‹ Pupazzi et statuettesChapitre 14 sur 17 · L HISTORIEN · texte numérisé non relu

L HISTORIEN

retrouvons l'Empire sous Auguste et sous Tibère.

Tel est le plan général de l'ouvrage.

Venons à la méthode qui est nouvelle et personnelle! Historien qui distingue^ Saint-Evremond reproche à l'histoire classique de tout confondre, et met volontairement et rationnellement dans son œuvre cette qualité du relativisme que nous avons admirée chez lui. Etudiée dans ses documents originaux, l'histoire produit une très vive impression de différence. Et ici, il convient peut-être de rapprocher pour les comparer Saint-Evremond et Saint-Réal, que j'ai dit son émule, et qui, ayant connu Hortense de Mancini à Chambéry d'où il était originaire , avait , durant quelques mois, fréquenté en son salon d'outre-Manche. Saint-Réal est mal connu. De la lecture de sa vie et de ses œuvres, il me paraît ressortir qu'il a été l'élève de ce Yarillas, historiographe de Gaston d'Orléans, puis conservateur de la Bibliothèque Royale, homme de peu de goût qui changea son disciple en historien plus brillant et plus romanesque qu'exact et sagace. Il est donc tout l'opposé de son rival Saint-Evremond, en dépit de leurs gloires parallèles, celui qui embellissait l'histoire et « cherchent, —

de son propre aveu, — dans la fécondité de son imagination des ressources contre la stérilité des evènemens. » Etrange théorie qui l'a amené à écrire son Usage de l'Histoire, en sept discours ayant pour but de rendre l'histoire agréable par le secours de la morale et de l'anecdote ; et aussi la Conjuration des Espagnols contre la Republique de ]\>nise, dont l'action est bien composée et les personnages vigoureusement dessinés, mais qui sent son rhéteur et n'est que Vopus oralorium dont parle en son de Oratore Cicéron.

La supériorité de Saint-Evremond s'établit sur ce principe : il recherchait la réalité documentaire des faits et la philosophie de ces faits, tandis que Saint-Réal poursuivait la vérité morale dans les intentions que parfois lui suggérait sa subtilité paradoxale, sorte de romancier non méprisable, mais point digne du beau nom d'historien.

Retracé par Saint-Evremond, le glorieux passé de la Rome antique a revêtu, pour ainsi parler, la forme de son esprit et présenté cette rationalité qui fournit la base de son système. L'histoire, sous sa plume, est devenue critique en ce qu'il a su se soustraire aux témoignages que jusqu'à lui , et même après

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lui, on considérait comme sacro-saints; et par contre en ce qu'il en a dégagé les préconceptions existant à l'heure lointaine de la période qu'il étudie ; enfin, en ce qu'il nous a présenté les conclusions auxquelles l'a conduit son interprétation personnelle. Et de cette dernière habitude est venue l'accusation de paradoxe qui a été portée également contre son œuvre. Mais nul toutefois n'a avant lui mieux et plus sagacement apprécié le génie de cette colossale nation et, en s'inspirant de ce devancier, Bossuet et Montesquieu ont prouvé qu'ils étaient de cet avis.

Si je n'ai point hésité à mettre Saint- Evremond au-dessus de Saint-Réal, je ne voudrais point m'offrir gratuitement le ridicule de le placer sur un pied d'égalité avec ces deux redoutables concurrents , ainsi qu'on l'a fait trop souvent, d'après Villemain, et que Désiré Nisard, en un parallèle connu, rapproche l'un de l'autre.

Bossuet a embrassé un horizon autrement large, a pénétré plus à fond dans les causes; et c'est d'un vol plus majestueux qu'en la troisième partie du Discours sur l'Histoire Universelle, la seule qui peut ici nous occuper, celui qu'on n'a pas pour rien appelé « l'aigle de Meaux » descend, après

avoir plané dans les deux premières parties de son œuvre en tant qu'historien de la Providence, pour devenir celui de la sagesse et de la folie humaines. En développant les maximes de la politique du Sénat, il fait beaucoup plus éclater cette pénétration pour laquelle semblaient n'exister ni myslères ni incertitudes, et la sublimité innée de sa langue le porte bien mieux d'ellemême au niveau des grands objets de son livre. De son côté, Montesquieu, abandonnant ce jour-là le bel esprit, suivant la juste constatation de Taine, et les pointes qui déparent, à n'en pas douter et d'après l'opinion des plus grands critiques, son Esprit des Lois, atteint dans les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, une unité, une précision, une concision autrement pleines. Il reste plus solide en son originalité et a, selon Edg.Zévort, mieux tourné et retourné ([lie Saint-Evremond l'Ame d'un grand peuple. Et cependant il n'en restera pas moins (pie le cadre que Saint-Evremond avait tracé a servi à marquer les contours des ouvrages de Bossuet et de Montesquieu; que sa philosophie a démêlé les secrets ressorts de la politique romaine et qu'elle en a énuméré les résultats avec une lorce

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qui fait songer aussi à Machiavel. On entend bien que le Discours sur Tiïe-Live était lu et étudié par tout le xvne siècle, et que certains devaient frémir, et d'autres admirer, sa définition de la virtà, c'est-à-dire l'énergie, l'habileté déployées pour atteindre le pouvoir absolu, et le droit des plus forts à pousser par toute voie le troupeau bêlant de l'humanité, de gré ou de force, vers la civilisation. Saint-Evremond ne va pas si loin en apparence ; mais qui dira où sa rêverie solitaire le portait?

