LES OEUVRES
Evremond, disait-il, est un homme de qualité et d'esprit quy escrit pour son plaisir, pour se contenter soy-mesme et pour contenter ses amis. Il ne s'est point mis en teste d'estre auteur ni de servir de modèle a personne. » A cette dernière appréciation je ferai une réserve : c'est que Saint-Evremond m'a paru avoir le grand désir d'être, sinon de passer pour auteur. Oui. il reste homme du inonde, mais il occupe les loisirs de son exil par ses travaux d'écrivain, et la preuve en est que son style est parfois contourné, toujours travaillé, que même il s'attache à
Ravauder Toripeau qu'on appelle antithèse;
et, que s'il est pur la plupart du temps, il semble, même en ses négligences, avoir recherché le bonheur de l'expression. Lorsqu'il se décida à donner une édition définitive de ses œuvres « il marqua sur un exemplaire ce quy estoit de sa façon et ce qui n'en estoit pas ; il corrigea beaucoup de choses..., communiqua ses manuscrits, et revit les copies que des Maizeaux en faisoit... » C'était son droit, certes, son devoir, si Ton veut ; mais il se marquait bien ainsi écrivain de profession. Quoi qu'il en soit, c'est sur ce manuscrit revu et
amendé que nous allons pouvoir étudier un poète de ruelles, un épistolier de la lignée dont sera Voltaire, un critique dont l'enthousiasme ouvre la route à Diderot, un pamphlétaire de la race du Pascal des Petites Lettres a un Provincial..., un historien précurseur de Montesquieu, un auteur en un mot qui, pareil à l'homme dont nous avons esquissé le portrait, exprime dans son œuvre un large esprit de tolérance et de sagesse, puisé dans le fin et alerte scepticisme du libertinage littéraire et philosophique.
Le Poète
A ce titre Saint-Ëvremond ne nous arrêtera point longtemps. Ses vers sont plutôt de la prose rimée, plus digne du bel esprit qu'il fut que du poète qu'il n'était pas. Lemontey a eu presque raison de le ranger parmi ces gens de cour spirituels qui, dans leurs moments de loisir, daignaient faire des vers • détestables. Madrigaux, Stances régulières ou irrégulières, Sonnets, Epigrammes, Elégies, Idylles en musique « ou toutes nues », pièces de circonstance qui nous sont demeurées, ne valent pas plus que ceux et celles que nous ont laissés les trois quarts de ses contemporains lettrés. Les sentiments y sont affectés, — ce qui est rare dans les œuvres de cet écrivain au goût sûr ; — il se perd dans des déclarations banales, et appelle l'objet de sa flamme « merveille de nos jours.» On y lit des
Tristes langueurs, Désirs et craintes Tendres atteintes,
des «secrètes flammes», des «charmes», des « larmes », tout l'attirail poncif des mirlitonnades de tous les temps ; il ne manque guère que des « gloires » et des «victoires », pour en faire de bêlantes et patriotiques romances de café -concert.
Saint-Evremond était trop fin d'ailleurs pour s'en faire accroire sur ce terrain, et il avoue qu'il aurait pu corriger s'il en avait eu le loisir.
Parfois cependant, et comme par hasard, j'ai trouvé, ainsi que s'il avait échappé à l'auteur, un trait spirituel et fin, une piquante saillie, un mot heureux. Ici il fait le portrait malin de la prude et de la précieuse qu'il taxe également d'hypocrisie, l'une parce que
Jouyssanl sans amour, aimant sans jouyssanci1, l'autre parce qu'elle
Blasmc jusqu'aux désirs
Et, parlant de vertus, se crève de plaisirs.
Là, il adresse cette impertinence un peu forte A une vieille clame qui ne pouvait s'accoutumer aux mœurs de la jeune Cour :
Lorsque vos esprits languis-ans Perdent des douceurs légitime-.
Des moindres plaisirs de nos sens Yostre chagrin se l'aie t des crimes...
Ou laissez-nous vivre en ces lieux Comme il plaist a nos destiner-.
Ou veuille la bonté des cieiix Borner le cours de vos années !
La galanterie l'inspire :
Jamais tel sentiment ne fut une faiblesse :
à aucune époque il, n'a «passé le temps d'aimer >»: et il conseille à son « héros éternel », le comte de Grammont. qui me paraît n'avoir pas grand besoin de tels avis, de ne jamais renoncer à l'amour.
A signaler de même quelques idées philosophiques : le Sonnet où il regrette de n'être ni ange ni bête et d'osciller entre les deux par
Ce meslange incertain d'esprit et de matière.
qui
Nous fait vivre avec trop ou trop peu de lumière Pour savoir justement ou nos hiens ou nos maux ;
les Stances sur la mort de Condë, où il chante la vanité des pompes mondaines et, devant la puissance de la mort, l'impuis-
334 SAINT-ËVREMOND
sance du héros disparu qui n'est plus rien que par le souvenir objectif qu'en gardent les survivants, — idée qu'en son style macabrement tarabiscoté vient de reprendre Mmc Delarue-Mardrus ; — les Stances a Philis, dans lesquelles il proteste contre cette hystérie du cloître trop fréquente chez les femmes exaltées, qui vont
....Chercher dans les saints lieux Une amour bien plus succulente Que celle de vous autres, dieux.
Il convient de s'arrêter aux Stances Irregulières sur ta mort de madame de Mazarin :
Ah î Mazarin, morte, vivante, Que tu nous as cousté de pleurs !
et à cette Elégie dans laquelle la comtesse d'Olonne est censée pleurer la mort de son amant, Candale, lîls du duc d'Epernon, décédé à Lyon, à l'âge de vingt-sept ans, après une retentissante aventure avec madame de Castellane, depuis marquise de Ganges, célèbre par sa mort tragique. La brièveté simple de cet hémistiche, qui revient comme un espèce de refrain :
...Lisis est mort,
ne manque point de grandeur, non plus que cette plainte de l'amante qui, en dépit de la trahison, en face du malheur qui la frappa, perd toute retenue familiale et mondaine.
Mais, avant tous ces vers, YEJegie a Ninon est hors de pair : il y a un coquet marivaudage avant la lettre avec une vieille maîtresse, — j'entends ancienne, puisque Ninon est morte très âgée sans vieillir, — dans lequel on sent un reste de la passion des jeunes années et des
Doux fruits d'amour cueillis en abondance.
Je n'insisterai point davantage sur cette partie des Œuvres de Saint-Evremond. Ce sont là jeux de salons et de ruelles sans haute importance, qui n'ajoutent rien à son mérite , et dans lesquels se démêle péniblement la personnalité élégante de l'auteur. Or, dans cette étude, mon unique but a été de dégager la note originale que l'écrivain a pu ajouter à la littérature de son époque, et je compte bien y parvenir alors surtout que je le considérerai comme historien et comme critique.
L'Épistolier
Sous le titre de Lettres sont et me paraissent devoir être rangés ici des opuscules nombreux sur divers sujets , écrits d'une plume alerte, dans ce style qui a gardé les traditions de la Fronde et de la jeunesse du grand Corneille, et qui se lie d'autre part à Fontenelle, sortes de conversations rédigées, où ne manquent dès lors ni les petits secrets du style, ni le pittoresque de l'idée sous les dehors d'une tout aimable négligence. Quelques-uns de ces Traités sont profonds. Je citerai le Plaidoyer contre le duc en faveur de la duchesse de Mazarin, parti du salon de Mancini où Saint-Evremond eut un instant pour émule Saint-Réal , esprit vif, plus plein d'érudition que de traits, qui écrivit les Mémoires de la dame sous sa dictée, ainsi que l'atteste leur style diffus et négligé qui pourtant avait bien de la grâce. J'aurai d'ailleurs à dire un mot sur Saint- Réal pour le comparer à Saint-Evremond historien. Quelques autres marquent une
l'épistoliek 337
vivacité sincère de sentiment : je noterai les Lelli'es a Ninon. Tons éclairent les coins obscurs du cœur et de l'esprit de l'écrivain ; et de tous se dégage cette douce et calme philosophie du libertinage, exposée avec complaisance dans la Lettre sur les Plaisirs, envoyée au comte d'Olonne, philosophie qui sourit bienveillamment aux efforts que fait l'imagination humaine dans le but d'élargir la sphère du monde réel, et qui nous montre en même temps les extrêmes bornes au delà desquelles se rencontrent les déceptions.
Pour être heureux il convient de ne pas s'absorber dans la contemplation béate, de ne pas trop réfléchir sur l'existence, qu'il est bon, - comme le lit notre homme, — de passer à l'aventure, de ne pas trop songer à « la mort concertée », et, se livrant au contraire aux plaisirs fournis par une intelligente extériorisation, — et voilà pourquoi nous les nommons des « diversions », — de se dérober, autant que faire se peut, à la connaissance de ses propres maux.
