PRÉFACE
l'ai vue tremblante sous une parole , sous un regard , sous un geste de Pujol son capitaine.
— Ainsi donc, c'est une histoire parfaitement vraie?
— Non, lecteur; c*est une histoire vraie; mais, pour qu'elle le devint parfaitement, il faudrait qu'elle fût complète ; et qui pourra jamais compléter l'histoire des passions de Pujol ? Demandez à ceux qui, comme moi, mieux que moi sans doute, ont connu ce terrible et redouté guérillero ; ils vous diront de quof il était capable , et si jamais son âme de fer a reculé devant un péril ou s'est émue devant une menace des hommes ou du ciel. A côté de Pujol , les brigands de la Galabre ont des gants glacés , sont vêtus de soie , se bercent de doux rêves , jouent de la guitare et sentent le parfum.
Je vais dérouler quelques-uns des principaux feuillets de la vie de mon célèbre bandit ; je ne vous promets pas davantage. 11 y aura là delà générosité, des scélératesses, de la, grandeur d'âme, de monstrueux assassinats, des sacrilèges et de nobles passions. C'est le génie du bien et du mai luttant oor{^ A corps : c'est le génie du mal toujours vainqueur.
C'est Pujol!
CHEF DE HIQVEIiETfi
nu
LA CATALOGNE (1808-18HJ
AVAUT-SCÈWE.
C'était encore une époque grande et mémorable, quoique Ton s'aperçût déjà que le large soleil qui calcinait la France ne projetait plus que des rayoï^s douteux sur toutes les autres parties de TEurope.
n ne fallait point d'horizon à Tambition et à la gloii*e de Napoléon F; il voulait, lui» avoir ses coudées franches dans le monde; il étouffait au milieu du cercle immense qu'il s'était tracé; et pourtant, au nord [comme au sud, de tous cotés se dressaient de formidables barrières qui le heurtaient et le faisaient trébucher dans ses pas de géant. Soldat indompté, empereur onmipotent, dés qu'il jetait sur un empire un regard de colère, cet empire tremblait et tenait prêtes les clefs d'or de ses cités vaincues.
Un enfant au berceau régnait sous son nom dans la ville des Césars et des papes ; la Suéde lui était dévouée par le chef dont il l'avait dotée ; l'Espagne avait vu sur son trône lézardé un de ses frères contraint d'en descendre; mais elle l'avait senti bientôt peser de nouveau sur elle , traîné à la remorque de celui qui brisait toute résistance. Vienne, Berlin, toujours soumises et toujours prèles à secouer leur manteau de servitude , ne se taisaient encore que parce qu'elles attendaient que leurs voix fissent écho avec les cent voix des autres royaumes menacés. L'Angleterre bloquait nos ports sans oser les attaquer de trop prés. La Russie, qui devait être bientôt le froid tombeau de nos valeureuses armées, s'agitait sourdement, comme un colosse aux abois, pour résister aux gigantesques attaques qu'on méditait contre elle. Le blocus continental, triste utopie pour les esprits médiocres, mais grande et sublime pensée sous laquelle devait se courber l'ambition britannique, rencontrait de toutes parts une opposition à laquelle Napoléon ne s'était pas attendu. 11 reconnut que la Russie , en tête de la coalition , luttait par ses agents secrets avant de lutter avec ses canons et son hiver.
La conquête de la Russie fut arrêtée.
Dés que toutes les vanités royales humiliées par les victoires de Napoléon eurent osé le regarder en face, dés qu'elles se furent mises d'accord pour opposer leurs mille digues au torrent qui les avait submergées , le retentissement fut terrible, et la première défection devait amener les autres. Aussi , petit à petit , les souverains créés par le grand empereur se virent-ils forcés de rebrousser chemin , et vinrent-ils , presque tous ensemble , se grouper auprès du génie qui les avait couronnés , comme pour s'abriter sous le même manteau protecteur , ou plutôt pour s'ensevelir dans le même cercueil.
Alors eurent lieu de sanglantes catastrophes, alors l'his-
toire des vainqueurs du monde civilisé brisa les cœurs sans refroidir Tenthousiasme ; alors le large soleil se ternit , et , sans crier merci , ce fut à nous de trembler dans nos provinces envahies.
La déroule devint générale : un homme contre cent mille hommes ! un peuple contre cent peuples ! il fallut succomber , et le rocher bitumineux de Sainte-Hélène reçut le dernier soupir de cette gloire immense, à laquelle nulle autre gloire ne peut être comparée.
Voyez pourtant comme on marchait alors , et comme les événements se pressaient au sein de l'Europe ébranlée! L'aigle des Césars, reine du monde , a-t-elle jamais eu un vol plus rapide ? L'aigle , roi des airs , a-t-il jamais plus vite envahi l'espace?
