit le savant écrivaju, nous avons supposé que les kois instruments producteurs étaient les mômes chez

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tous les peuples, dans toutes les sociétés. Fidèle au principe qu’il faut aller du simple au composé, nous avons dû négliger les causes diverses qui peuvent modifier ces instruments, les rendre plus ou moins énergiques, en accroître ou en diminuer la puissance.

" « C’est ainsi que le mécanicien considère d’abord les forces d’une manière abstraite, c’est ainsi qu’il arrive à découvrir les tbéorcmes et à résoudre les problèmes de la science, tout en sachant bien que, dans l’application, il devra tenir compte des causes qui modifient plus ou moins ces forces.

« Sans doute toute société civile est assise sur un sol, compte un certain nombre de travailleurs, possède un capital plus ou moins grand. Prenez ces trois éléments en eux-mêmes, d’une manière abstraite, et vous pourrez affirmer qu’en tous temps et en tous lieux leur action productive se développera d’après les lois générales, qui seront les mêmes partout. Nulle part vous ne trouverez que le capital tienne lieu de la terre, que la terre tienne lieu de capital, ou que la réunion de la terre et du travail seulement donne les mêmes résultats que celle de la terre, du travail et du capital, considérés d’une manière abstraite. Ces trois instruments de la production obéiront partout aux mêmes lois aussi sûrement que, lorsqu’on mécanique on dirige certaines forces vers un point donné, on obtient nécessairement une résultante déterminée.

« Cependant, de ce que deux sociétés occupent une même étendue de sol , comptent un même nombre de travailleurs et possèdent un capital, est-on autorisé à conclure qu’en fait, en pratique, elles doivent produire

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les mêmes résultats? Non, en aucune façon. Elles peuvent posséder les mômes instruments , du moins en apparence; elles peuvent avoir même étendue de terrain, même nombre de travailleurs, même capital, et ne point pouvoir néanmoins arriver au même résultat, parce qu’il y aura chez l’une des causes qui modifient l’action de ces instruments, causes qui n’existent pas, ou du moins qui n’existent pas au même degré chez les autres.

a Les modifications peuvent venir des instruments de la production eux-mêmes, qui, bien qu’en apparence égaux et identiques, ne le sont pas en réalité; elles peuvent aussi résulter de faits extérieurs et indépendants des trois instruments de la production. »

Ces faits sont précisément ceux que l'économiste philosophe se proposait d’étudier et qu’il a du moins esquissés. Le premier de tous , et celui qui résume les autres, quel est-il? c’est Thomme lui-même, l’homme fout entier, avec ses organes et son intelligence, avec ses facultés, ses instincts, ses passions; l’homme tel que l’ont fait la nature et la société. Rossi jiose en principe qu’il faut l’envisager à la fois dans sa partie matérielle et dans sa partie morale; qu’il faut tenir compte de sa force et de sa volonté; que sa force est double, parce qu’elle est à la fois physique et intellectuelle; qu’enfin il y a trois éléments dans l’homme, comprendre, pouvoir et vouloir; et que, comme il peut coopérer, soit par la connaissance , soit par la puissance, soit par la volonté, il peut également devenir obstacle, soit en ne comprenant j)as, soit en ne pouvant pas, soit en ne voidant pas.

Parmi les causes physiques qui inQuenl sur les instruments de la production , l’auteur du Cours d’économie politique signale la force et l’aptitude musculaires, la race, l’âge du développement et du déclin physique, les causes extérieures, telles que le climat, le sol, les eaux, l’air, le mode de vivre et les habitudes des populations, enfin diverses autres causes physiques secondaires qui agissent sur la puissance productive de la terre et du capital. Mais les causes morales ont à ses yeux encore plus d’importance. Les économistes ses prédécesseurs s’en étaient occupés trop peu. Smith lui-même, grand moraliste, les avait négligées. Quelques chapitres de Malthus et de Say étaient loin d’avoir épuisé cette matière intéressante. La question' chez ces économistes était même à peine posée scientifiquement. Comment nier pourtant le lien étroit du bien moral et du bien ma: tériel, qui réagissent presque toujours l’un sur l’autre? Comment l’influence exercée sur l’état économique par la situation morale et politique des nations ne formerait-elle pas une matière d’études presque inépuisable? Comment enfin la part qui doit appartenir à l’éducation et à l’instruction, et, dans l’instruction , -à l’instruction générale et à l’instruction spéciale, n’aurait-elle pas fixé l’attention d’un économiste qui voyait dans l’homme le véritable auteur de la richesse?