Et, là encore, il y a une question de tact qui consiste à ménager les distractions venues du dehors pour les rendre à la fois plus vives et plus durables. Etre voluptueux et (c cultiver celte àsme particulière, |>lus
mêlée avec le corps, qui entre clans toutes choses », — ainsi la définit-il, — goûter finement les joies de l'esprit avec cet erudito lu.ru dont parle Pétrone, se livrer à ces impressions fugaces que causent les objets touchants , n'être ni léger, ni rêveur, et n'avoir de regrets que sous forme adoucie de tendresse, tel est le plan tracé par cet adepte délicat d'Arislippe, d'Epicure et de Lucrèce. Mais il a revu et amendé ces modèles, il les a rapprochés de Lafonlaine et de Maucroix; il les a unis à Alfred de Musset, qui le résumait dans ce vers
Chercher un peu de joie et n'y pas trop compter.
Le point de départ de ce système, — il faut bien employer ce gros mot qui ne convient guère à ce peu systématique penseur, — est le Jugement sur les Sciences, d'abord knprhné à la suite d'une édition apocryphe des Satires de Boileau, qui s'en défendit très fort, comme l'on pense. Saint- Evremond y a écarté d'abord la théologie qu'il laisse aux docteurs, non toutefois sans railler leurs inconséquences; la philosophie, plus abordable mais a priori suspecte et vaine après qu'on l'a étudiée à fond ; les mathématiques plus certaines, mais trop absorbantes et exigeant trop de démons-
L KI'ISTOLIER
trations. Puis il a réduit les sciences à trois: morale, politique, belles-lettres, la première intéressant la raison, la seconde la société, la troisième la conversation, ei ayant pour résultats de gouverner les passions, de traiter les affaires publiques, de polir l'esprit. En ces facultés, les Grecs étaient des maîtres et les Romains le devinrent, [tassés les temps barbares de leur république, et sous la conduite des Grecs qu'ils avaient vaincus, puis installés à leurs foyers. Lorsqu'il a eu établi cette classification et posé cette constatation, poussé par « le désir curieux de comprendre la nature des choses », Saint-Evremond lit Gassendi, son ami, qui s'avouait presque pyrrhonien et lui confiait que « s'il n'ignoroit pas ce qu'on peut penser de beaucoup de choses, quant a bien connaître les moindres, il n'esoit s'en assurer»; Bernier, «le joli philosophe » , dont il goûta la doctrine ; Epicure enfin que désormais il prit pour maître. Il le défend de la réputation d'immoralité que lui ont valu quelques philosophes jaloux, quelques disciples mécontents, quelques incompréhensifs admirateurs. Ce qu'a prêché toujours ce grand esprit, c'est de ne point mortifier les sens et de chercher le bonheur par «la volupté
en mouvement »; ce qu'il a été, un sage dégageant cette volupté de l'inquiétude qui la précède et du dégoût qui la suit, plaçant le souverain bien dans l'indolence qui n'est que la cessation de la douleur; un résigné s'accommodant au mal avec toute la patience possible. Dès lors, persuadé que les recherches spéculatives sont viande bien creuse, Saint-Evremond demande à Descartes des arguments et des preuves et lit ses Méditations. Or, Descartes est libertin en quelque manière, et « il voudroit ne jamais l'avoir lu », ainsi qu'il l'écrit à Créqui, tellement tous ses arguments lui ont paru se résumer en cet unique argument : nous croyons à l'immortalité par le désir qui nous possède d'être immortels. Loyalement alors le libertin abandonne les philosophes qui ne le satisfont pas, et tente un essai de la religion. A cette heure, son à me est tourmentée comme celle de PascaJ; et c'est un spectacle digne de retenir toute notre attention que celui de Saint-Evremond écrivant les Reflexions sur la Religion. Ce lui est une admirable occasion de montrer ses fluctuations au cours de ses recherches non seulement parmi les penseurs modernes, mais encore chez ceux de la Grèce et de Rome; non seulement parmi
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les catholiques, mais encore chez ceux de la Religion réformée, et notamment le ministre Morus, à propos duquel il discute les Epîtres de saint Paul aux Gentils et l'influence de la foi sur les bonnes œuvres. Car, avant tout, c'est la pratique qui intéresse cet homme de bien ; il veut établir une règle pour les actions humaines sans souci du libre arbitre et de la prédestinalion, déplore la division des esprits au sujet de la croyance, et n'aperçoit, comme moyen de conversion, que la douceur et la charité dans le sens large du terme. Aussi il blâmera, en vers aussi bien qu'en prose, les controverses brutales des jansénistes Arnauld et Nicole contre le pasteur Claude qui aboutissent au feu pour les juifs et à la pendaison pour les hérétiques, en attendant le tour des catholiques eux-mêmes.
Etudiant l'ouvrage de Bossuet sur la Foij Catholique , il se rangera à l'opinion d'une religion d'Etat ; car, s'il ne trouve rien <1<' plus injuste que de persécuter quelqu'un pour sa croyance, il ne voit rien de plus fou que de s'attirer une pareille persécution. L'exagération de tous les fanatismes lui paraît déplorable; il consent à être appelé tiède pour sa prudence plutôt qu'indiscret pour un zèle qui causerait du trou-
blé dans l'ordre des choses établi. Et partout il porte ces admirations envieuses que tout sceptique a comme lui ressenties, en certaines minutes solennelles, pour les joies que les croyants savent découvrir dans leurs souffrances mêmes, s'étonnant d'ailleurs que la foi nous fasse jouir de nos maux, et que tous les autres plaisirs ne vaillent pas les peines qu'elle nous cause. Puis, au bout de tous ces raisonnements, il se demande s'ils ne sont pas des formes variables avec les esprits; et, retombant à son doute, il discute ces questions embarrassantes avec quelques-uns de ses correspondants habituels. A la duchesse de Mazarin il demande si la diversité des tempéraments n'aurait point d'influence sur les sentiments qu'ont les hommes au sujet des choses surnaturelles. Il accepterait bien la morale, et tous seraient vite d'accord là-dessus ; mais la doctrine — le dogme — servira éternellement de matière à la dispute dans toutes les religions. Ensuite, la foi souffle où elle veut ; et l'entendement ne sait se rendre qu'aux preuves manifestes qu'on lui exposerait. Avec le maréchal de Créqui il précise ses doutes à l'égard de tout ce qui dépasse la raison : à bien considérer la reli-
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gion chrétienne, ne dirait-on pas que Dieu a voulu la dérober aux lumières de notre esprit ? Et le revoilà flottant encore. Ce passage de la foi au doute, ce retour du doute à la foi, qui se termine par un aboutissement à la pensée libre, est un événement capital dans une vie morale. Mais peut-être objectera-t-on qu'il est assez fréquent pour paraître normal. Toutefois, je suis le premier à le signaler dans Saint- Evremond et, à son point de vue personnel, ce fait est des plus intéressants. Je concéderai, si l'on veut, qu'au point de vue général il a une moindre valeur; caria pensée libre semble avoir revêtu deux formes, celle qui est le résultat de la critique et reste individuelle, pour nous en tenir au cas de Saint-Evremond, et celle qui représente la substitution dune tradition à une autre et qui sera l'affaire des Encyclopédistes. Notre philosophe-amateur n'a rien voulu détruire ; il s'est borné à tenter de remplacer Dieu par la Raison ; puis, devant la banqueroute de la Raison, forcément limitée et qui ne satisfaisait point les aspirations complexes de sa pensée, il s'est demandé si, par aventure, il ne vaudrait pas tout autant en revenir à l'esprit religieux. Malheureusement cet esprit , si libéral
que nous le puissions supposer, ne répondait point davantage à son concept d'une religion rationnelle ; et alors il a tâtonné, cherchant à tailler dans la Religion une part suffisante à la Raison, afin de sauver ce qu'Auguste Comte a appelé de nos jours « la répugnance philosophique ». Le libertin ne s'est pas détaché de la foi ; il l'a déplacée pour l'adapter à des conditions nouvelles de civilisation et de pensée. Au bout de ses lectures multiples, de ses longues méditations, il a trouvé la vanité de la Raison et l'inéluctable nécessité de se soumettre. Mais il a résisté, et de cette résistance suprême est sortie cette formule adorablement libertine : « La dévotion est le dernier de nos amours. » Evolution curieuse d'un grand esprit, lucide avant tout, et qui n'a jamais été, comme il en fait l'aveu dans une Lettre à madame de Mazarin, touché de cette grâce qui seule peut inspirer la créance. Il ne savait d'ailleurs non plus admettre ce que dans la religion la Princesse Palatine nomme la morale noire ; et il désapprouvait fort les couvents, en vers et en prose, blâmant cette rude servitude « quy nous nécessite mesme en ce que nous voulons » , raillant la naïve faiblesse du troupeau religieux, et les sermons . fré-
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quents, et les repas sommaires, et même la musique méchante, cette musique que de nos jours trouvait si parfaitement sublime Huysmans , qui se connaissait en toutes ces questions de culte. II disait que le lieu saint change l'amour en dévotion quand on a aimé dans le monde et que, lorsqu'on n'en a pas eu l'expérience, il change la dévotion en amour. « Triste vie d'estre obligée , — car c'est surtout aux femmes qu'il s'adresse, — a pleurer par coutume le péché qu'on n'a pas faict dans le temps que vient l'envie de le faire », el plus triste encore, ajoute-t-il, d'abdiquer sa raison. En sorte que les pratiques des gens religieux ['écartaient plus définitivement encore que tout le reste de la religion. S'il avait à se faire ermite, — c'est ce que fit le diable devenu vieux, — il révérait d'un ermitage particulier où les honnêtes gens se retireraient commodément, une Retraite dans le goût de l'abbaye de Tbélème. Là régneraient, règles aimables, des plaisirs innocents, d'innocentes douceurs , un heureux commerce avec des amis de courtoise et d'agréable conversation, peu austères et de bonne volonté, dégoûtés également du vice trop grossier et blessés de la pratique d'une vertu trop
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rude. Et par ce détour le voilà revenu au libertinage dont la devise est bien : Fais ce que veux ! et qui a pour habitude de tolérer toute la liberté, ainsi que l'aperçut fort bien l'hirsute P. Garasse quand il écrivit : « La première proposition très sotte des libertins, c'est qu'il ne faut forcer ou contraindre personne a croire comme ceci ou comme cela. » Tel était bien l'avis de Saint-Evremond.
