DÉPART
luraient. Vaincu enfin par le génie du mal, il se laissa aller à sa fatale destinée, comme le nageur habile qui a long* temps lutté contre les flots et que le courant et le tourbillon entraînent dans Tabime.
— Ne réveillons pas notre bonne mère, dit-il à Mathias la nuit de leur départ, elle pleurerait sans doute, elle supplierait vainement, nous ne devons pas Taftliger davantage.
— Réveillons-la, Joseph, avait répondu Mathias, elle nous donnera sa bénédiction, et cela nous portera bonheur.
— Enfant, la bénédiction d'une mère voyage comme la prière et Tanathéme, elle nous atteindra de loin, et le bonheur dont tu parles viendra nous visiter avec elle.
— Et notre sœur?
— Elle dort tranquille, elle rêve peut-être d'anges et de paradis, tu vois donc bien qu'il ne faut pas troubler son sommeil.
— Mais si nous ne devons plus revoir notre sœur et notre raére?
— Nous les reverrons, Mathias; mais nous ne les rêver* rons que lorsque nous aurons été utiles au pays, qui a besoin de nous; ce pays a droit à notre amour, ce pays est lâchement occupé par des étrangers qui ont pillé nos récoltes, se sont emparés de nos places fortes par la trahison, et qui finiront, û nous les laissons faire, par nous enlever nos mères et nos sœurs.
— Peut-être aussi brûleront-ils nos églises?
— Us n'iront pas jusque-là, répondit Pujol avec un rire moqueur; et puis. Dieu est trop puissant pour ne pas les punir de tant d'impiété. Allons, mon frère, ôtons notre chapeau devant la chambre de notre vieille mère, et volons à la défense de la Catalogne.
Mathias s'agenouilla, répandit quelques larmes, baisa pieusement la porte de la petite chambre où reposait sa
sœur, et suivit Joseph, ou plutôt se laissa entraîner par lui.
— Où allons-nous? dit timidement le plus jeune des frères après qu'ils eurent dépassé les dernières maisons du village.
— Laisse-toi conduire. Nous avons à la ceinture une vingtaine de balles, un bon stylet, une escopelte sur Tépaulc; avec de tels compagnons et du cœur, on s'ouvre tous les chemins.
— C'est que je n'ai pas de cœur, moi.
— Je t'en donnerai du mien, Mathias, car je sens qu'il bondit trop fort dans ma poitrine. Tiens, regarde-moi et tâche de m'imiter. La vie que je veux te faire est belle et glorieuse, mais elle est périlleuse aussi, et maintenant que tu as essayé le premierpas, il serait imprudent de reporter tes regards en arriére.
— En arriére pourtant est le toit sous lequel dorment notre mère et notre sœur.
— C'est pour cela que je te prie d*en détourner les yeux. Quand on aime les gens et qu'on est forcé de les quitter, il ne faut penser à eux que dans les circonstances difficiles et lorsqu'ils ont besoin de nous. Sois tranquille, Mathias, les occasions viendront sans doute, et tu verras si je les laisse échapper.
— J'aurai aussi du courage alors, mon frère.
— Et moi donc! dit Pujol en pressant le manche de son poignard.
— Oh ! toi, tu en as toujours, Joseph.
— C'est vrai.
Ce premier et court entretien achevé, ils cheminèrent quelque temps en silence, coude à coude, d'un pas rapide et régulier, l'un en récitant sa prière du matin, l'autre en bourdonnant un air national rimé dans le pays. Après deux lieures de marche ils commencèrent à gravir une petite
DÉPART. il
colline au sommet de laquelle se dessinaient des fantômes changeant de place, se montrant et s'effaçant par intervalles. Mathias se signa.
•— Ce sont eux, dit Pujol.
— Des démons ? demanda Mathias en mettant un genou à terre.
— Non, des hommes, des Français peut-être.
Mathias se vit dehout et armé.
— C'est bien, mon ami, c'est bien, je suis content de toi.
Le sifflet aigu de Pujol retentit, un sifflet pareil répondit à ce signal, et bientôt les deux frères se trouvèrent auprès d'une vingtaine d'individus aux regards farouches, à la poitrine velue, au langage homicide.
— Nous vous attendions, capitaine.
— Je suis donc votre capitaine?
— Oui, nous t'avons nommé en ton absence.
— A la bonne heure. Camarades, je vous remercie, d'abord pour moi, mais surtout pour vous, car vous serez bien commandés. Avez-vous entendu quelque tambour, quelque trompette? nul bruit de chariots et d'artillerie n'est- il venu jusqu'à vous?
-^ Rien. Seulement le glapissement des loups dans la forêt voisine.
— 11 y a aussi des loups à combattre? dit Mathias à son frère d'une voix tremblante.
— Presque pas, mon ami. — Compaiieros, poursuivit-il, je vous amène une excellente recrue, mon frère cadet, un garçon de courage, un enfant tonsuré, qui a dit plus de Pater et d'Ave que vous n'avez fait de vols, et qui a plus souvent servi la messe que tu n'as commis d'assassinats, toi, Taumareillas.
— Tu le flattes, répdndit orgueilleusement celui-ci d'une voix rauque et en fumant sa cigarette.
— Avez-vous déjeuné? demanda le capitaine.
18 PUJOI.
— Il n'est pas encore jour.
— En roule donc ! Quand nous aurons faim, nous ferons halte, et nous ne manquerons pas de vivres.
La petite troupe se remit en marche, et le soleil commença à dorer Thorizon.
La Catalogne était pour ainsi dire pavée de places fortes défendues par de valeureuses garnisons. Là, là et là, commandés par de braves capitaines à la figure balafrée sous les sabres des mameluks ou les lances des Cosaques, se promenaient des soldats qui avaient une gloire à se faire ou une gloire à soutenir. Ils tombaient cependant les uns après les autres, écrasés sous un ciel de plomb, percés par une balle ou troués par un poignard.
Figueras et sa citadelle casematée, Barcelone et son Mont« Jouy dominateur, Rosas, Gerone et quelques autres places fortes protégeaient les Français en haleine, et toutefois de nouvelles troupes étaient incessamment demandées par les généraux aux abois, tandis que la roule de Perpignan au Perthus résonnait tous les jours sous les pas des chevaux et des mules, sous les roues épaisses des chariots, des fourgons et de rartillerîe..
Oh ! ce sont de nobles poitrines qui ont cessé de battre alors dans la Catalogne en feu ! Oh ! c'est une é[K>que sanglante que celle dont je vous parle, et l'historien des grandes choses qu'on y a vues s'accomplir n'a pas encore taillé sa plume. L'épopée et le drame s'y déroulent pourtant à chaque page.
Vous connaissez maintenant les ennemis que Pujol avait à combattre, les citadelles d'où s'échappaient à flots pressés les intrépides soldats qui se ruaient contre sa redoutable bande. Voilà le sol abrupte sillonné par cette horde de miquelets, non pas enfants de cet indompté Miquel, à qui l'indépendance de sa patrie donna jadis un si fanatique courage, mais fils du vol et de l'assassinat, cœurs farou-
cheSi êtres dégénérés qu'on devait pins craindre comme' amis que comme ennemis, car on était plus souvent auprès d'eux.
Eh bien ! ces bandits indisciplinés jusque-là, mais que la voix et le regard seuls de Pujol avaient pu soumettre, vous allez les voir à Tœuvre, se vautrant dans le sang, souriant à la torture dont ils se font une arme, et n'invoquant que l'enfer dans leurs prières de damnés.
Je vous le dis parce que cela est, de tous les triomphes de Pi^ol, le plus grand, le plus merveilleux, le plus incroyable, c'est sans contredit la conquête de ces hommes de bitume, vomis ici-bas dans un jour de colère, dans un jour de justice divine.
U y a eu pourtant trois ou quatre nobles cœurs dans l'armée de Pujol; il faut y croire encore parce que je vous l'atteste et que je les ai connus.
Quant à Pujol, c'élait de l'or et du bronze; c'était de la boue et du sang généreux. Pujol n'a jamais failli au crime, et pourtant Pujol était un homme de cœur et de probité.
Jugez-le.
Ils étaient trente-quatre seulement, trente soldats, trois officiers supérieurs et le chef suprême. Pour table, une pelouse au-dessus de laquelle pointaient quelques petites roches aiguës, derniers efforts des mamelons pyrénéens, qui ont leur base si loin de leur cime ; pour mets, un porc cuit sous la cendre, des oignons, de l'ail, du pain bis; pour boisson, de l'eau qu'on allait puiser A tour do
20 PIJOL.
rôle dans un ruisseau rapide dont la source jaillissait au pie4#iin sapin noir sur le tronc duquel se voyaient des entailles fiiites à Taide du sabre, signaux fort connus, écriture intelligible, parfaitement comprise par les contrebandiers illettrés des deux Gatalognes ; çà et là, des bri({uets, des poignards, des couteaux espagnols s'ouvrant et se fermant avec un grand bruit, fabriqués à Tolède, luisants au bout, rouilles en baut par Vinsouciance du soldat qui y laisse trop longtemps reposer le sang dont ils ont été rougis ; puis des escopettes, des ceintures de cuir, des bonnets rouges descendant jusqu'aux reins, des souliers de corde, des couvertures de laine bariolées, et des gourdes vides.
Cela ne ressemblait nullement aux derniers râles d'une orgie, mais cela avait quelque chose d'étrange et de sauvage à la fois, qui eut fait reculer d'épouvante le voyageur que le hasard ou son mauvais destin aurait égaré jusque-là.
Le site était un enclos élevé, un cirque abrupte dominé de tous côtés par des crêtes neigeuses sur les flancs desquelles un œil exercé pouvait découvrir des taches noires ou de légers rubans inégaux, tantôt de haut en bas, tantôt horizontalement ; et celui qui aurait été au fait des événements militaires qui se passaient alors dans la haute Espagne se serait bientôt convaincu que ces rubans et ces taches noires étaient des hommes isolés ou des pelotons réunis de ces hordes de miquelets, de contrebaiidistes ou de guérillas pivotant sans cesse autour des mêlées générales des grandes armées, pour recueillir, à l'aide du couteau, du tromblon et de l'assassinat, les débris d'hommes et d'argent échappés aux désastres de la guerre.
C'était cela en effet.
La redoutable bande de Pujol, lasse des pillages des jours précédents, reposait et veillait en même temps à sa
sûreté en se préparant à une nouvelle rencontre; car, chez elle, chaque jour était un combat, chaque lieure une escarmouche, chaque étranger un ennemi, chaque ennemi une victime, chaque victime un cadavre.