Au point de vue de la forme, son œuvre est attrayante et il a su dissimuler adroitement son érudition, — si adroitement qu'elle a échappé à certains, — en sorte qu'on pressent déjà le faire aisé de Voltaire. Le rapprochement de ces quatre grands noms n'est-il pas un sérieux éloge pour ses Observations?

Un autre, — et qui ne lui a guère été fait, — c'est qu'il a ouvert une route beaucoup plus tard suivie : en ses Observations, il me paraît que rois, empereurs, consuls, grands personnages, plus apparents peutêtre que vraiment importants, s'effacent de son récit, ou du moins ne sont plus les seuls à tenir la scène. Au contraire , ce sont les peuples et leurs institutions qui

prennent la première place. Les Atrides ne couronnent plus cette histoire d'un genre nouveau, mais bien les Achéens. M. Paul Adam estime quelque part que ce fut de nos jours qu'on « entrevit l'immense intérêt contenu dans l'interpsychologie des castes»; et il en attribue le premier honneur à Michelet, à Taine, à Albert Sorel, à Flaubert. Nous pourrions, ce semble, faire remonter cet « intérêt entrevu » jusqu'à Saint-Evremond.

Toutefois Sainte-Beuve reproche à notre écrivain de manquer de cet amour des grandes choses, de cet esprit d'élévation qui inspirait en tout le peuple-roi, et place au-dessus de lui, — et de beaucoup,— Montesquieu qui possédait ce ressort généreux; Deltour, qui l'a rangé au nombre des ennemis de Racine, rappelle à son propos Machiavel, et surtout le Prince de Balzac; M. G. Compayré le trouve paradoxal et frivole ; et pour ma part je voudrais aussi faire une critique: je pense qu'il a eu le défaut de prendre le vent, si l'on me permet l'expression. Ses Lettres, ses Pamphlets sont avant tout œuvres d'actualité, et il en va de même de ses travaux historiques, de cette préoccupation notamment d'étudier les Romains et de découvrir le

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secret de leur politique. Tout le monde, en effet, au xvne siècle, avait lu Machiavel entre 1630 et 1GG0. Le chevalier de Méré s'essayait aux portraits de César, de Pompée et de Hannibal ; Balzac rédigeait, dans l'ouvrage que je viens de citer, les conversations tenues à l'Hôtel de Rambouillet; Corneille et Racine faisaient passer les récits épiques des historiens latins dans les éloquentes scènes de leurs tragédies ; Bossuet cherchait dans les révolutions de cet Empire les desseins de Dieu avec la hauteur sereine de sa raison. Saint-Evremond risquerait donc d'être banal et de se montrer à la suite. Mais peut-être ce qui l'a gardé du danger, c'est que seul, — il nous y faut toujours revenir, — il a porté dans ses Observations le scepticisme libertin. 11 a commencé par exclure Dieu de l'histoire et par ne point accepter la théorie de cette industrieuse Providence qui aurait voulu ajuster les divers génies des rois de Rome aux différents besoins de leur peuple. On voit bien que je fais ici allusion à la critique de Bossuet, et aussi un peu à celle de Montesquieu, qui m'a paru parfois entrer dans la philosophie de l'histoire fondée sur les desseins de la Providence ; qui parle « des voies secrètes que Dieu choisit»;

et qui, selon Laboulaye, n'est ni moins moral, ni moins religieux que Bossuet. Saint- Evremond a continué en démolissant, si j'ose dire, — et Sainte-Beuve ne la pas ainsi compris,— les héroïsmes hors nature, tels que celui de Lucrèce, « cette prude qui céda a la dureté d'une humeur farouche et dénaturée. » Il a loué, mais uniquement comme prudence, l'austère pauvreté de Fabricius, et froidement dépouillé de leur gloire séculaire ces Romains, à son avis trop vantés, dont la vie rude de travail et d'épargne ne lui a paru qu'une suite d'usages grossiers. Et, au fur et à mesure, son scepticisme s'est élargi, avec, sans doute, une dose de plus en plus forte d'impuissance à comprendre certains laits, et des jugements un peu étroits. Ainsi ne nous rend-il pas, comme Bossuet, présentes les délibérations secrètes du Sénat dont la grandeur lui a échappé. Mais, par contre, de là aussi découle l'extrême nouveauté de cette œuvre qui, au lieu de «la Rome éternelle », dont parlera Montesquieu, de la traditionnelle cité de marbre, nous découvre la ville de Iniques et de boue. Il l'assimile à un couvent, et les citoyens romains ont, suivant lui, pour leur ville, le sentiment qu'ont les moines pour leur ordre : de là leur gran-

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