DES PUITS FUNÉRAIRES DU BERNARD
Avant de décrire les puits du Bernard, il me paraît utile de donner au lecteur une idée de la physionomie des lieux et d'exposer Thistorique de la découverte.
Description des lieux. — Le Bernard, depuis Tépoque féodale, a fait partie du Talmondais, territoire qui, pendant le cours du moyen-âge, avait pour limite sud TOcéan, de Tembouchure du Lay à Tembouchure du Jaunay, sur une étendue de rivage de 70 à 80 kilomètres (i). Les doyens de Talmont de cette période étaient en même temps curés du Bernard (ils y tenaient leurs assises pour le temporel en cette qualité) ce qui a fait dire, à tort ou à raison, à M. de la Fontcnelie de Vaudoré, que le doyenné, primitivement au Bernard, ne fut transféré à Talmont qu'à la suite de
(i) L'abbé Aillcry. PouUlé du diocèse de Luçon. Carte du diocèse avant son érection.
rinvasion normande, pendant laquelle doyen et paroissiens cherchaient un refuge, dans les moments de crise, derrière les remparts de son château-fort que battaient alors les flots de la mer (i).
En remontant plus haut , nous apprenons par un passage de Grégoire de Tours que Saint- Vincent-de-Jart faisait partie, au VP siècle, du Pagus d'Herbauges (2). La limite de cette circonscription étant le Lay , le Bernard situé entre ce fleuve et Saint- Vincent , appelé par le grand historien Becciacum, relevait de cette capitale tristement célèbre, si on en croit la légende de saint Martin de Vertou , qui nous la montre engloutie en 5 80, pour avoir méprisé la parole inspirée de ce thaumaturge (3).
Nous n'avons pas à nous occuper si, au IP et au IIP siècle, le Talmondais relevait de cette cité d'Herbauges (Arbadilla) dont les historiens romains ne parlent pas, ou de celle de Ratiatvm (Retz ou Rezé) citée par Ptolémée (4). Que ce Ratiatvm, à son tour, capitale du Pagus do Rez, ait auparavant été, oui ou non, celle des lemopices armoricani que des auteurs placent dans Tangle formé par Tembouchure de la
(1) J'ai rencontré dans le vieux cimetière du Bernard les tombeaux de deux doyens, avec leurs sceaux. Légende du V^ sceau (XIII« siècle). Sigillum Guillelmi decani tallemondencis [Guillaume de la Peyratte était contemporain du prince de Talmont, Savari de Maulcon, 1218). Légende du 2 • sceau (XV« siècle) : Sig^/Z/wm Curie [sic] decani Tallemondencis ; d^ns le champ, S. Martin, patron du Bernard,^ donnant la moitié de son manteau à un pauvre.
(2) Apud terminum pictonum vicus est in Arbatilico , nomine Becciaco in que ejus (S. Vincentii) habentur reliqui», etc. (de gloria martyrum 1. i . G.. XV.)
(3) De Kersabiec, Bulletin de la Soc. arch. de Nantes. L'abbé Auber, Vie de S, Martin de Vertou,
(4) Geog.,L II, c. 7.
Dugast-Matifeux, le pays de Rais et Re^^é sa capitale, p. 6, 23-27.
Loire (rive gauche) et la mer ( i ) , la chose est également peu importante pour nous. Il suffit de dire que le Talmondais appartenait au Poitou et en formait, avec le pays précité, Textréme limite. Cette position lui permit, comme le prouvent les faits, d'être Tun des derniers refuges des traditions gauloises dans la région de TOuest.
Pour ne parler que du canton de Talmont, une forêt, dite tantôt la forêt noire (2) et tantôt la, forêt de César, formait une ceinture redoutable , parallèle à la mer, de Saint-Jeand'Orbestier (près les Sables-d'Olonne) au Bernard (26 kilomètres). La population de ce chef-lieu vivait cachée à Tombre des grands arbres qui couvraient ses plateaux, ses collines et ses vallées : sa position était on ne peut plus avantageuse. La mer occupant alors, à Test, le grand marais d* Angles et le petit marais du Bernard, arrivait dans son flux aux abords de la colline où sont situés les puits funéraires et lui offrait une défense naturelle (3). Au sud et à Touest, elle ne roulait ses flots qu'à deux et trois kilomètres du bourg actuel (4).
(i) Géographie ancienne des Gaules j t. i. p. 377.
(2J La commune de Saint-Hilaire-la-Forét (à 4 kilomètres du Bernard] lui a emprunté son nom.