Sans multiplier les détails, sans insister sur cette analyse, je remarquerai que Rossi exposait sur ce dernier sujet quelques idées alors peu répandues et même le plus souvent combattues par les moralistes qui faisaient le plus autorité. Selon lui l’éducatien, quoi qu’en ait dit J.-J. Rousseau, dent être précoce et faire appel

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aux sentiments religieux. Le christianisme n’était pas en faveur auprès de la majorité des économistes. Ils se déüaient un peu de cet ascétisme <‘ont parle tant Bentham , et qui couperait court au développement de la richesse. C’est une raison de plus pour Rossi de relever l’influence que le christianisme a dû avoir sur la production, en faisant naître de nouvelles idées, de. nouveaux sentiments. Ces idées si fécondes, jetées plutôt qu’épuisées , pourraient recevoir de nouveaux dévelop-^ jiements, sans doute; mais, comme indication’, c’est déjà très-net et très-lumineux. L’auteur, à propos des faits physiques et de ceux de l’ordre moral, considère aussi avec une précision remarquable l’usage que l’économiste peut et doit faire de la statistique. Il donne à ce sujet d’excellentes règles un peu trop souvent oubliées, et, en ce qui touche la production, il veut surtout qu’une statistique intelligence porte son attention sur les habitudes qui se rapportent au travail et aux jouissances des populations. Passant enfin aux rapports de famille considérés dans leur relation avec la production de la richesse, avec quel soin le jurisconsulte économiste montre de quelle importance est ici la constitution législative des rapports personnels et des biens entre les époux, du pouvoir marital et du pouvoir paternel ! L’âge auquel il est permis de contracter mariage, la monogamie, le système polygame, combien ces questions en apparence si étrangères à l’économie politique sont loin d’être indifférentes à la richesse publique et privée ! La rapide esquisse tracée par M. Rossi se complète par de grands aperçus' sur les principes de la géographie rationnelle, et par des vues judicieuses, quoique

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restées malheureusement sans développements suffisants , sur l’organisation sociale , c’est-à-dire sur la manière- dont se constituent les sociétés humaines et sur le but qu’elles poursuivent.

Un ouvrage destiné à développer la partie en quelque' sorte philosophique de la science économique semblait surtout fait pour combattre, au nom des principes les plus élevés, ces organisateurs à tout prix qui substituent leurs vains projets au plan providentiel révélé par l’étude attentive des lois du monde moral et du monde économique. Rossi avait touché déjà ce sujet de plus en plus à l’ordre du jour avec son talent habituel en traitant des salaires. L’analyse des profits et des salaires, telle qu’il la présente dans le volume précédent, se trouve sans doute en grande partie dans Adam Smith , qui a laissé peu à faire sur un tel sujet. Mais les déclamations des contemporains sur l’antagonisme du travail et du capital le contraignent à un examen de cette question plus attentif et plus approfondi. Est-il besoin de dire qu’il la résout dans le sens d’un accord essentiel, et, sans fermer les yeux avec un dangereux optimisme sur les causes de malentendu ou de conflit entre lès ouvriers et les maîtres, qu’il conclut à la solidarité de leurs intérêts? Pourquoi faut-il que Rossi n’ait fait qu’esquisser un si grand sujet? La solidarité des intérêts, cette thèse chère à tout véritable économiste , ce thème dont Frédéric Bastiat a su tirer depuis lors un beau livre, elle ' est partout dans le Cours d’économie politique. N’est-ce pas au nom même de cette grande idée qu’il fait justice de ces utopistes rétroqrades qui prennent les essais et les tâtonnements du passé pour l’idéal de l’avenii'?

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. Rossi allaii être bientôt désigné à la colère de leurs auxiliaires habituels, les démocrates exaltés.

