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DÉBUTS ARTISTIQUES. — NEUF ANNÉES D'EXPULSION DES SALONS

Ck n'est point une biographie qu'on trouvera dans ce chapitre; mais de simples notes sur la carrière de l'artiste, réunies dans le but exclusif d'expliquer l'œuvre par la vie, et de faire, par un grand exemple contemporain, — dont l'enseignement, quoique non terminé encore, est déjà si éloquent et si décisif, la démonstration de la puissance du travail et de la volonté, au service d'un haut idéal. Une vie est une profession de foi, à la propagande silencieuse, irrésistible et féconde.

Puvis de Chavannes (Pierre), qui descend d'une vieille famille bourguignonne, est né, le i4 décembre 1824, à Lyon, où son père était ingénieur en chef des mines. Aucun souvenir d'ami d'enfance ne fait de l'étudiant du lycée de Lyon ni de celui du lycée Henri IV, à Paris, un jeune prodige, dont la précocité dans la passion du dessin présageait un grand artiste; et, lui même, ainsi que sa famille, ne rêvait-il rien

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moins que cette profession, puisqu'on le destinait à entrer dans la carrière paternelle, par une préparation à l'Ecole Polytechnique qu'une grave et longue maladie vint interrompre, la veille des examens d'admission. Après deux années de repos, il fait en Italie un premier voyage, un « vrai voyage de noces, banal et vide, au possible, à son aveu, en compagnie d'un jeune ménage, que le passé n'intéresse pas beaucoup, que l'avenir n'inquiète guère et qui jouit avec sérénité du présent ». Cependant, la vue de tant d'œuvres d'art lui a ouvert un horizon nouveau. De retour en France, il déchue qu'il veut être peintre; et, il entre dans l'atelier d'Henri Scheffer, le frère d'Ary. « J'y aurais appris sérieusement mon métier, dit-il, si le métier tel qu'on nie l'enseignait m'avait réellement intéressé. N'y trouvant pas précisément ce que je cherchais, c'était en amateur surtout que je travaillais; et, à la fin de \H\j, je n'étais pas plus familiarisé avec la technique de la peinture qu'avec l'argot spécial aux rapins. Un incident en donnera la mesure. J'étais allé, cette même année, passer mes vacances à Màeon. Chez mon beau-frère et dans des maisons d'amis, je voyais parfois Lamartine. Un jour, en visite, je me rencontre avec la femme du poète. Très aimable, elle lie conversation avec moi.

— Vous faites de la peinture, Monsieur.

— Oui, madame.

— Faites vous la figure? »

Kt moi, naïf, de répondre :

— Mais, je fais quelquefois le bonhomme tout entier. »

Si l'auteur de la « Charlotte Corday », du Louvre, n'avait pas enseigné grand'ehose à son élève intermittent, l'exemple du respect de l'art et des nobles ambitions en était resté pour celui-ci une sérieuse et inoubliable leçon. Puvis de Chavannes a conservé de son premier professeur le plus tendre souvenir pour toutes les qualités morales qui étaient en lui. Trente-six ans après, à propos du « Pauvre pécheur », il écrivait à sa fille, qui fut Mme Renan : « Je serai heureux de témoigner, par un tableau où j'ai mis ma conscience, toute l'inaltérable gratitude que je garde au fond de mon cœur pour mon cher et vénéré maître Henri Scheffer. »

