Industrie
L'industrie diffère en bien des points de l'agriculture ; mais nous n'en ferons ressortir qu'un seul: le succès de la culture du sol dépend en grande partie de la nature du terrain et du climat; le travail ne peut que venir en aide à ces puissants agents et en diriger ou accroître les effets. L'industrie, au contraire, du moins pour la plupart de ses branches, peut être naturalisée partout. Les circonstances extérieures, sans doute, ne sont pas indifférentes, mais leur importance est secondaire. Le coton peut être filé ou tissé dans tous les pays, et si les machines ou les combustibles sont à plus bas prix dans l'un, dans l'autre un salaire peu élevé rétablit l'équilibre.
Dans ces conditions, on comprend que les gouvernements se soient efforcés d'implanter chez eux les industries considérées comme les plus lucratives pour les citoyens, les plus avantageuses au Trésor public. On comprend aussi, sans l'approuver toujours, qu'ils aient cherché à écarter la concurrence étrangère du marché national. On sait que dans leur ardeur pour le bien public, excité au surplus par les exigences insatiables des intérêts privés, certains gouverfïements ont porté bien loin l'abus des restrictions et des réglementations. Mais maintenant de plus saines doctrines régnent dans les conseils des princes, on abandonne de plus en plus les moyens artificiels d'encourager l'industrie et on
ouvre plus largement l'arène à l'initiative individuelle, à la liberté. On reconnaît généralement qu'outre le maintien de la tranquillité publique, le plus grand service que les gouvernements puissent rendre à l'industrie, consiste à faciliter l'importation des matières premières et à contribuer, par des traités de commerce, à l'ouverture de nouveaux marchés ou à l'extension des anciens. Tout le reste, ou presque tout le reste, est du domaine des efforts individuels.
Aux époques de barbarie, le désir de se procurer les produits de pays étrangers, ou de leur vendre la surabondance de ceux qu'on crée, a fait naître plus d'une guerre ; à notre époque avec raison si fière de sa civilisation, on espère que l'industrie rendra la paix plus durable. Par conséquent, on peut dire que si le travail manufacturier, en répandant l'aisance, accroît les moyens de faire la guerre, il inspire en même temps une vive répugnance à l'entreprendre, par la crainte de détruire ce bien-être.
L'influence que les diverses branches de l'industrie peuvent exercer sur les décisions des gouvernements est naturellement en rapport avec leur étendue dans chaque pays. Certaines circonstances peuvent conférer momentanément uno importance exceptionnelle à des industries secondaires ; mais si l'on veut se borner à étudier celles qui, dans la plupart des contrées mettent en oeuvre les capitaux les plus considérables, on envisagera particulièrement les suivantes.
Mines. Parmi tous les produits que l'homme va chercher au tréfonds de la terre, le fer et la houille sont les plus utiles. Nous reviendrous au fer, en parlant des usines, la houille mériterait qu'il lui fût consacré un chapitre plus étendu que ne le comporte notre cadre. On a souvent désigné notre époque comme l'âge de fer, il serait peut-être plus juste de l'appeler l'âge ou l'époque de la houille. S'il
est vrai, comme le craignent les hommes de l'art, que les couches carbonifères seront un jour épuisées, et si le combustible minéral n'a pas été remplacé, nos arrière-neveux parleront du temps oh il y avait du charbon de terre comme d'un âge très - heureux ; ils le considéreront, au contraire, comme une époque de barbarie, si Ton trouve un agent plus subtil pour mettre les machines en mouvement et les métaux en fusion.
Jusqu'à nouvel ordre, les „diamants noirs" sont indispensables, et un pays doit être tenu à plus d'un égard pour d'autant plus riche, qu'il en renferme des couches plus étendues et plus profondes. En arrondissant les sommes, la production actuelle des divers pays de l'Europe s'établit ainsi qu'il suit:
Grande-Bretagne .... 660,000,000 quint, raétr.
Prusao 130,000,000
• France 1 ) 70,000,000
Autriche 31,000,000
Saxe 15,000,000
Bavière 3,100,000
Hanovre 1,500,000
Autres États allemands . . 4,500,000
Russie 1,200,000
Espagne et Portugal . . 2,600,000
Italie 900,000
Autre* pays 400,000
Total . l,010,20u,000
La Grande-Bretagne, la Prusse et la Belgique ont été chargées par la nature de fournir le combustible aux pays moins favorisés. La France ne produit qu'environ la moitié de sa consommation, qui est de 120 à 130 millions. La Grande- Bretagne emploie dans ses usines et fabriques les 9 /i 0 de sa production; les besoins de la Prusse sont relativement bien moins considérables, et la Belgique peut exporter environ
') 1856: 77 millions. — 1857: 79 millions. — 1858: 66 millions.
un tiers des houilles qu'elle extrait tous les ans de ses mines.