Le 9 mai , Napoléon quitte Sàint-Cloud, aire impériale.
Le 16, le roi et la reine de Suéde le rencontrent à Fri-
]>ourg et lui jurent alliance et fidélité Le 18, il^st à
Dresde.
Le 6 juin , il visite Dantzig ; le 22 commence l'ouverture de cette campagne de Russie où périrent de si nobles courages et où la gloire resta seule debout au milieu do tant de froids et sanglants holocaustes.
Le 23 , l'armée passe le Niémen : cette armée où se dessinaient, inaccessibles à toute douleur physique, ces silencieux et graves soldats que l'empereur dont ils étaient nés pouvait appeler par leur nom ou par celui des batailles qui les avaient illustrés.
Le \^ juillet on s'empare de Wilna.
La marche était assez rapide , les victoires assez éclatantes, pour que , sur son trône éloigné , le czar entendit déjà l'écho sonore des pas de l'avant-garde française s'avançant comme à un triomphe assuré.
Suivons nos légions de braves.
L* 25 juillet le prince Bagration veut tenter le sort des
armes à Mohilow. Davoust se charge de lui prouver qu'il a tort.
Le 25, un détachement fait mine de vouloir arrêter l'élan de Tarmée. Nansouty,à la tête de deux divisions de carabiniers , le culbute en avant d'Ostrowno. Et , comme si tant d'échecs n'étaient pas encore d'assez utiles enseignements, le 27, l'arriére-garde russe , forte de dix mille hommes » est complètement défaite à Ostrowno.
Le 17 août , Smolensk se dresse devant l'empereur avec ses murs élevés et sa formidable garnison. Il y eut ici un point d'arrêt , un repos de quelques heures , une bataille rangée, une victoire. L'armée russe veut s'opposer au vol de l'aigle ; l'aigle ouvre ses ailes et passe outre en laissant cinq mille cadavres sur le sol et en livrant sept mille prisonniers  l'armée française.
Salut à la ville sainte , à la cité aux coupoles d'or ! Elle se lève à l'horizon , orgueilleuse , comme si ce jour ne devait point précéder celui de ses funérailles.
^La bataille de la Moskowa fut une des plus meurtrières^ qu'on eût jamais livrées : nous eûmes vingt mille morts ; les Russes perdirent trente mille hommes et nous laissèrent cinq mille prisonniers. 11 y fut tire plus de soixante mille coups de canon de chaque côté ; et, depuis Marengo^ Napoléon n'avait pas montré plus de bravoure personnelle, de sang-froid , d'activité et de génie.
Cependant Tarmée russe en débris traversait Moscou dans sa plus grande longueur et se retirait vers l'est, tandis que les Français faisaient leur entrée triomphale dans cette seconde capitale de l'empire des czars. Vous savez le rôle que joua la flamme quand le bronze eut gardé le silence.
Et, pendant que se déroulait si loin celte brûlante page de notre histoire, que faisait Paris? Il attendait les bulletins glorieux; et un beau jour le général Mallet poussa
un ori de révolte et proclama, le 25 octobre, la déchéance de Napoléon l».
Le 5 décembre, l'empereur quitta Tarmée.
Le général Mallet fiit fusillé. Mais il y eut aussi des paroles de clémence, car les sanglantes hécatombes n'étaient comprises par. l'empereur que sur les champs de bataille. Le 14 février 1815, Napoléon demanda des renforts au Corps législatif.
Le 27 mars, la Prusse déclara ouvertement ta guerre à la France.
Le 15 avril, Napoléon quitta Paris pour se mettre à la tête de sa nouvelle armée, forte de cent soixante-six mlll^ hommes.
Ne dirait-on pas un coursier numide , libre de tout frein et courant devant lui pour voir si la terre lui fera défaut, on plutôt ne croirait-on pas entendre les élans du Hou abyssinien allant se jeter au-devnnt de la caravane périodique sur lacpielle il a coutume d'assouvir sa faim dévorante ?
Et puis, est-ce seulement un homme qui se lève , part el s'éloigne?
Voyez plutôt.
Le 12 mai , bataille de Lutzen , où nos soldats se couvrent de gloire.
Le 18 mai, l'armée française fait son entrée à Dresde, et le 51 elle livre la fameuse bataille de Bautzen et de Wilrschen.
Le 4, suspension d'armes conclue à Plclswitz et au congrès de Prague. L'empereur accepte la médiation de l'Autriche.
