‹ Puissance comparée des divers états de l'EuropeChapitre 3 sur 27 · CHAPITRE IL I=>0I>TJIl l ^TI03Sr · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL I=>0I>TJIl l ^TI03Sr

Si, au lieu d'indiquer les Etats, la carte de l'Europe distribuait les territoires d'après l'origine des populations ou leur race, son aspect serait bien différent de celui qu'elle nous offre actuellement. Toutefois, une pareille distribution ne serait pas facile à établir. Pour un grand nombre de nationalités ou de populations on serait embarrassé de retrouver la filiation de chacune de ses parties. Pour d'autres, on serait dans le doute , si l'on doit les attribuer à la race dont elles se sont jadis séparées, ou à celle avec laquelle elles se sont fusionnées dans la suite des temps. D'autres peuples se composent d'un mélange si varié de familles humaines, qu' il ne saurait plus être question de rechercher leur filiation.

Ces difficultés ethnographiques ont amené les hommes d'Etat et les publicistes à faire, dans une certaine mesure, abstraction des données de l'histoire, et à s'en tenir principalement à l'état actuel des choses. A ce point de vue, et en combinant la communauté d'origine et de langue, on se borne à diviser les nations européennes en slaves, germaniques et latines. On voit qu'il n'est pas question ici de Celtes ou de Gaulois et qu'on a négligé bien des familles d une importance secondaire, même les Osmanlis.

On compte parmi les Slaves: les peuples delà Russie, la Pologne et une grande partie des habitants de l'Autriche et de la Turquie.

La race germanique embrasse, en dehors de l'Allemagne, la Grande-Bretagne, les pays Scandinaves, la Hollande et une partie de la Belgique et de la Suisse.

La race latine comprend la France, l'Espagne, le Portugal, l'Italie, une partie de l'Autriche, de la Suisse et même de la Turquie (Principautés unies).

Il est difficile d'établir une statistique exacte de ces races. Des calculs approximatifs donnent pour les Slaves 89 millions et demi, pour les Germains 95 millions et pour les Latins près de 89 millions d'individus. Nous aurous à revenir sur cette matière, nous croyous donc inutile d'entrer ici dans de plus amples détails.

Il importe avant tout de faire connaître le nombre des habitants des divers Etats actuellement existants. Pour ce but, nous avons dressé les tableaux II et III qu'on trouvera à la suite du texte. Le chiffre de la population peut-être considéré comme indiquant assez exactement la puissance relative d'un Etat. Néanmoins, son organisation politique, la culture et l'aisance des habitants, les alliances, les sympathie et antipathie internationales et quelques autres circonstances ') peuvent modifier sensiblement les données basées sur la population seulement.

Parmi les circonstances qui restreignent le principe que

') Voici encore quelques autres circonstances qu'on aurait pu énumérer ici. Un Etat allemand, quand il est attaqué, peut compter sur l'appui de toute la Confédération germanique. La Suisse et la Belgique trouvent une force morale dans la neutralité qui leur a été assurée par les traités. Ajoutous encore, qne sa situation insulaire, en dispensant la Grande-Bretagne d'introduire chez elle la conscription, la rend moins puissante sur le continent que ne le comporterait le ehiffro de sa population.

nous venons de poser, il en est quelques-unes qui dérivent de la nature même et de la composition de la population; nous croyons devoir faire ressortir plus particulièrement les suivantes :

Commençons par la densité. La carte No. 1 permet d'en saisir les rapports d'un coup d'oeil et les tableaux II et III les reproduisent sous la forme numérique. Il résulte du tableau 11, par exemple, que la Belgiquo a une population spécifique 13 fois plus forte que la Russie et 22 fois autant que la Suède et la Norwége; que les Pays-Bas peuvent nourrir deux individus là où l'Autriche n'en fait vivre qu'un ; que la Grèce renferme sur une superficie déterminée moitié autant d'habitants que le Danemark.