Fers. Après la houille , le fer est le seul minéral dont nous puissions nous occuper ici.
Le fer entre dans le commerce sous la forme de trois combinaisons chimiques qui sont la fonte, le fer (en barres etc.), l'acier. Presque tout le fer et l'acier a passé par l'état de fonte •) , mais dans le tableau ci-après on n'a donné que les quantités de fonte utilisées directement sous cette forme.
Production du fer en Europe (tonnes de 1000 k.).
fonte.
fer.
France
tonnes 220,053
tonnes 520,099
Grande-Bretagne
Autriche
Prusse
Russie
Bavière
Belgique
Italie
Espagne
Suède
Norwége
Suisse
Plusieurs États allemands produisent encore des quantités notables de fer, notamment les suivants: Nassau 13,250 tonnes, Grand-duché de Hesse 7250, Bade 6250, Wurtemberg 6000, Saxe royale 5500, Hanovre 5250, autres États ensemble 17,000 tonnes.
On a calculé qu'il se fabriquait actuellement en Europe sept fois autant de fer qu'au commencement du siècle. Ce métal remplace maintenant dans bien des cas, tantôt le bois, tantôt la pierre, tantôt d'autres matériaux, et la variété de
') On sait que la méthode dite catalane transforme le minéral directement en fer.
ses emplois continue de se multiplier. L'importance du fer est si grande que les partisans modérés du libre échange admettent, par des raisons politiques , un droit protecteur sur ce métal.
Quant à savoir quel pays a abondance de fer et lequel a besoin d'un supplément de l'étranger, nous aurons l'occasion de les faire connaître en parlant du commerce.
l'issus. Ne pouvant pas entrer ici dans beaucoup de développements, nous sommes obligés de réunir dans ce paragraphe tous les tissus, malgré les différences qui distinguent entre eux le coton et le lin, la soie et la laine.
Les étoffes de soie sont fabriquées principalement en France, en Angleterre, en Suisse et en Allemagne, mais la soie brute vient en partie de pays situés hors d'Europe, en partie des contrées qui avoisinent la Méditerranée, notamment d'Espagne, de Grèce, de Turquie, d'Italie et d'Autriche. La production, assez considérable d'ailleurs, de la France, ne suffit pas pour occuper ses métiers pendant toute l'année.
D'après les évaluations les plus accréditées, les différentes contrées de l'Europe produisent les quantités suivantes de
soie grége:
kilogrammes
kilogrammes
France (année moyenne)
— États romains
Suisse (Tessin) . .
Autres États allemands
Italie. Piémont . . .
— Lombardie . .
— Modène et Parme
Turquie (d'Europe) .
— Toscane . . .
— (d'Asie) . .
— Naples . . .
Le ver à soie a besoin de soleil, mais le tissage peut s'opérer sous tous les climats; c'est ce qui explique l'extension que la Grande-Bretagne a pu donner à sa manufacture de soie.
La production de la laine dépend moins du climat, le mouton est un animal si peu exigeant. Autrefois l'Europe devait produire elle-même la laine qu'elle employait, mais actuellement l'Amérique du Sud envoie annuellement 50,000 quintaux, l'Inde 80,000, le Cap 80,000, l'Australie 230 à 240,000 quintaux de laine. D'après les calculs qui présentent en leur faveur le plus de probabilité, la production atteint en France 60 millions de kilogrammes, en Grande-Bretagne 58 millions, en Autriche 35,200,000, en Prusse 19,300,000, en Russie 19 millions, en Pologne 1,500,000, en Belgique 1,350,000, en Espagne 7 à 8 millions de kil. Les États-Unis ne doivent pas être oubliés ici, parce qu'ils nous envoient une partie des 27 millions de kil. de laine qu'ils produisent.
Relativement à la filature de la laine et à la fabrication des draps et autres étoffes, nous pouvons donner les renseignements suivants:
La Grande-Bretagne a environ 1,400,000 broches à laine peignée et 1,800,000 à laine cardée. On consomme 94 millions de kil. de laine et plus de 80,000 ') ouvriers sont occupés dans cette industrie.