Je ne voudrais point être accusé de couper des cheveux en quatre en étudiant par ses Lettres l'âme de l'écrivain ; mais il faut bien noter encore une autre sorte de croyance avec V Homme quij veut cognoistre toutes choses et ne se cognoist pas lui-mesme. Les philosophes, Socrate, Platon, Aristote, Sénèqueet Epicure lui-même ont des opinions flottantes et même contraires, de manière que la vie de celui qui pense se consume à croire et à ne croire point, à se vouloir persuader et à ne pouvoir se convaincre, et la raison n'arrive pas à affirmer si l'âme est immortelle, parce que trop souvent elle cède aux suggestions de la passion. Conflit perpétuel revenu entre cette Raison reine et déesse de Vanini et des libertins et la Foi intransigeante du charbonnier et du P. Garasse, et conflit
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aboutissant à un scepticisme doux qui n'a jamais eu l'ardeur d'une affirmation.
Ces hésitations sur des questions de tout premier ordre sont d'un large esprit qui se marque en d'autres Lettres. Celle sur la Fortune et sur la Cour, en laquelle il convient de tenir toujours un rôle d'honnête homme, est un résumé de l'ouvrage de Nicolas Faret sur la matière, avec cette réserve que Saint-Evremond a entendu l'honnêteté en son sens le plus élargi, avec quelque peu de ce que nous avons depuis ajouté à ce terme, et qu'il la définit une habileté sans finesse, une dextérité sans fourberie, une complaisance sans flatterie, sorte de grande route passant entre les sentiers de TAlceste et du Philinte du Misanthrope. Ces restrictions au xvn° siècle étaient assez rares pour être notées ici. Psychologue avisé, Saint-Evremond se déliera des gens qui ont la bouche pleine des mots constance, générosité, honneur et surtout loyauté. Sage informé, il n'ignore point ce qui se cache au fond des cœurs, affaires, plaisirs, intérêt personnel, et par là il se rapprochera de cette autre glorieuse épave de la Fronde, le prince de Marsillac, devenu le moraliste La Rochefoucauld. Ils ont tous deux éprouvé, peut-être en leur
conscience même, et jugé véritablement ces grands seigneurs, favoris de monarques, qui trop souvent confondent le bien public avec le leur et, également désabusés de la politique, tous deux estiment qu'il ne faut jamais changer en guerre civile une querelle particulière,
Discite justitiam, monili...
Ami très sûr, Saint-Evremond nous dévoile dans ses Lettres de quelle sorte est son amitié, d'abord philosophique et conforme aux principes posés par Epicure, Cicéron, Sénèque, Montaigne, Gassendi; puis égoïste, si je peux dire, car elle doit contribuer plus qu'aucune autre chose à notre bonheur personnel, — et voilà pourquoi il recommande de n'avoir point trop d'amis; — enfin réelle et sincère, — et alors il déclare qu'on ne doit jamais manquer à ses amis. Ainsi disait Marsillae : « Il est plus honteux de se défier de ses amis que d'estre trompé par eux. » Rien de plus gracieusement alerte que son Souhait de nouvel an a madame de Mazarin ; rien de plus plaisamment touchant que sa Lettre sur le dessein qu'elle avoit de se retirer dans un courent, et les bonnes raisons par lesquelles il la dissuade d'écouter le dia-
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ble (jui la donne à Dieu; rien de plus aristocratiquement cynique que sa Consolalion sur la mort de Banière, baron amant de la dame, tué en duel par Philippe de Savoie, son neveu, qui l'aimait aussi; rien de plus sincère que sa souffrance devant « une apparence de peine de la belle Hortense», et que la flatteuse Oraison funèbre qu'il composa de cette femme « morte sérieusement avec une indifférence, chrestienne pour la vie » qu'elle avait menée au milieu de tant de caprices et d'agitations; rien de plus franchement émouvant que les Lettres a Ninon] rares d'ailleurs, au seuil de la vieillesse, alors qu'elle est devenue mademoiselle de Lenclos, où l'on rencontre le souvenir attendri de leurs jeunes années, leur affection persistante, une fine psychologie notant cette opposition secrète dans leurs cœurs à la tranquillité qu'ils estiment avoir trouvée pour leurs esprits, le regret toujours présent de la séparation après que Charleval est mort auprès d'elle et Mancini auprès de lui, et la douleur de ne pouvoir se prendre à la consolation d'une autre vie où il serait doux de croire qu'on retrouvera tous les êtres qu'on a aimés.
De plusieurs de ses amis il dessine agréablement les portraits afin de les leur
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envoyer. Jugeons cette série de Lettres par les Portraits de madame la comtesse d'Olonie et de madame de Mazarin. Il renonce aux louanges banales, vieilles comme les siècles, aux comparaisons tirées du soleil et des fleurs dont tant il abusa dans ses vers, et son observation est aussi fine que délicat son éloge. Les autres femmes se parent pour cacher leurs défauts ; la comtesse d'Olonne reprend une grâce à mesure qu'on lui ôte une parure ; adorée de tous, elle a gardé une vertueuse insensibilité, — d'ailleurs relative ; — et elle a conservé une politesse vive et juste, un esprit heureux. Puis vient le tour des reproches : elle estime trop les gens médiocres, se laisse aller à l'habitude, est parfois inégale de caractère. Restrictions qui marquent, avec la sagacité de Saint-Evremond, sa loyauté et cette fermeté franche en amitié qu'il déclare la chose la plus honnête du monde. A madame de Mazarin, il recommande de même de laisser les ornements à celles qui ont besoin de beautés étrangères ; car pour elle chaque ornement qu'elle emprunte lui enlève un de ses agréments naturels. Bon pour Fanchon ou Grenier, deux de ses demoiselles, de se vêtir en grandes dames. Mais elle, et c'est assez!
l'épistolier .°>.")1
Et alors il entonne son Cantùjue des Cantiques ; car il estime Salomon pour avoir aimé les femmes toute sa vie, adoucissant par là ses chagrins, flattant ses douleurs, détournant les maux qu'il était impuissant à vaincre.
La fidélité courageuse de Saint-Evremond s'étala surtout lorsque Ilortense plaida contre son mari, duc de la Meilleraye. qui avait pour défenseur M. Erard. Ce fut lui qui répondit au plaidoyer, et nul avocat de divorces célèbres ne fut plus spirituel en face de son contradicteur, et en même temps plus serré et pins noble en ses arguments, plus agressif contre le dissipateur, le débauché, le grotesque dévot, sorte d'Orgôn, d'une ligure si ridicule que, d'après Madame de Sévigny, « elle pourroil bien servir d'excuse a sa femme », tyra unique et sot, despote goguenard que, dans un de ses poèmes,
Nous, Mazarin le pieux. . . ,
Saint-Evremond attaqua encore.