Le groupe de trente-quatre hommes était une sorte d'état-major dont s'entourait toujours l'indompté capitaine ; et lui, le plus petit de tous, mais le plus leste, le plus intelligent, les dominait de sa parole, de son geste, de son regard. Il trônait là comme l'aigle sur les forêts qui couronnent cette partie des Pyrénées, et nul n'aurait osé donner un démenti à ses moindres volontés pour peu qu'il eût tenu à la vie. Sur un signe de Pujol, une poitrine était percée, et le lendemain les loups et les vautours de la montagne se repaissaient de chair humaine. La justice de Pujol, c'était son stylet aigu, guilloché, qui ne ployait pas sur une côte, je vous l'atteste, surtout quand le bras du capitaine le poussait ou le lançait.' Vous connaîtrez Pujol.
Prés de l'état-major dont je vous ai parlé, étaient accroupis, les mains liées derrière le dos, trois individus psalmodiant à demi- voix des cantiques catalans rimes d'ordinaire par les valets des couvents, poètes par devoir et par servitude. En Espagne, chaque saint a sa chapelle, ses nombreuses oraisons, ses ex voio à la robe d'or qui les couvre. En Espagne, toute chose qui sort des règles communes de l'équilibre ou de la chute des corps est réputée miracle ; et, s'il se trouve au milieu de l'événement une robe brune ou grise, une tête tonsurée, des pieds déchaussés, un moine, un récollet, un jésuite, un capucin, à rinstant même un béat est sanctifié, il a fait le miracle, lui ; on l'entoure, on s'agenouille sur son passage, on l'arrête pour lui baiser les mains, les sandales, on déchire sa robe crasseuse pour en faire des reliques que l'on vend fort cher à la foule, et les cloches sonnent dans toutes les églises de la province.
22 IMJJOIi.
Rien li'esl aussi commun ((u^un miracle en Espagne, et il serait presque vrai de dire qu'il n'y a de merveilleux que le naturel. Le martyrologe seul des deuxGastilles et de la Catalogue est dix fois plus riche que celui de tous les autres royaumes européens, y compris les Etats du pape et de la Sicile.
Des trois hommes accroupis, pâles, tremblants, auprès des soldats attablés, deux avaient de quarante-cinq à cinquante ans, l'autre n'en avait guère que dix-neuf à vingt. C'étaient ti*ois piétons. Les deux premiers possédaient chacun une grange aux environs de Figueras; ces granges, les soldats de Pujol venaient de les dévaster, et, en arrêtant les patrons, ils n'avaient pas voulu les laisser jouir de l'éclat de l'incendie. Les brigands aussi ont leur générosité.
— Qu'on les envoie, dit Pujol d'une voix calme mais décidée, ils me rompent la tête avec leurs cantiques! Ces d rôles-là chantent faux comme les cloches du Mont-Serrat.
Le plus âgé de ces hommes fut soulevé de terre par deux bras vigoureux, poussé sous les branches solides d'un figuier sauvage ; on lui passa une corde au cou après l'avoir un peu exhaussé, et on Venvoya, comme l'avait ordonné Pujol.
La même cérémonie commença pour le second, qui ne fit pas la moindre résistance, car il avait prévu que toute prière serait inutile. Deux cadavres s'agitèrent au vent, et l'on allait procéder à la même opération pour le jeune homme, lorsque s'adressant à Pujol :
— Qu'ai-je fait à Votre Altesse? lui dit«il d'une voix tremblante.
— Ce que tu m'as fait, drôle? A moi personnellement rien, car tu ne serais pas là; mais aux miens, à ma sainte cause, tu as fait ce qu'il ne fallait pas faire.
— Votre Altesse est dans l'erreur.
UNK HALTE. 23
— Tu es un espion.
— Je suis un mendiant.
— L'un n'empêche pas Tautre.
— Erreur, monseigneur. J'arrive de Banynls-dei-Mar. Après bien des courses et des fatigues, ayant appris que des guérillas se formaient pour combattre les Français, je m'étais mis en route ; et, lorsque vous m*avez trouvé endormi au pied de ce sapin, je rêvais que saint Jacques de Compostelle me prenait par la main et me conduisait â une guérilla protectrice.
— Saint Jacques le bienheureux ne t'a pas trompé, mon garçon ; va le remercier, répliqua Pujol en souriant.
— Pitié, monseigneur ; pitié, par Notre-Dame-de-Peine !
— Va, mon ami, va ! Envoyez donc ce criard !
On obéissait à la voix de Pujol lorsque des pas précipités se firent entendre sous la roche qui abritait un côté du site où avait lieu l'étrange scène que je viens d'esquisser.
—Alerte, enfants! dit à voix basse le capitaine, alerte, et aux escopettes ! Paix !
Pujol fit retentir un sifUet avec certaines modulations en pressant sa lèvre inférieure à l'aide du pouce et de l'index.
11 y eut un moment de silence, interrompu bientôt par un sifflet parfaitement semblable au premier. Après celui-ci, un sifQet plus aigu sembla interroger. La réponse ne se "fit pas attendre, et la troupe déposa tranquillement les armes déjà en arrêt.
Le mol d'ordre avait été compris â merveille.
— C'est lui, dit Pujol; il a fait diligence.
C*était lui en effet, RipoU, un homme de cinq pieds dix pouces, avec des cheveux longs, un bonnet rouge drapé sur sa tête et figurant à merveille la coiffure phrygienne, une couverture de laine en bandoulière^ des espardillas aiBL pieds, des pistolets et un poignard à sa ceinture de
cuir, de larges pantalons de velours vert avec un nœud de rubans au bas. Sa voix avait quelque chose d*harmonieux et de terrible qu'on voulait écouter et qu'on craignait d entendre. D'épais et larges favoris noirs ombrageaient ses joues creuses et brûlées; des prunelles ardentes roulaient dans leur orbite, protégées par des cils pressés et des sourcils d'un noir d'ébéne. BipoU portait à ses oreilles des boucles en acier, pieux et antique présent de sa dévote et vieille mère, qui les avait fait bénir par l'évêque de Barcelone; et sur ses bras nus se voyaient, d'un côté, le mol independenciaf de l'autre, tatoué avec de la poudre glissée entre cuir et chair, un saint- sacrement entouré de sa gloire figurée par des rayons rouges. Le tout était curieux et effrayant à observer, je vous jure; le tout rappelait à merveille un de ces intrépides flibustiers dont l«s historiens du moyen âge nous ont fait de si dramatiques portraits.
— Carail, c'est moi, dit-il en arrivant, c'est moi, enfants. Le convoi passera après-demain nu col de de
neuf à dix heures; trente-six mulets, deux voilures, douic chariots, huit cents hommes de troupes, un colonel, deux cent mille francs.
— Bien raconté, dit Pujol. — Pedro, va prévenir Iriarte. Beppo, vole au-devant du brave Saletas. Thomas, cours vers Garcias. -Soyez tous de retour à minuit à la Cruz-del-Sol , ou l'affaire est manquée. En attendant» envoyez ce bambin, et qu'il tienne compagnie à ses camarades.
On se mettait en devoir de relever le malheureux, dont l'agonie était si lente et si douloureuse, quand BipoU, en baissant la tête pour voir de quoi il s'agissait :
— Comment! toi ici? s'écria-t-il ; et qu'y fais-tu?
— Hélas ! je vais être pendu.
— Pourquoi?
UNE UALTLv 25
— Son Altesse le capitaine m'accuse d'êlre un espion.
— Et tu ne Tes pas?
— Je mendie, et je viens de Banyuls-del-Mar.
— Oui , on m'a dit que tu t'y étais volontairement exilé.
— Tu connais donc ce bambin? dit Pujol à son lieutenant.
— Si je le connais, je le crois parbleu bien! C'est à lui que je dois la vie; sans lui, je n'aurais pas le plaisir de vous serrer la main aujourd'hui à vous tous, mes braves compagnons.
— Conte-nous cela.
— C'est court. Vous savez que dans une de nos dernières affaires, près de Barcelonnetle, quand j'appartenais encore au moine Valdez, nous fûmes dispersés; je vous perdis de vue, on m'arrêta, on me reconnut, je fus jugé à Malaro et condamné à la corde. J'attendais l'heure fatale en sifflant et en pensant à vous dans ma prison lorsque ce drôle, en venant nettoyer mon cachot, laissa tamber à mes pieds une lime et une petite scie. Deux heures après je fus libre. Mais j'y pense, vous n'ignorez pas cela, companeros.
— Nous ne savions pas que ce fut cet honnête coquin.
— C'est lui !
— Qu'on le délie donc et qu'il soit des nôtres. As-tu du cœur?
— Voyez, je tremblais diablement tout à l'heure; mais je m'y ferai, on dit que ça s'apprend.
— Les occasions ne te manqueront pas. Allons, mange un morceflyu avec celui que tu as sauvé et qui te sauve à son tour. Voilà du pain, de l'ail, un bel oignon, dépêchezvous, et en route.
— Que le ciel vous récompense de vos bienfaits !
— Laisse le ciel tranquille là-haul. Qu'il ne s'occupe pas plus de nous que nous de lui, et surtout plus de canti-
26 1»UJ0L.
I ques, eoteuds-tu? à moins que tu ne les adresses à Satan.
! — Cela serait bien impie.
— L'impiété est notre religion, mon petit chérubin. Tu feras comme nous tous, il n'y a pas d'exception parmi les soldats de Pujol. Tiens, voici une escopette, des balles, de la poudre; je te prête ce poignard, tâche de me le rendre digne de la cause que nous défendons. Marchons maintenant. Je Vois nos camarades de la montagne qui se réunissent; bientôt nous serons près d'eux; en descendant, entonnons le cantique de la liberté. Une autre fois ce sera le saint cantique du démon.
Enfants, c'est la voix du tonnerre,
Qui dans l'espace rebondit.
C'est là notre signal de guerre !
C'est là le concert du bandit!
A l'éclair qui pétille, À la flamme qui brille, Soudain fuyons le port; Narguons toute menace.
Changeons toujours de place, Le sommeil, c'est la mort.
Si, là-basi dans la riche plaine, Glissent tartanes et caissons.
Comme des tigres hors d'haleine, Indomptés, nous nous élançons.
Qu'importe la jeunesse?
Qu'importe la vieillesse?
Partout coule le sang;
Contre toute poitrine
Que notre carabine
Se rue en frémissant.
Les vents, les tourbillons, la grèlc> L'avalanche aux robustes reins, Le fracas du mont qui chancelle, Nous trouvent calmes et sereins»
Que le monde »'écroule, Qu'il se brise et qu'il roule Dans le vide emporté.
Nous, d'une voix sonore, Nous pousserons encore Un cri de liberté !
