‹ Publicistes modernesChapitre 5 sur 32 · DES PROGRÈS DE LA PHILOSOPHIE POLITIQUE · texte numérisé non relu

DES PROGRÈS DE LA PHILOSOPHIE POLITIQUE

absolue du gouvernement chez les modernes que nous la comprenons aisément dans certains États de l’antiquité. Un œil attentif a d’ailleurs bien vite aperçu que l’apologie des gouvernements simples n’est qu’un accident dans l’histoire de la politique sous la plume des écrivains de génie. Presque toujours ceux qui les ont soutenus sont ou de ces esprits éblouis par l’antiquité, qui adorent l’histoire dans le passé et qui ne la comprennent pas vivante autour d’eux, ou des logiciens emportés, bâtissant a priori leur État idéal sur un modèle fourni par l’imagination. Les hommes qui ont laissé un autre renom que celui de rêveurs, ceux qui ont mêlé l’observation à la spéculation dans une juste mesure ont décidément accordé la préférence aux gouvernements tempérés, à ces gouvernements qui admettent dans l’organisation du pouvoir un mélange d’éléments distincts se limitant les uns les autres. On le comprend aisément. (]es publicistes étaient des moralistes comme Platon, Aristote, Cicéron, ou des hommes pratiques qui avaient su lire dans les enseignements des faits. Aux moralistes l’étude de la nature humaine montrait que l’indispensable condition de la sagesse, si ce n’est la sagesse même, consiste dai)3 un certain équilibre de nos facultés; que si on laisse une seule pensée, une seule tendance, établir son empire absolu sur notre nature, elle se corrompt inévitablement; que la variété est la condition de tout ordre Tràî ; que la prédominance unique d’un seul principe, pensée ou pawpn, n’est bonne à produire que des mi^stres, des ^(.^ponslres de vertu parfois, presque toujours des ntonstres *ltectimeetde vice. De même les simples observateurs politiques avaient vu par l’histoire quelles con^quences

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mène la simplicité absolue en politique. Pour reconnaître en elle un type durable et normal des gouvernements , il faudrait prouver que tout pouvoir, soit monarchie, soit aristocratie, soit démocratie, abandonné à toute sa pente et libre de tout faire , ne sera pas fatalement amené à abonder à l’excès dans son propre sens. Il faudrait prouver qu’il n’est pas de son essence, par cela seul qu’il est humain, c’est-à-dire peccable et faillible au plus haut degré, de ne pas se laisser emporter à la répression exagérée et même à la suppression violente de tout ce qui l’entrave et le gène. Or la preuve du contraire dès longtemps n’est plus à faire. 11 n’y a que les aveugles volontaires qui ne savent pas la lire en traits éclatants dans l’hisloire des institutions,

La philosophie politique , en dévoilant ces dangers , a rendu au monde d’impérissables services. Celui qui la ferait disparaître effacerait avec elle une des plus belles pages de l’esprit humain et détruirait un des instruments les plus utiles de l’amélioration sociale. Pas un de nos droits qu’elle n’ait revendiqué , pas un de nos devoirs qu’elle n’ait professé , pas de vérités salutaires qu’elle n’ait fiiit briller longtemps à l’avance sur les hauteurs de la théorie comme autant de phares de l’avenir. Soyons donc reconnaissants envers elle; mais soyons clairvoyants aussi. Sachons nous rendre compte de ses incertitudes, de ses contradictions, de ses erreurs, mêlées aux vérités dont elle a doté le monde par le génie des penseurs , et qui forment désormais la substance et la vie des sociétés civilisées. *

DES l’BOGBÈS DE LA PHILOSOPHIE POLITIQUE.

Il y aurait un chapitre curieux à écrire sur les causes des erreurs humaines en matière politique. Je n’entends pas parler ici seulement de ces erreurs qui sont des fautes et qui entraînent les révolutions; je ne parle que des erreurs de la théorie. J’ai distingué les partis et les écoles. Les partis se forment sous l’empire des intérêts et des sentiments , les écoles naissent ou sont censées naître sous l’empire des idées pures. On serait tenté de croire que cette dernière origine est une meilleure garantie de la vérité intrinsèque des doctrines. Malheureusement il n’en est pas toujours ainsi. S’il est vrai que la politique a dû à la philosophie et en général aux théories religieuses et morales , dont elle s’inspire , de grandes lumières, elle en a reçu de non moins graves altérations qu’elle eût évitées en restant ce qu’elle doit être, une science expérimentale. C'est jouer trop gros jeu que de mettre la vérité politique à la merci d’un système philosophique qui a mille chances d’être faux. Le système fùt-il vrai par aventure , il n’amènerait pas forcément d’ailleurs à sa suite la vérité politique. En voulez-vous une preuve éclatante? Il n’existe pas dans toute l’antiquité un moraliste supérieur à Platon. Quelle politique pourtant que celle qui, dans la République ^ alwutit à la promiscuité des sexes, à la communauté des enfants, à celle de toute espèce de biens, à l’emploi des femmes à la guerre ! Les admirables parties de la politique platonicienne arrivent-elles à compenser ces

