SIGNALES AILLEURS QU'AU BERNARD
Je dois commencer par dire qu'il ne s'agit point ici des puits découverts en Syrie, en Egypte, à Rome même, de ces puits qui sont Taccès à des chambres funèbres creusées profondément dans le sein de la terre ; ceux dont je vais entretenir le lecteur sont le réceptacle même de la sépulture, le lieu choisi pour y déposer le corps incinéré du défunt. Depuis que je les étudie , l'attention du public a été appelée sur ces monuments d'un rite funèbre jusqu'ici inconnu, qui se rapporte à une religion également ignorée de nous ; par suite , on en a découvert d'analogues à ceux du Bernard, je vais énumérer ceux que je connais.
Les puits funéraires du Bolonais sont incontestablement les plus anciens, puisqu'ils appartiennent aux Etrusques felsiniens
qui avaient disparu plus de 5oo ans avant Jésus-Christ. Ils sont situés près de Marzabetto et furent inventoriés au nombre de sept, en i865, par M. Gozzadini, président de la Commission historique de la Romagne. La profondeur des excavations variait entre 2" 25 et 8" 5o; elles ressemblaient les unes à un cône à base cylindrique, les autres à un cône terminé par une cuvette, d'autres à une amphore. Elles étaient remplies de galets déposés par couches régulières , dans lesquelles étaient disséminés des débris de poterie, des coquilles d'huîtres, des ossements et des cornes d'animaux (bœuf, chien, cerf, chèvre, cochon, lièvre, chat, tortue). Il y avait dans les couches inférieures des vases entiers contenant des cendres, des cailloux et du charbon (i).
Si de ritalie je passe dans la Gaule, je trouve au premier rang, pour l'ancienneté, le puits funéraire du mont Beuvray, au diamètre, de i" 60 sur 8" de profondeur, fouillé par M. BuUiot, de la Société Eduenne; il était rempli de cendres disposées par couches et séparées par un remblai pierreux. A de nombreuses médailles gauloises et à un moyen-bronze de la colonie de Nîmes, se joignaient des verroteries, la douille d'un fer de lance et autres ustensiles en fer, des débris de lampe et d'amphore cinéraires, des dents d'homme et de cheval (2).
Je citerai ensuite celui de V oppidum du Pré-Haut (Loiret) , celui de V oppidum de Chassey (près Chalon-sur-Saône) , et les six puits de Beaugency vidés avec soin par M. le comte
(i) M. Jules Quicherat, Revue des Sociétés sav. Octobre 1866, p. 370. (2) Fouilles de Bibracte, p. Sg et 60, Paris, Didier et O:
Dufaur de Pibrac. Celui dont la gravure suit, avait 4" de profondeur.
Il contenait, avec une dent humaine adhérente aux cendres du bûcher, des coins en silex, des lames de couteaux, des os de porc, de bœuf, de mouton, de chien, d'oiseaux, de rongeurs, Turne cinéraire et des débris de vases postérieurs à la conquête (i).
Viennent après , dans un ordre chronologique qu'il est difficile d'établir, les puits de Villeneuve-le-Roi , près Paris, de Chateaubleau (Seine-et-Marne); de Bayenhem-les-Eperlèques (Pas-de-Calais); de Chevillon, près Brulon (Sarthe) ; deNoisy, près Chambon (Orne); des Côtes-du-Nord, du Quercy, de la Gascogne, du Limouzin, de la Savoie, de Triguières (Loiret); de Paris, de Nogent-le-Rotrou, de
(i) Cimetière celtique découvert à Beaugency, mai i86o.
La première fouille de M. de Pibrac est antérieure à son rapport et eut lieu le 18 mai 1837. Par lettre du 8 mai 1873, M. le Comte me prie de rappeler ce fait auquel il attache beaucoup d'importance. Je suis heureux d'accorder cette justice à un savant aussi distingué.
Chartres (Eure-et-Loir) ; de Bourges, de Primelles (Cher) ; de Gourgé (Deux-Sèvres) ; de Gien (Loiret) , et de Rezé (Loire-Inférieure) , qui ont donné lieu à des notes ou à des rapports imprimés (i). En les mentionnant ici, il me suffira de rappeler que tous étaient comblés avec de la terre meuble le plus souvent noirâtre et mêlée de charbon; qu'on y a recueilli, on peut dire toujours, des ossements d'animaux, spécialement de bœuf, de mouton, de bélier, de chèvre, de chien, d'oiseaux, des bois de cerf, des dents de cheval et des défenses de sanglier, plus, des tessons de vases et des vases entiers en terre commune ou en terre rouge sigillée, en particulier Turne cinéraire remplie de cendres d'os ou d'esquilles d'os carbonisés. Dans plusieurs de ces excavations gisaient des tuiles à rebords, des débris de moulins à bras, des perles de verre, des épingles en os, des anneaux, des fibules en cuivre, des lames et des ustensiles en fer, des pièces de monnaies des V% IV et IIP siècles.