Le chemin était tortueux, rocailleux, dif&cile, et les pieds nus des sauvages gitanes le parcouraient sans paraître en éprouver la moindre douleur, tant l'habitude des courses aventureuses à travers les montagnes les avait durcis et cuirassés. La sueur ruisselait sur leurs fronts, mais une sueur Acre, blanchâtre, traçant de larges rigotes sur leur peau basanée. Des poitrines velues et haletantes s'agitaient par soubresauts, et les jarrets nerveux accusaient, parleurs muscles en saillie, une de ces natures privilégiées qui ne demandent qu'une lutte perpétuelle contre toutes les vicissitudes de la vie de mendiant nomade.
Ils venaient de Malaga, sur Textrémité méridionale de l'Espagne, et ils allaient sans doute au fond de la Nonvége: car ces hommes, voyez- vous, lorsqu'une fois ils se sont mis en route, sans but précis, ne s'arréteut que quand la terre leur fait défaut. La vie du gîtano pur sang est une vie de mouvement et de secousses. Il ne trébuche même pas, lui, aux obstacles que vous avez peine à gravir. Le vrai gitano ne fait rien comme les autres hommes; il ne mange pas, il ne dort pas comme eux. Vous cherchez pour vous reposer un lieu chaud en hiver, frais en été, propre, où vous soyez à l'aise,* où l'air vous arrive pur et limpide.
tiède et parfumé; lui, le bohémien, semhle choisir de préférence le gîte dont l'aspect seul fait reculer d'horreur. Presque toujours c'est une grotte naturelle, un éboulement, le caprice d'un bloc de granit ouvrant ses larges flancs par suite d'une commotion souterraine. Point de végétation autour, point de mousse, point d'eau. Le gitano ne mangerait peut-être pas s*il ne lui en coûtait rien pour se procurer sa nourriture, et il ne tiendrait pas tant à son or, à son couteau, à son âne, s*il ne les avait pas volés. Le gitano digne de ce nom s'abrite dans sa hideuse saleté comme vous vous abritez sous le voile le plus sain et le plus commode. Les traces d'un animal immonde sont là, le bohémien se couche là sans pousser du pied ce qui aurait du l'éloigner avec dégoût. Oh! ne regardez que de loin l'auge favorite du gitano, car il y a péril pour vous à vous en approcher de trop prés. Ce sont les ineectes les plus repoussants agglomérés les uns sur les autres, vivant les uns des autres, et qui, s'ils trouvent par hasard une proie étrangère et facile, font cause commune alors et s'élancent sur vos jambes pour envahir et harceler en un clin d'œil votre corps endolori. Vite, vite, cherchez sans retard une eau limpide et profonde pour vous purifier, car cette lèpre ardente qui ronge le gitano sans l'abattre, sans le fatiguer, sans qu'il y songe, ne vous laissera, à vous, ni trêve ni repos, et vous succomberez à la lutte.
J'ai vu un gitano qui se plaisait assez à changer de chemise une fois chaque trimestre. Eh bien ! cet homme exceptionnel devint le mépris de ses camarades; on le conspua, on le chassa. Forcé de renoncer à l'état de bohémien, il se fit voleur, et il y gagna quelque chose, car il mourut sur une potence, en plein air, pouvant respirer à l'aise jusqu'à son dernier soupir.
Je vous ai dit que le gitano avait un Ane pour compagnon de ses courses; ceci est presque une vérité générale. Le gi-
tano qui a ramassé, en disant la bonne aventure dans les villages, ou en volant et troquant les objets volés, assez d'argent pour acheter un âne, ne s*en fait pas faute, et ils voyagent ensemble, côte à côte, comme deux vrais amis de vagabondage. Us causent ensemble, ils se disent de douces et bonnes choses, ils se earessent, ils se racontent leur vie passée; et, si par hasard le chemin qu'ils ont à parcourir est long encore, si le sommeil a saisi le moins intelligent des deux piétons, je veux dire le gitano, celui-ci fait un saut el se hisse sur sa monture. Sa bride est une corde de dix brasses au moins, et le cavalier, qui la tient de la main gauche, ne se place qu'à l'extrémité du baudet, tout à fait à l'extrémité, à la naissance de la queue, sans qu'il soit possible de comprendre comment on peut s'y tenir en équilibre.
Ainsi huche, ses yeux se ferment petit à petit, sa bouche fétide se colore de la salive noire du tabac qu'il cesse alors de mâcher; il murmure, entrecoupée de hoquets, une romance catalane ou andalouse; sa tête va d'un côté et de l'autre selon le pas du camarade oublié, et la route se franchit, et l'âne s'arrête quand il sent que la tâche a été assez lourde. Alors le gitano rouvre les yeux, il bâille, étend les bras, voit que le jour baisse, se rappelle qu'il n'a pas mangé, attache son ami à un battant de porte ou à un banc héréditaire, se glisse dans une grange voisine ou le long des murs isolés des maisons du village où il a fait halte, songe à son couteau enfermé dans sa gaine de cuir, en arme sa main, et tue au passage un coq impmdent ou un chat étourdi qui guettait à son tour une victime.
La nuit arrive, tout dort aux alentours, et le voyageur remarque, sur le coteau voisin, un feu brillant éclairant l'espace. C'est le gitano qui soupe.
Le costume du gitano est varié, mais seulement dans ses accessoires. Jamais on n'a vu un de ces hommes exceptionnels en habit, en redingote, en manteau, en souliers. Il lui
fiiut, à lui, une couverture de laine pour 8*abnler contre la pluie ou contre la rig;ueur de Fhiver. Cette couverture moisie, jaune et trouée, est aussi son meuble principal en été, et il prétend que ce qui protège contre le froid protège aussi contre la chaleur. La têle du* gitano, où se lacent et s*entrelacent en tous sens d'épais et longs cheveux, est coiffée, tantôt d*un chapeau à larges bords, tantôt d*un bonnet rouge descendant jusque sur le poitrail, mais le plus souvent d'un mouchoir ou d*un morceau de linge sale et gras, noué à tout hasard devant, derrière ou sur les côtés. 11 a toujours des boucles d'oreilles en or ou en laiton; il ne doit pas se faire la barbe, mais il ne porte jamais de moustaches; ses favoris se croisent presque sous son menton et gardent toute la largeur que leur donne la nature; une chemise œuvre ses épaules et ses pectoraux, et des culottes en velours, descendant jusqu'aux genmix, serrent ses reins à l'aide de boutons de bois ou d'os, entrant dans deux liou* tonniôces. Les jambes du gitano sont nues, ses pieds le sont égalemenl, mais il n'est pas rare d'en voir quelques*uns chaussés de souliers de corde. Toutefois, ceux qui en appellent à ce secours sont les fashionables de la troupe, en général les plus mauvais marcheurs et les plus dégénérés de la race. Aux yeux du vrai gitano, la propreté et rélégance des vêtements accusent la bassesse et la servitude.
La première passion du gitano, c'est l'indépendance. Je me hâte pourtant d'ajouter que, si le gitano n'aime pas l'air étroit des cités, du moins se plait-il dans leurs alentours; et peut-être est-ce cette sorte d'esclavage imposé par nos usages et par nos mœufsqui lui donne, à lui, l'amour de la liberté dont il va s'enorgueillir sur les grandes rouler, au sein des montagnes et au milieu des forêts solitaires.
Maintenant, dimnez une large ceinture de cuir avec deux gaines, l'une à droite, l'autre à gauche, enfermant un couteau et une paire de ciseaux immenses ; placez, comme con-
LES GITAiNOS. .M
trasle, des bagues aux doigts du gitano, et vous aurez son costume complet, et vous connaîtrez sa physionomie et ses allutafc
La gitana laisse flotter son immense chevelure noire, dont un demi-rets emprisonne pourtant quelquefois une partie. Une gitana que le ciel eût fait blonde serait répudiée. Les cheveux de la gitana tombent sur ses reins, sur sa gorge, quand elle est debout, sur ses genoux quand elle se tient assise, sur la viande qu'elle mâche, dans le bouillon qu'elle avale. On dirait que la chevelure de la gitana est un assaisonnement de rigueur à ses mets de chaque jour. Elle aussi orne ses oreilles, ordinairement fort petites , d*énormes iMucles d'argent ; son corps est couvert par une chemise d*homme fermant rarement sur la poitrine; des jupes grossières de laine et des espardillas complètent son pittoresque accoutrement. Il n*est pas rare d*en rencontrer portant un clavier d'argent suspendu à la ceinture, et à l'extrémité duquel se trouvent de petits ciseaux, des Christs, des tibias et des têtes de mort en miniature. D'autres aussi laissent flotter sur leur estomac un rosaire et une croix, des os, des coquillages et des dents passés à un fil de laiton. J*ai vu des gitanos et des gitanas agenouillés dévotement à l'église et se frappant fortement la poitrine. Ne demandaient^ils pas pardon à Dieu d'avoir, par leur maladresse, laissé échapper l'occasion d'un vol ou d'un incendie? Tous les hommes ont leur religion.
La caravane des gitanos, qui glissaient comme des fantômes le long du col de Llers et se rapprochaient de Gerone, se composait d'une vingtaine d'individus de tout Age. Celui qui ouvrait la marche portait sur sa tête un grand vase de terre nommé (milU; à ses côtés, le front haut et fier, cheminait une commère de quarante ans , forte, grande, aux allures masculines, chantant une seguidilla nasillarde, attentivement écoutée par quatre marmots pivotant autour
d'elle et trébuchant presque à chaque pas, tant ils étaient attentifs à la gaie chansonnette. Plus loin venaient les hommes mûrs, chargés de provisions de bouche et fumant la cigarette de papier allumée d'un seul coup à Taide d'un briquet d'une forme elliptique trés-allongée , dans lequel sont placés les doigts de la main droite.
Les vivres sur lesquels on allait se jeter étaient des oignons, des poireaux, de l'ail, du pain noir, un mouton tué dans la route et un chien noyé qu'on avait arraché au cours du torrent qui mugissait au pied du col rapide , bordé d gauche par des masses gigantesques de roches taillées à pic. A quelques pas de distance des jeunes gens bondissait, pleine de force et de santé, une jeune fille de seize ans au plus, à la taille élevée, à l'allure fiére, au regard insolent et orgueilleux. Qui donc lui avait dit qu'elle était belle? Personne ; mais elle l'avait soupçonné. Pas un de ses compagnons de voyage ne semblait se douter qu'elle fût là, et pourtant tous l'aimaient peut-être. Mais Beppa n'avait rien compris de leurs regards ou de leurs paroles, et dans sa bouche petite et admirablement cadencée, sur son front large et développé, on devinait qu'il y avait un langage à part, une pensée haute et virile qui brûlait de se jeter au dehors. Beppa était une gitana, née d'un père et d'une mère gitanos, et Beppa ne le croyait pas. Dans les grottes où dormait la famille voyageuse, hommes et femmes mêles et confondus paraissaient ignorer qu'il y eût deux sexes parmi eux; Beppa le savait à merveille, et sa place au gî(e était toujours loin , bien loin de ses camarades ^ qui la regardaient en pitié.