Quelques jours plus tard cette puissance nous déclare la guerre comme venait de le faire la Pnisse; et, le 12 août, ses armées se mettent en marche pour ci>mballro
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les nôtres et se joindre à la formidable coalition. Les 26 et 27 eut lieu la sanglante bataille de Dresde. Le général Moreau y fut tué j et le boulet qui s'empara du transfuge alla le chercher au milieu des rangs ennemis : le canon aussi a de Tintelligence.
La bataille de Leipzig dura quatre jours. Nous avions sous les armes cent trente-huit mille hommes, les ennemis en comptaient trois cent mille. Accablée sous le nombre, trahie par les Saxons, l'armée française fut contrainte à la retraite.
Le 30 octobre, les Bavarois, réunis aux Autrichiens, voulurent arrêter nos braves iï Hanau. Ils se virent culbutés, et les soldats de l'immortelle armée se retrempèrent à ce nouveau succès, qui fut , hélas ! comme le dernier rayon d'une gloire prés de s'éteindre. Tout était perdu, fors Vhonneurl Napoléon arriva à Paris le 9 novembre; et le 51 décembre les alliés traversèrent le Rhin et envahirent le tenitoire sacré.
Ici se déroule la plus admirable campagne du premier capitaine de tous les pays et de toutes les époques. Ici Bonaparte naît une seconde fois et retrouve toute l'activité de ses premières guerres d'Italie. Ici Napoléon et Bonaparte ne font qu'un. Ce n'est plus à coups d'hommes que les victoires sont remportées , c'est le génie luttant corps à corps avec les masses , tombant et se relevant toujours plus grand et plus fort. On croit être à chaque instant au dernier soupir de la lutte, et le colosse contre lequel viennent se heurter les mille légions coalisées est à peine ébranlé dans le choc. Partout où son œil d'aigle lance la foudre il y a brèche et chaos. Saint-Dizier, Brienne, Champaubert, Montmirail, peuvent marcher de pair avecArcole, Lodi, Montenotle, Rivoli. Napoléon était là où le danger se montrait le plus pressant. Quand la retraite devenait tumultueuse, le capitaine s'élançait i'épée à la main, rapide
comme la pensée ; l'armée se reformait en bataille, et la victoire cheminait encore sous nos drapeaux criblés.
Pourtant, il fallut succomber. Paris était dans un réseau de fer; nos phalanges broyées marchaient encore soutenues par leur ardent patriotisme ; mais elles entendaient derrière elles les hurlements ennemis, et les yeux des soldats se remplissaient de larmes.
Ils allaient, ils allaient où on leur avait dit d'aller. C'était une agonie à briser l'âme, c'était un convoi funéraire... Et les débris mutilés de la plus puissante armée du monde erraient ainsi çâ et là, demandant du pain comme ils avaient autrefois demandé des cartouches... Mais, au jour du péril, on leur avait donné des cartouches; au jour de la misère, on leur refusa du pain. On les traqua comme des bêtes fauves, eux qui avaient encore un peu de sang rouge pour le dernier râle de la France.
El, quand toutes ces grandes choses se passaient là-bas, près du pôle, et ici, au bord de la Loire, que faisaient les autres enfants de la patrie envoyés au midi ?
Ce qu'ils ont fait partout.
Ils se battaient tous les jours, ils couchaient aux camps, ils manquaient de nourriture et ils mouraient en criant : Vive VempereurI car il y avait encore un empereur en France, et ce cri retentissait fort et puissant de Cadix à la Moskowa.
Soult rentrait , poursuivi par les Anglo-Portugais, dont il sut , devant Toulouse . si bien châtier l'insolence , et Suchet traversait le Perthus, réunissant ses admirables troupes à Perpignan , dont les pavés criaient sous les roues dentelées des caissons et des canons de campagne.
Avec l'armée française, sous les ordres de Maurice-Mathieu, de Decaen et de Lamarque, on vit arriver aussi à Perpignan une poignée d'hommes à la mine hâve , aux joues creuses , à l'aspect farouclie , commandés par un
iO PUJOL.
autre homme petit, propre, coquet, bariolé de broderies d'or sur toutes les coulures.
Cet homme, c'était Pujol.
Ce Pujol, que je n'ai jamais pu regarder sans un dou> ble sentiment de terreur et d'admiration, je m'engage à vous faire connaître sa nature exceptionnelle. Je n'en ai jamais compris une plus dramatique, plus noble, plus hideuse.
Je vais vous parler de lui. Je vous dirai sa mort aussi, mort digne de sa vie ; cadre sanglant d'un tableau peint avec du bitume; dernier soupir d'un volcan; dernière lave d'un cratère qui vient de pousser sa dernière menace.
Pujol devait mourir comme il est mort. Il y a des destinées qui ne sont complètes que lorsque le sang a cessé de circuler; alors que la tombe s'est fermée sur les cendre^ muettes; alors que la voix des hommes et les élans de leur colère sont impuissants à les raviver.