En combinant ces données avec les renseignements portés sur le tableau I, on peut calculer, par exemple, que si la Russie était aussi peuplée que l'Angleterre, elle compterait, seulement dans la partie européenne de son territoire, 523 millions d'habitants; ou que la France, avec une population aussi clair-semée que celle de la Suède, ne nourrirait dans ses fertiles campagnes que 3 millions % à, 4 millions d'individus.

Or la densité de la population est une circonstance politique assez importante. A nombre d'habitants égal, la puissance d'une nation est souvent proportionnelîe à la densité de sa population. Les relations sociales, les rapports des hommes entre eux favorisent leur culture intellectuelle et morale et augmentent leur aisance ; tout ce qui les sépare matériellement retarde leurs progrès. Pour ne citer qu'un détail, combien les distances à franchir ne diminuent - elles pas les relations entre les hommes, combien aussi ne font -elles pas perdre de temps. Et l'on sait que titne is money, que le temps c'est de l'argent, et l'argent c'est la puissance. Du

reste, l'échelle de la densité de la population se rencontre presque avec celle de la richesse ; nous disons presque, parce que cette règle aussi a des exceptions.

Cependant, la puissance relative basée sur le nombre des habitants n'est pas invariable. La population peut augmenter ou jdiminuer. Les causes de l'accroissement ou de la diminution sont très-faciles à poser en théorie, mais assez difficiles à démêler dans la pratique. Il y a ici encore bien des problèmes qui attendent leur solution. Ainsi, l'Angleterre vient d'achever un nouveau dénombrement, celui de 1861 et trouve, malgré une nombreuse émigration, un chiffre de 20,223,746 habitants, pour l'Angleterre proprement dite et la principauté de Galles. Il y a 60 ans, ces contrées comptaient 9; 156,1 71 hab., le doublement c'est donc opéré en 50 ans environ. Or, si la progression avait été la même dans les siècles précédents, en remontant en arrière, on devrait bientôt arriver à l'époque où les habitants de l'Angleterre se composaient d'un seul couple. Si la progression a été autrefois plus lente, il ne suffit pas, pour expliquer complètement la multiplication plus rapide de la population depuis 1800, de s'appuyer sur le développement extraordinaire de l'industrie. Comment, en effet, faire accorder cette explication avec ce double fait que de 1801 à 1811, époque d'une guerre acharnée et d'une prospérité industrielle limitée, l'accroissement ait été de 14%, tandis que de 1851 à 1861 le gain n'a été que de 12%?!

Ce problème, et d'autres semblables, ont été discutés bien souvent, mais jamais résolus. On a dépensé beaucoup d'esprit, recueilli laborieusement force documents, enregistré de nombreuses observations, mais sans convaincre personne. Usera peut-être toujours difficile de réduire à un trop petit nombre de rubriques les causes multiples qui agissent sur l'humanité.

Il n'entre pas dans notre cadre d'aborder l'examen de ces causes. Nous tenions seulement à constater que la puissance relative basée sur la population est susceptible de varier avec le temps, et varie en effet le plus souvent. Ainsi, vers 1820, l'Autriche était par sa population — et abstraction faite de toute autre cause de force ou de faiblesse — trois fois aussi forte que la Prusse, et quarante ans plus tard, seulement Jeux fois. C'est que l'accroissement a été en Autriche de 0.41% (v. tabl. II) et en Prusse de 1.57% par an. Sur notre carte No. 2 on pourra saisir d'un coup d'oeil les pays où l'augmentation de la population est lente ou rapide, et le tableau II renferme les éléments qui ont servi à la dresser. Nous croyons cependant devoir reproduire ici, en tant pour cent, le taux de l'accroissement annuel moyen depuis 30 ou 40 ans.

Italie . . .

Norwége . . .

Belgique . .

Grande-Bretagne

France . . .

Autriche . .

Danemark . . .

Il ne faudrait cependant pas tirer de ces rapports des conclusions trop absolues sur l'avenir des Etats, car le taux de l'accroissement subit, comme toute chose en ce monde, plus d'une vicissitude. Il diminue habituellement à mesure que la population augmente.