Les gitanos sont bavards par essence; ils parlent toujours et de tout. Ils vous disent les mœurs des peuples qu'ils ont visités ; ils vous font la description des villes qu'ils ont traversées; ils s'occupent aussi de politique, eux qui n'ont ni chefs, ni cités, ni provinces, ni impôts à payer.
Ils parlent de beaux-arts, de sciences, d*astronomie surtout. Ils prétendent savoir le cours des astres, ils ne s'épouvantent ni de la foudre , ni des éclairs , ni des météores extraordinaires dont l'apparition glace parfois les hommes civilisés ; et , par une bizarrerie assez singulière , dés -que s'élance sur leur tête une de ces étoiles filantes qui embrasent l'espace, ils font à l'instant même et avec dévotion un signe de croix pour accompagner, disent-ils , l'âme qui s'échappe du purgatoire.
Beppa entendait les merveilles de ces narrations et ne les adoptait point parce qu'elle ne pouvait les comprendre. Elle se laissait doucement aller au torrent fangeux qui l'entraînait ; mais chez elle on voyait que c'était la résignation de l'impuissance. Rien n'était positif dans son âme que son abaissement ; elle devinait presque toutes les émotions qui font la vie, et c'est pour cela que sa position actuelle était pour elle une torture de tous les instants. Si on lui avait demandé ce qu'elle pensait de ses camarades, de ses amis, de sa famille, elle aurait répondu par un sourire de pitié; puis, revenant à elle, elle se serait demandé aussi avec amertume en quoi elle valait mieux qu'eux et sur quel mérite elle étayerait son orgueil. Beppa souffrait et pleurait de tout ce qu'elle voyait ; aussi jamais ne mêlaitelle son sourire aux rires éclatants qui faisaient retentir la caverne où l'on s'abritait. Beppa dînait avec ses compagnons.; mais on voyait qu'elle était d'autant plus seule et isolée qu'on l'entourait de plus prés. Nul de ses camarades ne lui avait jamais dit : a Je t'aime; s> et Beppa, cependant, attendait ce mot, n'importe de quelle bouche, n'importe de quelle âme. Je Vaimé eût été pour Beppa un baptême nouveau, une lumière au cœur, un rayon céleste, une vie d'élu. Mais ce mot si saint, si puissant, elle ne l'avait jamais entendu, elle ne savait de combien de syllabes il était formé, et elle ne se l'expliquait que par le sentiment.
54 PUIOL.
Beppa ne l'avait point lu , Beppa n'en connaissait point l'harmonie, et elle courait en aveugle, en insensée, vers un bienfait rêvé que le ciel s'obstinait a lui refuser.
Un jour pourtant que le hasard avait jeté à ses côtés un de ses plus jeunes compagnons de voyage et qu'elle regardait le ciel comme pour s'inspirer et se plaindie :
— Que regardes-tu là-haut? lui dit son camarade.
— Si le jour m'arrivera.
— Il est midi et le soleil nous brûle.
— Je ne sens pas le soleil et il fait nnii .
— Tu es folle, Beppa!
— Je le crois, je le crains...
— Cela porte malheur à toute une famille, et, si ton père le sait, si seulement il s'en doute, il pourra bien le faire un mauvais parti et te tuer.
— Va lui dire que je suis folle.
— Non, j'aime mieux te dire à toi que je veux t'épouser.
— Tu veux m'épouser, dis- lu?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Pour avoir une femme.
— Je m'en doutais.
— N'est-ce pas que tu le veux?
— Tu es fou, Guilhem !
— Tu es plus folle que moi; je t'assure, Beppa, qjie j'ai toute ma raison, tout mon calme.
— Je m'en doutais encore.
-- Mais pourquoi ne veux-tu pas être ma femme?
— Parce que je veux rester fille.
— Il ne faut pourtant pas que notre race se perde.
— Elle est maudite, notre race, Guilhem, dit Beppa en frémissant, et, puisque tu veux la perpétuer, pourquoi ne t'adresses-tu pas k Rosa ?
— Je lui ai fait la même demande ce matiu.
— Va-t*cn Guilhem , va-t*en vite, je suis malade , je veux être seule, va-t*en; ou je te frappe au visage.
Le dîner avait été préparc. Le mouton lâchement assassiné et le chien volé au torrent, déchirés plutôt que découpés, étaient déjà retirés de la braise, tandis que les autres débris sanguinolents demeuraient suspendus à des cordes onctueuses tendues aux deux parois de la grotte. La meute vorace se rua dessus avec des grognements sourds, et Beppa, plus attristée que la veille, s'était retirée à l'écart sur un roc, à côté d'un maigre olivier au feuillage terne et rare. Son ardente imagination la jetait en avant , et elle ne vivait plus que dans l'avenir, car elle regardait son existence présente comme une tombe où elle était ensevelie sans air et sans lumière.
— Mon Dieu ! dit-elle enllu à haute voix, mon Dieu ! qui suis-je, et pourquoi m'a-t-on fait naître? Aije demandé la vie, moi? Qui me l'a donnée? Qui dois-je maudire? Souffrir et toujours souffrir ! Pleurer et toujours pleurer sans être comprise ; oïmé! J'attends. Ce que je veux, le sais-je moi-même ? Un remède à la torture qui me brise; il doit y en avoir puisqu'on dit qu'il y a un Dieu ; et qui *ait le mal peut le guérir sans doute!... Mon Dieu! gué* rissez-moi, car je suis bien malade ! Et Guilhem qui veut m'épouser ; Guilhem qui vient à moi après avoir demandé Rosa ! Oh ! mais Guilhem est un infâme, je le tuerai !
La tête de la jeune tille tomba sur sa poitrine, ses grands yeux noirs se remplirent de larmes, son sein s'agita avec violence, et ses dents et ses membres craquèrent convulsi* vement. —C'en est fait, poursuivit-elle, j'ai assez souffert comme cela ; on ne doit pas plus étouffer dans la tombe que je ne le fais ici. Je mourrai ; je ne tuerai pas Guilhem» mais je me tuerai, tnoi. Souffrons une dernière torture»
mais la dernière de loules, et puis le néant; car,.s*il y' avait un Dieu, il ne laisserait pas souffrir ainsi une pauvre malheureuse créature qui ne lui a rien fait.
Toute résolution de Beppa était un acte accompli. Plus calme, elle se leva, et elle se disposait à rejoindre ses camarades habitués à ses absences lorsqu'un bruit sourd de pas précipités fixa son attention. —A la bonne heure ! s'écria-t-elle: du mouvement, des hommes, un monde s'il le faut, mais surtout un monde autre que celui qui me consume. Les voilà là-bas, voyons-les sans qu'ils me voient : ils me tendraient peut-être la main et me jetteraient une pièce de monnaie ou un morceau de pain. Je ne veux ni du pain, ni de l'argent, ni de la pitié de personne. C'est autre chose que je veux.
Douze ou quinze piétons cheminaient en gens pressés d'arriver. Celui qui les dominait avait une allure si leste, qu'on eut dit (lue ses pieds, chaussés d'espardillas, ne touchaient point le sol. Avant d'arriver en face de la grotte, ils s'arrêtèrent étonnés d'un roulement confus de voix, et le chef de la bande, marchant à pas de loup, fit signe aux siens de ne pas bouger. Tous obéirent. Mais lui, tirant un poignard et un pistolet de sa ceinture, s'élança d'un seul bond vers l'angle qui abritait les gitanos, et se posant fièrement en face des affamés :
— Bon appétit, enfants, dit-il d'une voix familière, bon appétit. Je m'attendais à trouver ici d'autres gens que vous.
— Et toi, bonjour, répondit le plus vieux des gitanos ; mais que veux-tu ?
— Je veux librement passer mon chemin.
— Pour cela, il faut que tu fouilles dans ta ceinture.
— Comme vous y allez !
— C'est notre habitude. Ainsi jette-nous quelque chose, ou nous saurons bien t'y forcer.
— Avec quoi ?
— Avec nos couteaux.
— Vos couteaux sont trop rouilles, et n*ai-je pas là mon stylet et mes deux pistolets chargés?
— Nous sommes vingt contre un.
— Ce n'est pas assez, enfants, et le premier qui )K)uge est mort !
— Camarades, en avant !
— A moi, les miens !
Les compagnons du petit homme armé bondirent, et les gitanos dans leur caverne sévirent à Finstant mis en joue. Beppa allait s'élancer pour voler au secours de ses camarades quand le chef de la guérilla, que vous avez deviné se nommer Pujol, s'écria :
— Bas les armes, enfants, et que nul ne bouge! Beppa resta stupéfaite.
Les gitanos étaient tous à genoux et demandaient merci avec force signes de croix.
— Eh bien ! dit Pujol en baissant son pistolet, vous voilà muselés, me» chiens ! vous n'osez plus aboyer maintenant. Mais ce n'est pas tout : fouillez à votre tour dans vos ceinlures, et que rançon nous soit acquise, puisque vous vouliez en obtenir une de nous.
— Un voleur ! se dit tout bas Beppa inaperçue, un voleur f je m'étais trompée.
— Tenez, tenez, senor, poursuivit le vieux gitano, voilà tout ce que je possède ; voilà aussi tout ce que possèdent mes companeros.
— Quelques maravédis ! deux piécelas !
— C'est tout.
— Vous meniez, canaille !
-- Nous sommes de la canaille, c'est vrai, mais nous ne mentons pas.
— Que mangez-vous donc là?
38 PÛJOL.
— Un mouton volé et un chien ramassé.
— Diable ! diable ! Et votre pain?
— Le voilà.
— 11 est bien noir.
— Il est délicieux quand on le mange sans fieur.
— Par l'enfer ! dites- vous vrai ?
— Par le ciel ! nous disons vrai.
— Par le ciel ! soit, si cela vous amuse.
— Allons, enfants, continua Pujol en s*adres$aul â sa troupe, ces coquins sont de grands maladroits, et il faut leur venir en aide. Que chacun de vous leur jette une piastre; moi, je leur en donne dix, car je suis dix fois plus riche et plus généreux que vous.
— Cependant, capitaine...
— Si tu dis un mot, je te tue...
Et le poignard de Pujol était à deux pouces d'une poitrine.
— Voilà, capitaine.