Si Pujol s'était éteint calme dans son lit, s'il avait poussé son dernier soupir aux bras de ses amis en pleurs, si la foudre n'avait pas éclaté à ses tortures dernières , la vie de Pujol eût été incomplète; il y aurait eu mensonge dans cette carrière si longue et si bornée à la fois, où tout a été grand, terrible, effrayant.
Napoléon devait mourir à Sainte-Hélène, Pujol était prédestiné aux tenailles et au gibet.
Napoléon et Pujol !
Pourquoi pas? Il n'a peut-être manqué à celui-ci, pour être un grand homme, que des soldats disciplinés et les secousses d'une république naissante. Dieu ou plutôt l'enfer n'a pas voulu qu'il en fût ainsi : l'enfer ou Dieu a eu tort. Si les hommes se taillaient leur vie, il y aurait peu de contrastes dans ce monde; mais la monotonie du bonheur tuerait toute émotion , et notre globe serait l'empire
DÉPART. i\
du sommeil. Le ciel bleu n'est riaut que parce que les Huages Font obscurci la veille, et le repos des océans n'a tant de majesté que parce qu'il succède à la tempête.
DEP.VnT.
Avant de vous présenter le terrible et hardi champion (|ue je vous ai nommé ; avant de vous montrer mon Pujol à Tœuvre, il importe que je vous dise le champ de bataille où il va faire manœuvrer ses bandits, et les ennemis qu'il veut combattre. Lui, voyez- vous, n'allait pas provoquer ceuiHÛ en rase campagne, face à face, à armes égales, en leur criant :« Mettez-vous en garde, car je suis là. » Non, Pujol aurait été vaincu à cette lutte sans proportion.
S'il ne possédait pas le génie de la guerre, il avait du moins au plus haut degré l'instinct des combats, et sou Ame grandissait aux périls. Ses ennemis étaient des soldats façonnés aux bivacs, habitués aux batailles rangées, dressés au choc des escadrons et aux éclats de la mitraille. Ses ennemis , ceux du moins qu'il s'était volontairement donnés, avaient été acteurs intrépides des plus beaux faits d'armes de tous les siècles , commandés par les plus vaillants généraux du monde, sous les ordres du plus illustre capitaine des temps^ anciens et modernes. Les ennemis de Pujol connaissaient les Pyramides, Ârcole, Lodi ; ils avaient franchi les Alpes, ils avaient traversé le Rhin et le Danube, ils s'étaient battus sous toutes les zones, ils avaient triom^ phé de toutes les puissances européennes. Pujol le savait à merveille; il comprit que, pour vaincre des hommes ac" coutumes à regarder la mort sans sourciller^ il lui fallait» à
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lui, uue lactique nouvelle et des moyens nouveaux. Il le savait, et il s'était mis eu mesure d'atteindre son but* L*hyéne souvent trouve aussi le moyen de lutter avec avantage contre un ennemi plus fort qu'elle, la ruse vient au secours de la faiblesse pour soumettre la force ; et Pujol était riiyène et le renard à la fois : la première pour la cruaulé, le second pour l'astuce.
Et puis, que possédait Pujol pour s'opposer à l'cnvabissement de la Catalogne, qu'il avait choisie pour champ de bataille? Six cents bandits échappés aux prisons, arracbés à la potence et ne croyant qu'à la puissance du poignard ou du tromblon. Il était riche encore de deux mulets portant deux petites pièces de campagne. Quand il se hasardait à descendre dans la plaine, il faisait monter une quinzaine de ses bandits sur autant de chevaux volés dans les maisons et les granges isolées et auxquels il donnait le litre pompeux de cavalerie de PujoL
Cela fait , et le combat ou plutôt le carnage achevé , il démontait ses cavaliers ; et les flibustiers, redevenus piétons, regagnaient avec lui les rochers sauvages, les forêts silencieuses , ou les sommets pyrénéens couronnés de neige.
Comment s'était formée cette bande redoutable qui a fait si longtemps et tour à tour trembler la France et ^'Espagne ? Le voici ;
Pujol était de Bezalu, jolie petite ville peu distante de Figueras. Fils aîné d'une mère pieuse et vénérée, il se leva au premier cri d'indépendance des Catalans ligués pour repousser les armées françaises qui venaient de franchir le col du Perthus. Il se lança d'abord dans les montagnes avec une douzaine de jeunes gens braves comme lui, et fit, comme essai, une guerre de chasseur. Il tirait à l'homme, ainsi qu'il le disait souvent, comme on tire au chamois, et il aimait beaucoup que les loups de son pays ne manquas-