11 ne faut donc point s'étonner si hommes et femmes le prennent pour -confident et pour conseiller. C'est à cette confiance que nous devons la jolie lettre en laquelle il tranche le cas de conscience d'un amoureux
qui épouserait bien eelle dont il est épris, n'était la différence de religion. Ah ! le bon drille et raccommodant directeur! La demoiselle est huguenote, mais à la place du demandeur il n'hésiterait point à la prendre pour femme. Au contraire; car une catholique, sûre de posséder son mari dans l'autre vie tout à son aise et longuement, s'aviserait plus aisément de prendre un galant en celle-ci. Suit le parallèle le plus instructif entre les deux religions et leurs effets sur la fidélité dans le mariage : la régularité protestante devient sans peine de la vertu; la dévotion catholique se convertit facilement en amour ; le Temple est la sécurité des maris ; leur plus grand danger est l'Eglise'. Mais, soit l'épousée catholique ou protestante, le mieux encore, pour être tranquille, est de s'en remettre à Dieu.
Quant à l'amour libre, la chanson n'est point la même; et le précieux qui sommeillait au cœur du penseur se réveille, non point uniquement le précieux de style, mais encore de sentiment. Ici, provoqué par une belle, — n'avez-vous pas remarqué qu'on dit toujours « belles » les femmes provoquantes? — il craint de changer en médiocre amant un lort bon ami, et avoue son infériorité dans l'emploi qu'on lui pro-
L EPISTOLIER
pose; là, trahi par une autre, de complicité avec un de ses familiers, il étudie un des cas psychologiques complexes que notre siècle se flatte d'avoir inventés avec MM. Paul Bourget et Marcel Prévost, el s'en tire en proposant à l'infidèle une nouvelle liaison où leurs trois amitiés n'en formeront qu'une, — un seul Cupidon en trois personnes.
De cette époque datent les Pensées sur la Mort, et celles sur l'Amour. C'est la religion qui nous fait craindre la mort plus que la philosophie,
J'aime la vie et n'en crains point la fin.
Et le dilettante théorique donne sa mesure dans cette phrase : « Ayons autant d'amour qu'il en faut pour nous animer, pas assez pour troubler nostre repos. »
De ces Lettres se dégagent les théories du philosophe aimable, les pratiques de l'homme du monde charmeur ; et voilà pourquoi je les ai placées en tète de l'étude des Œuvres comme une sorte de préface à celles plus sérieuses qu'il me reste à examiner.
Le Critique
Les réflexions que Saint-Evremond, qui ne fut jamais un professionnel de la critique, — d'où son excellence peut-être, — fait en matière littéraire, sont parfois de la plus haute justesse, souvent d'une grande nouveauté, toujours marquées de ce cachet agréable de mesure dû au scepticisme de l'épicurien, au goût de l'homme, et aussi à un libéralisme fondé sur le sentiment d'un nouvel ordre social. Ce libéralisme, d'ailleurs, s'était élargi au contact des écrivains anglais. Par là, il mérite cet éloge de Victor Fournel que « les lettres n'eurent point à son époque de juge plus habile et plus autorisé. »
Par dessus tout, il a l'horreur des savants vainement occupés, qui controversent sur des points de détail, des pédants qui tranchent avec suffisance et vieillissent « crasseux » sur leurs livres, dont ils font de cruelles citations destinées à masquer leur ignorance de fond par une érudition de surface. Il hait les grammairiens étroits et
incomprébensifs ; car il ne dédaigna pas la grammaire en elle-même, — celait une belle nature. — et sa Dissertation sur le mot ]'asle, écrite en assujettissement volontaire de ses sentiments ;i ceux de madame de Mazarin, en est une éclatante preuve. Il s'y révèle, en effet, philologue ingénieux dans la définition des différents sens du terme : esprit vaste peut-être ou esprit d'une capacité admirable, ou esprit qui se perd en des pénsers vagues, en de vaines idées, selon le contexte ; une solitude vaste et sauvage donne de la tristesse ; une maison vaste a quelque chose d'affreux à la vue ; de vastes forets nous effraient en nous impressionnant désagréablement. Il fait du mot des applications tantôt sérieuses, tantôt malignes, ici à de grands hommes connus de tous, là à des adversaires littéraires, mêlant ensemble la satire et l'histoire. Personne ne s'aviserait de dire qu'Aristote était vaste ; Homère ne le fut que lorsqu'il extravagua sur les dieux ; Alexandre, que lorsqu'il tenta de sottes et téméraires entreprises ; nul prince ne fut plus vaste que Pyrrhus, et Salluste a appliqué cette expression à Catilina. Richelieu a été grand simplement dans presque toute sa carrière politique ; grand,
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quand il envoya des troupes en Valteline pour rendre le pape plus accommodant et pour avoir raison des Espagnols ; grand, quand il dirigea le siège de La Rochelle ou quand il força le Pas de Suze. Mais il a été vaste lorsqu'il voulut prendre Bruxelles et que, le comte de Soissons battu, ses projets chimériques détruits, il perdit Compiègne et mit Paris en danger. Toutes ces pages spirituelles, Saint-Evremond les relève d'agréments inconnus aux Palsgrave et aux Vaugelas de tous les temps.
Grand lecteur, je l'ai dit, il a cette qualité rare de n'apprécier un ouvrage qu'après lavoir lu et étudié, au moins en ce qu'il y trouve de beau. Si donc il n'aime pas les grammairiens, c'est encore à titre de pédants, de ces pédants qu'il pourchassa en tous passages, dont il n'accepta pas les jugements dogmatiques et figés ; car il a délaissé toute opinion d'école et fait de la critique bien personnelle. Son goût le porte en cette voie vers l'ancienne littérature de la vieille Cour, ce qui lui permet de défendre YAltila de P. Corneille et de proclamer Sophonisbe un pur chef-d'œuvre. De là, ses attaques multipliées contre Racine, que je relèverai au fur et à mesure. Relativiste, Saint-Evremond a remarqué que les hom-
mes des siècles passés diffèrent des contemporains, non point seulement par leurs costumes et les traits de leur visage, mais aussi et principalement par la diversité de leur raison. Et de ce relativisme est né sa modernité ; car il estime que, tout ayant changé, dieux, nature, mœurs, manières et modes, les ouvrages littéraires doivent prendre leur part de ces changements. Les dieux firent jadis de l'homme antique « une pure machine »: notre divinité est plus favorable à la liberté individuelle ; nos mœurs plus civilisées seraient avec raison choquées de la cruauté du monde grec et des injures homériques, en sorte qu'un poète épique au XVIIe siècle devrait se garder de limitation d'Homère et éviter son merveilleux étrange qui, tout aussi bien que celui de la Chevalerie moyen-âgeuse, est poncif et périmé. Par suite, — et ici il diffère de Perrault et de Lamotte, — il consent bien à admirer les exemplaires grecs et romains et à reconnaître que Sophocle a produit des chefs-d'œuvre, mais ne veut point admettre, — et là il rentre dans leur théorie, — que ces chefs-d'œuvre doivent servir de modèles aux poètes tragiques et épiques de son temps, faisant preuve d'une indépendance peu commune
entre les deux partis rivaux animés l'un contre l'autre. En quelques pages il refait ainsi le fameux Parallèle... de Ch. Perrault, qu'il trouve «bon, curieux, utile», tout en lui reprochant de la futilité et des longueurs, et il dégage de son obscurité la Question des Anciens et des Modernes, embrouillée comme à plaisir, d'un côté par les deux écrivains que je viens de citer, et d'un autre côté par leurs adversaires, la pédante Dacier et l'incompréhensif Boileau. Il reviendra dans une Poésie sur «la dispute » et rappellera les deux camps à la raison, sans laquelle
Rien ne convient, rien ne contente.
Dégageons nettement son idée et le fond de son argumentation : avec moins de complaisance pour les modernes que les uns, il s'est gardé de la superstitieuse admiration des autres pour les anciens, et a abouti à prêcher une sorte d'évolution de l'art qui suivra la parallèle évolution de la religion, du gouvernement et des mœurs. Tel était bien le nœud de la question et, si les belligérants avaient eu la sagesse d'adopter les conclusions de ce libre esprit, la guerre aurait été terminée.