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Dans son découragement juvénile des premiers résultats de l'atelier, coïncidant d'ailleurs avec un désir nouveau de voyager, le jeune peintre se décida à repartir pour l'Italie, en compagnie d'un camarade, Beauderon de Vermeron, qui faisait aussi de la peinture et joignait à l'amour très vif de la profession un sens critique développé. Ce voyage dura plus d'un an, et fixa sa vocation artistique. Rentré à Paris, avec la résolution d'apprendre sérieusement le métier, dont il avait à peine d'autre intuition que celle de l'ignorer, il se fit conduire chez Delacroix, par Beauderon qui le connaissait. Le récit de cette visite fait récemment à Thiébault-Sisson par Puvis de Chavannes, est pittoresque. « Un beau matin, de concert, nous partons pour la rue Notre-Dame-de-Lorette où l'illustre peintre avait son atelier. Nous entrons. Sur un tableau de dimensions considérables, une « Chasse au Lion », — qui depuis a été brûlée au Musée de Bordeaux — , Delacroix, avec une énergie concentrée, s'escrimait, zébrant de touches parallèles sa toile, ne trouvant jamais le ton assez fort, le poussant, le montant toujours, de manière à le faire chanter furieusement. Quand le maître s'arrêta, pris de fatigue, Vermeron me poussa en avant : « Voilà un jeune homme, cher ami, qui vous admire beaucoup — » Delacroix l'interrompit brusquement; et, avec un fin sourire, répondit : « Entretenez-le dans ces idées là, Vermeron ; c'est si rare! » C'est ainsi que je devins l'élève de Delacroix. Je le fus tout juste quinze jours. L'atelier, depuis longtemps, périclitait; les élèves, un à un, se retiraient. Nous étions, quandj'y entrai, sept ou huit, dont les cotisations ne fournissaient pas de quoi payer le loyer. Deux semaines après mon admission, Delacroix, que cette indifférence énervait, nous mit à la porte. Il était déjà d'ailleurs atteint de cette maladie du larynx qui devait le tuer ; et , il ne vivait plus qu'emmitouflé dans ce cache-nez énorme, avec lequel Dalou l'a si originalement représenté dans le monument du jardin du Luxembourg.

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« C'est dire que je n'ai presque rien appris chez lui. Je serais resté plus longtemps son élève que je n'en aurais pas appris davantage. L'artiste, en Delacroix, primait le professeur; son enseignement était fait pour dévoyer plus que pour diriger sainement la jeunesse. Des deux

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corrections qu'il nous a faites j'ai gardé un souvenir précis. Un de mes camarades avait peint une tète d'étude brutalement, sans le plus léger souci de la vérité, avec les trucs d'atelier à la mode chez le baron Gros, les narines, les yeux, les oreilles barbouillés d'un vermillon cru qui hurlait. Entre le maître. Je le vois encore avec sa moustache noire, ses cheveux longs, son paletot marron clair, jeter des \eux indifférents sur l'esquisse, l'approcher, l'éloigner, et dire enfin :

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« Pas mal, monsieur, pas mal du tout; bonne étude! on l'accrochera dans l'atelier. 11 y a de la couleur, ça chante, c'est très bien. » Je trouvais cela exécrable et archifaux. Quand l'atelier se ferma, j'en fus sans regret. »

L'atelier de Couture recueille cet élève vagabond, qui ne fait là aussi qu'un très court stage : à peine trois mois. On a conté, dans la « Gazette des Beaux-Arts », d'après les témoignages d'anciens camarades, l'incident à la suite duquel Puvis de Chavannes s'en alla : « Un matin où un jour gris noyait l'atelier dans une pâle clarté, où l'élève s'efforçait de rendre de son mieux les tons argentés et la douce harmonie des chairs, Couture entre et fait sa tournée quotidienne de corrections. Arrivé devant le chevalet de Puvis de Chavannes, il grommelle, et, fronçant le sourcil, lui dit : Vous n'y êtes pas du tout; donnez-moi votre palette. Et, aussitôt, devant l'élève ébahi, le maître compose son ton de lumière, mélangeant, selon la formule, du blanc d'argent, du jaune de Naples, du vermillon et du cobalt. En un instant, l'étude changeait de couleur, et le maître amoncelait ses empâtements, tout en maudissant Ingres et Delacroix. — Comment, monsieur Couture, s'écria Puvis de Chavannes, c'est vraiment ainsi que vous voyez le modèle? — Et sa figure exprimait la surprise et le désespoir. On ne le revit plus jamais. » L'artiste n'en a pas moins toujours tenu à conscience de faire figurer sur les livrets des Salons, à côté du nom d'Henri Scheffer, celui de Couture; et, lorsque Barbedienne organisa à l'Ecole des Beaux-Arts une exposition de l'œuvre du peintre de 1' « Orgie romaine », il prit aux travaux la part la plus active, afin que cette exposition honorât sa mémoire comme il convenait.

