Dettes publiques
On trouverait sans doute que nous soutenons un paradoxe très-voisin de l'absurdité, si nous formulions la proposition suivante : Rien est plus que Quelque chose. Aussi n'entre-t-il en aucune façon dans notre plan de le faire. Mais d'autres ont été plus hardis : ils ont cherché à démontrer qu'un État qui s'endette s'enrichit. Ces publicistes ne nous ont pas convertis, nous avons gardé la conviction, que pour s'enrichir il faut commencer par diminuer ses dettes. Nous croyons n'être pas seul de cet avis.
Il peut, cependant, y avoir des cas, où une dette (un emprunt) n'appauvrit pas le Trésor. C'est lorsqu'on applique la somme entière à des chemins de fer, des télégraphes, des voies terrestres et fluviales et à certains autres travaux publics. Il ne s'agit ici que d'un placement de capitaux, et d'un placement souvent très- fructueux. Toutefois, on irait trop loin en prétendant que les emprunts opérés pour ce but soient les seuls qu'on puisse justifier. Il est bien des cas, où un gouvernement ne saurait échapper à la nécessité d'accroître la dette publique ; mais une pareille opération n'en reste pas moins un mal auquel on ne se soumet que pour en éviter un plus grand, et nullement un moyen de s'enrichir. Un fils qui donne sa fortune pour racheter son père de l'esclavage agit bien, mais sa bonne action ne l'empêche pas de s'appauvrir.
Ce serait un travail curieux que celui qui ferait connaître combien chaque État a emprunté pour les travaux publics, pour
la guerre, et pour d'autres emplois l ). Nous avons dû nous borner à examiner, le chiffre total des dettes et à calculer certains rapports proportionnels qui ne seront pas sans jeter quelque lumière sur cette importante question. Ces rapports sont réunis sur les tableaux XIV et XV et ils ont servi de base à la carte 7. Nous allons indiquer, à titre d'exemple, quelques-uns des points qui en ressortent.
En divisant le capital nominal de la dette de chaque État, par le nombre de ses habitants, la moyenne par tête s'établit
ainsi qu'il suit:
Grande-Bretagne . . 670 f. Grèce 100 f.
Pays-Bas 5G7 Danemark 98
Espagne 244 Allemagne (sans la Prusse
France 24 1 et l'Autriche) . . . 93
Portugal 181 ; Kussie 51
Autriche 161 Prusse 50
Belgique 132 Turquie 16
Italie 106 Suède M
C'est là à peu près la situation du commencement de l'année 1861; mais il est bien entendu que la dette publique n'est encore arrivée nulle part à sa limite extrême. Dans la plupart des pays la dette a sensiblement augmenté, celle de la Grande-Bretagne seulement paraît avoir diminué, si l'on s'en tient au tableau XV relatif aux intérêts payés, tandis que le tableau XIV fait voir un accroissement du capital nominal de 790 à 805 millions de livres sterlings. Cette apparente contradiction vient de ce que la Grande-Bretagne acquitte une partie de sa dette en rentes viagères et même en rentes à terme, dont beaucoup se sont éteintes dans la période citée; ces annuities éteintes n'étaient pas représentées par un capital correspondant.
') Un travail de cette nature, pour être suffisamment <-xact, ne saurait être établi que par l'administration de chaque pays.
En comparant les dépenses causées par la dette avec l'ensemble des dépenses de chaque pays on trouve les résultats suivants, les États étant classés d'après l'importance du nombre proportionnel. (Dépenses de la dette en tant p. 100 de la dépense totale.)
Pays-Bas . . .
Russie .
Grande-Bretagne
Grèce . . .
. . IS.:i
Portugal . . .
. 28.fi
Espagne.
France ....
Turquie . .
. . I4.ti
Autriche . . .
Italie . . .
Danemark
Prusse .
•Suède . .
Allemagne
Sur la liste qu'on vient de parcourir, il est enviable d'occuper une des dernières places. Le premier rang n'est pas désirable non plus sur celle qui suit, et où nous donnons le taux d'accroissement depuis 1847 des dépenses annuelles pour la dette.
Espagne . . .
Belgique . , .
Prusse . . .
Danemark
Autriche ,
. li)9.0
Pays-Bas . . .
Portugal .
(irèce . . . .
France . . . .
Grande-Bretagne
diminution.
11 importe avant tout de faire remarquer qu'en 1847 l'Espagne ne payait pas ses dettes, tandis que maintenant elle remplit ses engagements. Il s'agit donc ici d'une augmentation de probité plutôt que de dépenses. La Prusse n'avait en 1847 qu'un passif qu'on qualifierait volontiers cC indigne dune grande puissance ; encore maintenant sa dette est comparativement légère, bien que la progressien ait été assez rapide.
Nous avons donné ci -dessus les nombres proportionnels de l'accroissement absolu de la dette. Mais si l'on compare l'augmentation de la dette avec celle de l'ensemble des dépenses de chaque pays, on constate que la progression relative
de la dette a été, en France, en Espagne et en Portugal, plus i-apide que celle du budget.
Nous avons déjà eu l'occasion de faire remarquer que le commerce, ou la valeur de l'importation et de l'exportation, pouvait servir de mesure approximative, bien qu'imparfaite, de la richesse d'un pays. Voyons donc quel est dans les États ci-après, le rapport entre la dette publique et le commerce.
Montant de la valeur du commerce, contre 1000 f. de la dette.
Turquie ')
France . . .
Prusse
Russie
Belgique . .
Portugal . .
Danemark
Autriche .
Espagne . . .
Paye-Bas
Sur ce tableau les États ne figurent pas dans le même ordre que dans les précédents, et on ne saurait soutenir que ce dernier soit à lui seul suffisant pour représenter exactement la situation. En effet, un rapport favorable peut provenir de la faiblesse de la dette, aussi bien que de la grandeur du commerce. Il s'ensuit que c'est seulement en combinant les divers indices fournis par des rapprochements variés qu'on arrive à pouvoir formuler des conclusions d'une certaine valeur.