FAMILLE DE PÊCHEURS (SALON DE
5i PU\ IS DE CHAVANNES
monument auquel est destinée la peinture, a été contrôlé avec le soin le pins minutieux; ce qui permet à l'artiste de travailler en toute sécurité dans son atelier, et de conduire sa toile avec une telle certitude de ses conditions normales futures, que, mise en place, elle n'a besoin que de retouches insignifiantes, et, même souvent n'en réclame point. Qu'il s'agisse d'un tableau ou dune décoration monumentale, cette esquisse occupe dans la série des travaux préparatoires dune œuvre un rang de prépondérance; pendant toute la période d'exécution, elle sera pour le peintre son modèle, sa pierre de touche, son diapason; il ne la quittera jamais des yeux, comparant constamment les tons de l'esquisse avec ceux de sa palette.
Au moyen d'une mixture spéciale, le carton ;i été rendu indélébile; le plus souvent, Puvis de Chavannes peint directement sur ce carton, à même la toile vierge. Pour les grandes compositions décoratives, la première préoccupation du maître est la recherche de points de couleurs, qui serviront, suivant son expression, de relais où les tons divers viendront, suivant leurs besoins, prendre du renfort. Dans le « Ludus pro Patria ». par exemple, ces relais sont : à droite, le chasseur de canards; au centre, le \ élément jeté sur un tronc d'arbre; à gauche, la ligure de vieille femme qui regarde si pitoyablement l'enfant dont la cruche de lait vient d'être brisée, (-cite délicate opération faite, la peinture marche à fond de train. Pendant ce temps, le travail est tout de joie et d'expansion physique et morale. Il faut voir, dans le vaste hall de Neuilly, le maître, vêtu de sa longue blouse blanche, tête nue, devant l'immense châssis, à la main sa large palette alimentée à la truelle dans des baquets de couleurs, peignant ce qu'il appelle plaisamment ses « bonshommes » et ses « bonnes femmes », avec ardeur et énergie, en pleine pâte, à tour de bras, comme un fier ouvrier à sa besogne, chantant, des coq-à-1'àne musicaux ou les airs de bravoure de l'opéra favori de sa jeunesse, « Guillaume Tell » . Quand la fatigue menace d'alourdir son pinceau, il s'asseoit, prend un livre et lit quelques pages, ou bien il s'endort un quart d'heure; puis, il se remet à l'ouvrage, de nouveau frais et dispos, ne s'arrêtant plus qu'à l'instant où la lumière du jour disparait.
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Chez Puvis de Chavannes, l'évolution du sens de la couleur est constamment parallèle à l'évolution du sens de la forme. A Amiens, les premières peintures présentent un coloris composé de réminiscences classiques et d'inspirations contemporaines diverses. A ce moment, l'artiste peignait directement sur la toile ses figures d'après le modèle vivant. Cette méthode spéciale de travail devait fatalement le conduire à la particularité de la physionomie, du geste et de l'attitude, en dehors des conditions d'unité et d'harmonie qu'impose une décoration monumentale. Aussi, voit-on là tous les personnages hantés de la préoccupation de ce qui doit leur aller bien, et fort peu soucieux que les voisins en perdent de leur grâce et de leur beauté. Par suite de l'audace habituelle à la jeunesse, et de l'ambition exubérante de montrer une science fraîchement acquise, il n'est ton ni nuance qui intimide ou désespère; alors, éclate une fanfare de rouges, de bleus, de jaunes, de verts, sur les vêtements et dans les draperies. Mais, au fur et à mesure ({lie l'artiste pénètre dans le naturalisme, le sentiment de la nécessité d'une adaptation exacte de la couleur au physique et au caractère devient plus profond. 