Il est aisé, après cela, de comprendre
avec quelle sagacité Saint-Evremond dut
présenter la Défense de quelques Pièces de M. Corneille et les Reflexions sur les Tragédies et les Comédies, œuvres originales parce qu'elles posent leur auteur en précurseur de l'école moderne. 11 y paraît, en outre, préférer la comédie de l'Angleterre à la notre, et comme il "connaît, autant qu'homme de France, les langues et littératures anglaise, italienne, espagnole, il fait facilement des comparaisons qui, grandissant naturellement son esthétique, donnent à sa poétique une largeur que n'ont point les poétiques officielles et déterminent des jugements précis et dignes d'être retenus sur Malherbe, Voiture, Sarrazin, Bensserade, Molière, La Fontaine, Boileau. Sa critique, avec les indéniables qualités et les inévitables défauts de son impressionisme avant la lettre, est comme une improvisation facile et légère, d'une opinion rapide qui, pour ainsi parler, cueille vivement et ingénieusement la fleur des sujets qu'il traite. Il y a chez Saint-Evremond un progrès incommensurable quand on le compare aux Heinsius, aux Scaliger, aux Lebateux, à l'abbé d'Aubignac. Car il est bon de ne pas perdre de vue qu'on en était là de son temps, je veux dire à cette lourde
critique dogmatique dont Aristote était le dieu et le P. Bouhours le prophète, gens savants mais étroits, ne voyant jamais l'homme sous l'auteur, ne considérant en Gicéron que le faiseur d'Oraisons, en César le faiseur de Commentaires et n'entendant rien à « la critique du sens. » Or, à sa note personnelle le libertin , qui n'acceptait en aucune sorte l'autorité d' Aristote, joignait la science du jurisconsulte qui fouille une œuvre, s'élève à l'histoire ainsi qu'à la politique, et admire Hobbes et Grotius plus encore pour leur raison que pour leur doctrine. Il apportait donc des critériums logiques tirés de l'étude du droit.
Ainsi armé, il publie des jugements.
Peu versé dans les études grecques, — car seuls peut-être de son temps Mérigon que j'ai présenté ailleurs et le Vadius de Molière connaissent à fond la langue hellénique, — il goûte mal la naïve et forte simplicité du théâtre athénien. En latin il sera plus exact.
Tout en reconnaissant que le siècle d'Auguste a été celui des excellents poètes, il n'admet pas que cette époque ait été celle des esprits bien faits ; et Scipion avec Lélius lui semblent supérieurs à Auguste et à Mécène. Il comprend Virgile, mais ne
se fait pas faute de le critiquer quand se présente l'occasion, et au besoin il la ferait naître, en intelligent précurseur des « travestissements » de Scarron. Ce qui le frappe surtout dans l'Enéide, c'est la faiblesse du personnage central choisi par le poète ; et il est bien de son siècle par l'idée qu'il se forge du héros d'épopée, inaccessible aux coups de la fortune, décidé, brave, autoritaire, une espèce d'Achille homérique.
De même il apprécie au plus haut point l'éloquence de Cicéron, mais il le blâme d'avoir trop exercé dans ses Lettres l'art de la rhétorique, qui parfois l'a entraîné hors des limites du bon goût. Quant à Pétrone, il le vante pour sa langue, le tour de son style, la vivacité de ses peintures, le naturel de son dialogue, et aussi sa morale épicurienne.
A propos des langues anciennes, il donne ses Réflexions sur les Traducteurs : il reproche à Perrot d'Ablancourt, — dont on a nommé les versions « les belles infidèles», — son peu d'exactitude, mais remarque la force admirable de son expression et vante son harmonie, attribuant d'ailleurs ces qualités réelles au soutien qu'il a rencontré dans les textes auxquels il s'est pris. Il blâme Brébeuf de pousser
la fougue de Lucain plus loin qu'elle ne va, tout en restant au-dessous du modèle ; excuse Segrais d'être dans le même état d'infériorité par rapport à Virgile ; et, reprenant son acte d'accusation, il fait grief, — toujours comme Scarron, — au poète latin d'avoir créé un Enée trop peureux, pauvre héros du paganisme, bon tout au plus à être un saint chez les chrétiens, et plus propre à fonder un ordre religieux qu'un état politique.
La question du latin, si vivement débattue et encore si mal tranchée à notre époque, intéresse fort Saint-Evremond et, dans une Letlre au comte d'Olonne, avec sa verve en éveil, il narre la querelle.de Bautru, comte de Serrant, résolu, tel Sidias, à mourir pour son opinion, avec le commandeur de Jars, soutenant le parti de l'ignorance, combat héroï-grotesque que Lavardin, évêque du Mans, eut beaucoup de mal à terminer par un accommodement. On sent très bien, en sa plaisante narration, que Saint-Evremond est du parti de l'humaniste ; et c'est avec un sourire narquois qu'il enregistre l'opinion qu'un gentilhomme est déshonoré pour avoir fait des études classiques. Pour lui, les livres latins constituent les plus fructueuses, et aussi
les plus agréables lectures, et, parmi eux, non point tant, comme on l'a dit, les auteurs du siècle d'Auguste, — il tient à son opinion, — bons poètes certes, mais esprits mal faits, planant trop haut ou chutant trop bas pour être goûtés de cet homme aux charmantes qualités moyennes et au tact aiguisé jusqu'à la pruderie.
De même les Italiens modernes ne lui plaisent guère en ce qu'ils ont abusé des conçetti. Il approuve pourtant les ouvrages qu'ils ont donnés sur l'histoire et la politique, mais ne veut pas, tant elles sont inférieures , apprécier leurs tragédies.
Quant à leurs comédies, il déclare leurs bouffons inimitables et préférables aux mimes de l'antiquité, mais ne sait tolérer leurs amoureux qui blessent sa délicatesse, et l'outrance des rôles de leurs pédants.
En Espagne, il lit et relit les poèmes et les romans, ayant le goût de ses contemporains pour les aventures passionnées et bizarres , mais se raille du gongorisme guindé. Ce qu'il place avant tout, c'est Don Quichotte, — Tudieu ! vous avez le goust bon ! — et la raison de cette préférence c'est que l'ouvrage de Cervantes est une polémique en faveur du naturel. Il est touché que, par l'organe d'un héros fou,
l'auteur « ayt réussi a se faire cognoistre comme l'homme le plus entendu et le plus grand cognoisseur qu'on se puisse imaginer. » Et Ouevedo, qui d'ailleurs lui paraît ingénieux, lui agrée surtout en son admiration pour Cervantes.
Aux Anglais il reconnaît la profondeur, l'habileté à pénétrer les caractères, et distingue par des traits fort sensés le théâtre de l'Angleterre de celui de la France, attribuant justement au génie des deux peuples la différence primordiale de leur drame, l'un tout en action étalant sur la scène des meurtres et des corps sanglants, et plus voisin de celui de l'antiquité, représentant la vie ordinaire par ses emplois réalistes, l'autre tout en récits destinés à ménager les nerfs et à atténuer l'horreur du spectacle.
En France, enfin, ses livres de chevet, ceux qui toute sa vie lui ont plu et dont il recommande en 1674 la lecture au comte d'Olonne exilé dans sa terre de Montmirel, sont choisis : Malherbe, égal aux anciens avec sa mesure, la gravité de son style, son tour et son expression, sa belle ordonnance, malgré quelques réserves sur certaines parties d'ouvrages indignes de lui ; Corneille, dépassant tous les tragi-
ques de l'antiquité avec sa force, la hauteur de ses créations, son génie historique marqué dans les belles pièces qui enlèvent les âmes en leur donnant ce frisson d'art, véritable transport du beau ; Voiture, dont l'esprit ingénieux et galant, parfois fourvoyé, surpasse, en ses bonnes pages, le sel attique, l'urbanité romaine, et l'Espagne, et l'Italie; Molière, supérieur à Plaute dans son Amphitryon , aussi bien qu'à Térence dans ses autres comédies, et égalant Ben Johnson, — ce qui sous cette plume est un éloge plus haut qu'il ne semble, — et serait inimitable à ceux qu'il a imités s'ils vivaient encore ; La Fontaine, qui embellit les Fables des anciens et dont les anciens auraient goûté les Contes; Bossuet, imprimant sa forte empreinte en ses discours puissants comme sa personne ; Montaigne, avec son anatomie subtile du cœur, cet art de démêler les faiblesses de la nature humaine sous le voile spécieux de son hypocrisie, avec cet agrément de sa langue, cette vivacité des figures, cette saillie de bonne humeur, ce je ne sais quoi de court, de vif, de hardi qu'à son tour Fénelon.admirera chez l'auteur des Essais.
Ce qu'il y a de particulier dans ce choix et de normal en même temps, c'est que ces
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divers écrivains représentent clans leur ensemble la propre théorie de Saint-Evremond, et, après cette constatation, l'on s'explique l'évolution qui se produisit dans sa critique en face de Racine. M. Em.