Un critique d'art, qui fut le voisin de classe de Puvis de Chavannes et s'adonna, lui aussi, à la peinture, .T. Buisson, a analysé ainsi les conséquences d'une pareille méthode d'instruction professionnelle, — conséquences évidentes en ce fait, que la première création caractéristique de l'artiste, cette création qui, d'ordinaire, marque la trentième année de tout peintre ayant fait de fortes études, n'apparaît qu'en 1809, au seuil de la quarantaine : « Si l'évolution est lente, c'est qu'on peut le considérer comme une des victimes artistiques du système

d'éducation générale. A l'âge où il aurait dû être familier avec toute la pratique de son art, nous étions encore sur les bancs du collège Henri IV. Il a ainsi perdu, pour la peinture, soit par le collège, soit par les hésitations inévitables qui ont dû suivre, cinq ou six années : années de jeunesse, années de campagne, qui comptent double, triple ou quadruple dans la vie. Un art doit être appris jeune. La science et les lettres comporteraient plutôt un apprentissage tardif. » Puvis de Chavannes compensera, il est vrai, ces premières années stériles, plus tard, par une production énorme et par la fécondité prodigieuse d'une vie, qui, à mesure qu'elle se développe, loin de connaître la fatigue et les défaillances, marque chaque année écoulée trop vite, d'une œuvre nouvelle, plus fraîche, plus vigoureuse et plus imposante. Et, ainsi, il aura pu atteindre cet idéal de la félicité intellectuelle de L'homme : réaliser dans l'âge mûr les rêves de la jeunesse. A sa sortie de chez Couture, Puvis de Chavannes loue un gymnase d'orthopédiste,et y travaille cénobitiquement, pendant trois ans. En 1862, il s'installe dans cet atelier de la place Pigalle qu'il ne quittera plus, et où il organise une académie pour un groupe de camarades, entre autres Rida et Ricard, désireux comme lui d'étudier chaque jour d'après le modèle vivant. Ces jeunes gens, unis par les liens d'une amitié profonde, s'enseignent mutuellement, au cours de ces séances d'atelier et dans les longues conversations sur l'art qui les suivent. A ce groupe vient se joindre fréquemment un artiste de grande valeur, Pollet, graveur, dont les conseils et les encouragements éclairés furent

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précieux pour le jeune peintre, qu'il ne cessa d'ailleurs, pendant la période des luttes douloureuses, de soutenir énergiquement d'une approbation publique, chaleureuse, à laquelle son talent et son titre d'ancien élève de l'Académie de France à Rome donnaient de l'autorité. Alors commence vraiment pour Puvis de Chavannes cette longue existence de bénédictin de la peinture, qu'on ne saurait trop montrer en exemple à la jeunesse de notre temps, si impatiente de fortune et de publicité.

De bonne heure, comme tous les vrais artistes, Puvis de Chavannes a compris, — en acceptant avec stoïcisme toutes les charges de cette conviction - — , que la pratique de l'art n'est pas une partie de plaisir ni une distraction de dilettante, mais une fonction sociale, sérieuse, grave, difficile «à remplir, qui fait de la vie, toute de sacrifices, d'abné-

POHTRAIT DE PUVIS DE CHVVANNES, PAR LUI-MÊME (l'ALAIS PITTl)

gation, de renoncements et

de labeur un combat perpétuel. Le métier, sévère, régulier, loyal et fier, lui est apparu l'unique moyen d'expression fidèle de la pensée, et la première conquête à entreprendre; il l'apprendra avec les dents, suivant le mot superbe de Bernard Palissy. « Puisque vous me parlez de modèle, écrivait-il, il y a quelques années, à un de ses élèves, je vous adjure de faire des études pour des études. Pendant les neuf ans que j'ai été refusé au Salon, je n'ai pas fait autre chose. Y penser. » Il a les plus précieuses facultés, qu'il tient d'atavisme et de milieu : la précision, la clarté la puissance visuelle, une mémoire étonnante des physionomies et du caractère des choses; le perfectionnement incessant de ces facultés par

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le travail et par la réflexion sera pour lui un devoir impérieux, en vue d'apporter à sou métier plus de puissance et plus de netteté. Une santé de fer, une imagination exubérante, un orgueil impétueux lui inspirent des projets extraordinaires, les plus audacieuses conceptions, des rêves d'une étrange fantaisie; avec une volonté irréductible, il force tout cela à rentrer dans le prosaïsme de la poursuite obstinée des moyens de réaliser le but qu'il a fixé à sa vie : être un grand peintre décorateur. Alors, il lui faut, par l'intuition, tout deviner d'un ail spécial, perdu, sinon dédaigné, dont les rares imitai ions ne révèlent (pie des théories et une pratique en absolue contradiction avec ses idées. Pour cela, il devra rompre avec toutes les habitudes de spécialisation, qui, de chaque mode d'expression en peinture ont fait autant de professions distinctes; cl, en même temps, s'imposera l'émancipation de toute coterie, ("est ainsi «pie, sans préoccupation de la surprise d'une universalité précoce, et par conséquent impertinente, il apprend à peindre, indifféremment cl suivant ses besoins, des bêles et des gens, du costume et du nu, du paysage et de l'histoire, de la légende et de l'allégorie; et même, il ne dédaigne point de faire pour ses compositions des bordures de Heurs et de fruits.

