L ATELIER DE PUVIS DE CH VVANNES, A NEUILL Y-SUR-SEINE
cruelle pour sa mémoire de critique d'art. « Lorsque l'Enfer voudra se faire paver à neuf, comme les Champs-Elysées, il ne manquera pas de confier l'entreprise à M. Puvis de Chavannes. Cet artiste est par excellence l'homme des bonnes intentions et des vastes pensées. De-
puis plus de vingt ans il se promet et nous promet un chef-d'œuvre qu'il n'exécutera jamais, car il ne sait ni peindre ni dessiner, et il promène fièrement dans tous les coins du domaine de l'art son ignorance encyclopédique. Le défaut d'instruction première est malheureusement sans remède; ni le courage, ni la persévérance, ni même une certaine élévation desprit ne feront produire un poème épique en douze chants au rêveur qui n'a pas fréquenté l'école primaire et qui manque non seulement de prosodie, mais de la plus vulgaire orthographe. » Ce que Théophile Silvestre a dit de Delacroix peut s'appliquer à Puvis de Chavannes; et. ses réflexions piquantes sur le goût public, et sur renseignement officiel en matière d'art, sont toujours d'actualité. Les ateliers du maître, place Pigalle et à Neuilly, ont des meubles remplis de notes, de croquis, d'esquisses et d'études, de la plus belle exécution. Quand en 1886, on organisa à l'Ecole des Beaux-Arts L'Exposition des dessins du siècle, les grandes pages de 1' « Ave Picardia nutrix » de « Radegonde » ei du « Charles Martel », qui y furent montrées, prouvèrent que, depuis Ingres et Delacroix, aucun peintre de ce temps n'a dessiné avec plus de puissance, d'originalité, de délicatesse et de fécondité.
Vient ensuite la préparation du carton que l'artiste définit de cette façon spirituelle : « Le carton, c'est le livret; la peinture, c'est l'opéra ». Par suite du travail précédent de documentation, chaque ligure de la composition a son dossier de dessins d'après nature. De ces dessins il est fait une sélection sévère, suivie de la réduction et du décalque des meilleurs par leurs qualités d'adaptation au sujet. A ce moment, le dessinateur se transforme en metteur en scène; et, fait manœuvrer ses nombreux personnages : « Celui-ci est trop en avant; celui-là pas assez en arrière; cet autre se tiendra mieux sur ce point; à ce groupe il manque un personnage, une petite bonne femme y fera bien; mais voilà une épaule qui nous gène; ce bras devient embarrassant. asseyez- vous près de l'arbre, belle princesse; dérangez-vous un tout petit peu. jeune homme charmant ». Et, les calques sur l'esquisse se multiplient, s'entassent, se superposent, vont et viennent, montent et descen-
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dent incessamment. Tout cela est ensuite délivré, mis an carreau et reporté sur la toile, en grandeur définitive d'exécution.
Les règles qui guident l'esprit et la main de l'artiste sont : « l'indispensabilité » des personnages, la logique et la simplicité de leurs gestes et de leurs actes; l'ordre architectonique de tous les éléments de la composition. Dans aucune de ses peintures, il n'admettra un groupe, une figure, un motif de décor, qui ne se lie étroitement au sujet, qui ne soit indispensable à sa représentation. « Le plus petit bouche-trou, dit-il, suffit à faire crouler l'édifice tout entier, en éveillant la méfiance du regard; un détail insignifiant, étranger à l'idée mère, est capable d'en détruire toute la puissance d'émotion ». De cette « indispensabilité » découle la logique de l'action, qui elle-même implique la simplicité. La nature que l'artiste, dans ses études préliminaires, a observée avec sincérité et respect, lui a livré le secret de la simplicité, lui a fait voir les êtres et les choses par ce côté de synthèse optique, d'abstraction de détails, qui seul permet d'en obtenir la forme vraie, et de la reproduire, à la fois précise et grandiose, dans l'ensemble d'une vaste décoration. Tout cela engendre l'unité, la loi souveraine qui doit toujours régir l'œuvre d'art, dont le critérium certain de perfection est, ainsi, que tout y apparaît nécessaire, utile, significatif et expressif, qu'on n'y pourrait faire aucun changement, rien en retrancher ou ajouter, sans en détruire l'harmonie. D'après la définition la plus nette qui en ait encore été donnée, le style est « L'ordre qui régit le groupement des métaphores, la liaison de toutes les parties constituant l'impression d'ensemble dans une œuvre, les lois d'évolution de l'esprit dans sa construction » ; en une formule lapidaire, Flaubert a écrit : « Le style n'est qu'une manière de penser » ; et, Hello, le philosophe catholique, ajoute : « Le style c'est l'explosion de notre personne, la parole vivante au service de l'idée vivante». Quelque définition qu'on adopte, et même, en les condensant toutes en une seule, Puvis de Chavannes n'a-t-il pas le style — le style personnel, caractéristique, — qu'on s'est obstiné pendant si longtemps à lui dénier?