D'un autre côté, on se tromperait en croyant qu'il existe un lien étroit» et indissoluble entre la rapidité de l'accroissement d'un peuple et sa prospérité. Qu'il y ait une certaine relation entre l'aisance et la multiplication de la population, cela paraît évident, mais jusqu'à présent la science n'est encore parvenue qu'à démontrer que la richesse et

la pauvreté peuvent agir avec une égale efficacité comme entrave à l'accroissement

Quelle que soit la cause première de l'augmentation des populations, l'accroissement peut se présenter en fait, soit comme le résultat d'une durée plus longue de la vie, ou d'une moindre mortalité, soit comme l'effet du grand nombre des naissances. Mais il n'est nullement indifférent que le progrès provienne de l'une ou l'autre cause. Il est évident que, toutes choses égales d'ailleurs, entre deux Etats ayant le même nombre d'habitants, celui-là sera le plus puissant dont la population renfermera la proportion la plus forte d'adultes, c'est-à-dire , d'hommes aptes au travail et au service militaire. Il est à tous égards préférable que 600 adultes aient à nourrir et à protéger 400 enfants, que de voir 600 enfants commis aux soins de 400 adultes.

On peut considérer comme une règle assez générale que la proportion des adultes est d'autant plus forte que la population est plus dense et plus stationnaire.

En revanche, du moins à en juger d'après un nombre encore trop restreint de faits, la densité semblerait coïncider avec une plus forte proportion d'infirmes et d'hommes impropres au service militaire. Cette observation s'applique surtout aux contrées où domine l'industrie manufacturière: les enfants sont attelés trop tôt au travail, et leur développement se trouve ainsi arrêté ou gêné. Des comparaisons entre

'} La richesse paraît agir sur la diminution des naissances et la pauvreté sur l'augmentation des décès. On a souvent remarqué que des causes opposées — par exemple un grand froid ou une grande chaleur — ont le même effet. Si la richesse produisait toujours la décroissance d'un peuple, on n'aurait qu'à enregistrer cette loi naturelle et tout serait dit. Mais heureusement l'aisance est le plus souvent accompagnée d'une augmentation de la population (en prolongeant la durée de la vie dos hommes) de sorte qu'il devient difficile de faire, dans chaque cas, la part de chacune des actions contraires.

les divers Etats seraient très - instructifs , et les tableaux de • recrutement en fourniraient un excellent moyen ; mais la diversité des lois et de leur application rendent impossibles de pareils rapprochements. Il faudrait d'ailleurs en exclure tout fait la Grande-Bretagne où la conscription n'existe pas, et la Russie où le système de recrutement diffère trop de celui qui est en vigueur dans la plupart des Ktats de l'Europe. Quant aux autres pays, nous allons résumer les renseignements qu'ils ont publiés sur la matière.

Le recrutement opéré en Autriche en 1857 et 1858 s'est étendu sur 2,251,555 individus appartenant aux classes d'âge appelées. Sur ce nombre 1,964,780 ont été examinés; 278,305 jeunes gens ont été exemptés pour défaut de taille et 718,409 pour infirmités. Il restait donc 50 % des individus examinés comme propres au service militaire. Nous n'avons pas assez de détails sur ces opérations pour savoir combien de classes avaient été appelées pour former le chiffre inexplicable de 2,251,555 ')•

Sur les opérations de recrutement de la Prusse nous avons, au contraire, de plus amples détails. Ils se trouvent dans les Statistische Mittheilungen (tome VIII, 1855.) publication officielle du Bureau de la Statistique de Prusse, dirigé alors par feu M. Dieterici. Seulement, la classification adoptée en Prusse rend les comparaisons bien difficiles. On distingue d'abord ceux qui sont définitivement impropres au service, de ceux qui sont temporairement impropres, et ensuite, entre ceux qui sont propres au service de campagne et ceux qui ne peuvent Ctre employés qu'au service de garnisons. On voit que ces catégories ne cadrent pas avec celles établies dans la plupart des autres pays.