Parlant du vase cinéraire des puits de Beaugency, M.: de Pibrac disait en 1862 : « Pour M. Baudry comme pour moi, ce vase funèbre révèle une sépulture (2). » En i863 , M. de Longuemar écrivait au sujet des puits de Gourgé : « Ils ont
(i) Revue des soc. sav., octobre 1866, p. 376, août i868, p. 108, avril, mai 1869, p. a85 et 355. Juin, 1869, p. 439.
Mémoires lus à la Sorbonne en iS66f p. j3 et suiv.
Bulletin monumental 1868, n* 3, p. 3x4-5.
Bulletin de la Soc. des Antiq, de France, séance du 9 juillet 1862.
Bulletin de la Soc. arch. d^ Eure-et-Loir, juillet i863, p. 222.
Le NogentaiSy Union agricole du 22 mars i863.
Catalogue du Musée archéologique de Nantes, p. 77.
(2) Discours prononcé devant la Soc. d'Agriculture d'Orléans, le 28 août 1862.
avec ceux du Bernard une analogie frappante (i). » Rendant compte des fosses ovoïdes dePrimelles, Tévidence arrachait, en i863, ce cri à M. de Beaurepaire : « A Primelles comme au Bernard, quelles similitudes frappantes et essentielles ! »
En 1869, M. Fortuné Parenteau inscrivait dans son Catalogue du Musée archéologique de Nantes la phrase suivante : « Les puits de Rezé sont identiques aux puits connus sous le nom de Puits funéraires du Bernard. »
Enfin, M. Tabbé Cochet, en m'envoyant, le 22 mai 1871, une note sur les cavités en forme de puits, rencontrées en Angleterre, et à Ewel-en-Surrey, et à Itane, près Aylesbury, dans le comté de Buckingham , me disait : « Cette découverte qui a pour objectif des puits de la période romaine , me paraît avoir la plus grande analogie avec la vôtre. » Ces puits renfermaient des ossements d'animaux, des écailles d'huîtres, de moules et de limaçons , des débris de vases et des vases entiers en terre rouge sigillée et des urnes cinéraires (2).
J'arrive maintenant aux sépultures en forme de puits qui sont inédites. Tel est le puits fouillé en dernier lieu, à Rezé, par MM. Parenteau et de la Nicollière (profondeur 5"). Il avait cela de particulier qu'il subissait vers le milieu une légère inflexion qui changeait son axe et le rendait impropre à servir de puits à eau. Au reste, sa destinée funéraire était caractérisée par une écuelle, à teinte rouge, remplie de cendres et couverte d'un plateau renversé qui terminait l'enfouissement (3).
(i) Bulletin de la Soc, des Antiq, deVOuest, i« trim. de i863, p. 207.
(2) Archœologiay t. XXXII et XXXIV, p. 21 à 32 , pi. 1 1.
(3) Lettre de M. Psirenteau du 24 mars 1870.
Blain, dans le même département, a fourni son puhs funéraire à M. Revelière, neveu de M. Bizeul. Il lui a donné un vase entier, les fragments de six ou sept autres, et deux sifflets des morts en os, bouchés avec des tampons en bois (i).
Les autres puits inédits signalés ailleurs qu'au Bernard, sont : celui de Saint-Lubin, commune de Marboué, dans Loir-et-Cher, et, dans la Vendée, ceux de Maillezais, de la Vergne (arr' de Fontenay-le-Comte) , d'Apremont (arr* des Sables-d'Olonne) et de Durin (arr* de la Roche-sur- Yon).
La sépulture en forme de puits (profondeur 9™) , de Saint- Lubin (arr' de Ghateaudun), mise à nu par M. Ernest Lecomte, avait pour mobilier des couches de terres devenant de plus en plus noires à mesure qu'on approchait du fond; deux cuillers en bois dont Tune ornementée, au lieu où le manche s'adapte à la coquille, d'un quadrillé en losanges, avec un point au milieu de chacun d'eux; deux tessères en pâte de verre ; des débris de vaisselle commune et de patères rouges sigillées; un bucrane, des cornes et des dents de bœuf, une tête de chèvre et d'autres os noyés dans de la cendre et du charbon qui ne furent pas définis (2).