— Une autre fois ne réplique pas, Antonio. 11 faut faire Taumône, il faut aider qui souffre. Et toi, Francisco Marini, qui semblés si ému en donnant ta piastre, songe bien qu'il faut donner par devoir, mais non point par compassion : rhomme ne doit jamais pleurer. Au revoir, gitanos de guignon, faites ce soir un meilleur repas que celui de tout à l'heure, mangea du pain, ne volez que les riches; donnez une double ration à ces bambins qui me tendent l(ss bras, et que je vous demande la permission de baiser sur leurs sales joues, et buvez à la santé de Pujol.
— Pujol ! s'écrièrent les gitanos, épouvantés du nom terrible qui venait de retentir»
— Pujol ! se dit en elle^-même Beppa en avançant la tête pour mieux le voir.
Et Pujol poursuivit sa roule, et les gitanos émerveillés t^amassétent la fortune qui* venait de les enrichir; et ils ar»
rivèrent avant la nuit au Liers, où ils perdirent dans une orgie épouvantable le souvenir de leur bonheur présent et de leur douleur passée.
Beppa seule manqua à la fête.
LE OONYOI.
Le défilé que nous avions À franchir était long, é(roilet difficile, car les éboulements de la montagne, très-fréquents en hiver, détachaient parfois de la cime des roches énor< mes qui s'emparaient de la route. Le piéton pouvait aisément se détourner pour continuer son chemin ; mais les chariots et les bagages, forcés de faire halte, donnaient toujours le temps aux redoutables guérillas , rôdant sur les hauteurs, de se trouver à point nommé aux passages scabreux, et là surtout se fùisait Tattaque principale; là surtout les Français avaient à craindre les bandes de miquelets et de contrebandistes âpres à la curée, et il fallait bien qu'ils succombassent contre des ennemis tirant sur les hommes comme sur une cible, et cachés eux-mêmes dans les anfracluosités des rochers où souvent ils perçaient de redoutables meurtrières. La guerre de la Catalogne ne fut, à vrai dire, à cette époque, qu'une guerre d'escarmouches, et, hormis les places fortes prises par trahison et sans siège, tout se passa, comme nous le disons, en embuscades, en combats particuliers, en assassinats. Chaque uniforme français qui se montrait sur les grandes routes était troué par dix balles à la fois. Le mot seul independencia avait fait en Catalogne un soldat de chaque homme, jun meurtrier de chaque soldat. Quant aux moines, ils bénissaient les escopet-
les et les poignards, n'avaient que des anathémes pour les consciences paisibles el m réservaient leurs palmes qu'aux martyrs de la cause sainte.
Alors le prêtre portait à côté du crucifix un stylet béni. 11 en avait encore un dans la manche de sa longue robe grise ou brune, et dans sa ceinture se heurtaient les ponir meaux de deux belles pisloles aux ressorts bruyants dont il se servait à merveille, je vous jure. Dans leurs sermons quotidiens , le Français était un tueur de rois qui méritait la mort la plus honteuse, la plus cruelle; et, après une sanglaatc action , il n'y avait point d'oraison funèbre sur les cadavres frappés de la balle et du poignard, mais bien des vociférations et des blasphèmes.
Et le guérillero, que faisait-il , lui ? Il se mettait dévotement à genoux , priait dévotement et tuait aussi dévotement, par derrière, tout homme armé ou désarmé qui se trouvait à la portée de son couteau ou de son tromblon. La palme du martyre ne peut se conquérir que par des sacrifices, et chaque Espagnol au combat se regardait comme un saint apôtre en face de ses persécuteurs. Pujol seul n'avait pas voulu de prêtres dans sa milice; il avait dit aux siens: <x Mes enfants, nous ne nous battons ni pour le ciel, auquel nul de vous ne doit penser; ni pour la gloire, dont vous ne voulez guère plus que moi ; ni pour l'indépendance de notre pays, qui ne sera plus indépendant, qui ne peut pas l'être, qui ne veut pas l'être; mais nous nous battons, parce que tout homme de cœur doit se défendre et bien se défendre quand il est attaqué. Nous nous battons surtout parce que ces hommes qui viennent chez nous ont de l'argent, qu'ils en ont beaucoup, et que nous en avons fort peu. Quant à moi, vous le savez , je n'y tiens pas essentiellement et vous devez reconnaître qu'après chaque butin il n'est pas rare que je songe à moi lorsqu'il n'y a plus rien a prendre; mais je me sauve sou-
vent aussi sur le lendemain, et j'ai toujours ma bourse ouverte à celui de vous qui vient m*emprunter, même alors que je sais que cet emprunt est un vol. Au surplus , mes braves, quand vous serez las du métier, vous irez vous faire pendre où vous voudrez, je ne vous en empêche pas; mais, tant que vous serez dans mes rangs , vous m*obéirez comme des moutons, ou je vous brûlerai la cervelle comme à des coquins.»
A cela, les soldats de la bande répondaient : Vive Pujol! et tout était dit, et Ton tirait sur les traînards de tous les régiments , et aux arbres de la route pendaient des cadavres , et Ton en trouvait surtout un grand nombre troués par derrière, et Ton voyait souvent aussi des enfants déchirés sur le sein de leurs mères égorgées. Sanglantes annales qui brisent la plume dans la main chargée de les retracer !
Nous Tavons déjà dit, Pujol n'aimait pas les prêtres , il les méprisait et les haïssait à la fois; et, comme il ne croyait pas en Dieu, il ne pensait pas que quelqu'un de bonne foi pût y croire.
Il disait souvent que les prêtres n'étaient bons, selon Tesprit de leur état, que lorsque l'homme auquel ils offraient leurs secours n'était bon à rien, c'est-à-dire à Theure de la mort, ajoutant qu'il fallait extirper les prêtres de la société comme hypocrites et dangereux.
Un prêtre vigoureux et jeune s'était un jour présenté à son camp, et lui avait demandé à être incorporé dans son armée.
— En qualité de quoi? lui dit Pujol.
— Mais , en qualité de prêtre.
— Quelles seront tes fonctions ?
— De bénir vos armes.
— En deviendront-elles meilleures?
— Je prierai aussi
— ^ui prieras-lu ?
— Le Dieu des chrétiens, et pour la cause que vous défendez.
— Nous ne défendons aucune cause, mon ami| nous sommes libres d'attaquer aujourd'hui Espagnols ou Français , et je ne sais pas trop laquelle des deux nations nous hait et nous redoute davantage. Cependant , lu es là, poursuivit-il du ton d'un homme qui ne veut point de réplique à ses arguments, tu resteras, je te déclare prisonnier de guerre ; et, puisque je suis de bonne humeur aujourd'hui , an lieu de te faire pendre comme j'en ai le droit et presque ren\Me, je t'enrôle dans une de mes compagnies. Au lieu d'un rosaire, tu auras un poignard, au lieu d'un crucifix une bonne escopette, et un sabre effilé au lieu d'un goupillon. Allons, mon petit, ne fais pas la grimace, tu seras le plus gentil de nous tous^ et lu pourras (e dire saint Paul ou saint Martin, à ta guise. Ce que je t'offre n'est pas à dédaigner, et, pour le donner de moi une excellente opinion, je te permets de prier, de prier ton Dieu; mais crois-moi , prie en toi-même , car, si tes camarades t'entendaient , ils pourraient bien te faire un mauvais parti. J'ai là des gaillards qui ne veulent pas qu'on se singola» rise, ils sont si impies, mes gredins.... Ainsi voilà qui est dit , tu es soldat de Pujol , soldat dans la compagnie de Saletas, mon meilleur lieutenant ; j'espère que tu feras ton devoir.
Le jeune prêtre fit son devoir en effet. Il se nommait Torrellas, et il fut pendu à Barcelone pour je ne sais plus quel sacrilège commis sur des vases saints volés dans un tabernacle du couvent de la Merced. Pujol l'avait converti au crime.
Ainsi se faisaient d'ordinaire les recrues de la formidable guérilla, effroi des bourgs et des cités autour desquels elle rôdait ; et, quand un honnête homme résistait aux
prières et aux menaces, on Venvoyait, comme disait Piijol, ^, dans leurs jeux quotidiens, les joyeux bandits s'amusaient en passant à donner des coups de poing ou de sabre aux jtimbes pendantes des cadavres suspendus aux arbres et flottant au gré des vents.
Cependant les avis qu'avait reçus Pujol d'un de ses plus adroits espions le mettaient en belle humeur, et, pour la faire partager â son armée, il lui communiqua ses projets d'attaque pour le soir même. Des cris d'une joie faroiiche répondirent à sa voix, et il n'eut plus qu'à contenir ses soldats pour que le coup de main ne fut pas sans résultat.
Le convoi était parti de Figueras entre deux et trois heures de l'aprés-midi. PujoK aussi habile que Mina dans cette guerre d'escarmouches, qui seule pouvait lui réussir, avait pris les devants avec ses intrépides miquelets, et, après avoir expédié à travers les montagnes ses plus agiles marcheurs pour donner l'éveil à ses avant-gardes éloignées, il se rendit avec le gros de ses soldats au lien même où le combat devait être livré.
— Trois cents hommes de l'autre bord, dit-il à Saletas ; mène-les là, mon brave, et point de quartier. Faites rouler des j^icrres sur la route; creusez des fossés comme si ua torrent avait fait l'ouvrage. Deux cents hommes en avant pour achever ce qui pourra s'échapper ; ils seront commandés parTaumareillas : c'est hii surtout qui ne comprend pas le mot grâce !
Taumamllas sourit d'orgueil et marcha fièrement vers le lieu indiqué avec ses bandits déterminés.
— Soixante lurons en avant de chaque côté de la route, à travers les broussailles et les rochers; point de bruit si c'est possible, point de coups de fusil, le stylet tue aussi bien et plus commodément. Quand les voisins te mêlent de la querelle, il y a tumulte, et ce qu'il nous faut, à nous,
c'est le silence. Je vous permets de frapper en face, pour peu que cela vous amuse ; mais surtout que les fuyards ennemis n*aillent pas loin,, il faut les traquer dans leur course. A cet effet, qu*on dépêche quelques éclaireur&; tâchez que nulle alerte ne puisse être donnée. Ce que je vous recommande avant toute chose, c*est de ne point faire de prisonniers; à quoi nous serviraient-ils? il serait par trop ridicule de leur donner la moitié de nos vivres. Allez ; moi, . je me posle ici en tête de mes bons, et je réponds bien de ne pas laisser trop de besogne à Taumareillas. C'est dit ? cVst entendu ? qu'on visite les armes, qu'on se couche, et qu'on ne bouge qu'à ma voix ou à mon sifflet.