') Noua empruntons les renseignements sur le recrutement en Autriche à Wappaeus, Bec'ùlkeruv!j*<itali»t'd, tome II., p. 141.

Le gouvernement prussien n'ayant pas publié des relevés tous les ans, nous donnons le résumé de ceux qui ont été livrés à la publicité. (Rapports proportionnels en tant pour cent.)

Définitivement impropres.

Temporairement ImprO)

ires

Total des impropre»

ai;

service.

complètement Mil

pmpreH.

propres au service il. nantis.

total.

pour cause «le faiblesse

etc.

pour défaut de taille

ayant ayant de moins de .'» pd. à opd.

6 pieds. 2 pc

total.

lu. 72

Le nombre des hommes âgés de 20 ans est d'environ un p. c. de la population; voici le rapport exact pour les 9 années ci-dessus: 1.08 — l.n — Lis — Lu — 1.09 — 0.98

On trouve en Saxe une proportion encore plus forte qu'en Prusse de jeunes gens impropres au service. La cause en provient, du moins en partie, de la classification établie. Elle renferme également une catégorie de temporairement impropres qui, entre autres inconvénients, a celui d'ajourner les décisions pour beaucoup de jeunes gens. L'influence de ce système sur le nombre des exemptés ressort d'ailleurs du rapprochement de la Saxe avec la Bavière et le Danemark.

Nombre

des Jeunes gens examinés.

Nombre des exemptés pour défaut de taille.

Nombre des exemp- .,, , . .

tés pour cause de 1,,ta ' , ,,C8 '"'propres faiblesse eu-. ftU SCrvlc< >-

compl.

impropr.

tempor.

impropr.

compl.

Impropr.

En tant pour 100.

Saxe . . .

Bavière . .

Danemark

Il est inutile de dire qu'une différence dans la méthode

de recrutement peut seule expliquer les 74% de la Saxe en présence des 29% de la Bavière.

L'usage en vigueur en Belgique, d'exempter provisoirement diverses catégories d'individus, et notamment ceux qui n'ont •pas la taille réglementaire, diminue à première vue le nombre de ces derniers. Pour éviter toute erreur, il faut réunir les exemptions définitives avec les exemptions temporaires. On trouve alors les résultats suivants. Le minimum de la taille est de 1 m. 57.

Nombre des

Nombre des exemptes.

jeunes gens inscrits.

Pour faiblesse et infirmités.

Pour défaut de taille.

définit.

provisoir.

définit

provisoir.

Total . . .

Ou en tant pour 100

D'après M. Heuschling, les exemptions pour défaut de taille ont été y avant 1851, de 13.4% et celles qui ont pour cause des infirmités ou la faiblesse, de 11%.

La publication de VAnuario estadistico (offic.) nous met en état de donner des renseignements analogues sur l'Espagne. Faisons d'abord remarquer que la taille réglementaire a été, en 1857 et 1858 de 1 m. 596, qu'elle a été réduite pour 1859 à 1 m. 566 et pour 1860 à 1 m. 560.

Nombre des inscrits.

Total | 375,532

En tant pour .... 100

Contingent annuel.

pour défaut de taille.

Pour infirmités et faiblesse.

Ce tableau permet de saisir d'un coup d'oeil l'effet de la réduction de la taille réglementaire.

Passons à la France. La clarté et l'exactitude qui président à la rédaction des tableaux de recrutement, l'uniformité avec laquelle les lois et règlements sur la matière sont appliqués dans les départements de l'empire, rendent ces documents particulièrement propres à servir de base à l'étude de l'influence des professions sur le développement physique de l'homme. Mais il n'entre pas dans notre cadre d'approfondir cette question. Nous nous bornons à rappeler, pour faciliter l'intelligence du tableau qu'on trouvera ci-après, que le nombre des jeunes gens examinés varie avec le chiffre des appels. Lorsque le contingent est complet, la liste est close, et le surplus des jeunes gens inscrits sont libérés. Le nombre des infirmes, des faibles, de ceux qui n'ont pas la taille réglementaire, ne doit être comparé qu'au nombre des examinés. Mais comme l'ordre d'après lequel on procède à l'examen est fixé par le » sort, on peut appliquer à l'ensemble de la classe, ou des hommes de 20 ans, les rapports qui résultent du rapprochement des termes numériques fournis par les commissions d'examen. Nous ajouterons que nous avons négligé dans le tableau ci-après, comme dans les documents antérieurs, les causes d'exemption qui, comme les fils aînés de veuve etc. ne donnent aucune indication relativement à la constitution physique des conscrits. — Le minimum de la taille était avant 1860 de 1 m. 57; il vient d'être réduit à 1 m. 56 *).

