MARINE
On peut considérer la côte comme une porte qui permet à un État de communiquer avec le monde entier. Etre séparé de la mer, constitue donc un désavantage sérieux. Si la Suisse prospère loin de l'Océan, cela provient de circonstances politiques et économiques toutes spéciales. A quel degré de richesse ne serait-elle pas parvenue, si ces circonstances avaient été secondées par les avantages d'une bonne situation maritime! L'un des résultats d'une pareille position géographique aurait été que les fils les plus robustes de l'Helvétie n'auraient pas pensé à vendre, pendant tant d'années, leur sang à des princes étrangers. ....
La mer est un élément de puissance pour tout pays. Elle fournit certains produits ; elle forme une voie commode pour les relations commerciales; et souvent elle creuse un abîme devant l'armée d'un agresseur. Les incalculables richesses que l'Océan porte vers leurs destinations ont toujours eu le privilège d'exciter plus particulièrement la rapacité de ceux qui désirent s'enrichir vite, et comme cette classe d'individus est en même temps attirée par l'attrait d'une vie aventureuse, elle donna naissance d'abord aux pirates libres, indépendants, et ensuite aux corsaires dont la profession était légalisée par des „lettres de marque".
Nous ne saurions trouver d'argument en faveur de l'opinion qui permet de s'emparer de la propriété privée qu'on rencontre en mer, et qui déclare inviolable celle qu'on trouve en terre ferme. S'il y avait une distinction à faire, ce serait plutôt en faveur de la mer , où les horreurs de la guerre sont multipliées par celles que cause le „perjide élément". Cette manière de voir paraît du reste se répandre dans le public. Déjà un grand pas dans ce sens a été fait au Congrès de Paris (16 avril 1856), où l'on a arrêté une déclaration ainsi formulée:
1) la course est et demeure abolie;
2) le pavillon neutre couvre la marchandise ennemie, à l'exception de la contrebande de guerre;
3) la marchandise neutre, à l'exception de la contrebande de guerre, n'est pas saisissable sous pavillon ennemi ;
4) les blocus, pour être obligatoires, doivent être effectifs, c'est à dire maintenus par une force suffisante pour interdire réellement l'accès du littoral à l'ennemi.
La plupart des États qui n'avaient pas été représentés au congrès ont successivement adhéré à cette déclaration, à l'exception des États-Unis. La grande république américaine prouva en cette occasion que le mieux était l'ennemi du bien. „S'il n'est pas décidé, répondit le président Pierce, que les bâtiments de guerre eux-mêmes ne seront plus autorisés à capturer la propriété privée de l'ennemi, je ne saurais adhérer à votre déclaration. Vous possédéz une flotte nombreuse, tandis que notre défense repose sur la possibilité de transformer les navires de commerce en instruments de guerre."
Nous croyons que le gouvernement américain aurait mieux fait de se contenter, en attendant, de ce qui avait été offert. Un grand nombre d'États bien plus faibles que la Confédé-
ration américaine l'ont compris ainsi. La réponse du cabinet de Washington nous paraît surtout avoir été inspirée par un certain esprit d'opposition contre l'Europe. La punition, et selon quelques journaux aussi les regrets, ne se seraient pas fait attendre longtemps, à en juger par les événements actuels.
Quelque regrettable, ou même blâmable que nous paraisse la décision prise par le président Pierce, nous devons cependant reconnaître, qu'au point de vue des idées courantes sur la politique des intérêts en opposition à la politique des sentiments, un gouvernement est parfaitement en droit de décliner une proposition tendant à restreindre ses moyens de défense. Mais nous ne saurions assez fortement nous déclarer contre les auteurs (en petit nombre, mais influents) qui continuent de plaider en faveur de la capture des propriétés privées. L'homme n'a- 1 -il pas déjà un penchant assez prononcé pour la violence et pour le bien facilement acquis! Les disciples des Grotius et des Piiffendorf ont une tâche plus noble, une mission plus élevée à remplir que de chercher des arguments favorables à ce penchant; ils doivent réagir contre les appétits brutaux des hommes dans les rapports de nation à nation. On ne doit pas perdre de vue que le droit des gens qui est la morale internationale, a besoin d'être soutenue par l'opinion publique. Or l'opinion publique, pour ne pas s'égarer, doit être formée et dirigée par l'élite de la nation, en d'autres termes, par ceux qui soutiennent la cause de la justice et de l'humanité.