(3) Le fait est prouvé, et par un mât de navire, couché à i» 33 de profondeur, 8OU8 la pelouse de l'une des prairies qui avoisinent le pont de la Brime (ce pont fait la séparation des quatre communes du Bernard, de Longeville, d'Angles et de la Jonchère) dont le gros bout aboutit à l'un des fossés d'écoulement pour les eaux ; et par une planche de bordage de canot trouvée en i858, en creusant les fondations du pont de Troussepoil; et par la base de o» 5o de diamètre, d'un fort pieu d'amarrage, arraché de terre, il y a quelques années, dans le coteau de Choisy par mon puisatier.
(4) Au sud, la vallée de la Combe a fourni dernièrement les anneaux où l'on amarrait les bateaux. A l'ouest, la mer qui couvrait le marais de Longeville, remontait par le goulet jusqu'au manoir de la Marzelle, où les chaufourniers de Saint- Hilaire-la-Forét, découvrirent, en 1864, en contrebas de 2 à 3» du lit actuel de la rivière, une barque antique, avec une belle hachette en pierre verdâtre, gisant sur le gravier et recouverte d'une couche épaisse d'alluvion.
L'océan, dans ces conditions, formait, du noyau calcaire où sont assis les chefs-lieux de Longeville et du Bernard , une sorte de presqu'île habitée dès les temps pré-historiques, puisqu'on rencontre : à Longeville, le menhir du Russelet, et les restes de plusieurs dolmens ; et, au Bernard : les tombelles du Pé-de-Fontaines et du Pé-Rocher, les dolmens et les menhirs de Girondin, du Breuil, de THommelet, du Vasais, de Savatole, et une sépulture antérieure d'un siècle à l'ère chrétienne, où avait pris place une monnaie en electrum de fabrique pictone.
Par-delà cet îlot sédimentaire, se dresssait au nord, une chaîne schisto-granitique, avec ses plateaux élevés, ses dolmens et ses menhirs, tels que ceux de la Frébouchère, de l'Essermilière, du Champ-Rouge, du Plessis, des Fontenelles, de la Guimardière et de Mesnay. Cette chaîne, traversée aujourd'hui par la route de Fontenay-le-Comte aux Sables d'Olonne (n" 149), est coupée par trois petits cours d'eau, dont deux se réunissent au lieu dit de Troussepoil. Là, trois collines se dessinent parfaitement en forme de trépied. Une seule a conservé le nom primitif (i), mais il est probable que le mot troussepoil, ou trousse-pouys (2), était jadis appliqué aux trois buttes, car j'y vois un composé des deux éléments latins tria podia, trois hauteurs. Ce qui me confirme dans cette opinion, c'est que M. Cardin, notre éminent linguiste poitevin, de regrettable mémoire, l'a admise, comme en fait foi la note qu'il me donnât à ce sujet en iSSg.
(i) La deuxième se nomme le terrier des Dames ou des Fées, et la troisième les Guindonnières et Choisy,
(2) Acte manuscrit de iS^S.
D'après cette note, non-seulement les mots Pouy et Poney ou Pouei ont. eu, de tout temps, la signification de butte, mais le mot Poil lui-même était pris dans le même sens dans la langue romane. Dans le lexique roman de Raynouard, au mot Pue g (p. 664), nous trouvons le mot Puy sous la forme de Puoi et Puoily comme le prouve le vers suivant :
Les puoils del mont Liba.
La colline que j'ai fouillée renferme des substructions sur un diamètre de 5 à 600 mètres. Dès 1860, je mis à découvert sxir le versant est, un bâtiment de près de 80" de longueur, divisé en plus de trente pièces, y compris les couloirs. Il était entouré d'établissements plus ou moins importants, savoir, à l'ouest, d'une servitude de 1 1 mètres carrés ; au nord-ouest d'une sorte d'atelier flanqué de cinq contreforts, où l'ocre rouge était, et à l'état brut, et à l'état de peinture, et à l'état de petit pain coulé ; au nord-nord-ouest, de fours à tuiles et à briques ; au nord, probablement d'un grand gerbier, d'une longueur de 22" sur 1 1" de large, qui n'avait qu'un mur de refend, à l'extrémité sud, ce qui fait supposer que des poteaux en bois le divisaient autrefois en trois nefs, suivant l'usage reçu ; enfin, au nord-est, d'un dernier bâtiment près le ruisseau. Des recherches postérieures ont montré qu'il en existait d'autres sur d'autres points du mamelon, en se rapprochant de Girondin (i).
Les sépultures dont j'ai à rendre compte, étaient échelonnées aux abords de ces constructions qui se trouvaient ainsi
(i) Le tennement de Troussepoil est contigu à celui de Girondin, Girundunum, nom qui, emprunté à sa configuration (comme celui de Gironde dans le Bordelais), pouvait désigner le point gallo-romain qui nous occupe, dont Troussepoil, au nord, n'aurait été qu'une partie.
comme enclavées dans un vaste cimetière. Cette disposition des tombeaux révolterait à l'heure qu'il est, nos châtelains à tous les degrés du XIX' siècle; pas un d'eux ne voudrait entourer son habitation d'un cercle de mort; il en était autrement à l'époque gallo-romaîne.
