FORCES PRODUCTIVES
En donnant à l'État le conseil de ménager ses ressources certains publicistes ont appuyé ce sage précepte par des considérations tirées de la vie privée. Le particulier raisonnable, disaient -ils, fait concorder ses dépenses avec ses recettes; il évalue donc le montant de ses revenus avant de dresser son budget de dépense. C'est à tort que pour l'État on procède dans Tordre opposé.
Ces publicistes confondent deux cboses très - différentes. Le particulier ne saurait augmenter ses revenus à volonté, tandis que ses dépenses sont plus ou moins élastiques. L'État, de son coté, ne satisfait pas à ses besoins au moyen du produit de ses propriétés ou de son travail, mais à l'aide des contributions des citoyens; avant de demander à cbacun sa quote-part des frais communs, il faut en établir le montant. La pratique parlementaire est donc parfaitement rationnelle.
Mais de ce que le chiffre des dépenses doit déterminer celui des recettes, il ne s'ensuit pas qu'on puisse augmenter ces dernières indéfiniment. Elles ont leurs limites dans les forces productives des citoyens. Plus ces forces sont énergiques, nombreuses, variées, plus les ressources du Trésor sont abondantes. Dans tel grand et riche pays on a même
qualifié ces ressources d'inépuisables , imprudemment, mais sans choquer la vraisemblance.
Pour nous exprimer d'une manière moins abstraite, nous dirons que les caisses de l'État sont d'autant mieux remplies que l'agriculture, l'industrie, le commerce sont plus florissants. Ce sont là en définitive les vraies bases matérielles de la puissance. Personne ne l'ignore d'ailleurs, et les gouvernements s'appliquent, avec une noble émulation, et avec plus ou moins de tact et de bonheur à encourager le travail, la production. Sans méconnaître la grande influence que les lois et les institutions peuvent avoir sur les progrès de l'agriculture et de l'industrie, nous en attribuerons une plus grande encore aux circonstances naturelles; mais au-dessus des institutions et des circonstances il faut peut-être placer l'esprit d'entreprise et la persévérance des habitants. Avec ces qualités on fait des miracles.
Toutefois, nous ignorons encore la cause de bien des faits qui se passent sous nos yeux. Souvent les effets seuls peuvent être constatés, et combien de fois ne néglige- t-on pas de recourir même à ce moyen incomplet d'information. 11 n'est donc pas facile de dresser, pour chaque pays un tableau de ses forces productives. Dans un pareil travail, les lacunes sont nombreuses; il est cependant possible de réunir beaucoup de données instructives. Nous allons mettre sous les yeux du lecteur les éléments les plus indispensables d'un jugement dans cette difficile matière.