Pour devenir une puissance maritime, il ne suffit pas de le vouloir, il faut encore réunir certaines conditions. De bons ports et une population de marins sont naturellement les premières entre toutes. On ne forme pas de bons matelots du jour au lendemain. Le futur loup de mer est en général
né dans le voisinage de Tonde salée; il s'est familiarisé de bonne heure avec le danger et a appris à l'aimer. De là vient aussi qu'un pays a généralement d'autant plus de matelots que ses côtes s'étendent sur une plus grande longueur. Seulement on ne connaît que rarement leur nombre réel. En Frauce, les registres de l'Inscription maritime renferment environ 170,000 noms, en Espagne 81,000, mais tous ces inscrits ne sont pas valides. Le dénombrement de la population et dans quelques pays des relevés spéciaux font connaître que l'Autriche compte 34,664, la Prusse 11,734, la Suède 9666, la Belgique (avec les bateliers, débardeurs etc.) 10,459, le Portugal 8098 marins. Le nombre des marins employés sur les navires anglais (ce qui ne constitue par le nombre total des marins anglais) a été de 171,592 en 1860. Dans les États où l'inscription ou les relevés spéciaux n'existent pas, on en est réduit à tirer des inductions du mouvement de la navigation; ces inductions doivent souvent causer des erreurs, car les équipages ne sont presque nulle part composés exclusivement de nationaux. L'importance des transports maritimes ne saurait donner non plus aucune indication, car le commerce est en rapport avec la production et la consommation et nullement avec le nombre des marins.
Une autre condition de succès maritimes, c'est de ne pas reculer devant les dépenses : qui veut le but, doit vouloir les
moyens. Pas d'argent, pas de navires de guerre.
Aussi les États ci-après ont-ils ouvert en faveur de la marine, les crédits portés en regard de leurs noms.
France . . . 124,195,793 Autriche . . . 17,931,000 Grèce .... 2,089,000
Prusse Russie Allemagne Italie . .
Turquie . . . 15,000,000 Danemark . . 5,198,751
7,525,245 Pays-Bas . . . 18,551,123 86,220,116 Portugal . . . 5,055,000 Espagne . . . 28,595,314
Suède et Norwége 9,655,423
Di
Il est inutile d'ajouter que ces nombres varient légèrement d'une année à l'autre, plutôt dans le sens de l'augmentation que de la diminution. Ils participent ainsi à la tendance constatée au budget de la guerre, sur lequel plusieurs pays font même figurer les dépenses pour la marine. Toutefois, la marine militaire devrait être comparée autant au commerce qu'elle doit protéger qu'à l'armée qu'elle doit seconder. Nous avons essayé diverses combinaisons sur ce point. Voici d'abord un tableau comparant la marine, d'une part avec l'année de terre, et de l'autre avec le mouvement du commerce ').
Contre 1000 f. dépensés pour l'armée de terre, le budget de la marine compte
Chiffre indiquant la valeur du mouvement co merci al (Imp.
et exp.) pour chaque franc de dépense consacré à la marine.
443 francs
23 fois
Grande-Bretagne . . .
Suède
Norwége
Ces chiffres sont assez clairs, pour pouvoir se passer de développements. Nous avons d'ailleurs réuni des rapprochements analogues sur le tableau VIII; on comparera utilement aussi le tableau VI avec les chiffres ci-dessus.
') On aurait dû peut-être comparer la marine seulement arec le commerce maritimo; mais d'une part, la distinction n'est pas faite sur tous les documents et de l'autre le commerce international de terre est généralement d'une importance secondaire.
Le but ou l'emploi de la marine n'est pas le même dans tous les États. De même que la force publique se compose de Yarmée destinée à défendre la nation contre l'ennemi extérieur, et de la police destinée à protéger l'individu contre les agressions de ses concitoyens; de même, la marine peut être divisée en armée maritime (armée de mer) et en police maritime. Le même navire peut sans doute servir souvent aux deux fins, mais en le construisant, on le destine plus particulièrement à l'un de ces deux services. Pour la guerre on établit de préférence de puissants men of war (vaisseaux de ligne) et actuellement plutôt des frégates cuirassées ; pour la police, c'est à dire pour la protection du commerce, de la pêche et des revenus douaniers on s'en tient à des bâtiments légers.
Dans la marine militaire on peut aussi distinguer entre les navires employés principalement pour l'attaque et ceux qui servent surtout à la défense. La plupart des canonnières, ainsi que les batteries flottantes appartiennent à cette dernière classe *). . Mais comme les canonnières ne portent qu'un ou deux canons, il en faut un grand nombre pour pouvoir opposer une résistance sérieuse. En les comptant avec les navires plus forts, on exagère la puissance apparente d'un Etat. On évite cet inconvénient en ne basant les raisonnements que sur le nombre des canons, et c'est aussi d'après cette donnée que nous avons établi la carte N°. 4. (Voy. aussi le tableau VII.)
') On doit compter ici les navires marchands qui peuvent être armés en guerre. C'est une sorte de landwehr maritime (Meerwehr). Les Etats - Unis et peut-être bientôt aussi la Prusse, accordent des primes aux navires marchands ainsi construits.