') Y. le décret relatif à cet objet dans notre Annuaire de le» Administra tien française pour 1861. Paris, Berger-Levrault.

Xorobre des Jeunes gens examiné*.

Nombre des exemptés

Année.

jeunes gens inscrits.

pour défaut ue mine.

pour cause de faiblesse de constitution etc.

Total . . .

Les renseignements que nous avons empruntés aux tableaux de recrutement de divers pays, auront sans doute convaincu le lecteur, que les règlements en vigueur sont trop différents, pour qu'il soit possible de comparer leurs résultats. Nous nous abstenons, en conséquence, de dresser un tableau comparatif. Nous allons maintenant rechercher l'effet que peuvent avoir sur un État les différences de race ou d'origine des populations qui l'habitent

On a souvent discuté la question de savoir dans quelle mesure les peuples se distinguent entre eux par des aptitudes, des qualités ou des défauts héréditaires. Nous ne devons pas aborder ici ce côté de la question ethnographique, si intéressant, mais si ardu. Il nous suffit de constater, qu'en fait, les habitants de certains pays appartiennent à des races, ou comme on dit actuellement, à des ^nationalités" différentes, et qu'ils n'ont pas assez oublié leur origine pour confondre leurs intérêts, leurs sentiments et leurs aspirations. Les événements modernes ont donné à ce fait une importance toute particulière, qui nous oblige à nous y arrêter un moment.

Dans les affaires humaines, il est rare de trouver une chose absolument bonne ou absolument mauvaise. La même

circonstance peut aujourd'hui augmenter la force d'un Etat et demain l'affaiblir. Il est pourtant désirable d'avoir un principe d'après lequel on puisse juger ce qui se passe autour de soi. Sans un tel guide on s'abandonne à son instinct qui n'est pas infaillible, et à des sentiments qui varient" Nous nous permettrons donc d'indiquer un principe qui, dans l'ordre d'idées qui nous occupe, semble être d'une application assez générale.

Dans le mouvement actuel des nationalités on remarque, comme dans l'électricité et le magnétisme, deux courants ou deux effets opposés: on peut également les désigner par les termes d'attraction et de répulsion. Nous pensons, qu'en général, le mouvement attractif est bienfaisant, et le mouvement répulsif nuisible. Contrairement à ce qu'on observe dans ces grandes forces de la nature, ce sont, dans les populations, les éléments similaires qui s'attirent, pour se confondre dans une grande „Unité". Les grands et les petits Etats ont eu, il est vrai, chacun leur mission; les petits, de conserver la pureté des moeurs, peut-être aussi la liberté civile et politique ; les grands de favoriser la culture de l'intelligence et de hâter les progrès matériels. Mais dans le siècle actuel, la même civilisation embrasse et rend solidaire tous les Etats de l'Europe, il ne reste qu'à faire des voeux pour la conservation et le perfectionnement pacifique de cette situation. On doit donc désirer que les aspirations ou les tentatives de conquête soient partout étouffées ou arrêtées par la présence de corps politiques compacts et puissants. Les intérêts économiques y trouveront d'ailleurs leur compte, car, nous l'avons déjà dit, les grands Etats sont favorables aux progrès matériels.