Faguet, qui consacra plusieurs leçons de son cours en Sorbonne à notre écrivain, constata que ses idées sur la littérature dramatique étaient assez originales et avaient « une valeur représentative ». Sainl- Evremond, en effet, est cornélien, — c'est la trace de son époque ; voyez s'il n'en est pas de même, par exemple, de madame de Motteville, — et dirige, pour ainsi parler, le parti cornélien. Après Alexandre, il avait cru Racine l'héritier modeste du grand Corneille : dans sa Dissertation adressée à madame Bourneau, il expose cet avis et fait la leçon au tragique débutant, en lui reprochant d'avoir placé Porus plus haut qu'Alexandre, et de ne point avoir imité entre ces deux personnages la conversation politique dont Corneille lui offrait le modèle dans son dialogue entre Sertorius et Pompée ; en raillant le caractère trop amoureux de Porus et tout le romanesque introduit dans une histoire connue et tixée ; en indiquant l'espérance que Corneille formera le jeune homme à sa succession. Aussi quelle
outrance dans la sévérité alors qu'il s'aperçoit que c'est un nouveau système dramatique que Racine, « quy ne souffre point de supérieur », introduit en parallèle avec celui de Corneille. « quy n'a point d'esgal. » Car Corneille est, à son sens, le dieu de la tragédie française. Il le compare, lui aussi, à Ben Johnson, et il rapporte qu'il l'ut admiré par Vossius et traduit par Waller. Et, au lieu de se mettre à la suite, Racine a voulu voler de ses propres ailes ! Aussi, d'après Saint-Evremond, dans Andromatjue la passion devrait être plus poussée et les sentiments plus profonds : ce qui devrait être tendre n'est que doux ; ce qui devrait exciter la pitié ne donne que de la tendresse ; et la pièce est déchue par la mort de Montfleury, ayant besoin des grands comédiens qui remplissent par leur action ce qui lui manque; — dans Britannicus, on pourrait trouver du sublime, mais le sujet a été mal choisi en ce que, le spectateur ne sachant effacer de sa mémoire l'idée horrible des crimes de Néron.
d'Agrippine et de Narcisse, cette horreur détruit en quelque manière la pièce. Parlez-lui des caractères de Corneille et, emporté par son affection, il étudie et défend les personnages du grand tragique :
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Rodogune, que critique à tort Barillon, ambassadeur extraordinaire de France en Angleterre, et qui eut cent fois raison de venger sur Cléopâtre la mort de son époux; Emilie, que conteste vainement madame de Mazarin, et dont est très juste la conduite vis-à-vis de Cinna et d'Auguste. Si Ton se permet d'attaquer Corneille, c'est que l'on préfère le talent moderne avec ses à-coups et ses faiblesses au génie antique en sa force.
Ses idées sont fort arrêtées par rapport à la Tragédie Ancienne et Moderne, et il les expose dans un Traité sur la matière où il commence par combattre les théories d'Aristote et les pratiques de l'abbé d'Aubignac. Le libertin se retrouve à nouveau dans cette façon de ne point jurer sur la parole d'un maître, et il cite avec un sourire discret le joli mot de Condé : « Je sçay bon gré a monsieur d'Aubignac d'avoir sy bien suivy les règles d'Aristote, mais je ne pardonne point aux règles d'Aristote d'avoir faict faire une si méchante tragédie a monsieur d'Aubignac. » La terreur et la pitié obligatoires, l'une venue des dieux, oracles, devins, pères de la superstition et entraînant quasi fatalement l'autre, sont pour Saint-Evremond une école de démo-
ralisation, — parfois il pense à la morale, — en ce qu'elles descendaient de la scène dans la vie publique et efféminaient les Grecs. Nous avons progressé sur eux, el par conséquent sur Aristote, leur éducateur, en changeant la terreur en une agréable inquiétude qui suspend nos esprits, et en dépouillant la pitié de sa faiblesse pour ne lui laisser que ce qu'elle tient de charitable et d'humain. Mais où notre progrès fut surtout remarquable, c'est lorsque nous avons ajouté « un drachme d'amour honneste », qui devait faire de notre tragédie la pièce de théâtre idéale. Malheureusement, — et le voilà critiquant Racine une fois de plus, — cet amour s'est vite mué en une tendresse affectée qui rendit les princes, héros de nos drames, de ridicules personnages, au lieu de nous faire ressentir une grandeur d'âme toute simple, dont l'heureuse expression exciterait notre admiration. Bien avant Alfred de Musset, Saint- Evremond a donc haï « les pleurards, les rêveurs à nacelles » ; et il n'en cache pas son sentiment a un Auteur quij le luy demandait d'une pièce ou V héroïne ne faisait que se lamenter. La justesse lui parait toujours compromise par l'exagération et <( le trop de larmes rend ceux qu'on repre-
sente moins touchans.» Il lui semble bon de développer cet adage : « Les grandes douleurs sont muettes, m
L'Opéra fut un sujet de Conférence chez la duchesse de Mazarin ; et Saint- Evremond dut être content de son effet puisqu'il rédigea sa causerie et l'adressa à Buckingham : il n'aime point fort, — toujours comme madame de Motteville et toute l'ancienne cour, — les comédies en musique ; il tolère le spectacle, la machination, approuve la musique en quelques endroits émouvants ; mais cette alliance hybride de la carpe musicale et du brochet poétique blesse son imagination. Le récitatif surtout lui est odieux, et sa raison est dépassée par cette aventure ridicule de gens chantant d'un bout à l'autre de la pièce les affaires les plus importantes de leur existence. Il ne se console qu'en admirant Lulli, « ce maistre inimitable » en la personne de Thésée ou de Cadmus. Ce qu'il tolérerait serait d'introduire des danses et de la musique dans les comédies : prologue avec accompagnement, intermèdes de ballet, épilogue en musique, — ce que fit un peu, je l'ai dit, Molière, et sorte d'opéracomique, comme le conçu Favart. Quant à l'opéra, il le raille en tous lieux, et parti-
culièrement dans sa comédie de ce nom, qui suit immédiatement, dans l'édition de ses Œuvres, la lettre à Buckingbam, et où il place l'apologie du genre en la bouche d'une sorte de folle, Crisotine Crisard, fille d'un conseiller au Parlement de Lyon, dont Lulli a tourné la tète au point qu'elle ne parle plus, mais, pour s'exprimer, chante des vers sur des airs connus. Elle y est secondée par Tirsolet, son amoureux, atteint de la même maladie mentale due à une semblable cause. Le médecin Millaut les guérit tous deux par la formule : le remède de l'abus naît de l'abus, et en les droguant d'opéra à haute dose.
Enfin, pour en finir avec Saint-Evremond critique, je note sa condamnation de la mode en littérature, de « ce goust des François » toujours changeant, qui ont admiré Théophile, Malherbe, Floridor, Monttleury, Boisset, puis les ont dédaignés ; qui ont osé préférer Racine, — encore ! — à Corneille ; et qui s'enthousiasment plus par caprice que par raison.
Toutes ces dissertations sont empreintes d'une grâce légère que je ne fais qu'indiquer ici, d'un spirituel laisser-aller; et elles découvrent, comme en se jouant, des horizons nouveaux et larges. Si parfois les
préjugés et les sympathies de l'homme l'ont conduit à de dangereuses illusions, il est presque partout resté un juge avisé des choses de l'esprit et a donné tout au moins l'idée d'un critique supérieur.
Le Pamphlétaire
La raison et l'esprit, choses précieuses dans tous les temps quand on les trouve unies, tiennent la première place dans les Pamphlets en prose et en vers de Saint- Evremond.
La Retraite de M. le duc de Longueville en Normandie^ satire écrite pour tourner en ridicule la plupart des gentilshommes ses compatriotes qui, en 161(.>. s'étaient déclarés contre la Cour, est la relation d'un voyage en cette province, dans quoi l'auteur flagelle les égoïstes et outrecuidantes prétentions des principaux chefs de la révolte contre la Reine et le Cardinal, Il montre avec évidence que les prétendus patriotes étaient surtout poussés à un dévoûment tout de surface par l'intérêt qu'ils trouvaient à se partager les charges, les dignités et les pensions. C'est aiusi que Hamerie et Caumesnil demandent à être nommés maréchaux de camp, l'un parce qu'il a failli être enseigne des gendarmes du roi, l'autre parce qu'il s'en était fallu de
peu qu'il eût été mestre de camp du régiment de Monsieur. Il est bon de lire, présentées par la plume de Saint-Evremond, les raisons. encore plus spécieuses que font valoir, en vue d'emplois importants, Boucaule, Flavacourt, Barrière, et aussi pour se rendre un compte réel de la terrible bonhomie du pamphlétaire : « S y quelqu'un s'estonne que je ne dise rien de leurs actions, c'est que je suis exactement véritable et comme je n'ai veu autre chose je n'ay rien dit davantaige. » Ce ministériel attaque la Fronde avec ses propres armes forgées et réaiguisées dans l'atelier de Mazarin ; et le Cardinal était tellement charmé de ces ripostes que, dans sa dernière maladie, plus d'une fois il se fit relire ce Pamphlet. Mais il y a là autre chose, à mon avis, qu'un spirituel vaudeville à rencontre des spirituels vaudevilles dont on criblait le ministre ; il y a une étude générale du cœur humain qui en décuple la valeur. L'histoire des intérêts étroits qui se rencontre au fond de toutes les séditions est résumée avec un tact auquel ne nous habituèrent point les journalistes de cette époque ni ceux des autres.
