CHAPITRE V
La population d'un État, q\ notamment le nombre de combattants qu'il pourrait mettre en ligne, forment, il est vrai, la principale base de sa puissance; mais de nos jours, il ne suffit pas de connaître le chiffre des habitants d'un pays, pour en évaluer la force. Les temps sont passés où les projectiles consistaient en caillous ramassés dan6 le ruisseau voisin, et l'arme la plus meurtrière en une lance dont la pointe avait été durcie au feu. Maintenant on fait venir le salpêtre des Indes, le cuivre du Chili et de l'Australie, le fer et l'acier de la Suède, le soufre de la Sicile; les arts et les sciences sont mis en réquisition, et on consacre des soins infatigables à la recherche d'engins de guerre de plus en plus irrésistibles. Mais même après avoir accumulé des moyens de destruction on n'est pas encore prêt à entrer en campagne : il faut réunir de grandes provisions de vêtements, de nourriture et de mille autre objets et même se préoccuper de la satisfaction de besoins „artificiels" comme le tabac.
Pour tout dire en un mot, la puissance politique repose en réalité sur une double base: les hommes et l'argent Nous venons de passer en revue les divers États de l'Europe
') Ou plus exactement sur une Irïple base. Mais l'intelligence étant un impondérable, nous devons en faire abstraction dans cette revue de forces matérielles comptées, pesées, mesurées.
au point de vue de leurs forces en hommes, examinons les maintenant relativement à leurs ressources en argent.
Pour se former une idée générale sur cette matière, il suffit de jeter les yeux sur la carte N°. 5 et surtout de la comparer avec le tableau IX. Ce qui présente de l'intérêt dans ces rapprochements, ce n'est pas la comparaison des revenus d'un grand avec ceux d'un petit État, ceux de la France avec ceux de la Suisse, ceux de la Grande-Bretagne avec ceux de la Grèce, les différences sont trop considérables ici pour qu'on se donne la "peine d'en constater exactement le montant. La comparaison n'est vraiment instructive qu'entre des situations à peu près semblables, entre la France et l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse, la Hollande et la Belgique.
On se tromperait, cependant, en croyant qu'il n'y a qu'à mettre en regard le dernier chiffre du budget, la somme totale des voies et moyens de divers États pour connaître leur situation financière relative. Pour pouvoir porter un jugement sérieux sur les finances d'un pays, il faudrait savoir avant tout, si le contribuable n'est pas chargé au-delà de ses forces, et quel effort on pourrait lui demander dans des cas extraordinaires. Il n'est pas possible, sans doute, de déterminer ces points avec une exactitude rigoureuse.
L'un des moyens d'évaluer les charges financières supportées par les citoyens d'un État consiste à en diviser le revenu total par le nombre des habitants, afin d'établir l'impôt moyen par tête. Cette donnée n'est pas sans utilité, mais il ne faut s'en servir qu'avec prudence, parce que diverses circonstances tendent à en affaiblir la valeur. Voici ces circonstances.
1) Le budget est établi d'une manière différente d'un pays à l'autre. Tantôt on y inscrit le produit brut de l'impôt et on porte les frais de perception aux dépenses ; tantôt aussi
on ne compte que le produit net; quelquefois encore on trouve dans le même budget le produit brut de l'un et le produit net de l'autre impôt.
2) Outre ces différences pour ainsi dire de forme, il existe des dissemblances de fond. Ainsi, en France la dépense du culte figure au budget, tandis que le culte ne contribue pas à grossir celui de l'Angleterre. Dans d'autres pays l'État ne prend à sa charge qu'une partie de cette dépense. Ces exemples pourraient être multipliés. Rappelons aussi que les opinions sur ce qui doit être mis au compte de l'État, des départements ou provinces et des communes change de temps à autre. Ainsi, en France, la dépense pour les prisons figura jusqu'en 1857 au budget départemental, maintenant elle est portée au budget général de l'État. Au fond c'est toujours le même contribuable qui paie, mais la plupart des comptes financiers ne donnent que le mouvement des caisses de l'État.
3) L'État a aussi des propriétés et d'autres sources de revenus, par exemple le produit de colonies, qu'on ne devrait pas confondre avec ceux de l'impôt
4) Enfin, la même dépense est lourde pour l'un et légère pour l'autre, selon qu'il est riche ou pauvre.
La richesse d'un pays est naturellement aussi difficile à évaluer que celle d'un particulier; mais par des raisons que nous développerons dans un autre chapitre, nous croyons pouvoir considérer le commerce comme une mesure assez approximative de l'aisance. Par conséquent, on ne parcourra pas sans intérêt le tableau qui suit, où nous avons classé les États d'après l'importance de l'impôt moyen, et mis en regard le rapport de la valeur du commerce extérieur au revenu total du Trésor.
Paye-Bas . .
Grande-Bretagne Franco Espagne Belgique Danemark
Italie
Autriche
Grèce
Russie
Portugal
Suède
Turquie
Moyenne de l'impôt ou plutôt des recettes par tête d'habitant.
La valeur totale des importations et exportations est égale à combien de fois le total des recettes.