Si le mouvement attractif des nationalités offre généralement un spectacle plus sympathique que le mouvement ré-

pulsif ou séparateur, il peut néanmoins y avoir des cas où ce dernier est parfaitement légitime. Mais le plus souvent, la tendance séparatrice, dissolvante est un mouvement rétrograde, opposé à la civilisation ') ; poussé jusqu'à sa dernière conséquence, il aboutirait au morcellement des peuples en tribus, en familles isolées. Désirer que les Basques et les Bretons, les Flamands et les Provençaux, les Avergnats et les Normands se décomposent en leurs éléments, c'est faire des voeux en faveur de la barbarie des temps reculés. Mais si l'unité réalisée en France est un bien inappréciable, la dissolution des Galliciens et des Ruthènes, des Serbes et des Slovaques, des Croates, des Roumains, des Illyriens en autant d'Etats séparés qu'il y a de nationalités ne saurait être qu'une véritable calamité pour ces contrées. L'union fait la force, elle est souvent aussi la première condition du progrès.

Quelle que soit l'opinion qu'on professe en ces matières, il est certain, qu'aujourd'hui une population composée de plusieurs nationalités est une cause de faiblesse pour un Etat. Que les coeurs aient été ou non aliénés par la faute du gouvernement, cela importe peu ici: dès qu'une partie des habitants sympathisent avec l'ennemi, l'Etat ne peut plus compter sur eux. Heureusement, la composition ethnographique des populations ne constitue un danger que dans un petit nombre de pays.

On peut en effet considérer comme politiquement homogènes presque tous les Etats européens autres que l'Autriche,

') 11 serait tris-facile de démontrer par des faits récents (Prague, Varsovie) que le mouvement des nationalités renferme un fort alliage do barbarie. Nous définissons la barbarie: liainc contre ceux qui appartiennent à une autre nationalité. Dans ces deux villes, les mouvements populaires auxquels nous faisons allusion n'étaient pas dirigés contre les races dominantes, mais contre les juifs.

la Russie et la Turquie. *0n trouve, il est vrai, dans le Royaume-Uni, d'après le dénombrement de 1861, 4,490,583 Irlandais catholiques, mais il y a lieu de penser qu'ils ne sont pas tous hostiles aux „Saxons" ou aux „hérétiques". La France, de son côté", s'est complètement assimilée le petit nombre de Flamands, Allemands, Italiens, Basques sur lesquels ses frontières ont pour ainsi dire débordé. La Suisse est une véritable trinitê ethnographique, et bien que les Suisses allemands soient les plus nombreux (1,750,000), on n'entend pas dire que les Suisses français (550,000) ou italiens (130,000) cherchent h s'en séparer. En Belgique, les citoyens parlant français (Wallons) et les citoyens parlant flamand se savent avec bonheur membres d'un même Etat. En Prusse enfin, les Polonais se croient obligés par leur origine de faire de l'opposition; mais en 1858 leur nombre total n'atteignit que 1,624,766 individus, dont 783,602 habitaient la province de Posen et formaient le noyau des mécontents. Toutefois, les Slaves ne sont pas assez nombreux en Prusse pour exercer une influence sensible sur ses destinées.

La population de l'Autriche se décompose ethnographiquement ainsi qu'il suit :

Allemands 7,870,719

Slaves (Tchèques 2,635,000; Moravcs 1,278,000; Slo- VtqiM 1,813,000; Polonais 2,055,000; Ruthènes 2,871,000; Slovènes 1,171,000; Croates 1,329,000;

Serbes 1,427,000 etc.) 14,802,750

Roumains, y compris 2,40G,O0O Italiens . . . 5,695,151 Magyares ......... 4,947,134

Autres . 1,725,056

Total 35,040,810

En Russie, le nombre des Russes proprement dits, en y comprenant les populations assimilées, est tellement considérable, que les autres nationalités n'y peuvent exercer qu'une

faible influence. Parmi les 64 à 65 millions d'habitants européens de l'empire russe, on compte la Pologne avec 4,797,000 hab. et le grand-duché de Finlande avec 1,688,000 hab. On trouve en outre 2 millions à 2 millions et demi de Turcs, de Tartares et autres mahométans. Si l'on y ajoute quelques autres fractions de la population, on réunit 10 à 12 millions d'individus non assimilés, ce qui ne veut pas toujours dire hostiles.