Dans l'école française, on a le désir de la perfection technique, le souci de la forme supérieure; c'est là le secret de ces belles qualités d'originalité, de simplicité et de grandeur, de cette fière maîtrise, qui caractérisent nos peintres et nos sculpteurs. Par là s'explique, — ce qui ailleurs est un phénomène, — leur popularité. L'absence de symbolisme, de prétentions philosophiques, de visées sociales, rend leurs créations intelligibles à l'âme naïve du peuple, moins sensible à une intention de psychologie qu'à la réalité, plus sensorielle que sentimentale, quoi qu'on en dise; et, qui montre une instinctive admiration pour l'œuvre, vigoureuse et saine, où s'allie au penseur l'homme de métier. Qui a fait la Renaissance, en France, en Italie, et. aussi dans les autres pays d'art, sinon cet artiste que nous dépeint 'faine d'après Vasari, en un portrait, ici tout d'actualité? « Il va tout d'abord à l'atelier et travaille. Le personnage habillé ou nu, telle est la forme dans laquelle se moulent

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tous ses sentiments — Cette culture si concentrée rassemblera toutes ses facultés sur un seul point; toutes les aspirations vagues, toutes les rêveries touchantes ou sublimes qui occupent les heures vides d'un homme de génie aboutissent à des contours et à des gestes. 11 pense par des formes comme nous pensons par des phrases. » Puvis de Cbavannes est de cette race robuste et vaillante. Par son tempérament et par son éducation, il se rattache directement à ces grands maîtres d'autrefois, qui ont couvert notre pays de tant de merveilles d'art que les siècles, en s'accumulant, rendent de plus en plus belles et glorieuses. Cette maîtrise, acquise par un labeur quotidien et méthodique, le rendra apte à concevoir et à exécuter les entreprises les plus hardies et les plus vastes, dans des conditions d'ampleur et de rapidité, qui étonnent en ce temps de rapetissement et de dispersion des ambitions et des projets.

Quand il est question d'un artiste tel que celui-ci, dont les œuvres donnent si fort à penser par les idées qu'elles contiennent, on se demande instinctivement quelle est la part d'influence de l'instruction littéraire sur le développement de son tempérament; on s'enquiert de son « intellectualité ». D'ailleurs, la critique contemporaine, affamée de « tranches de vie », de documentation psychologique, a mis très à la mode cette curiosité. On veut savoir, par exemple, si, comme Leighton, le président de l'Académie royale d'Angleterre, Puvis de Chavannes parle toutes les langues vivantes; s'il a autant d'érudition que Burne Jones, dont les « Légendes du Roi Arthur » sont le livre de chevet; s'il cultive la philosophie à l'imitation de Watts; s'il est un exégète de la force d'Holman Hunt, un archéologue égal à Aima Tadema; si, à ses moments perdus, il fait de l'ornithologie aussi bien que Birk et Forster. L'historien qui a écrit le plus récemment sur ces maîtres anglais, R. de la Sizéranne, déclare, avec l'éloquence d'une sincère conviction, que de « tels artistes peuvent agir sur toutes nos facultés parce que toutes les leurs sont agissantes, et beaucoup nous enseigner parce qu'eux-mêmes ont beaucoup appris. » Aussi ai-je borné à ces phénomènes ma comparaison, les artistes français les plus célèbres n'ayant jamais bénéficié chez

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nous d'une pareille autorité. « La fleur a des étamines et un pistil, un nombre et une forme marquée de ses pétales, dit Paul Bourget ; l'abeille, qui s'engloutit dans la cloche parfumée du calice, ne compte ni ces pétales, ni ces étamines. Klle emprunte à la fleur juste de quoi faire son miel; et le botaniste lui sait tout de la plante, excepté l'art d'en jouir

comme cette ignorante abeille. » En Puvis de Chavannes, il y a absence complète de toute passion intellectuelle qui n'est pas celle de la peinture. « Je suis un ignorant, répond-il quand on l'interroge sur la genèse de ses compositions; je ne sais rien de la philosophie, de l'histoire, de la science; je ne m'occupe que de ma profession. » Et, sa sincérité n'est pas discutable, si la réalité ne répond point exactement à autant de modestie. Est-ce à dire que l'auteur de « La Sorbonne », du « Bois sacré cher aux Arts et aux Muses » et de « L'enfance de sainte Geneviève » reste systématiquement indifférent à toutes les autres manifestations de l'esprit humain? Parmi tous les artistes contemporains, il est assurément un de ceux qui par leurs goûts paraissent le plus mêlés au mouvement, littéraire; à qui, relativement, aux loisirs d'un travailleur aussi sérieux, les grandes œuvres de ce temps sont sinon familières, au moins assez connues pour qu'en dépit de ses déclarations