Un piquet de huit cuirassiers ouvrait la marche du convoi. Après lui, bravés comme les soldats de la grande armée de Napoléon , marchaient coude à coude deux compagnies de grenadiers et de chasseurs derrière lesquelles roulaient bruyamment de petits canons de campagne précédant la caisse et les vivres apportés au quartier général de Maurice-Mathieu. Le nombre de chariots avait été parfaitement signalé à Pujol , et ceux-ci , nommés dans le pays earro» et tartanat, étaient traînés par de vigoureuses mules au pas siir et léger, harnachées, pavoisées et couronnées d'une haute pyramide de plumes vertes, bleues, rouges et jaunes, entremêlées d'une immense quantité de petits grelots discordants. Elles cheminaient gravement, allant à droite et à gauche, guidées par leur admirable mémoire, comme elles l'avaient fait la première fois qu'elles s'étaient trouvées sur la même route. Les tartanes allongées avaient à chaque bord un banc recouvert de peau, où se délassaient parfois les piétons épuisés et où l'on pouvait également, de temps à autre, se mettre à l'abri du soleil brûlant sous un dôme de toile peîi&te en rouge, soutenu par des cerceaux implantés dans les parois du chariot.
Puis venaient encore deux autres compagnies régulières
auxquelles se mélaîenl, pour tromper l'ennui de la roule^ peut-être aussi pour se donner du cœur contre les périls dont on les avait menacés, les voyageurs, les spéculateurs, les fournisseurs, les vagabonds de chaque pays, avides de tout bouleversement , et quelques douces femmes. aussi, que leur tendresse de mère, d'épouse ou de fille, appelait au milieu des camps et des batailles. Huit chasseurs «i cheval fermaient le cartége, dont la longueur occupait un vaste espace.
A de courts intervalles des coups de fusil retentissaient, et les gens du défilé pensaient que ce pouvaient être les éclaireurs qui cherchaient à éloigner ainsi les paysans curieux ou importuns dont l'habitude était de rôder autour des convois et qui finissaient ainsi par voler quelques bagatelles aux piétons distraits par leurs importunités et leurs prières.
Ce n'était pas cela pourtant.
Quelques soldats de Pujol , blottis derrière des touffes épaisses de romarin , bondissaient le fer à la main contre les soldats français servant en quelque sorte d'avant-garde. Dés que le cri d'alarme était poussé, une balle Tétouffait et le silence succédait au bruit.
— On tousse par là-bas, disaient les vieux soldats «aguerris.
— N'est-ce pas le canon ? demandaient les piétons alarmés.
— Le canon? il a une plus forte poitrine ; on tire peutêtre aux lapins ou aux perdrix.
On tirait à des poitrines d'homme.
A peine les premières tartanes eurent-elles dépassé le centre de la célèbre compagnie dont Pujol avait pris le commandement, que celui-ci fit retentir son redoutable sifOet d'attaque. A l'instant même, une décharge générale
des troupes appela du côté gauche les regards effrayés des gens du convoi.
Les grenadiers et les chasseurs en alerte cherchaient Tennemî sans le voir, et, tandis qu'ils se préparaient bravement à gravir la côte presque à pic, une seconde décharge eut lieu du côté droit, et les hommes tombèrent frappés par derrière. C'est que ce sont de dangereux pointeurs que les conlrebandistes et miquelets de Pujol ; c'est que, lorsqu'ils visent une poitrine on une tête, la télé ou la poitrine est percée, et quelques-uns d'entre eux ajoutent encore A leur arme favorite le terrible tromblon, dans le sein duquel ils jettent une poignée de balles qui tombent dévo' runtes, comme un vaste réseau, sur les rangs ennemis.
Les cfiirassiers de l'avant-garde, contre lesquels aussi Saletas et Pujol ordonnaient de tirer, voyaient leurs armures d'acier trouées, leui^ chevaux renversés, et devenaient de la sorte inutiles dans un défilé si étroit et si escarpé sur les bords. Tout le cortège s'était arrêté. En avant, Taumareillas n'avait rien à faire, et ses dents, jaunies par le tabac, pressaient convulsivement ses lèvres épaisses et baveuses. La queue du convoi ne savait si elle devait rétrograder, et pourtant, soldats taillés pour les fortes épreuves, vigoureux mulets des tartanes, voyageurs aux abois, tombaient sous les balles, et à peine, çà et là, au-dessus des broussailles, découvrait-on une tête de bandit coiffée de sa gorra écarlate, riant aux éclats du désordre épouvantable qui régnait dans le délilé.
Cependant on ne pouvait demeurer ainsi immobile, car la mort planait sur tous les rangs ; le chef du convoi donna Tordre d'abandonner les vivres et la caisse, et d^aller en avant.
Pujol l'avait prévu.
^ A vous le butin, dit-il aux sienSi à moi les hommes!
Et, seul, il s'élance vers le poste qu'il avait indiqué à Taumareillas.
— Ici, lui cria-t-il, du plus loin qu'il aperçut son lieutenant, ici la route forme un coude; cinquante bons tireurs, accroupis et l'arme à l'épaule, je les commande; toi, Taumareillas, sur les hauteurs, et vise bien; le convoi est •i nous, il faut des cadavres aux loups de la montagne.
— Je te donnerai des cadavres, répondit Taumareillas de sa voix haute.
Les débris du convoi dispersé avançaient avec ce courage de la résignation qui va si bien à [celui qui accomplit sou devoir en dépit du destin. Arrivés au détour du défilé, ils se croient à l'abri de toute atteinte ; tout à coup les balles de Pujol sifflen' et le stylet acbéve ce que le plomb a commencé.
Mais il y a de l'espace pour combattre ; voltigeurs et grenadiers se relèvent au cri de Vive la France! des pelotons se forment, des sergents dcvieiment officiers, on répond au feu par le feu, on marche la baïonnette en avant... " Nul ennemi n'est là pour servir de point de mire ; tout s'est eiïacé, tout a disparu, comme par enchantement, et les soldats français se trouvent seuls avec leur impuissante bravoure à l'extrémité du fatal défilé. Pujol et ses intrépides» sont déjà hissés sur les hauteurs d'où partent sans cesse des coups d'autant plus certains que nulle résistance n'est possible. Il n'y a pour les vaincus ni lionte à effacer, ni gloire à recueillir; ils fuient, èl Pujol, dont l'ardeur croissait à la bataille, se mettait en devoir de les poursuivre jusqu'à la plaine, loi*sque, actif et prévoyant, il dit encore à Taumareillas : a Ne bouge pas, attends-moi là, et plus de coups de fusil. B
Le lieutenant obéit, mais en rugissant, car lui, le tigre, il voulait du sang à tout prix ; et, quand il s'en était assouvi, il en voulait encore. Pujol» agile comme le chamois.
s*élait avancé vers la plaine où se lerminait le défilé, afin de s'assurer si des renforts, partis de Barcelone, n'étaient pas expédiés au-devant du convoi dont l'arrivée avait sans doute été annoncée. Parvenu là, il gravit avec la prestesse du chat sauvage un sapin élevé; et, en effet, il aperçut dans le lointain leséclatanles étincelles des baïonnettes françaises qui s'avançaient en ordre de bataille.
— Vous arrivez trop tard, mes paresseux! diWl en se laissant glisser le long de la tige filandreuse, vous arrivez trop tard, la besogne est faite.
Infatigable, il repart, il court, il se bâte, il bondit. Arrivé à son premier poste, le sifdet connu et retentissant annonce aux soldats de Saletas que le pillage doit s'acbever et qu'il faut regagner les montagnes.
— Et les blessés? lui crie son ami.
— (Jn'on les acbéve.
— El les femmes?
— Pitié pour elles, qu'elles ne souffrent plus!
— Et les enfants?
— Qu'ils ne soient pas séparés de leurs mères ! Tuez tous lés mulets qui sont encoi^ debout; emportez tout For, accrochez aux arbres quelques soldats trop mutins , et que leurs camarades qui arrivent de Barcelone siicbenl enfiu comment nous fêlons nos visiteurs. Alerte donc, enfants, et vive la guerre de guérillas !
— Vive Pujol ! répondit sa troupe haletante, vive le héros de la Catalogne!...
Les ordres du redoutable capitaine furent exécutés : les branches de quelques arbres s'affaissèrent sous le poids des cadavres ; les chariots du convoi furent mis en pièces ; les bandits se réunirent comme le fait une meute de loups af* famés qui pénétre dans une bergerie sans défense, et, lorsque les troupes envoyées de Barcelone arrivèrent guidées par les tristes débris échappés an massacre, elles trouvèrent
sur le sol ensanglanté des têtes séparées du tronc, des bras déchirés, des torses hachés, des langues coupées et des enfants percés du poignard sur le sein de leurs mères en lambeaux.
L*armée de Pujol venait de se couvrir de gloire !
C'était dans une vallée délicieuse, plantée çâ et hi de figuiers et de pommiers abandonnés «i la richesse du sol. Des oliviers au tronc bizarre et déchiqueté , tout parés de leurs fruits amers ( car l'hiver était venu âpre et «iide avec ses rafales du nord), se tordaient au pied des cimes chevelues de ces chaînes de mdnls secondaires qui semblent guider les voyageurs vers les hautes crêtes pyrénéennes. Puis , ainsi que des nids d*aigles , se montraient sur des mamelons taillés par la main des hommes, en échelons réguliers, de petites maisonnettes blanches , coquettes, avec leur élégant pigeonnier et leur toit en tuiles rouges mêlées à des tuiles noires formant des losanges et des dessins gracieux. Puis encore des enclos bordés de iiaies de grenadiei's avec leurs fruits pendant au milieu des roseaux souples qui leur servaient de tuteurs. Un ruisseau, devenu torrent après chaque orage, serpentait au fond de la vallée, et sur les flancs des collines la vigne noueuse poussait horizontalement ses larges rameaux, auxquels on ne donne, en Espagne, ni appui , ni direction. Dans ce royaume de Catalogne, si rempli de contrastes , si diversement coloré, si chaud, si âpre à la fois, deux choses pourtant sont générales et uniformes : la paresse et la superstition. A Tune
et  Taulre appartiennent presque tons les instants de la journée. Les soins de famille, les besoins du ménage, n^ont jamais assez d'importance pour faire oublier la sieste et le rosaire. On peut prier assis , debout, à genoux ou couché, et Toraisou à saint Jacques ou à saint Philippe se dit à merveille quand la bouche laisse tomber la cigarette ou quand les yeux se ferment au sommeil. En Espagne, mais en Catalogne surtout , une besogne pénible est réputée faite alors qu*elle est seulement commencée. Sans cela , cette province si pittoresque, si généreusement dotée par le ciel , serait un des pays les plus beaux et les plus riches du monde.