La population de la Turquie n'est pas connue d'une manière exacte. Parmi les évaluations qui nous inspirent le plus de confiance, nous citerons celles de M. G. Lejean insérées dans les Mittheilungen du Dr. A. Petermann (Cahier complémentaire No. 4, 1860) et de M. Heuschling. dans son Empire de Turquie (Bruxelles et Paris. 1860). Il résulte de ces évaluations, qu'il n'y a dans la Turquie d'Europe, sur 15 à 16 millions d'habitants, que 3 à 4 millions de mahométans (Turcs et Albanais), tandis que dans la Turquie d'Asie on trouve 3 à 4 millions de chrétiens contre 16 à 17 millions de mahométans. La population de l'Egypte se compose en majeure partie d'Arabes.

Qu'une telle composition des habitants de la Turquie soit menaçante pour l'avenir de ce pays, comme de l'Europe en général, est évident pour tout le monde.

Nous devons cependant faire remarquer, qu'il s'agit ici moins d'un antagonisme ethnographique que d'un antagonisme religieux: en Turquie, il n'y a en présence que des chrétiens et des mahométans. Le fanatisme continue donc d'exercer son influence néfaste sur la politique. Heureusement cette passion, si non contre-nature, du moins illogique (la religion de l'amour inspirant la haine) a perdu sa force dans la plupart des Etats chrétiens. Toutefois le hideux spectre du moyen Age fait encore de temps à autre de courtes appa-

ritions. (La distribution de la population par cultes se trouve au tabl. XXIX, voyez aussi la carte.)

L'influence dès circonstances ethnographiques et religieuses sur la puissance des Etats est trop évidente pour qu'il y ait lieu d'insister. Leur intervention est .d'ailleurs rappelée au public par les comptes rendus que publient les journaux sur les débats parlementaires de certains pays. On y parle de partis irlandais } polonais, tchèque, de partis catholique et protestant, partis les uns aussi anti-politiques et ajoutons — sans vouloir blesser personne — aussi anti- patriotiques que les autres.

Les partis politiques ont seuls une raison d'être. Nous ne pouvons pas, sans doute, admettre que les conservateurs, libéraux et démocrates de toutes nuances soient tous également près de la vérité; mais ils se trouvent du moins sur leur domaine spécial. Ils parlent tous la même langue, ils diffèrent seulement par le diapason : s'ils ne peuvent pas être d'accord, ils pourraient du moins, s'ils le voulaient bien, arriver à se comprendre.

Du reste, de nos jours, les partis politiques ont sur la puissance d'un Etat une bien moindre influence qu'autrefois. Actuellement, un parti qui entretiendrait des relations avec l'étranger, aurait partout l'opinion publique contre lui. En face de l'ennemi extérieur, les adversaires nationaux font trêve à leurs dissentiments. Il en est comme des disputes entre époux, que personne ne s'en mêle, car

entre l'écorce et l'arbre no mets pas le doigt.

Cette observation s'applique aussi au cas où des partis sociaux divisent les citoyens en plusieurs camps. Le riche et le pauvre, le patron et l'ouvrier s'unissent contre l'ennemi de la commune patrie; le communiste oublie ses rêves de partages, les phalanstériens leurs projets d'association, et l'ami

de la paix lui-même s'arme pour repousser l'agresseur. Néan moins, la diffusion des idées socialistes peut nuire à un pays, en agissant sur la diminution de la production et en resserrant la confiance.

Il est, certes, superflu de faire observer, cfu'il n'existe aucun moyen de déterminer d'une manière exacte le degré d'influence de plusieurs des circonstances que nous avons passées en revue. Dans le plus grand nombre de cas, chacun dans la mesure de sa sagacité et de sa pénétration, en sera réduit à trouver lui-même le rapport entre les causes et les effets.

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