Rien ne fait perdre à Saint-Evremond sa mesure et sa netteté de vision. Tandis,
en effet, que tous, même ennemis, éblouis par les apparences, chantaient la gloire de ce même Mazarin qui venait de traiter avec l'Espagne, lui, l'ami pourtant et en cette qualité témoin oculaire, ne se départissait point de cette attentive et sagace observation, et écrivait sur la Paix des Pyrénées un morceau historique où il prenait au vif l'insatiable avidité du Cardinal sacrifiant à un vil intérêt la grandeur de la monarchie, et consignait dans une Lettre au maréchal de Créqui ses dures réflexions. LEspagne à cette heure paraissait perdue et, loin de pousser nos avantages, Mazarin le chrétien absolveur, le politique temporisateur, le ministre timide, l'administrateur avare, consentait à suspendre nos succès et ;i traiter avec un ennemi héréditaire à demivaincu. Dans ce Pamphlet, dit Saint-Simon, il a développa les replis du cœur du Cardinal Mazarin et ne lit pas une comparaison advantageuse de la conduite et de la capacité de notre premier ministre avec celles du premier ministre espagnol.» Nous voilà loin de Saint-Evremond défenseur du Cardinal ; et il nous convie à lire une sorte de Mazarinade que Bayle approuve dans son Dictionnaire, en ajoutant cependant que la reine-mère, qui avait toujours
eu un cœur espagnol, avait peut-être donné à son ministre l'ordre d'agir ainsi qu'il le fit. Cette hypothèse n'est point ici en question. Ce qui nous importe, c'est la façon nette dont l'auteur a donné son opinion en matière politique.
Elle l'est moins en matière religieuse et, en suite de ce que j'ai dit, on le comprendra facilement. En 1654, après un dîner offert par le maréchal d'Hocquincourt durant la campagne de Flandre, Saint-Evremond fut appelé à décider entre les Solitaires de Port-Royal et les Jésuites, entre la brutalité et la casuistique ; et il nous l'a raconté dans sa Conversation avec le P. Canaye. Ses idées flottent: peu lui chaut que la morale soit austère ou relâchée ; il n'aperçoit encore dans ce grave conflit d'esprits religieux qu'une lutte d'amourpropre et une guerre d'influences. La jalousie de gouverner les consciences, fait-il dire au P. Canaye, a occasionné tout le mal ; les Jansénistes, nous trouvant en possession du gouvernement, se sont efforcés à nous l'arracher. Et Saint-Evremond écrit de petites Provinciales deux ans avant la lettre, mais bien plutôt avec la malice d'un Renan qu'avec la véhémence d'un Pascal. Dans son Pamphlet on distingue
la même feinte naïveté , le même esprit incisif, la même habileté à mettre en scène les personnages de la comédie qu'écrit ce fin railleur qui n'a rien du sectaire. D'Hocquincourt est excellent dans le récit posthume de ses amours malheureuses avec la duchesse de Montbazon, et le P. Canaye est à souhait scandalisé et effaré. La raison d'attribuer les variations religieuses du maréchal à des causes singulières en pareille occurrence ne manque point de vis comica, non plus que celle dont le Père interprète en tout cela le rôle joué par la Providence : « Oh ! que les voies de Dieu sont admirables! » Ce bon sot pose pour règle de la foi la suppression de la raison et tranche la question avec une balourdise pleine d'agrément.
Cette Conversation eut un épilogue, la Conversation de Sainl-Evremond avec d'Aubigny, tenue en Angleterre. Le grand aumônier de la reine avait été, on le sait, élevé à Port-Royal, et, outre qu'il n'est pas du même bord que le P. Canaye, il a un autre esprit que le sien. Il flotte entre l'austérité des Jansénistes? ses maîtres, et la commodité des Jésuites ; croit par certains côtés à la grâce ; désire une morale avant tout chrétienne, et se défie de
tous les extrêmes. Je soupçonne fort Saint- Evremond d'avoir un peu nimbé tout cela.
Quant au bloc du Quiétisme, qu'en vain enfariné Fénelon, il ne lui dit rien qui vaille: il se garde bien de prendre parti « entre les deux systèmes de religion que Marthe et Madeleine semblent autoriser » , et se gausse agréablement des éclatantes conversions qui ont couronné les multiples aventures des grandes dames du xvn° siècle, les LaVallière et lesLongueville par exemple, allant enterrer auprès du Dieu de paix ce qui reste de leurs cœurs effleurés par des passions plus humaines.
A la fin d'un autre repas, — on mange beaucoup avec Saint-Evremond , — pris en compagnie de quelques joyeux compères, fut écrite l'Apologie du duc de Beaufort contre la Cour, la Noblesse et le Peuple. Tous les convives fournirent des traits au pamphlétaire pour railler le roi des Halles, et même le titre du Pamphlet que Saint-Evremond avait d'abord simplement baptisé Conversation avec le Duc de Caudale, du nom du principal interlocuteur.
La connaissance de la Cour s'y révèle en différents portraits : Epernon, par le respect qu'il exige dans les devoirs qu'on lui rend, oubliant ce qu'on doit au gouver-
neur de la Guyenne, au colonel général de l'Infanterie, pourvu qu'on rende à M. d'Epernon ce qu'on ne lui doit pas ; les comtes de Palluau et de Miossens , les plus honnêtes gens du monde, l'un adroit, délicat et aimable, l'autre industrieux, ponctuel, habile en faveur de ceux qu'il aime, mais susceptible à l'excès ; le marquis de Créqui, d'une chaleur si vive et si animée à l'égard de ses amis, d'une pure fidélité qui commande l'estime, esprit d'ailleurs universel, paraissant né pour tout ce qu'il entreprend ; le marquis de Ruvigny, d'une probité accommodante et d'une vertu facile, ami sûr et agréable ; le duc de la Rochefoucauld, d'un commerce à toute épreuve, d'une conversation polie où la facilité de l'expression égale la netteté de la pensée ; Candale, dont j'ai parlé ailleurs, et qu'il peint des plus flatteuses couleurs, jusqu'au jour où sa mort «mit en deuil tout le beau sexe», et où la comtesse d'Olonne se compromit si bravement, comme je l'ai dit, par l'éclat de douloureuses manifestations.
C'est un Pamphlet encore, mais qui tient aussi de la critique littéraire, que cette Comédie qui n'a rien de scénique et qui, jusqu'ici maladroitement jugée au seul point de vue du théâtre, a paru froide, sans
intérêt, sans coloris, et même sans comique. Saint-Evremond avait à peine trente ans, — 1643, - quand il la donna sous le titre la Comédie des Academistes. L'Académie Française n'avait que huit ans lorsque cette œuvre courut manuscrite. Elle fut imprimée en 1650, mais tellement défigurée que son auteur la reconnut à peine. Sur le conseil de la duchesse de Mazarin, il la reprit en 1680, et la refondit telle qu'elle nous est parvenue. Cette remarque et ces quelques renseignements étaient indispensables pour expliquer ce qu'on a voulu y relever d'anachronismes.
A la suite de Malherbe, la Compagnie voulait constituer l'unité de la langue française sur la ruine des dialectes provinciaux ; et cette tentative faite par des hommes dont Saint-Evremond ne voyait que trop clairement l'insuffisance, — Godeau, Colomby, Colletet et quelques autres d'égale envergure, — soulevait de vives protestations de la part de tous les esprits indépendants. C'était comme un mouvement des corps constitués contre le séparatisme ; c'était la centralisation discutable; et par malheur pour les centralisateurs le Pamphlet portait juste dans son attaque. Il se rencontrait souvent
avec le bon sens pour satiriser les maladresses et les exagérations de ceux qui se voulaient ériger en arbitres du langage, et dont certains, au dire de Boisrobert luimême, n'étaient guère que « des passevolants. » Les coups de griffe de Saint- Evremond les égratignèrent au bon endroit, et les salons s'égayèrent de Godeau, qui,
Excepté ce qu'il fait, ne trouve rien de b au ; de Chapelain, ce fat qui va
en chaque ruelle
D'un ridicule ton réciter sa Pucelle;
de Boisrobert, ce fou de Richelieu, qui, au lieu de se guinder au théâtre, aurait agi plus sagement en écrivant des Contes.