Les puits de Maillezais, au nombre de quatre, d'une profondeur de 3 à 4", avaient le fond couvert d'une légère couche de terre et de pierrailles sur laquelle posait une couche de cendre. Au-dessus, en se rapprochant de l'orifice: débris de vases, à pâte grossière; quatre ou cinq fragments d'armes ou ustensiles en fer, dont une forte lame de couteau munie d'une soie destinée à être fixée dans un manche; deux
(i) Renseignements communiqués par M. Léo Dessaivre. (2) Lettre de M. Ernest Lecomte, du 27 juillet i865.
débris de lampe en terre cuite ; peut-être aussi une fibule en cuivre recueillie après coup aux abords des excavations. Les fouilles furent exécutées en présence de M. Faustin Poëy-d' Avant, numismate aussi modeste que distingué, mort en 1864.
A la Vergne, près Saint-Hilaire-des-Loges, où existent des dépôts de scories de fer d'une exploitation fort ancienne , les ouvriers de M. Chariot, propriétaire, découvrirent, sous le premier Empire, plusieurs puits comblés. Les deux qui furent vidés renfermaient, entr'autres choses, des vases en terre du IIP siècle et des monnaies allant de Claude à Valérien (i).
Maillezais et la Vergne sont à soixante et quelques kilomètres est du Bernard. Au côté opposé, à cinquante-deux kilomètres ouest de ce chef-lieu, une fosse du même genre fut fouillée à Apremont, en 1827. On y trouva des monnaies de Néron et de Commode et des vases gallo-romains , dont Tun déposé plus tard au Musée archéologique de Nantes, par MM. Huette et Benjamin Fillon, est orné de stries et porte sur la panse, en caractères cursifs, le nom de Jvlianvs (2).
Durin (Durinum), aujourd'hui Saint-Georges-de-Montaigu, où mourut, au VIP siècle, saint Martin de Vertou, était coupé à angle droit, à Fépoque gallo-romaine, par quatre voies pavées, le long desquelles étaient échelonnés bon
(i) Renseignements fournis par M. Benjamin Fillon.
(2) Le bourg actuel d'Apremont est bâti en grande partie sur la rive droite de la Vie. J'ai constaté sur la rive gauche, le 17 mai 1870 , la présence de vases et autres débris romains, sur une étendue d'au moins 5oo"; on y trouve aussi dans le cimetière fort ancien, dit Cimetière de Saint-Samson, une grande quantité de tuiles à rebords, de forte dimension.
nombre de puits funéraires, découverts successivement depuis le commencement de ce siècle. M.Dugast-Matifeux, si connu pour ses recherches historiques, que j'avais consulté à leur occasion, après une visite faite à mes fouilles, m'écrivit le 29 juillet 1869, la note substantielle que voici : « Je ne me rendais compte d'abord de cette multiplicité d'excavations que par le manque d'eau sur une colline resserrée entre deux rivières (i). Puis, je me disais : Plusieurs d'entr'elles ayant été comblées par un effet du temps, et peut-être aussi par l'invasion normande , il aura fallu en creuser successivement d'autres pour remplacer les premières. Mais je comprends aujourd'hui que ces explications sont insuffisantes en présence des objets trouvés dans la plupart d'entr'elles. En effet, dix-sept environ, ayant été vidées pour les rendre au premier usage qu'on leur attribuait, on y a rencontré invariablement de la poterie gallo-romaine, au lieu de source. Beaucoup de ces vases qui étaient intacts , n'avaient jamais dû servir à puiser de l'eau, témoins une grande amphore, à base pointue, de plus de i"* de hauteur, et des cruches dont le goulot était excessivement étroit. Il faut en dire autant des pots-au-feu et des urnes sans anses.
« Quelques-uns de ces vases recueillis par mon grandpère, et qui sont maintenant en ma possession, me semblent du II* et du IIP siècle de notre ère. Parmi les divers objets sortis de ces fosses cylindriques, je mentionnerai un phallus en terre cuite rouge (2) , avec des bois de cerf et des os d'autres animaux. Je citerai aussi un magnifique sus gallicus
(i) Metuanosj la grande et la petite Maine.
(2) L'un des puits de Gicn ^ fourni également un phallus,
en bronze, dont mon aïeul m'a laissé le dessin, qui pouvait avoir la même provenance. »
Après ce coup-d'œil rapide sur les sépultures en forme de puits, situées ailleurs qu'au Bernard, j'aborde celles que j'ai fouillées moi-même, qui forment le fond principal de cet ouvrage.
DESCI^IPTION