‹ Pujol, chef de MiqueletsChapitre 6 sur 9 · UNE RÉVOLTE · texte numérisé non relu

UNE RÉVOLTE

— Donne-moi ce stylet, remercie Pujol, et, puisqu'il veut que je me défende, assure-le que je le ferai assez bien pour mériter son estime. Pujol ne t'a plus rien dit ?

— Plus rien.... Comment vont tes blessures ?

— Je n'y ai pas songé. Pourquoi Pujol n'est-il pas venu avec loi?

— Il médite une attaque pour demain.

— A la bonne heure.

— Tu es donc décidé à te bien battre ?

— Oui, surtout si je suis prés de Pujol. Mais, sois tranquille, il entendra parler de moi, que je sois prés ou loin de lui.

— Dis-moi encore ; aimes-tu Pujol ? l'aimes-tu bien ?

— Gomme un frère.

— Sois donc le mien.

— J'accepte. Ton nom ?

— Saletas.

— • Saletas, je suis ton frère à tout jamais.

Il y avait daus la voix, dans les regards du jeune Ândreu une exaltation si fébrile, que Saletas en fut ému, et que le sentiment de préférence qu'il lui avait déjà accordé devint en un instant une de ces affections puissantes qu'on ii Réprouve guère que lorsqu'on a longtemps souffert ensemble. Les deux nouveaux amis se séparèrent ; Saletas se mit en devoir d'exéeuter les ordres de Pujol, et Andreu reprit la place qu'il venait de quitter.

La nuit qui précéda cette journée si bien remplie avait vu quelques-uns des pins hardis maraudeurs de la compagnie del Taumareîllas fouillant aux alentours du lieu où s'était passée la principale attaque du convoi; et dans une grange incendiée ils s'étaient emparés de plusieurs barils de ce vin capiteux de la Catalogne qui brûle et fait bondir. Selon les statuts de Pujol, le butin fait en linge, en meubles, en provisions de bouche, par un ou plusieurs hom*

m PUJOL.

mes, leur apparlenait exclusivement» et ils pouvaient en disposer à leur gré sans que leur chef fût en droit d'intervenir. Il résultait de cette permission donnée à tous, de ce privilège de chacun, que Tardeur du pillage était la première passion des soldats de Pujol après celle de l'assassinat, et que Tégolsme étouffait en eux toute noble et généreuse pensée en faisant germer dans leur Ame une basse et honteuse cupidité.

Le vin avait donc commencé la fête des damnés, le fer et le sang devaient l'accomplir. Le délire bachique de pareils hommes ne pouvait se museler que par les chaînes ou la mort, et Pnjol même, le redoutable Pujol qui avait percé tant de poitrines, n'était pas toujours sûr de triompher de la révolte.

Un de ses pai*ents, actif, indompté comme lui, avait déjà péri dans une de ces secousses qui agitaient tant de bras frénétiques; et son frère Math ias , né bon, généreux, humain , qui ne s'était jeté là qu'aQn de protéger son frère , mais que la chaleur de la bataille mettait souvent au niveau de ses camarades, était alité en ce moment et souffrait d'une fièvre aiguë occasionnée par de récentes blessures.

Garcias et ses soldats jouaient à la manille les piastres gagnées au partage; deux autres compagnies en faisaient autant aux postes qu'elles occupaient ; mais Saletas, docile aux ordres de son ami, veillait auprès de la bande écumeuse de Taumareillas et tenait ses âffidés en haleine de ce qui allait se passer.

— • Tu ne viens donc pas boire avec nous, dit un nommé Ripoll d'une voix creuse entrecoupée de hoquets fétides, en s'adressant au jeune Andreu?

— Je n'ai pas soif.

— On a toujours soif en présence d'un baril de bon vin catalan ; et si tu m viens pas , nous croirons que c'est par dédain.

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— Vou& aurez tort : mais je ne veux pas boire.

— Et si nous t'y forcions?

— Qui, nous?

— Moi, par exemple.

^ Tu n'es ni assez fort ni assez brave pour cela.

I! y eut un long murmure de menaces parmi les cama< rades de Ripoll, et Saletas, qui feignait de dormir en écoutant ces interpellations et ces réponses, essaya si la lame de son poignard sortait librement de sa gaine et rajusta sur le bassinet de son pistolet de camp Tamorce que le mouvement avait un peu dispersée.

— Sais-tu bien, poursuivit Ripoll en se relevant, que tu ns Tair de nous menacer et que j'ai pour habitude de répondre avec mon stylet à toute provocation.

— Qu'importe à celui que tu provoques, s*il a un stylet aussi ?

— En as-tu un ?

— Oui, et bien trempé, à ce qu'il paraît.

— Veux-tu l'essayer contre le mien?

— Je ne le désire pas; mais, si tu m'y forces, je me défendrai.

— Défends-toi donc, car je te crois plus de cœur à la langue que dans la poitrine.

— En cercle, ici ! s'écria Taumareillas qui avait excité Ripoll par ses gestes et ses regards de loup. 11 faiH que l'espion paye sa bienvenue. A chacun des deux combattants une couverture, et que nul ne dépasse la limite que je vais tracer.

Les deux champions se dressèrent. Ripoll, aidé des siens qui l'excitaient encore , se couvrit le bras gauche d'une petite couverture descendant flottante de deux pieds ; Andreu en fit autant sans se hAler, sans montrer la moindre émotion, et dit, avant de s'armer du poignard :

— Songe bien , Ripoll (car je t'ai entendu nommer) ,

songe bien a ce que tu vas faire ; et vous tous je vous prends à témoin que je suis provoqué.

— Gela ne regarde personne, répliqua Bipoll en colère, le vin est tiré, il faut le boire. Tu es là, moi ici, tu as ton manteau, moi le mien, chacun de nous tient dans sa main droite le manche de sou poignard, voyons où se planlem la lame.

— Dans ta poitrine, si tu approches.

— Pare donc ce coup, grediu!

— Et toi celui-ci, misérable !

Un cadavre était à terre , celui de Rlpoll : le cœur avait été percé; chacun suivait de rœil le sang qui sortait à grands flols, et Andreu dit à demi-voix :

— Je l'avais prévenu.

— Ce n'est pas assez, répondit Âvila, un cousin de Ripoll, son îrève par ses crimes, tu as une autre poitrine à frapper.

— Et après celle-ci une autre, s'écria Laurens Rivol.

— Et après celle de I^aurens la mienne , dit Marcheua.

— Gela est bien lâche , repartit Ândreu , de se liguer vingt contre un.

— Gela est plus que lâche ! s'écria à son tour le généreux Saletas en s'élançant au milieu des combattants comme un taureau furieux. Oui, cela est méprisable et vil, cela mérite châtiment, et c'est moi qui me charge de l'infliger. Veux-tu donc , Taumareillas , essayer ton stylet contre le mien? Je consens à descendre pour me faire ton égal.

— Saletas, tu me connais et tu sais si jamais j'ai refusé une rencontre avec qni que ce soit. Mais je connais aussi Pujol, et je crains sa colère, si Je ne crains pas ton poignard.

— Eh bien ! donc, avec un des tiens; car ce jeune homme ne se battra pas deux fois.

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