DESSIN DE « LA VIGILANCE
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vit, prospère, grandit et atteint aux plus hauts sommets; c'est par là que notre pays, plus que les autres, exerce sur les intelligences une séduction irrésistible; et, reste encore le point unique au monde, d'où l'on s'attend toujours, sous toutes les latitudes, à voir se lever la lumière qui éclaire et féconde l'humanité.
Quelque solidement trempé que puisse être un tempérament, si ardente (pie soit la foi artistique, une telle vie ne laisse pas de compter bien des moments de tristesse, de désespérance et de découragement, d'autant plus douloureux pour Puvis de Chavannes que sa sensibilité naturelle, loin de s'émousser, s'est affinée dans la lutte; et, (pie les premiers succès semblent lui avoir créé un devoir moral nouveau d'être plus net encore dans L'affirmation de son idéal. Iàse/.ces lettres, adressées à des amis, ou Ton \oit ce qu'est une àme d'artiste, à la fin de ce siècle présenté connue la période de faillite morale de l'individu et de la société. L'indiscrétion m'en sera pardonnée, je l'espère, pour les leçons de courage et d'énergie qu'j trouveront les jeunes peintres, aux prises avec les difficultés, les incertitudes el les déceptions dune vie, cependant aujourd'hui moins difficile et moins cruelle qu'autrefois pour les indépendants et pour les audacieux, par suite du libéralisme relatif de ceux qui dirigenl les associations d'ail et qui constituent les autorités.
Au lendemain même du succès du « Liidus pro Patria », qui lui valut la médaille d'honneur, niais que ne suivit aucune commande nouvelle, contre toutes ses légitimes espérances basées sur les prévisions de la critique, unanime à louer cette décoration magistrale et à déclarer que le devoir des mandataires publics. État ou municipalités, est d'employer un talent aussi original — . Puvis de Chavannes écrit : « Pour moi, L'horizon est de plus en plus fermé; il n'y a rien à (aire à cela que de lutter comme on peut contre l'oisiveté, l^our la combattre, j'ai essayé le portrait de mon vieil ami Benon ; c'est un travail consciencieux qui me permet par moment de presque oublier que d'autres travaux m'eussent peut-être convenus. Dans tous les cas, ne futce que pour montrer à la jeunesse prompte au découragement ce que peut devenir une carrière déjà longue et qui n'a été ni stérile, ni sans honneur, ma vie n'aura pas été perdue. »
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« Cette année, mon cher ami, s'est fermée pour moi d'une façon qui a accentué l'immense besoin que j'éprouve de solitude et de silence. Vous avez le sens trop délié et pour moi trop d'attachement pour ne pas comprendre à quoi se lie cet état de mon esprit. La conscience d'une carrière aussi ardue qu'a été la mienne, et qui jusqu'au bout ne paraît pas devoir se détendre, est bien faite, vous en conviendrez, pour donner quelque mélancolie. Cela se dissipera, je l'espère. »
La décoration de l'escalier de l'Hôtel de ville de Paris va être terminée; loin de songer à se reposer, après trois années d'un travail écrasant consacrées à cette œuvre, le maître, à l'imagination de plus en plus vigoureuse, rêve de vastes murailles à couvrir de nouvelles compositions; mais il ne voit rien d'où il puisse espérer quelque chose; son cœur déborde de tristesse : « Que vous dire d'intéressant? Vous connaissez ma vie. Tel vous m'avez quitté, tel vous me retrouverez, avec un peu plus de besogne faite, voilà tout. Est-ce très avancé pour cela? Je n'en sais rien, chaque perfectionnement soulignant une lacune à côté. Enfin, j'espère m'en tirer. En dehors de cela que de tristesses! Stagnation absolue et forcée dans mes affaires artistiques. Comment pourrait-il en être autrement, étant donné ce vent de cruauté inepte, sauvage et lâche. Mais il vaut mieux se taire ; tout cela est trop douloureux. »
Toutes les attaques et toutes les haines auxquelles il a été en butte, à cause de ses idées et de ses théories artistiques, ont donné au maître une souveraine bonté pour les jeunes, les modestes et les timides. A qui vont ses sympathies publiques et privées? Aux impressionnistes, aux indépendants, aux symbolistes, etc., dont on se moque et qu'on bafoue ; aux artistes qui visent à l'originalité, a ceux qui poursuivent des chimères; aux novateurs hardis et énergiques, se frayant péniblement leur chemin à travers les indifférences ou les hostilités. Lors du Salon de 1872, le premier organisé par l'Etat, il est nommé membre du jury. Charles Blanc, directeur des Beaux- Arts, avait invité les jurés à faire preuve d'une grande sévérité, à ne pas craindre de multiplier les exclusions. Puvis de Chavannes, se rappelant qu'autrefois ses tableaux ont été bien souvent refusés,
croit de son devoir de réclamer publiquement plus d'indulgence. Le directeur des Beaux-Arts ayant insisté, l'artiste donna sur-le-champ sa démission. Comme il n'était plus membre du jury, ses envois devaient être soumis au jugement de ses collègues de la veille ; un de ses deux tableaux, « Les jeunes filles et la Mort » fut refusé. Dix ans après cet incident, s'inspirant du même sentiment de bonté, mais cette fois pour les vaincus de la vie, pour ceux à qui la fortune et la gloire ne sont pas venues, dont la vieillesse a alourdi la main et affaibli l'imagination, il prendra la défense des artistes précédemment reçus aux Salons par droit de médailles, (pion a décidé de soumettre à un examen d'élimination ; et, ne voulant pas, dit-il, s'associer à une mesure d'injustice et de cruauté, il décline toute candidature aux fonctions de membre du jury.