Historique de la découperte des puits funéraires du Bernard. — C'était en novembre 1829. Le sol fléchit un jour sous les pieds des bœufs, dans le champ qui porte au cadastre le nom de Troussepoil (n" i23). Au dire des domestiques de la ferme des Grandes-Baillères qui les conduisaient, il ne pouvait y avoir là qu'un trésor. Une fouille fut résolue. Remise au mois de janvier suivant, c'est-à-dire à une époque où la neige, suspendant les travaux des champs, leur donnait un moment de loisir, ils l'exécutèrent par un froid de douze à quatorze grades. Le trou cylindrique qu'ils exploitèrent pendant deux jours est, pour l'historique des puits funéraires, le premier qui se montra à l'horizon. Le charbon, les tuiles à rebords, les cruches et les pots s'y trouvèrent mêlés à des ossements de toute sorte. Les chercheurs d'or n'eurent pas la patience, cependant, d'aller jusqu'au bout, et la manifestation de ce mode de sépulture ne devait avoir lieu que vingt-neuf ans plus tard.
Au commencement d'avril i858 (soit trois mois après mon arrivée au Bernard, comme curé), le flanc est du champ fut partagé en deux par la pioche des terrassiers qui nivelaient le terrain, et faisaient la route de grande communication (n* 79) du Pont-Rouge à Jart (i). Une grande fosse, en forme de
(i) Le Pont-Rouge (commune du Bernard), est à 7 ou 800 mètres nord de Troussepoil| et Jart à 14 kilomètres ouest.
puits, présentant les mêmes singularités que la première, se rencontra sur leur passage. Un samedi, à sept heures du soir, deux d'entre eux, débarrassés de la présence de l'entrepreneur qui les gênait, s'armèrent de leurs outils et la vidèrent complètement, après un travail de dix heures, exécuté à la lueur d'une lampe. Pour eux, comme pour leurs devanciers, déception cruelle ! Point de lingot d'or, point de bijou, point d'argent monnayé ! mais, en revanche, un vrai trésor archéologique, dont trois beaux échantillons de vases gallo-romains.
Le lendemain de la découverte, les trois vases étaient en ma possession, et quelques jours après je visitais la colline de Troussepoil, où régnait depuis des siècles le silence de la mort. J'étais conduit par un maître-jardinier du village de Fontaines, M. Jacques Masson, propriétaire de trois lopins de terre sur le versant nord du coteau. Dans cette course à travers champs, qui acheva de décider ma vocation archéologique, je résolus d'étudier la civilisation, dont je voyais les derniers restes sous mes yeux. Convaincu qu'elle était renfermée en grande partie dans les tombeaux, je n'épargnai aucun sacrifice pour les rencontrer. « Allons, dis-je à mon jardinier, cherchez-moi des murailles en contrebas de vos plates-bandes, mais par dessus tout trouvez-moi des puits. »
Ce qui fut dit, fut fait. Au mois de novembre suivant, à la reprise des travaux d'hiver, un puits funéraire fut découvert. Il est le premier dans l'ordre de mes fouilles, quoique pour la date il n'arrive que le troisième.
Je considérai ce puits comme une excellente étrenne pour l'année iSSg qui s'ouvrait, car je me disais : « des villas galloromaines, il y en a partout ; mais des sépultures rondes et
profondes comme des puits, les antiquaires n'en mentionnent pas que je sache ! » et j'ajoutais : « Quelle chance, si Thumble paroisse que je dessers depuis moins d'un an, pouvait avoir la primeur de cette découverte ! » j'ai lieu de croire que mon désir a été accompli.
Le succès fut complet pour le premier puits: ossements humains incinérés, os d'animaux, épée, clef en fer, style pour écrire, déesse-mère en pierre blanche, urne, Doliolum, moules en terre cuite pour couler les monnaies, tout arriva à souhait.
Muni de toutes mes pièces et fort de mes convictions, je partis pour Poitiers, et j'oflfris les prémisses de mes travaux à la Société des Antiquaires de V Ouest. Je tenais à la remercier de l'honneur qu'elle m'avait fait quelque temps auparavant de m'accepter dans son sein. Je reçus d'elle l'accueil le plus bienveillant, et, quoique la majorité de ses membres crut devoir faire ses réserves, et ne jugea pas prudent de me suivre sur le terrain où je m'étais placé, le secrétaire, l'honorable M. Mesnard, n'en signala pas moins mes fouilles à l'attention du monde savant, dans le compte-rendu de la séance. Il le terminait par cette observation : « A propos de cette curieuse trouvaille, M. Cardin a donné de vive voix des détails puisés par lui dans différents ouvrages anglais, sur des sépultures découvertes dans les Iles Britanniques, et qui offrent quelque analogie avec celles du Bernard (i). »
En me renvoyant mon manuscrit quelques jours après, le secrétaire ne fît que restituer ce qui appartenait à mon pays
(i) Bulletin du i*^ trimestre de /85p, séance du 17 février, p. 22. Les puits anglais mentionnés par M. Cardin sont ceux-là même que M. l'abbé Cochet m'a rappelé dans sa lettre du 22 mai 1871.