Mais le Catalan ue connaît aucune servitude, celle du travail surtout Toppresse et Técrase ; il s'en affranchit à tout prix; il aime mieux une misère sans soins qu'une opulence avec sueurs. Le Catalan est brave , mais inconstant ; généreux, mais abrupte ; dévolpar tradition et libertin par tempérament. Le sang du Catalan est le plus ai*dent de toutes les Es| agnes, et, si la fatale influence des moines lie s*exerçait encore toute*puissante sur les habitants des bourgset des campagnes, la Catalogne, qui a toujours rêvé de gloire et de liberté, serait, comme aux temps anciens, un pays à part, un sol indépendant , oit germeraient toutes les vertus qui font les grands citoyens et toutes les magnanimités qui font les grandes républiques. Mais la guerre avait brisé bien des courages; mais le pillage et la dévastation avaient anéanti bien des fortunes. On avait émigré ]>our s'abriter dans des grandes villes ou dans des pays moins tourmentés; et la belle Catalogne, jadis si noble et si florissante, n était plus qu*un cadavre infect que le bruit du en non ne pouvait ressusciter et que les pieds des soldats foulaient comme pour insulter encore à sa splendeur passée.
La vallée où Pujol, après sa course d'observation et
L'ESPION. Ôi
d\Hvaiil-garde dont je vous ai parlé , avait donné rendezvous à son armée de brigands, préscnlait quelque chose d*étrange et offrait à la fois un air de luxe et de misère qui attristait les regards. Les cnmpagnas étaient silencieuses , les habitations désertes ; il y avait là de belles parures et point de corps pour s'en enorgueillir. On eut dit qu'une pesle, semblable à celle qui ravagea Barcelone presque à la même époque, venait d*y faire peser son bras de fer, et Ton devinait tout d'abord que les hommes qui s*y promenaient en cemomenrt étaient des nouveaux venus, empressés de l'abandonner ; car ils n'y trouvaient ni richesse à emporter, ni ennemis à combattre. C/étaient des soldats ou plutôt des hommes qui se disaient soldats pour s'absoudre et se rehausser à leurs propres yeux ; leur chef leur avait répété si haut et si souvent que la guerre qu'ils ^j^^aient était une guerre d'indépendance, que la plupart d'entre eux, que presque tousse tenaient gloriflés du rôle qu'ils jouaient, et ils se disaient soldats de Pujol avec un tel sentiment d'orgueil, qu'on eut cru entendre un vieux grogn*ird se déclarer enfant de la grande armée de Napoléon le Grand. Grenadier de la vieille garde et soldat de Pujol !
Pujol et Napoléon!.... Il y a des histoires qui veulent ces rapprochements.
Ce que Pujol appelait ses compagnies de braves était disséminé dans la petite plaine étroite et longue ou campait l'armée; et lui, sans abri, sans aucune tente, assis sur une pierre , ancienne limite de quelque plantation, il était entouré de son trésorier, qui savait admirablement compter sur ses doigts, et de quelques-uns de ses plus chauds partisans, dont le dévouement et l'amitié pour lui allaient jusqu'au fanatisme. Des coffres ouverts , convoités par certains regards , se trouvaient là aussi , protégés par la parole du chef, qui, d'un seul mot, éloignait les curieux et les importuns trop avides.
59 l'UJOL.
Pais , d'une voix brève et contre laquelle mil contrôle ne 8*avisait de prolester, il disait : —Toi, Gardas, prends ces mille piastres; part égale aux amis. — Toi, Saletas, voilà trois mille francs pour ta compagnie ; et, surtout, pas d'injustice, pas de faveur, ou tu auras affaire à moi, quelque vive amitié que je te porte. -^ Toi , Taumareillas , voici ta ration et celle de tes intrépides; ils ont tous mérité la double paye qu'ils touchent. — Toi, Villaseca , voici du papier et de Tor ; le papier, c'est de l'or aussi, gardele , et donne les pièces jaunes à tes soldats ; ils aiment tout ce qui fait du bruit , depuis le canon jusqu'aux maravédis. — Toi , Angelo , tu t'es battu comme un vrai miquelet , comme un contrebandiste déterminé, presque comme moi, je ne t*ai pas oublié non plus, tiens , prends. —A propos, triple j/ffi à Francisco Marini, qui a sauvé la vie à un de ses camarades et qui a tué deux voltigeurs assez fous pour s'attaquer à lui ; il est vrai qu'il les a tués à genoux, en récitant son Pater. Est-ce tout ?
— Oui , car il n'y a plus rien , répondit le trésorier.
— Et ta part, Pujol? dit Saletas.
— Ma part? je l'aurai demain , un autre jour, peu importe.
— Ceci ne me parait pas juste , car enfin la récolte de demain peut nous manquer.
— Avec des gaillards comme toi , mon garçon , il y a toujours du blé au grenier, du vin à la cave et de l'or à la ceinture.
— Merci, capitaine.
— Brûlez ces coffres; tenez-vous en haleine; que chacun se repose et que les armes soient en bon état demain matin.
— 11 y aura donc encore un passage de convoi?
— 11 y aura autre chose peut-être : je ne sais, j'ai un
projet qui m'occnpe, qui me tourmente, qui me brûle, laîgsez-moi.
— Tu parais inquiet , dit à voix basse le frère du commandant en lui frappant légèrement sur Tépaule.
— Inquiet, non , mais irrité. Ces coquins de paysans^ de moines et de citadins ne nous ont été d'aucun seeours ; au contraire , ils se montraient toujours prêts à nous trahir, à nous livrer, et je grille de les punir.
— Nous sommes là à ton service.
— J'y compte.
Tandis que les chefs et sous-chefs des compagnies de la bande redoutable se partageaient Targent pris la veille au convoi, dont le passage avait été fidèlement dénoncé par les espions de Pujol, celui-ci attendait les rapports qu'il exigeait chaque jour, à chaque heure , de ses principaux officiers. ^
— Capitaine, lui dit l'un d'eux, qui venait d'achever sa distribution, trois blessés, un tué.
— C'est beaucoup.
— Capitaine, point de blessés dans ma compagnie, dit un autre*
— C'est peu ; ce n'est pas assez ; une autre fois, qu'on ne se cache pas avec tant de soin.
— Capitaine, neuf tués.
^ C'est trop ; vous êtes des maladroits.
Et Pujol n'était coulent de rien , et il fronçait le sour-
— Capitaine , lui dit Taumareillas , un des plus hardis coquins qui aient jamais battu les Pyrénées, point de morts, point de blessés, un déserteur.
— Qui donc ?
— Donate.
— Tu mens , coquin.
— On n'a pas retrouvé son cadavre.
5i PUJOL.
— Porte-toi aussi bien que lui. Par mes ordres, le drôle est à Barcelone, jurant contre nous et fêté par les Français qui le caressent. 11 doit revenir demain pour nous donner certaines nouvelles qui nous manquent.
— Tu es bien habile, Pujol.
— Je le sais. Si je n'avais pas été un coquin, je serais un grand homme.
— C'est comme moi, si je...
— Toi? tu seras toujours un gredin; tu seras toujours un homme de sac et de corde; tu mourras comme tu as vécu, en gueux et en voleur. Au surplus, j'ai les yeux sur loi, et veille bien à ta peau^ elle n*est pas si dure que je ne puisse aisément la trouer.
Tnumareillas se retira tremblant et atterré. Il savait, lui, le prix d'une menace de Pujol ; et de ce jour, il résolut de se soustraire au chiltiment et à la vengeance du chef qu*il s'était imposé , pour échapper à la potence que lui réservaient ses crimes passés.
Pujol s'assit à terre, et il allait s'assoupir quand il >it venir à lui un de ses meilleurs amis d'enfance , un de ses pins fidèles compagnons de périls. Du plus loin qu'il put se faire entendre :
— Capitaine, un espion.
— Qu'on le pende.
— 11 veut te parler.
-— Qu'on le pende, te dis-je.
— Il assure qu'il a un grand secret à te communiquer.
— Un piège , une trahison. Si dans cinq minutes je ne le vois pas flotter à l'air, c'est à toi que je m'en prendrai.
Tandis qu'ils échangeaient ces rapides paroles, et au moment où Saletas s'éloignait pour faire exécuter l'ordre de Pujol , le groupe de soldats qui conduisait l'espion arriva auprès du capitaine.
Les mains du prisonnier étaient fortement liées derrière
ie dos, et sur ses vêtements de velours vert se voyaient les traces des bourrades et des blessures reçues à Tinstant même où on Tavait saisi se glissant derrière les rochers protecteurs du camp. Le sang d*une ouverture faite avec le poi* gnard qui avait effleuré sa tête ruisselait sur son front; une entaille lui avait ouvert le genou, et, malgré ces profondes blessures, la figure de l'espion était calme, grave, empreinte d'une tristesse et d*une résignation attestant à la fois une ' . gi'ande douleur et un grand courage. Ses yeux secs, mais tranquilles, regardaient ceux de Pujol, qui, sans le vouloir, baissa un instant les siens et les releva plus irrités que jamais. Un léger sourire, un mouvement imperceptible se flt remarquer sur les deux coins de la bouche du prisonnier, et un gros soupir fit bondir sa poitrine.
— A-t-on préparé la corde? dit Pujol d*une voix qui commença terrible et qui s'acheva en faiblissant.
•— Oui, capitaine.
— As-tu entendu? poursuivit-il en s^adressant à l'homme qui le couvait toujours de sa prunelle noire; as-tu entendu?
— Oui, j'ai entendu.
— El sais-tu pourquoi cette corde?
— Pour me pendre.
— C'est vrai. Et tu ne trembles pas?
— Ne savais-je pas ce qui m'attendait en venant auprès de loi, Pujol !
— Tu me connais donc ?
^ Qui ne te connaît pas en Espagne!
— Tu sais donc aussi que je n'ai jamais fait grâce aux coquins de ta sorte?
— Je le sais, et pourtant je suis venu; car, vois-tu, Pnk jol, quand un cœur comme le mien veut quelque chose, cette chose se fait. Regarde, mon crâne est ouvert, ma jambe est déchirée, j'ai reçu encore des blessures plus pro-
50 1*UJ0L.
fondes et qui m'ont fait plus de mal; deux coups de pied, un soufflet : celles-là seules tuent. Eh bien ! je suis sans peur parce que j'accomplis ce que je m'étais promis d*exééviter.
— Souffres-tu ?
— Oui, beaucoup.
-- Que mon chirurgien soit appelé, dit Pujol à un de ses officiers; qu*il vienne à l'instant.
— Ton chirurgien ne me guérira pas. El puis, é quoi bon des secours à celui que l'on va pendre?
— Oh ! sois tranquille, tu ne l'échapperas pas. Mais, dismoi d'abord, es-tu envoyé par les Français ou par les Espagnols?
— Mi par les uns ni par les autres.
— Par qui donc?
— Je ne veux pas te le dire, ou plutôt je ne veux le dire qu'à toi seul.
— Et si je te lance dans le nœud fa^al ?