La vie politique de Rossi appartient à l’histoire de notre temps. Elle en forme un des plus dramatiques épisodes. Cet homme éminent, si habile à tirer parti des événements et des hommes, porta dans chacun des postes’ qu’il remplit un désir élevé du bien public. Membre dé la Chambre des pairs en 1844, il prit rarement la parole devant celte respectable assemblée. 11 y acquit pourtant l’influence que lui donnaient sa grande autorité person-, nelle et son sens judicieux , et, dans quelques circonstances, il porta à la tribune les mêmes idées économiques qu’il avait exposées comme professeur. Ses Rapports relatifs à la loi sur les sucres, sur le régime financier des colonies et sur plusieurs mesures d’ordre civil et d’intérêt matériel, peuvent être cités comme des modèles de clarté et de précision. Son rapport particulièrement' sur le projet de loi portant prorogation du privilège conféré à la Banque de France, en 1840, est digne de toute attention. Non pas que les vues n’en paraissent contestables à des hommes très-compétents qui , tant en Angleterre qu’en France, se sont occupés de la matière du crédit. Rossi évince d’une manière trop absolue et trop sommaire le principe de la concurrence en matière de banques. « Autant, dit-il, vaudrait permettre au premier venu d’établir au milieu de nos cités’des débits de poison, des fabriques de poudre à canon. La libre con-

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currence en matière de banques n’est pas le perfectionnement, la maturité du crédit; elle en est l’enfance, ou, si l’on veut, la décrépitude. » Les banques d’Écosse, les banques même des États-Unis, quoi qu’on en ait dit, ne justifient pas une condamnation si violente, flobert I*eel lui-même n’est jamais allé aussi loin en réclamant la réglementation des banques de la Grande-Bretagne en 1844. La liberté des banques a produit en Écosse et en Amérique un bien que n’eût point procuré le privilège. Quant aux crises commerciales , le privilège en a-t-il garanti les États? Bien loin de voir une décrépitude dans un régime de banques libres, régime qui n’exclurait pas de grandes banques centrales, ne faudra-t-il pas y reconnaître un progrès toutes les fois que la maturité économique des peuples permettra de faire de nouveaux pas d^s ce système? C’est du moins une question qu’un économiste eût dû se poser,* et que M. Rossi aurait bien fait de traiter, au lieu de la trancher si résolûment. Prendre pour beau idéal le privilège , le monopole , n’est-ce pas risquer d’ériger à l’état de théorie les faits existants , et de condamner au nom . du présent ce qui sera dans les besoins et dans les justes vœux de l’avènir?

L’année 1846 vit Rossi mêlé aux éclatantes discus-

sions qui s’élevèrent au sein de la Chambre des pairs , cette fois vivement passionnée, sur la liberté de l’enseignement. Il y adopta une position mixte entre ceux qui refusaient à cette liberté une part, selon lui nécessaire, et les fougueux amis du clergé qui rêvaient à • son profit la destruction de l’Université. Peu de temps après, il entrait dans une phase nouvelle et dernière de

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son existence politique. Sa finesse, sa clainoyante sagacité, son habitude des affaires extérieures, auxquelles il restait mêlé en prenant part aux travaux du comité contentieux établi auprès du ministère des affaires étrangères, enfin deux missions confidentielles remplies en Suisse et en Italie, semblaient le désigner aux emplois élevés de la diplomatie. L’estime du roi Louis-Philippe et l’amitié de M. Guizot lui confièrent le poste de ministre plénipotentiaire à Rome en 1843. Sa mission était fort délicate. Il s’agissait de demander au vieux pape Grégoire XVI la suppression de la société des jésuites qui divisaient la Suisse et agitaient de nouveau la France. Ce ne fut qu’à force de calme patient, d’adresse insinuante, de persuasive et ferme autorité, que Rossi put enfin faire agréer sa personne par ceux qui refusaient de le reconnaître, et triompher sa mission par ceux qui la détestaient. Son ascendant était grand à Rome quand mourut le pontife honnête et pieux, mais imprudent et peu capable, duquel les États romains n’avaient pu obtenir aucun pas fait vers la régularité de l’administration et l’indépendance de la justice. L’influence de Rossi et de la France devait s’exercer d’une manière sensible et décisive sur l’élection de son successeür. Lorsque les cardinaux furent réunis en conclave, il les visita un à un dans leurs cellules, leur faisant entendre les mêmes conseils de sagesse et de prévoyance. Le cardinal Mastai élu, grâce à la France, monta sur le trône pontifical sous le nom de Pie IX. L’amnistie fut l’exorde de ce pontificat appelé à tant d’orages, et Rossi devint le conseiller écouté, mais incomplètement et toujours un peu tard, du {wntife bien intentionné. M. Mignet,

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