De son tempérament, fortifié par de sérieuses études scientifiques, Puvis de Chavannes, en effet, possède au plus haut degré les qualités
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d'ordre et de méthode, de mesure et de diseernement. Ce sont eelles qu'il prise le plus, et dont il conseille l'acquisition et le développement à ceux qui lui demandent des leçons. La reconnaissance filiale des jeunes peintres, dont il a guidé les premiers pas dans la carrière artistique, a mis sous mes yeux les plus précieux témoignages de ce viril enseignement. A celui-ci il écrit : « Travaillez bien, ayez beaucoup d'ordre dans tout ce que vous faites, un ordre de géomètre dans ses calculs. Rien n'est au-dessous de l'attention d'un artiste qui vise à s'exprimer purement. Honorez les dons très nobles et très rares que vous avez reçus. » A celui-là : b J'ai tant abattu de besogne dans ma vie que je peux prétendre à beaucoup d'expérience à défaut d'autre chose. Ma conviction est que je pourrais être très utile à qui se livrerait à moi, d'autant plus que je ne m'en prendrais jamais au sentiment, qui est chose sacrée, mais à la tenue, à l'ordre, nécessaires pour venir sûrement à bout d'un tableau. » 11 répond à un troisième : « Je suis particulièrement frappé de la justesse de votre appréciation sur le « choix » en art. (Test là une insaisissable ligne de démarcation, une mystérieuse frontière qu'il s'agit de flairer et qui vous classe. » Pendant un voyage en Italie, un autre reçoit cette lettre qui, par la grâce, la tendresse et l'élévation des conseils, est l'épître d'un Saint-Paul de l'art à son dévoué et pieux Timothée : « Autrefois, il y a bien longtemps, hélas, j'ai parcouru les principales villes d'Italie et le beau pays de Naples, mais sans profit, ayant encore l'esprit et les yeux fermés à ce que j'ai tant aimé depuis; aussi ne pourrons-nous causer de tout cela (pie d'une façon générale — -ce n'est peut-être pas la plus mauvaise. — De toute cette peinture antique qui vous a ému, je connais à peine quelques fragments, mais au peu que j'ai vu j'ai trouvé la vertu suprême, la clarté du sujet, l'exquise mesure dans le geste; en tout le tact. Comme vous le sentez et le dites très bien, l'étude des œuvres ne peut entraver aucune originalité. L'enseignement le plus net qui en ressorte est qu'elles ont pour base la sincérité du sentiment; elles ravissent et attachent sans troubler, elles ont l'air faciles, elles se livrent, faisant, comprendre tout ce qu'un esprit artistique bien pondéré et secondé par l'étude peut tirer des spectacles les plus simples. Elles vous rendent heureux et avide
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de regarder la nature qui jette des trésors à ceux qui l'aiment, la respectent et l'écoutent. »
Pour la peinture, comme pour le dessin, aussitôt qu'il a eu sa vision, l'artiste jette sur le papier d'innombrables pochades, où il note minutieusement, les jeux de couleur, de lumière et d'ombre, avec lesquels l'idée lui est apparue; car, dit-il, jamais il ne « voit » cette idée, sans qu'elle ne contienne tous sesélémentsd'expression. Les couchers de soleil qui dorent l'horizon de la plaine de Gennevilliers de coulées de métal en fusion ; les dessous mystérieux des sapinières du Bois
de Boulogne , où les arbres semblent respirer une buée bleue ; les saulaies des rives de la Seine, qui donnent l'illusion de nuages de verdure caressant les eaux ; les brumes ensoleillées des plaines de la Picardie, etc. : tous ces effets de terrain, d'atmosphère et de ciel, il les a emmagasinés dans son cerveau, comme le paysan engrange le blé après la moisson ; l'imagination les y trouve, quand elle en a besoin. Ces premières pochades se résument bientôt en une esquisse, exclusivement de couleur, dont le rapport absolu avec les tons locaux du