— C'est le moyen le plus sûr et le plus prompt d'étouffer ma parole.
— Non, j'y pense; tu as un secret à m^apprendre; soit, je veux Tentendre. Voici le chirurgien de mon armée ; qu'on délie les mains de Tespion. Eloignez-vous, companeros, qu'on me dresse une tente avec mes manteaux et qu'on se prépare pour la fête de demain.
— Bon, j'y serai, dit tout bas Tespion.
— Oh ! tu n'iras pas jusque-là, répondit Pnjol.
— Peut-être ; à moins que le docteur ne déclare mes blessures mortelles.
— Elles ne le sont pas, dit celui-ci; mais tu dois bien svuffrir.
— Bah ! bah ! nous sommes tous ici pour cela ; depuis longtemps je suis fait à toute douleur.
Dés que le docteur eut achevé son office, en homme qui
avait toujours pansé des chevaux et tué des gens, Pujol voyant sa tente dressée, dit à Tespion :
— Veux-tu me confier ton secret ?
— Oui.
— Prends garde au moins; si tu mens, je t'assure que mon poignard ne m*a jamais trompé.
— Je ne te mentirai pas ; viens sous ta tente. L'espion et Pujol s'assirent sur une couverture de laine,
face à face, et gardèrent quelques instants le silence, mais sans cesser leurs regards scrutateurs.
— Parle donc, lui dit enfin Pujol d'un ton impératif, parle donc, puisque tu es venu pour cela.
— Si lu commandes, je me tairai. Toi, tu aimes à dominer; moi, je ne sais pas obéir; il faut me laisser faire et ne pas m'interrompre quand j'aurai commencé.
— Les moments me sont précieux, je n'ai pas le temps d'entendre de longues narrations.
— Aussi je serai bref.
-- J'écoute.
— L'Espagne est à feu et à sang, Pujol, et c'est à peine si les mendiants mêmes peuvent y voyager avec quelque sécurité. J'étais loin, bien loin de toi, et cependant ton nom est venu jusqu'à ma retraite; on ne le prononçait jamais qu'avec une sorte de respect mêlé de crainte, car, si l'on savait tout ce que tu faisais pour affranchir la Catalogne, on n'ignorait pas non plus la cruauté, les assassinats des partisans que tu avais enrôlés.
— Il n'y a que les ennemis morts qui ne reviennent pas. La guerre se perpétue par les prisonniers, et d'ailleurs, pouvons-nous en faire, nous qui changeons si souvent de retraite, nous qui courons si souvent après le pain qui doit soutenir nos forces î
— Je te répète ce que Ton dit sans te blâmer, sans l'absoudre. Mais les hommes comme loi, Pujol, ne sont pas de
58 l UJOL.
ceux dont on parle avec froideur, dont on suit les traces avec indifférence. Quand on parle de toi, Pujol, c'est avec une haine qui tient du mépris ou avec un amour qui tient de Tenlhousiasme. Tu étais, au sein de ma famille, le sujet de toutes nos conversations, et ton nom seul faisait battre bien des poitrines. A la nouvelle de chacun de tes succès, il y avait de la joie sur tous les visages, et Ton exaltait ton patriotisme; à chacun de tes revers, auxquels nous ne croyions guère, la tristesse et la douleur se glissaient dans les âmes et les nuils se passaient silencieuses et sombres. Tu as été tué tant de fois par les balles ennemies que nous avons fini par te croire immortel, et je ne comprends pas que les Français aient si souvent continué dans leurs journaux ce jeu à ton égard, puisque chacune de tes résurrections était une victoire plus éclatante remportée sur eux.
— n faudra finir par succomber, car ils se renouvellent sans cesse, eux, et le nombre de mes braves camarades diminue chaque jour.
— Je l'ai compris, et je viens te faire deux propositions, Pujol : veux-tu d'une nouvelle recrue ?
— Intrépide? digne de ma cause?
— Digne de ta cause, intrépide autant que toi, plus que toi, peut-être.
— C'est toi. sans doute?
— C'est moi.
— Tu es bien téméraire.
^ — Tu m*as vu à une épreuve, essaye la seconde, jilacemoi quelque part en avant-garde et attends mon relour.
— Mais, si c'était un piège infâme, ce que tu me dis là ?
— J'attendrai. Je ne suis pas un espion, Pujol, et si lu doutes encore, je n'ai plus rien à te dire, tu peux me lancer à l'air, comme tu le disais tout à l'heure. Je suis pauvre, j'ai toujours été pauvre, ces vêtements de velours (juî me
li'ESPION. 59
couvrent, je lés ai volés hier pour venir te voir, le parler.
— Achève.
— La recrue que je folfre le sera dévouée comme à sa religion ; tu peux raccepler sans crainte, et l'avenir se chargera de la justifier.
— Soit, tu seras des nôtres; lu seras des miens.
— J'aime mieux cela ; mais, ce n'est pas tout, et ici ma tâche devient plus difficile, car tu ne me comprendras pas, sans doute.
— N'importe, dis toujours.
— Lorsque , comme toi , on a sans cesse vécu dans les montagnes, occupé à chaque instant du soin de sa sûreté ; lorsque chaque jour est une lutte et que chaque lulte peut être la dernière, on n'a dans Târoe qu'un seul sentiment, Tamour de l'indépendance, et nulle autre psslon ne vient s'y loger. N'est-ce pas, Pujol ?
— C'est cela.
— Eh bien ! par devoir, par pillé, je me suis chargé de donner à cette passion ardente qui te domine un secours, un appui qui doit la grandir encore, peut-être aussi Tennoblir.
— Je ne te comprends pas.
— Je le savais, Pujol... Qu'as-(u fail hier?
— Rien. Une journée perdue.
— Non, pas pour tout le monde.
— Toujours du mystère !
— Je vais me faire compi-endre. Tu dis que lu n'as rien fait hier parce que tu oublies aisément tes générosités; permels-moi d'aider ta mémoire. Vous étiez doute , toi en tête, vous descendiez le col du Llers, tu as entendu du bruit, lu t'es avancé seul d'abord , et plus tard tes camarades t'oul rejoint pour te défendre, car tu étais menacé.
•^ C'est vrai. Qui t'a dit cela ?
— Je Ta! vu. Les hommes de la caverne étaient des gitanos et j'étais avec eux.
— Tu mens.
— J'étais avec eux , le dis-je.
— Et moi , je le répèle que lu mens ; pas un d'eux n'avait une figure chrétienne, et loi, lu es si beau!
Ia figure de l'espion s'épanouit comme â un rayon céleste ; il continua :
— Pujol , j'étais là quand tu as mis ton stylet et ton pistolet en main; j'étais là quand tu as noblement jeté des piastres à la misère , quand tu as pardonné , alors que tu avais le droit de punir. J'étais là quand tu as embrassé les deux petits enfants de la famille des gitanos.
— Je m'en venx de ne t'avoir pas aperju , car à coup siir je t'aurais recruté.
^ Eh bien ! me voici , ton œuvre est faite. Mais je n'ai pas loul dit. Il y avait aussi parmi nous une jeune fille que tu n'as pas vue non plus , car elle se trouvait à l'écart lorsque lu (as fait toutes ces choses, et celte jeune fille, Pujol, lu l'as rendue à jamais malheureuse. Ne m'interromps pas. Née gitana , elle ne comprend point sa naissance, car elle se sent une âme, elle rêve de belles et grandes actions, elle sait le sens de certains mots; celle jeune fille est un mensonge au milieu de sa famille qui la méprise, parce qu'elle en est méprisée; celle jeune fille souffre depuis son enfance, el plus elle avance dans la vie , plus son intelligence s'est développée , plus elle s'est sentie malheuieuse, car elle a vu que l'immensité la séparait du reste des hommes. Où a-l-elle appris ce qu'elle sait ? Dans le malheur qui est un flambeau. Où a-t-e11e appris qu'elle n'est pas ce qu'elle paraît être? Dans le dégoût que lui inspirent ceux avec qui elle est souvent. Oh I bien des fois elle s'est demandé si elle était folle; mais cette question même lui montrait la puissance de sa raison, et elle retom-
bail de tout son poids dans rinfortime qui tendait à Tabru» tir. Au sein des villes qu'elle traversait en mendiante , lorsque ses camarades tendaient la main, elle, la pauvrette , détournait ses regards des passants comme si elle eut craint d'être reconnue, elle écoutait comme une musique céleste les paroles des citadins qu'elle regardait honteusement et en cachette. Oh ! tu ne sauras jamais par combien de tortures elle s'est placée au-dessus de l'horrible position où l'enfer l'a jetée. Des soupirs, des larmes de feu , des prières ardentes au ciel , des déchirements au cœur, le désespoir, le délire, et tout cela au milieu de l'abrutissement et de la corruption , car cette femme , voistu , cette jeune fille dont je t'ai parlé.....
— Continue , continue !
— Ou dit que Dieu a mis tous les hommes sur la terœ; elle, cette jeune fille, se croit une exception fatale, et elle se dit fille de Satan, puisqu'elle soufjfre comme les damnés.
— Je la plains.
— Ce n*est pas assez, Pujol, elle mérite plus que cela. C'est pour elle que je suis venu ici auprès de toi. Ln>bas, là-bas, bien loin, elle parlait de toi souvent; elle t'a vu hier, elle n'en parle plus; elle t'a vu secourant le malheur, et elle s'est sentie frappée à l'Ame.
— Il faut la faire venir : pourquoi ne t'a-t-eiie pas rccompagné?
— Parce qu'elle t'aime, Pujol, et qu'elle a compris encore qu'aimer tout seul était un enfer mille fois plus brûlant que celui où elle se consume.
— Qu'elle reste donc, car, de l'amour, Pujol n'en ressentira jamais : l'amour est une faiblesse et un malheur à la fois, et Pujol n'en éprouvera que deux dans sa vie, celui qu'il a eu pour sa mère, et l'amour de l'indépendance. Va dire cela à ta compagne.
— Cette compagne, c'est ma sœur.
— Eh bien ! va consoler ta sœur.
— Non , son désespoir me tuerait ; je réclame une escopttle , des munitions : me veux-tu pour soldat ?
— Je ne demande pas mieux. Jure de m'obéir.
— Je te le jure!
Pujol sortit de sa tente ; il apprit à ses officiers que Tes* pi'jn n*était pas un cspiou , et que Tarmce comptait une recrue de plus.
Le gitano, qui se fit nommer Andreu, fut incorporé dans la compagnie de Taumareillas, et, quoique chacun admirât sa belle figure et sa tournure toute martiale , ou se plaignit hautement que le vent n*agi(ât pas , la nuit comme un fautôme , un cadavre sous la corde qui avait rlé préparée avec tant de joie.
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