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il doive être tenu pour un lettré. Entre les maîtres modernes de la pensée, Renan a ses préférences attendries. Dans quelques billets que j'ai sous les yeux, il en apprécie le génie avec beaucoup de finesse. Il lui écrit, un jour : « Je vous remercie bien vivement de la faveur que vous m'avez faite en m'envoyant votre discours par votre cher enfant. Le témoignage de sympathie dont vous l'accompagnez me le rend doublement précieux. Le charme infini et vivant de cette histoire, la foi puissante et large dont elle rayonne, et à travers deux siècles d'évidentes analogies, font moins songer à un hommage rendu à Spinoza par un simple fervent, un frère en croyance, qu'à une sorte de

transmission de toute cette âme faite de grâce, de bonté et de grandeur. Je la salue en vous, monsieur, avec une profonde admiration. » Après avoir lu « Marc Aurèle », il note son impression, dans une lettre adressée au fils du grand écrivain : « Je pense que si d'aussi admirables tableaux d'histoire avaient remplacé à temps l'éducation aride et purement dataire dont on a tenté vainement de me frotter jadis, j'aurais été l'homme le

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plus épris du passé, le plus avide de le connaître. » Kn romans ei eu nouvelles, ses inclinations sont pour les auteurs qui ont l'instinct de la vie, sans trop de psychologie; de la moralité, sans pruderie excessive; et suri oui une forme élégante, la simplicité et la clarté de la belle langue française : question d'affinité de tempéraments. Les discours, harangues et oraisons funèbres, que ses fonctions officielles l'obligent parfois à prononcer, sont des chefs-d'œuvre de concision, de sentiment et d'esprit. Le Théâtre, dans ses manifestations les plus hardies, l'intéresse; il est un fidèle des entreprises créées pour ouvrir aux novateurs l'accès du public. La Musique lui plaît comme une distraction élevée; et, il v professe un éclectisme qui va de la passion des vieux maîtres français, délicats et simples, à la joie des fantaisies italiennes exubérantes, et au respect du génie profond de Wagner. La Science industrielle seule semble lui inspirer plus d'étonnement que d'enthousiasme. Si, de sa préparation à l'École polytechnique et de sa vie familiale dans un milieu d'ingénieurs, il garde, toute sa vie, l'esprit de méthode, l'amour de la précision, un sens géométrique très développé, il semble qu'il lui en soit reste'' une sorte d'aversion pour le machinisme colossal et pour ses créateurs. Un soir d'été de 1889, après un dîner entre élèves de l'atelier Puvis de Chavannes, nous parcourions la galerie des machines de l'Exposition, au Champ de Mars. Sous la lumière électrique, tous les engins divers qu'elle contienl paraissent encore grandis; leurs mouvements, plus vertigineux; leurs bruits, plus formidables. J'étudie avec curiosité la sensation éprouvée par l'artiste à ce spectacle apocalyptique. Nerveux, fébrile, répétant sans cesse son geste habituel de surprise douloureuse, — les deux mains jointes à hauteur de l'épaule gauche — il s'écrie tout à coup, énergiquement : «Mes enfants, il n'y a plus d'art à faire. Comment un peintre, un poète, pourrait-il lutter avec cela d'influence sociale, de puissance sur les imaginations? Allons nous-en ! » Et, il disparut. Nous ne pûmes le rejoindre dans l'obscurité des allées extérieures. Le lendemain, dans l'inquiétude de quelque accident, nous allâmes tous prendre de ses nouvelles à son atelier. « J'ai été malade de cette visite, nous répondit-il, j'en ai eu le cauchemar toute la nuit. Qu'allons-nous devenir, nous artistes, devant cette invasion d'ingénieurs et de mécaniciens ?