Molière , à son habitude, ne dédaigna pas de prendre quelques traits choisis à l'œuvre de Saint-Evremond, et la querelle entre Godeau et Colletet ressemble étrangement à celle entre Vadius et Trissotin. Le vrai mérite de cette comédie est d'avoir fourni peut-être le cadre de la satire littéraire au théâtre. Outre les Femmes Savantes et la Critique de VEscoledes Femmes, outre les œuvres poétiques de Donneau de Visé, outre le Procez des Pretieuses, le procédé
fut appliqué par Beaumarchais, dont le Figaro composant est bien près du « Chapelain poursuyvant d'un sens figuré la noble allégorie » ; par Palissot, dans les Philosophes; par Pailleron, dans le Monde ou Von s'ennuie; et, plus près encore de nous, par l'auteur des Petites folles, qui sont d'hier. Ce n'est point peu de chose d'être l'ancêtre d'une pareille lignée. Mais cette œuvre a une autre portée : le travail dépuration entrepris frappait certains mots de la langue qui, en disparaissant, eussent été une réelle perte, tels ces vieux vocables gaulois que regrettèrent Fénelon et La Bruyère, et que La Fontaine a repris parfois. Saint-Evremond fait protester énergiquement Mlle de Gournay contre les barbares mutilations auxquelles Vaugelas et Coëffeteau poussent hardiment l'illustre Compagnie. Et sa protestation va plus loin encore: à travers l'Académie elle touche le puritanisme précieux de l'Hôtel de Rambouillet. Cela est si vrai qu'il a repris, pour la charger davantage, une partie de sa satire dans le Cercle, jolie pièce de vers où il fait passer sous nos yeux, en quelques portraits de femmes, toutes les variétés du genre: la Prude, la Coquette, la Chère, la Précieuse surtout ; et il n'a garde
d'avoir oublié la piquante définition que donnait Ninon de cette dernière, et qui me plaît autant qu'elle plut à la reine de Suède lorsqu'on la lui rapporta : « les Pretieuses sont les Jansénistes de l'amour.» En ce lieu, pour Saint-Evremond, l'amour n'est pas si éloigné qu'il leur semble de la sensualité, et il voudrait le voir, j'imagine, h mi-côte entre la spéculation de l'entendement et la brutalité de l'appétit.
L'Historien
Ce qui va suivre tient autant à la critique qu'à l'histoire et peut fournir la transition obligatoire avant d'en venir à l'étude des traités historiques de Saint-Evremond.
Les relations qu'il avait eues avec Vossius, en Hollande d'abord, puis en Angleterre, où ce savant, ami de madame de Mazarin, était devenu chanoine de Windsor, ont inspiré les Observations sur Salluste et sur Tacite, que, d'ailleurs, il lui dédie. Tacite est un politique, qui, accordant trop peu au naturel, ne laisse rien à désirer à l'art ; Salluste, esprit d'un genre opposé, laisse au naturel ce que Tacite donne à la politique. Mais, alors que Salluste, alléguant les causes de désagrégation de la République, ne descend pas assez aux intérêts personnels et aux considérations particulières, Tacite, poussant au noir les vices, les méchancetés et les crimes, les manie avec plus de dextérité. Cette appréciation est très exacte, du moins en ce qui concerne Tacite. A force de prêter aux hommes d'action l'esprit et
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l'ingéniosité qu'il apportait dans l'observation, cet historien ne les fait pas ressemblants. Et c'est bien l'avis qu'exprimera Fénelon dans sa Lettre a V Académie : « 11 a trop d'esprit, il raffine trop... Il creuse pour découvrir les plus grands raffinements dans les conseils de l'empereur... Tibère était plus entraisné par ses craintes que déterminé par un plan suivy. »
C'est de Hollande aussi que nous vient le Jugement sur Cœsar et Alexandre. Saint- Evremond compare les deux capitaines pour leur naissance, leurs mœurs, leur esprit, leurs qualités et leur conduite. Un de ses contemporains, Le Clerc, dans sa Biblolheque Choisie, reconnaît à ce Parallèle dans le genre de ceux de Plutarque beaucoup de sens et de pénétration, et je ne puis que souscrire à cette flatteuse appréciation.
Un autre Parallèle, précédé de l'éloge de Turenne, est celui entre ce grand homme de guerre et le prince de Condé, qui ne renferme nulle idée bien originale. Bossuet l'a traité beaucoup plus largement ; et Bussy parlant de Turenne est certes mieux inspiré, quoique médisant un peu. Le parallèle de Saint-Evremond n'est guère
autre chose qu'un lieu commun, agréable si vous voulez.
Le Jugement sur Senèque, Plutarque et Pétrone a une plus grande valeur. Il estime le premier comme homme, sans faire grand état du philosophe et de l'écrivain, dont la langue lui paraît déjà celle de la décadence, aggravée de cette enflure espagnole dont il a légué l'héritage à son neveu Lucain. Sans juger le style de Plutarque, il déclare ses idées parfaitement obscures en plus d'une rencontre, et ne fait exception que pour les Vies Parallèles des Hommes Illustres. Mais à cette œuvre il reproche un défaut de sagacité et une profonde ignorance des nuances dans le dessin des caractères. Quant à Pétrone, nous savons déjà qu'il est fort des amis de Saint-Evremond. Charmé de l'élégance de cet auteur, — élégance discrète qu'il a portée jusque dans la mort, — il le traite en écrivain de choix dont l'esprit est de même trempe que le sien. Le morceau est plus développé et avec une tendresse évidente ; car le libertin se délecte aux fines voluptés que Pétrone a imposées aux débauches de Néron ; le critique délicat, aux caractères ingénieusement fouillés du Festin de Trimalcion ; le directeur laïque de conscience, à cette ten-
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dre galanterie qui fait traiter l'amour par Pétrone mieux que par Térence, Virgile.
Ovide et Tibulle, et l'égale à Horace dans la part la plus achevée de ses Odes.
Les Observations sur le dénie du Peuple Romain sont la pièce de résistance de l'œuvre historique de Saint-Evremond , oeuvre beaucoup trop courte assurément; et je regrette, avec M. Em. Faguet, «qu'il ait été trop paresseux pour nous laisser, comme de Thou, une excellente Hisloria lemporis mei. » Mais, avant d'en entamer l'étude, il convient de connaître sa théorie, qu'il a exposée tout au long dans le Discours sur les Historiens François. Il établit d'abord que la connaissance des mœurs, lois et coutumes des peuples dont il s'occupe, est indispensable à l'historien ; il le démontre par l'exemple de Salluste, de César, de Tacite, de Quinte-Curce ; il indique que cette connaissance doit être discrètement affichée pour ne pas changer l'écrivain en jurisconsulte ; il prône la nécessité d'un récit à la fois agréable et naturel, et reproche aux historiens français de ne pas pratiquer ces préceptes, qu'avec raison il estime de premier ordre. Il les montre se bornant à une narration exacte, mais incolore , négligeant toute préoccu-
pation des passions de leurs héros et des factions clans lesquelles ils entrèrent. Tous les dessous cachés, encore que réels, doivent être portés en ligne de compte : influences féminines , intrigues de tout genre, qui sont souvent les ressorts véritables et fournissent parfois les explication rationnelles des faits brutaux. C'est la philosophie de l'histoire de cet ancien frondeur, de ce moraliste peu ami de la morale, et changeant en maximes les réflexions que lui a suggérées l'étude du milieu où il a vécu.
Les Observations sur le Génie du Peuple Romain, que notre siècle a remarquées dans l'œuvre entier de Saint-Evremond, dénotent une connaissance exacte de l'antiquité romaine, l'expérience d'un homme du monde, la liberté, rare à cette époque, d'un philosophe hardi qui s'essaie à fonder la critique historique. Parti de la fabuleuse origine des Romains, il étudie le génie de cette race sous ses divers Rois et sous la République et discute l'art militaire qui, d'ailleurs, ne lui plaît pas, des vainqueurs de Pyrrhus et de Ilannibal. Par malheur, une assez grande partie de ce beau travail, relative aux Gracques, à Jugurtha, à Marins, à César, à Pompée , a été perdue. Nous