Pour les jeunes gens qui viennent lui demander des leçons et des conseils, pour ceux qui ont fait partie de ce bel atelier, dont, pendant quinze ans, Élie Delaunay cl lui furent les professeurs dévoués, il a une affection et une sollicitude paternelles, en même temps que le respect le plus profond de chaque individualité, et de chaque tempérament. N'est-ce pas à un de ses disciples qu'il envoie cette lettre charmante, qui contient une déclaration, aussi précise qu'énergique, de ses principes d'enseignement? « A défaut d'autre chose, j'ai une expérience très grande; j'ai conduit de grands troupeaux, et, comme berger, je peux être, je suis sur d'être de bon conseil. Je n'ai jamais violenté le sentiment de personne, considérant que c'est là chose sacrée; mais j'ai pu inculquer le besoin, le goût de l'ordre, de la méthode dans l'exécution. B... a-t-il changé un iota à son tempérament? Et pourtant!... » Des artistes auxquels il a appris le métier, et qu'il continue, pendant de longues années, de guider et de suivre attentivement dans leur carrière déjà féconde et brillante, aucun n'imite sa manière et ne traite ses sujets; tous ont une originalité bien personnelle dans les genres de travaux les plus différents. Paul Baudoin a décoré la Bibliothèque de Rouen, les mairies de Saint-AIaur et d'Arcueil, une des galeries de l'Hôtel de Ville de Paris, de peintures du caractère le plus moderniste : « Intérieur
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d'une imprimerie rouennaise; une « Berge de la Seine près du pont des Invalides »; un « Chantier de tailleurs de pierres », des « Blanchisseuses », un « Concours de Tir », etc., où l'influence de son maître ne se manifeste que par ces qualités de tact, d'ordre et de méthode qu'il tient pour les plus indispensables à un peintre qui veut se livrer à l'art monumental; Montenard est devenu le peintre populaire de la Provence ensoleillée et de la Côte d'azur; A ry Renan exposait, hier, au Champ de Mars, la « Phalène », page de psychologie féminine, d'une grâce exquise; et promène sa fantaisie de paysagiste, amoureux de lumière et de poésie, des îles de la mer Egée aux landes de Bretagne; Auguste Flameng a laissé un œuvre important de peintre de marine; Henri Daras décore les églises de l'Angoumois et traduit l'Ecriture sainte en compositions d'un sentiment, religieux très élevé; Georges Costau ambitionne l'héritage de Dupré et de Français.
Aussi, la jeunesse, qui pense et qui travaille, va-t-elle d'instinct et de cœur à Puvis de Chavannes; il n'a pas d'admirateurs et de partisans plus enthousiastes et plus fidèles. Quand, au lendemain de la clôture du Salon de la Société nationale des Beaux-Arts, où il avait montré l'ensemble de sa décoration del'Hôtel-de-Ville de Paris; on lança l'idée de fêter solennellement les noces d'or du peintre, idée qui aboutit à la manifestation du 1 6 janvier de l'année présente, l'initiative toute entière en venait de cette jeunesse. Après la mort de Meissonier, les artistes de cette même association, formée, en majeure partie, de jeunes et d'audacieux, l'ont élu d'acclamation leur président. Par cet amour pour tout ce qui est la vie, l'enthousiasme, la fécondité, l'illustre artiste en a conservé lui-même le trésor. Sur son visage, d'une hautaine sérénité, que nuancent de gaieté gracieuse et de spirituelle bonhomie la joie de vivre et la curiosité toujours éveillée de la nature et de l'humanité, les années n'ont pu mettre aucune ride de tristesse ou de désenchantement; la bienvenue de tous sourit dans ses yeux ; sa main a les étreintes vigoureuses et loyales des juvéniles amitiés. C'est qu'il n'y a en lui ni le pontife, ni le rêveur, ni le mystique, dont on a voulu faire une légende d'après des illusions et des préjugés. D'un acte de naissance de pure incidence — son père était fonctionnaire public — il a été déclaré lyonnais et, comme
tel, ainsi analysé psychologiquement : « Homme du Nord égaré dans le Midi, cœur chaud et tête froide, qui allie le rêve an réel, le mysticisme à l'activité, le chimérique au positif, le désintéressement de l'idée et la charité à l'àpreté de l'intérêt. » Or, Puvis de Chavannes est un pur Bourguignon, et se réjouit de l'être :
Bourguignon salé,
L'épée au côté,
La barbe au incntoii
suivant la vieille chanson. Et, vraiment tout en lui, tempérament, esprit caractère, production, sent bien plutôt le fin terroir des coteaux de la Bourgogne, où, sous un clair et chaud soleil, mûrit le plus fier vin de France, que la rive brumeuse du Rhône lyonnais.
LA GENESE D'UN OEUVRE
ORPHÉE ( l8H3)