11 a trouvé la logique dans la vérité. C'est qu'il y a, dans le décorateur, le rigoureux logicien et le sévère moraliste à l'acception la plus élevée de ces deux termes résumant toute sa philosophie de l'art. Ruskin a écrit dans les « Sept, flambeaux de l'Architecture » : « Pour bien orner un monument et en général pour créer une belle et bonne œuvre d'art, il ne s'agit pas de se faire une loi de produire suivant un certain type et d'être assez avisé pour adopter le meilleur type, mais il s'agit d'être dégagé de la vanité, de la futilité, de l'instinct d'escamotage, en un mot de tous les défauts qui égarent l'homme dans ses créations, comme dans ses opinions et ses actes ; et qu'au lieu de ces mauvais penchants il faut avoir les qualités qui en sont elles-mêmes les guides légitimes, avoir d'abord en soi la sincérité, l'abnégation, la capacité d'admiration, l'indépendance d'esprit et la docilité du cœur pour ensuite se laisser aller à faire, sans trop de souci du résultat, ce qu'on a vraiment conçu sous l'inspiration de ces bons instincts. » Dès que Puvis de Chavannes, ayant réussi à se dégager de toute influence d'école et de tradition, se fut fait, à force de travail, une
manière et des idées personnelles, il abandonna, avec résolution, le procédé du morceau d'atelier, et ne voulut plus composer et exécuter de peintures décoratives que sur carton, d'ensemble, d'un seul jet, après en avoir préparé tous les éléments définitifs par de nombreuses études préliminaires d'après nature. A chaque toile nouvelle qui sort du hall de Neuilly pour aller couvrir une muraille dans un édifice public, on peut constater évidentes, indiscutables, ces qualités professionnelles, dont l'acquisition complète fera de lui un maître de la décoration. Peu à peu, successivement, s'éliminent les recherches de détails, les tentations de formes, d'attitudes, de gestes et d'expressions, propres à piquer la curiosité, à séduire les dilletanti. Le naturalisme devient plus large, exclusivement de synthèse de types d'humanité. Chaque figure n'est conçue et exécutée qu'en vue de la réalisation de l'idée générale décorative; sa beauté propre ayant pour but de contribuer d'abord à la beauté du groupe, puis à celle de la composition entière. Tout, — les personnages, le paysage, le ciel, — se développe parallèlement, dans le travail de
création, avec une méthode sévère, dans une discipline rigoureuse, pour atteindre laforme, la plus complète, de l'unité. Le décorateur ne doit-il pas être comme l'architecte qui, dans une construction, ne se préoccupe que de l'ensemble et de la destina lion de l'œuvre, sans chercher à faire briller une partie plus que l'autre? Et, ainsi, se justifie, en art comme en littérature, cette maxime de Buffon: «Toutes les beautés intellectuelles qui se trouvent dans
III. M FEMME A LA TOILETTE ( SALON DE 1877) Ull I )Cail St\'le, t.OUS 1CS
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rapports dont il est composé, sont autant de vérités aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit public que celles qui peuvent former le fond du sujet. »
De même que le dessinateur a fait entrer, comme forme , l'individu dans le groupe; et, du groupe dans la collectivité, ne lui conservant que le geste essentiel, qui sera un des éléments de la synthèse des idées, le peintre se préoccupe de donner exclusivement à cet individu la couleur nécessaire pour le caractériser au point
de vue de l'influence de l'être et du milieu sur sa physionomie. Si, chez Puvis de Chavannes, le geste n'est, jamais violent, la couleur ne le sera point davantage. « Il est sans exemple, disait Ingres, un jour, qu'un grand dessinateur n'ait pas eu le coloris qui convenait exactement aux caractères de son dessin. » Toutes les tonalités riches en force vive personnelle, le rouge et le jaune, par exemple, disparaissent ou sont atténués. On a observé scientifiquement que le rouge produit dans le cerveau une vibration intense de chaleur. La vision spontanée du peintre, exempte de tout effort et de toute tension de la vue aussi bien que de l'imagination, n'a, pour être réalisée et pour produire la sensation de délicatesse et de charme poursuivie, aucun besoin d'une couleur violente. Ses préférences n'apparaissent-elles pas pour les couleurs tendres, légères; pour le violet, qui, à l'opinion des savants, constitue l'étape la plus élevée du développement du sens visuel ; pour le vert foncé, dont la notion première, d'après eux, est née d'une idée générale de clarté; pour le bleu, qu'ils assurent n'avoir dans l'antiquité