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Puvis de Chavannes exposa pour la première fois, au Salon de i85o; mais, en 1802, il fut refusé; et, les deux années suivantes, le jury ne voulut pas davantage recevoir ses envois. Alors, nullement découragé par tant d'échecs successifs, résolu au contraire à affirmer ses idées en peinture, qu'avec la foi superbe de la jeunesse il croit bonnes et utiles, l'artiste prend part à une exposition privée, organisée aux Galeries Bonne-Nouvelle. Le public y alla; mais, on riait devant les tableaux de Puvis de Chavannes aussi bruyamment que devant ceux que montrait Courbet, compris dans la même catégorie des refusés. Celui-ci passe pour un fou furieux; on considère celui-là comme un fou tranquille et inoffensif. L'ostracisme dura neuf ans. Le futur auteur du « Ludus pro Patria » se trouvait, il est vrai, en très bonne compagnie. Les victimes habituelles de l'Académie, pendant cette période, sont : Delacroix, Jules Dupré, Barye, Troyon, Rousseau, Diaz, Millet et Corot. Qui se souvient aujourd'hui des noms de ceux qui les expulsaient ? Ces années-là furent fécondes. En travaillant pour lui seul à vrai dire, n'ayant à subir aucune critique publique, Puvis de Chavannes pouvait poursuivre la réalisation de ses théories et se créer une personnalité. Alors, quand il rentre au Salon de 1861, avec « La Paix » et « La Guerre », il s'impose si hautement, en dépit des haines persistantes, que le jury, qui la veille le refusait, dut lui accorder une médaille de deuxième classe ; l'Etat fit l'acquisition du premier de ces tableaux. Cependant, après ces témoignages d'approbation officielle, la lutte n'en continuera pas moins; les adversaires restent implacables dans leur violente hostilité. Et, particularité qui prouve, mieux que toute démonstration par l'analyse, combien cette personnalité artistique est forte, et son indépendance, absolue, si quelques écrivains, tels que Delécluze, Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor, Théodore de Banville, le défendent et l'encouragent, la plupart l'attaquent cruellement ; et, les coups partent de tous les camps artistiques, les réalistes ligués avec les mystiques, les académiciens avec les indépendants, Charles Blanc près de Timbal, Castagnary aux côtés d'About. Il a contre lui la bourgeoisie, à laquelle suffisent les tableaux de genre amusants et la peinture historique d'après les romans, suivant le mot spirituel de Louis-Philippe; et, surtout le clergé, qui a perdu

complètement le sens de l'art religieux, et ne comprend et admire

que L'imagerie enluminée du quartier Saint-Sulpice.

La puissance de Puvis de C lia vannes fut de ne point devenir un révolté, mais de continuer son œuvre, imperturbablement , sans faiblesses ni hésitations, étouffant du même effort énergique ses propres découragements et les résistances extérieures, s'imposant au public au lieu de le subir, résolu irréductiblement à être lui-même, par lui-même, jusqu'au bout, et à durer, dans l'impassibilité apparente d'un homme assuré de réussir, parce qu'il a pour lui la logique, le bon sens et la vérité. Il sera un des plus beaux exemples de la force invincible de l'Idée.

A chacune des grandes périodes de l'histoire, ne signale-t-on pas toujours, hors rangs des traditionnels cl des modérés, quelques individualités réfractaires, poursuivant, avec une obstination inflexible

ETIDJ. Puni « LÀ CERAMIQUE »

et une foi inébranlable, un idéal nouveau, ou, tout au moins, en contra-

le

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diction avec les doctrines des institutions officielles qui prennent succès public comme exclusif élément d'appréciation pour leur recrutement? Ces évolutionnistes — bien plutôt que révolutionnaires — sont fatalement conspués, bafoués, attaqués dans leurs convictions et dans leurs œuvres ; doivent lutter sans trêve ni merci. Ils sont la condamnation et le remords, personnifiés, de tant d'injustices, de compromissions et de scandales! Leur indépendance apparaît une révolte; leur originalité, une folie.

Mais, peu à peu, devant la démonstration, déplus en plus éclatante, de la sincérité de ces convictions et de l'unité de ces œuvres, les sentiments qu'ils inspiraient se modifient; et, un jour, les réfractaires sont devenus les chefs d'école, les maîtres, dans l'art, transformé, pour ainsi dire inconsciemment, sous l'influence des idées nouvelles, qui ont fait d'une façon latente, mais énergique et continue, leur travail d'infiltration, puis de métamorphose. Or, c'est de toutes ces audaces, de toutes ces folies que l'art

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