La France possède plus de 900,000 broches pour la laine peignée et 15 à 1,600,000 pour la laine cardée. 371,000 ouvriers sont occupés dans les manufactures de laine:' 51,000 au lavage et à la filature, 300,000 au tissage et 20,000 aux teintures et apprêts. On emploie annuellement 90 à 95 millions de kilogr. de laine brute et on évalue la valeur des tissus à 480 millions de francs par an.
En Belgique on compte 23,000 ouvriers dans les manufactures de laine, en Prusse 55,000, en Russie 495,000 (?), en Pologne 9666. La valeur des tissus delaine peignée fabriqués dans
') Les tisseurs ne paraissent être compris dans ce nombre.
le Zollvcrein a été établie au chiffre de 403,750,000 f. par la commission française de l'exposition universelle de 1851. La valeur des draps et autres tissus foulés dépasse de beaucoup cette somme, de sorte que l'ensemble de l'industrie lainière du Zollverein peut être estimé à un milliard. Il résulterait que l'Allemagne serait à la tête de cette industrie, du moins en ce qui concerne la quantité de la production.
Le coton brut vient presque entièrement des pays transatlantiques; le midi de l'Europe en produit à peine 60,000 quintaux métriques. L'ensemble des récoltes de ce textile a été évalué dans ces derniers temps aux chiffres suivants. .
En millions de kilogrammes:
États-Unis 550 Egypte 30
Chine 900 Perse 30
Indes orientales 1 ) . . . 435 Brésil 33
Afrique (sans l'Egypte) . 31 ' Espagne, Italie .... 6
Pour se faire une idée de la grandeur de ces quantités il faut considérer qu'on aurait besoin de 4030 grands navires (de 500 tonneaux) pour les transporter. Si on voulait les charger sur un chemin de fer, il faudrait, si l'on compte 10 tonnes par waggon (et c'est un poids exceptionnel), 201,500 waggons, lesquels, attachés l'un à l'autre, occuperaient une ligne d'une longueur déplus de 1200 kilomètres, c'est-à-dire plus étendue que la distance entre Paris et Berlin!
L'importance de cette matière, et l'influence qu'elle peut avoir sur la politique devient encore plus sensible, si l'on calcule le nombre considérable d'individus qui vivent du travail du coton, ainsi que les immenses capitaux que cette industrie met en mouvement. Dans plusieurs pays on compte les premiers par centaines de milles et les dernière par centaines de millions.
') D'après Ellison la consommation intérieure des Indes serait de 900 millions de kilogrammes.
La comparaison de l'importance relative de l'industrie cotonnière dans les divers États est rendue facile par le tableau ci-après, emprunté au Handbook qf the cotton trade d'Ellison et qui donne la consommation mensuelle de coton dans les principaux pays.
Consommation mensuelle de coton (en balles).
France
Belgique . .
Pays-Bas . .
Allemagne avec
la Prusse
Autriche
Italie . . .
Espagne . .
Russie, Suède .
Total du con-
tinent
Grande-Bretagne
Total général .
On peut évaluer approximativement le nombre des broches en mouvement en 1860 aux nombres suivants:
France 5,500,000 j Italie 800,000
Grande-Bretagne . 32,000,000 j Suède et Danemark . 850,000 Autriche .... 1,600,000 Espagne et Portugal 1,000,000
Zollverein .... 2,500,000 Suisse 1,500,000
Russie 1,700,000 ;
L'extension qu'a prise dans ce siècle l'emploi du coton a sans doute nui quelque peu à la culture du lin et du chanvre; dans tous les cas, le travail domestique de ces textiles a diminué tandis que la filature et le tissage mécaniques en ont augmenté. En France on ne comptait en 1840 que 57,000 broches à lin, en 1844 120,000, en 1850 210,282; actuellement leur nombre dépasse 500,000 et l'accroissement n'est pas encore arrivé à son maximum. La Grande-Bretagne possédait en 1850 965,031 broches et 1141 métiers
mécaniques; en 1856 1,288,043 broches et 7689 métiers mécaniques. Dans les autres pays le progrès est également avéré, bien qu'on ne puisse pas donner de chiffres certains.
Outre les industries dont nous venons de donner un court aperçu statistique, il en est d'autres d'une importance incontestable, mais on manque de données pour établir des rapprochements comparatifs. Nous aurons d'ailleurs l'occasion de donner quelques indications sur ce point dans la section qui suit.