natal. Une question de l'importance de celle des puits funéraires, devait se poser, en effet, devant la section archéologique de la Société du département à qui revenait Thonneur de la découverte. Le Bureau de la Société d'Émulation de la Vendée le comprit ainsi; mon rapport fut immédiatement inséré dans son Annuaire. Du reste, il ne s'engageait à rien; seulement, sans juger la question, il mettait le monde des érudits à même de Tétudier, en attendant qu'elle put recevoir des faits une complète solution.
Bientôt après, M. Jules Quicherat vint en personne visiter et contrôler mes travaux. M. de la Villegille, l'un des secrétaires du Comité historique, me fit le même honneur. Ils constatèrent tous les deux la véracité des faits, et M. Jules Quicherat ne tarda pas à signaler à la Sorbonne « comme une chose acquise à la science, l'existence des puits funéraires (i). »
Encouragé peu après par le titre de correspondant du ministère pour les travaux historiques qui me fut donné, je fouillai, dans l'espace de quatre années, un deuxième, un troisième et un quatrième puits. Je marchais lentement, mes ressources pécuniaires ne me permettaient pas d'aller plus vite. La campagne de i865 amena la découverte des cinquième et sixième puits; la campagne de 1866, celle des septième et huitième ; la campagne de 1 867, celle des neuvième et dixième; la campagne de 1868, celle des onzième, douzième et treizième; la campagne de 1869, celle des quatorzième, quinzième, seizième, dix-septième et dix-huitième ; la campagne de 1870, faite au milieu du cliquetis des armes,
(0 Revue des Sociétés sapantes, i863.
celle du dix-neuvième; la campagne de 1871, celle du vingtième, et la campagne de 1872, celle du vingt-et-unième. Deux allocations transitoires du Ministère, et une allocation annuelle du Conseil général, m'ont aidé à mener à bonne fin mes dernières fouilles. J'ai, à cette occasion, des remerciements à adresser à tous ceux qui, par ces divers crédits, ont contribué à leur réussite, ainsi qu'aux propriétaires, MM. de Citoys, Cousin Hippolyte, Masson et Durand, qui m'ont permis de les opérer sur leurs domaines.
Maintenant, veut-on savoir comment j'ai pu découvrir, dans des champs livrés à la culture de temps immémorial, vingt-et-un puits dont il ne paraissait aucune trace à la surface du sol ? Je vais le dire pour satisfaire la légitime curiosité de plusieurs de mes collègues qui en ont fait la demande.
Quand une fosse était vide, il fallait vite en dépister une autre, car la science ne dit jamais : C'est assez ! Examiner si des moellons calcaires n'étaient point agglomérés sur un terrain où le sous -sol est schisteux (je donnerai plus loin la raison de cette singularité) ; suivre pas à pas la charrue, soulevant presque chaque année, au temps des semailles, quelques-uns des blocs des calottes ovoïdes qui recouvrent le plus souvent ces sépultures d'un autre âge; prendre en main une sonde en fer de 2" de longueur; porter, au moment où on la retirait de dessous terre, un regard attentif sur la pointe, pour y constater la couleur de la poussière qui s'y était attachée, soit la couleur blanchâtre du lias, soit le rouge de la brique et de la tuile, soit le noir d'ébène du charbon, afin de pouvoir affirmer l'existence d'un nouvel enfouissement sépulcral, tel est le labeur qui m'incombait et dont je me suis déchargé, en partie, sur im ouvrier intel-
ligent. Cet homme, je lai trouvé dans M. Jacques Masson, qui s'est mis chaque année à mes ordres pendant un certain nombre de mois. J'aurai occasion, dans le cours de ce volume, de signaler son zèle pour ce genre de travail.
Les vingt-et-un puits funéraires sont ainsi orientés : A mi-côte, du côté nord, les i", 2% 3% 4" et 14'; sur le versant est les 5% 6% 8", 9% i5% 16% 17* et 21'; sur le haut du plateau, les 10% 11% 12% i3% i8% 19* et 20*.
Du neuvième, situé à l'extrémité est, au quatorzième qui est à l'extrémité ouest, on compte environ 5oo", tandis que du nord au sud, la distance entre les deux puits les plus éloignés, n'est pas de 200".
Le tableau suivant, indique la profondeur et les diamètres de l'orifice, du milieu et du fond de chaque puits.