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monstruosités? Hobbes, au contraire, tire de sa morale la politique qui y est légitimement contenue. Qu’est-ce que la politique à laquelle Hobbes a créé toute une école, sinon la déduction de cette philosophie qui ne voit dans l’homme que la sensation et qui n’admet d’autre morale que l’égoïsme? Si la sensation est le tout de l’homme, comment l’étal de guerre, comme le veut Hobbes, ne serait-il pas l’état naturel de la société, et quel autre moyen, comme il le veut encore, de le faire cesser, que la force? Qu’on cesse d’attribuer à la pénalité pour fondement le principe moral qui donne à la peine une sanction dans le cœur même du coupable. Le coupable pour Hobbes n’est qu’un imprudent qui a mal calculé, et la peine n’a pas d’autre source que Tutilité sociale, c’est-à-dire le désir d’inspirer une salutaire terreur. Qu’on cesse aussi de parler de la variété des droits et des intérêts, trouvant leurs limites légitimes dans la condition d’un respect réciproque. Le devoir, le respect, mots sans portée, paroles creuses ! Chacun se fait centre exclusif, unique, du monde entier, et l'homme est un loup pour l’homme. Pour arriver à l’ordre, il faut que chaque individu , dominé par la crainte d’être le plus faible dans ce conflit de tous les désirs, dans celte anarchie de toutes les volontés, transfère sans réserve, pour spn plus grand bien , à un homme ou à une réunion d’hommes, tout ce qu’il a de force et de pouvoir ; il faut que toutes les volontés se confondent dans une volonté unique, h' épée de justice et Vépée de guerre , comme dit Hobbes si énergiquement, doivent se trouver dans la même main. Le droit de succession ne s’appuie que ' sur la volonté présumée du souverain. La propriété des

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sujets lui appartient. C’est bien là le code du despotisme déduit de la théorie exposée par Hobbes sur la nature humaine, dans laquelle tout se ramène au corps, et sur l’origine des idées, qui elles-mêmes se réduisent toutes à l’impression des sens. Le De cive, le Corps politique, le Léviathan n’ont pas d’autre but que d’appliquer ces principes à la société et au gouvernement.

J’ai cité Platon et Hobbes; je pourrais citer Spinosa, et, dans un autre ordre d’idées, Bossuet lui-même. Pour Spinosa aussi, la politique n’est qu’une conséquence d’une philosophie générale. La politi<pie de Spinosa est le fruit d’un génie purement logique, ivre de l’unité absolue, de l’unité panthéistique. On peut arriver sans doute à plus d’une sorte de politique avec le panthéisme. 11 peut conduire à l’anarchie la plus sauvage comme à l’unité monarchique la plus inexorable ; il peut conduire aussi à l’absolutisme démocratique , et c’est ce dernier parti qu’a pris Spinosa. Qui n’a pas lu le Traité théologicopolitique ne sait pas jusqu’où va la puissance logique. Spinosa élimine la liberté morale de l’homme, il l’élimine de la substance éternelle , infinie , qui est Dieu ; comment s’étonner qu’il arrive à la tyrannie politique? plus libéral que Hobbes seulement en matière philosophique et religieuse, sans doute parce qu’il était juif, métaphysicien, et doué de l’âine la plus élevée et la pljjé généreuse.

Faut-il classer Bossuet, lui aussi, en dépit de ce grand et solennel langage qui imite si bien la vérité éternelle, parmi ces théoriciens dont la pensée politique n’a été que l’application d’un système? Il y aurait excès de timidité à ne pas le confesser : Bossuet, le grand raora-

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liste et le grand orateur chrétien , n’est chrétien qu’à demi dans sa politique ; il y est plutôt l’homme de l’ancienne loi ; il s’inspire des livres hébreux ; l’antiquité païenne elle-même garde encore trop de droits sur la pensée du grand évêque. Certes il serait injuste de confondre la Politique tirée de l' Écriture sainte avec le Léviathan de Hobbes, bien que Bossuet enseigne comme le philosophe anglais que la puissance sociale est toute transportée au souverain. L’élévation morale tempère ici du moins ce qu'il y a d’absolu dans la théorie politique. Si Bossuet enseigne aux peuples le culte de la royauté, il enseigne aux rois la justice. « Dieu, dit-il, n’a fait les grands que pour protéger les petits. » — « Sous un Dieu juste, il n’y a point de puissance qui soit affranchie par sa nature de toute loi naturelle , di- ' vine ou humaine. » Mais à côté de ces prescriptions toutes morales qui n’ont d’autre garantie que la cons- ^ cience même du monarque, quelle absence de garanties positives puisées dans la nature et dans le jeu des constitutions ! Et, d’un autre côté, quel triste recours au bras séculier, tout en enseignant dans les limites du gallicanisme la séparation de l’Église et de l’État! « Ceux ^ qui ne veulent pas souffrir que le prince use de rigueur en matière de religion , parce que la religion doit être libre, sont dans une erreur impie. Autrement il faudrait soulfrir, dans tous les sujets et dans tout l’État, l’idolâtrie, le mahométisme, le judaïsme... » Combien ici est plus véritablement clirétienne et moderne la pensée de Fénelon, quelque païennes que soient d’ailleurs en politique les réminiscences qui ont inspiré l’utopie de Salente !

Le dix-huitième siècle présente le même mélange de

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